Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.
Part 4
Et tout le changement que je trouve à la chose, C’est d’être Sosi_e_ battu. (_Amphitryon_, I, 2.)
Ici, au contraire, l’_e_ muet n’est pas compté:
A la queu_e_ de nos chiens, moi seul avec Drécar. (_Les Fâcheux_, II, 6 ou 7.)
Dans _Sganarelle_ (sc. 21), le mot _honneur_ rime avec lui-même:
Guerre, guerre mortelle à ce larron d’_honneur_ Qui sans miséricorde a souillé notre _honneur_.
Dans la même pièce (sc. 23), trois rimes féminines se suivent:
... La promesse _accomplie_ Qui vous donna l’espoir de l’hymen de _Clélie_, Très humble serviteur à Votre _Seigneurie_.
Il est vrai que ces trois rimes sont ici «très expressives» et font fort bon effet à la scène. (Cf. MOLIÈRE, édit. des Grands Écrivains, t. II, p. 214, note 4.)
Dans le prologue d’_Amphitryon_, presque au début, nous rencontrons deux rimes masculines de suite: _venir_ et _pas_, _las_.
Notons ce curieux anachronisme dans _Amphitryon_ (II, 5): Sosie et son épouse Cléanthis, bien que en contact avec Jupiter et Mercure, nous parlent «du diable» à plusieurs reprises:
Nous donnerions tous les hommes au diable.
Et (III, 10):
Et je ne vis de ma vie Un dieu plus _diable_ que toi.
Etc., etc.
Comme exemples de cacophonie chez Molière, nous citerons:
_Ce sont soins su_perflus. (_L’Étourdi_, IV, 3.)
... Une affaire aussi qui m’embarr_asse assez_. (_Le Dépit amoureux_, II, 1.)
Et plusieurs qui _tantôt ont_ appris... (_Sganarelle_, sc. 16.)
Tout _ce_ que _son_ cœur _sent_, _sa_ main a _su_ l’y mettre. (_L’École des Femmes_, III, 4.)
Je _suis assez_ adroit... (_Le Misanthrope_, III, 1.)
Et _suis huissier_ à verge... (_Le Tartuffe_, V, 4.)
Qui le _rend en tout temps_ si _content_... (_Les Femmes savantes_, I, 3.)
D’être _baissé sans cesse aux soins_ matériels. (_Ibid._, II, 7.)
Parmi les locutions favorites de Molière, nous signalerons:
_Plaisant_: «Je vous trouve plaisant de...». (_Le Misanthrope_, IV, 3; — _Les Femmes savantes_, I, 2; V, 2; — _Le Malade imaginaire_, III, 3 et 4; — Etc.)
_Impertinent_, _e_: «C’est un impertinent, une impertinente... Voilà une coutume bien impertinente;» — Etc. (_La Critique de l’École des Femmes_, sc. 5 et 7; — _Le Médecin malgré lui_, I, 2; II, 9; — _Le Malade imaginaire_, I, 9; II, 6 et 7; III, 3; — Etc.)
_Pendard_, _pendarde_: «Ces pendardes-là.» (_Les Précieuses ridicules_, sc. 4.) «Comment, pendard, vaurien...» (_Les Fourberies de Scapin_, I, 4 et 6; II, 5, 7, 11; III, 3, 6, 7; — _Le Malade imaginaire_, II, 2; — Etc.)
_Le plus... du monde_: «La plus belle personne du monde... La plus amoureuse du monde...» Etc. (_La Critique de l’École des Femmes_, sc. 1, 2 et 3; — _Le Médecin malgré lui_, I, 5; III, 1 et 11: «La plus grande joie du monde»; — _Le Bourgeois gentilhomme_, III, 7, 9, 19; IV, 5; — _Le Malade imaginaire_, II, 6; — Etc.)
Etc., etc.
Ce vers de _L’École des Femmes_ (II, 6):
Je suis maître, je parle; allez, obéissez,
se trouve textuellement dans Corneille (_Sertorius_, V, 6), et cet autre de _Tartuffe_ (III, 3):
Ah! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme,
se retrouve encore, sauf un seul mot, dans la même pièce de Corneille (IV, 1):
Ah! pour être Romain, je n’en suis pas moins homme.
Cet autre vers de _Tartuffe_ (V, 3):
Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
ressemble beaucoup à celui-ci de La Fontaine (_Fables_, IX, 1):
Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je.
Le sonnet de l’abbé Cotin, que Molière a introduit dans _Les Femmes savantes_ (III, 2), débute par un vers:
Votre prudence est endormie,
qui se rapproche de près de ce vers de Corneille (_Nicomède_, III, 2):
Ma prudence n’est pas tout à fait endormie.
Les personnes qui estiment que le théâtre peut corriger les mœurs: _castigat ridendo_... auraient été bien déçues si elles avaient entendu ce grippe-sou dont nous parle Laharpe (_Ouvrage cité_, t. II, p. 300), qui, au sortir d’une représentation de _L’Avare_, déclarait, et en toute bonne foi, «qu’il y avait beaucoup à profiter dans cet ouvrage, et qu’on en pouvait tirer d’_excellents principes d’économie_».
Sainte-Beuve, dans ses _Nouveaux Lundis_ (t. V, p. 275-276), fait une curieuse remarque, à propos d’une pièce de Molière. «Sait-on, demande-t-il, quelle est la pièce en cinq actes, avec cinq personnages principaux, trois surtout qui reviennent perpétuellement, dans laquelle deux d’entre eux, les deux amoureux, qui s’aiment, qui se cherchent, qui finiront par s’épouser, n’échangent pas, durant la pièce, une parole devant le spectateur, et n’ont pas un seul bout de scène ensemble, excepté à la fin pour le dénouement? Si l’on proposait la gageure à l’avance, elle semblerait presque impossible à tenir. Cette gageure, Molière l’a remplie et gagnée dans _L’École des Femmes_, et probablement sans s’en douter. Horace et Agnès ne se rencontrent en scène qu’au cinquième acte.»
«Il y a, ajoute Sainte-Beuve en note, une autre pièce très connue, où les amoureux ne se rencontrent aussi qu’à la fin: c’est _Le Méchant_ de Gresset.»
II
RONSARD. — DESMARETS DE SAINT-SORLIN. — DU BARTAS. Sa gloire «sans rivale». — MALHERBE. Une ode qui arrive trop tard. — SCUDÉRY.
LA FONTAINE. Ses inadvertances. Emploi du mot _femme_. Dédicaces hyperboliques. Libertés scéniques. Irrégularités de prosodie. Cacophonies. Fréquence de la rime _hommes_ et _nous sommes_. Orthographe de La Fontaine.
BOILEAU. — REGNARD. Ses emprunts à Molière. — CRÉBILLON LE TRAGIQUE. La cheville «en ces lieux». — L’ABBÉ DESFONTAINES. — PIRON. Un acteur qui se poignarde d’un coup de poing. — LA CHAUSSÉE.
Afin de procéder autant que possible, mais cela ne se pourra pas toujours, par ordre chronologique, nous allons rétrograder quelque peu et remonter à RONSARD (1524-1585), qui, comme on sait, se plaisait aux accouplements de mots, qualifiait la toux de _ronge-poumon_, Apollon de _porte-perruque_, Bacchus de _nourri-vigne_ et _aime-pampre_, etc.
Ces juxtapositions ont d’ailleurs été fréquentes au seizième siècle et même plus tard. «Votre esprit _aime-vers_... Cyprine _dompte-cœur_...», écrit, dans sa comédie _Le Visionnaire_ (II, 4), DESMARETS DE SAINT-SORLIN (1595-1676), qui, en plus d’un endroit, a imité Ronsard.
Dans la préface de son poème _La Franciade_, Ronsard (_Œuvres complètes_, t. III, p. 31, édit. Blanchemain) recommande d’employer de préférence certaines lettres: «Je veux t’avertir, lecteur, de prendre garde aux lettres; et feras jugement de celles qui ont le plus de son, et de celles qui en ont le moins. Car A, O, U et les consonnes M, B, et les SS finissant les mots, et sur toutes les RR, qui sont les vraies lettres héroïques, sont une grande sonnerie et batterie aux vers.»
Le poète DU BARTAS (1544-1590), qui, de son vivant, a joui de la plus grande réputation, d’«une gloire sans rivale», dont les œuvres ont été traduites dans presque toutes les langues de l’Europe (Cf. _La Grande Encyclopédie_, art. Du Bartas), est peut-être celui qui, après nos décadents, symbolistes et naturistes, nous fournirait le plus de vers bizarres et drolatiques. On sait que, pour exprimer le galop du cheval, il commençait par galoper lui-même dans sa chambre[20]:
Le champ plat bat, abat, destrape, grape, attrape Le vent qui va devant...
[20] «Du Bartas, auparavant que de faire cette belle description du cheval, s’enfermait quelquefois dans une chambre, et, se mettant à quatre pattes, soufflait, hennissait, gambadait, tirait des ruades, allait l’amble, le trot, le galop, à courbette, et tâchait par toutes sortes de moyens à bien contrefaire le cheval.» (Gabriel NAUDÉ, dans SAINTE-BEUVE, _Tableau de la poésie française au seizième siècle_, p. 100, note, et 397; Charpentier, 1869.) A en croire la princesse Palatine (_Correspondance_, t. I, p. 240; Charpentier, 1869), le cardinal de Richelieu, sans avoir l’excuse d’une description littéraire, faisait de même: «Il se figurait quelquefois qu’il était un cheval; il sautait alors autour d’un billard, en hennissant et faisant beaucoup de bruit pendant une heure, et en lançant des ruades à ses domestiques; ses gens le mettaient ensuite au lit, le couvraient bien pour le faire suer, et, quand il s’éveillait, il n’avait aucun souvenir de ce qui s’était passé.»
Il recherche, avant tout, l’harmonie imitative; redouble, au besoin, certaines syllabes, écrit _pé-pétiller_, _ba-battre_, _flo-flottant_, au lieu de _pétiller_, _battre_, _flottant_. Le soleil est pour lui _le duc des chandelles_; les vents sont _les postillons d’Éole_. Sa muse, comme celle de Ronsard et encore plus, «en français parle grec et latin»:
Apollon porte-jour; Herme guide-navire; Mercure échelle-ciel, invente-art, aime-lyre... La guerre vient après, casse-lois, casse-mœurs, Rase-forts, verse-sang, brûle-autels, aime-pleurs. Etc., etc.
On connaît sa curieuse description de l’alouette et de son gazouillement:
La gentille alouette, avec son tire-lire, Tire l’ire à l’iré, et tire-lirant tire Vers la voûte du ciel, etc. (Cf. SAINTE-BEUVE, _Tableau de la poésie française au seizième siècle_, p. 99 et passim; et PHILOMNESTE [Gabriel Peignot], _Le Livre des singularités_, p. 344).
Dans MALHERBE (1555-1628), pourtant si minutieux et si difficile, nous relevons ces métaphores disparates (_Ode au roi Louis XIII_, 1627):
Prends ta _foudre_, Louis, et va comme _un lion_ Donner le dernier coup à la dernière tête De la rébellion.
Malherbe écrit à Racan (_Œuvres de Malherbe_, p. 180; Didot, 1858, in-18): «... Je ne trouvais que deux belles choses au monde, les femmes et les roses, et deux bons morceaux, les femmes et les melons. C’est un sentiment que j’ai eu _dès ma naissance_...»
«Dès ma naissance» est sans doute exagéré.
Malherbe avait le travail très difficile; il disait que quand on avait écrit cent vers ou deux feuilles de prose, il fallait se reposer dix ans. Il «barbouilla» une fois une demi-rame de papier pour corriger une seule stance (une des stances de l’ode à M. le duc de Bellegarde, celle qui commence par ce vers: Comme en cueillant une guirlande). Il consacra trois ans à l’ode destinée à consoler le premier président de Verdun de la mort de sa femme, et, quand il eut terminé et lui apporta ce bijou, le président était remarié. (Cf. TALLEMANT DES RÉAUX, _Les Historiettes_, t. I, p. 183; Techener, 1862.)
Entre autres rodomontades et drôleries du poète tragi-comique SCUDÉRY (1601-1667), on cite ces phrases de sa première comédie _Lygdamon_, où, pour s’excuser des fautes de style qu’il a pu commettre, il écrit: «J’ai compté plus d’années parmi les armes que d’heures dans mon cabinet; j’ai usé plus de mèches en arquebuses qu’en chandelles, et sais mieux ranger les soldats que les paroles... Je suis sorti d’une maison où l’on n’avait jamais eu de plume qu’au chapeau... Je veux apprendre à écrire de la main gauche, afin d’employer la droite plus noblement.» Dans cette pièce de _Lygdamon_, un amoureux dit tendrement à sa belle:
Pouvez-vous voir de l’eau sans penser à mes larmes?
et affirme que le vent de ses soupirs courbe les arbres de la contrée. (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. I, p. 144; — et LAROUSSE, art. Scudéry.)
* * *
LA FONTAINE (1621-1695), parlant, dans la _Vie d’Ésope le Phrygien_ qu’il a placée en tête de ses fables, de la _Vie d’Ésope_ écrite par le moine Planude, dit que cette biographie doit être crue, parce que Planude était à peu près contemporain d’Ésope: «Planude vivait dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope ne devait pas être encore éteinte». Or, entre Ésope, mort 500 ans avant J.-C., et le moine Planude, qui vivait au quatorzième siècle, on voit qu’il y a un intervalle de _plus de dix-huit siècles_. (Cf. LA FONTAINE, édit. des Grands Écrivains, t. I, p. 29.)
Plusieurs fables de La Fontaine renferment des inadvertances et sont entachées d’erreurs.
Dans la première de ces fables, _La Cigale et la Fourmi_ (imitée d’Ésope), il y a, pour ainsi dire, autant de lapsus ou de bévues que de mots. «La fourmi n’amasse aucune provision pour l’hiver, _ni mil, ni vermisseau_, attendu qu’elle n’en a pas besoin, et qu’elle passe sagement cette saison à dormir, comme l’ours et la marmotte; partant, elle n’a jamais rien eu à refuser à la cigale, qui d’ailleurs ne lui a jamais rien demandé, attendu qu’il n’y a pas de cigales en hiver, et que la cigale n’attend pas pour disparaître que la bise soit venue.» (TOUSSENEL, _Le Monde des oiseaux_, chap. 2, t. I, p. 62; édit. de 1853.)
A deux reprises (_Le Chat et le Rat_, VIII, 22; et _Les Souris et le Chat-Huant_, XI, 9), La Fontaine a fait du hibou «l’époux de la chouette», lorsque, selon les zoologistes, le hibou désigne un oiseau d’une espèce tout autre que la chouette (Cf. LA FONTAINE, édit. des Grands Écrivains, t. II, p. 326, note 13; et t. III, p. 162, note 5.)
Ailleurs (_La Souris métamorphosée en Fille_, IX, 7), le rat devient _le mari_, le mâle, de la souris.
Ce qui n’a pas empêché Chateaubriand de déclarer que La Fontaine était «notre plus grand naturaliste». (Cf. Eugène NOËL, _La Vie des fleurs_, p. 71; Hetzel, s. d.)
Dans la fable _La Chatte métamorphosée en Femme_ (II, 18), l’auteur nous dit que la chatte «ayant changé de figure», étant devenue femme,
Les souris ne la craignaient point,
les souris ne se sauvaient pas en l’apercevant. Ce qui est manifestement faux, les souris s’enfuyant à l’approche de qui que ce soit, au moindre bruit.
Dans _Le Meunier, son Fils et l’Ane_ (III, 1), au lieu d’avoir la peine de marcher, et
Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
l’âne est d’abord suspendu par les pieds, à un bâton sans doute, et, la tête en bas, porté «comme un lustre», ce qui devait être passablement mais très sûrement incommode pour lui, et ne devrait pas lui permettre de dire «qu’il goûtait fort cette façon d’aller».
_Le Lièvre et la Perdrix_ (V, 17):
Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
Pourquoi mourir? Ce lièvre, poursuivi par les chiens, est fatigué, essoufflé, recru: ce n’est pas une raison pour mourir.
La _femme_ du lion mourut,
écrit La Fontaine, dans _Les Obsèques de la Lionne_ (VIII, 14), pour désigner la femelle du lion, et cette locution apparaît ailleurs encore sous la plume du grand fabuliste (même fable, plus bas; et II, 2). Et
Deux coqs vivaient en paix... Il (ce coq) eut _des femmes_ en foule. (_Les Deux Coqs_, VII, 13.)
La même métaphore se retrouve dans Chateaubriand (_Voyage en Amérique_, volume intitulé _Atala_, p. 346; Didot, 1871): «Le castor est jaloux, et tue quelquefois _sa femme_ pour cause ou soupçon d’infidélité».
Et Mérimée, dans une de ses _Lettres à Panizzi_ (t. II, p. 225): «Mme de Montebello se promenait un jour au bois de Boulogne avec une chienne de chasse non muselée. Un des gardes veut confisquer sa bête, qui était en contravention. Mme de Montebello lui dit, avec les yeux tendres que vous lui connaissez: «Ah! monsieur, mais c’est la _femme_ du chien de l’empereur!»
De même La Fontaine nous parle des _doigts_ du chat, pour ses griffes (IX, 17); un rossignol tombe dans les _mains_ d’un milan (IX, 18); le rat prend l’œuf entre ses _bras_ (X, 1); etc. «Le bonhomme» humanise ainsi tout ce dont il nous entretient, finit par confondre tout à fait la nature animale avec la nature humaine.
_Les Deux Pigeons_ (IX, 2): On peut se demander pourquoi le pigeon, qui aime tant son camarade et se désole si fort de le voir partir, ne s’en va pas avec lui, puisque
L’absence est le plus grand des maux,
et que rien ne le retient au logis.
Voltaire (_Dictionnaire philosophique_, art. Calebasse; _Œuvres complètes_, t. I, p. 208, édit. du journal _Le Siècle_) et Diderot (_Jacques le Fataliste_, p. 281; édit. Jannet-Picard) ont montré tout ce qu’il y avait de faux dans la fable _Le Gland et la Citrouille_ (IX, 4; imitée de Tabarin). Garo, qui, chez nous, semble avoir tort de trouver que la citrouille serait mieux pendue
A l’un des chênes que voilà,
aurait eu raison dans les contrées tropicales où d’énormes noix de coco poussent sur de très grands arbres.
Il ne faut jamais dire aux gens: «Écoutez un bon mot, oyez une merveille.» Savez-vous si les écoutants En feront une estime à la vôtre pareille? (_Les Souris et le Chat-huant_, XI, 9.)
Très sage précepte, mais que notre fabuliste n’a pas toujours observé, et auquel du reste il n’est pas toujours facile de s’astreindre. Voici...
Une histoire _des plus gentilles_... (_Testament expliqué par Ésope_, II, 20.)
Dans ses dédicaces aux puissants de la terre, ou quand il s’adresse à eux, La Fontaine, à l’exemple d’ailleurs de la plupart des écrivains de son temps, use et abuse des plus hyperboliques adulations:
«Nous n’avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni aucune des divinités du Parnasse, écrit-il au duc de Bourgogne, alors âgé de _douze ans_: elles se rencontrent toutes dans les présents que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger les ouvrages de l’esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connaître toutes les règles qui y conviennent.» (_Fables_, livre XII, Dédicace à Mgr le duc de Bourgogne.)
Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut Qu’ayant mille vertus _vous n’avez nul défaut_. (_Philémon et Baucis_, in fine),
déclare-t-il au duc de Vendôme, un cynique débauché.
Et cet «encens» néanmoins, si grossier qu’il fût, notre poète estimait «qu’il avait le secret de le rendre exquis». (_Fables_, Daphnis et Alcimadure, XII, 26.)
Nous avons vu, dans Rotrou, un acteur baiser le sein de sa maîtresse sur la scène; les mêmes libertés de gestes se retrouvent dans le théâtre de La Fontaine, où, à plus d’une reprise (_L’Eunuque_, IV, 1, 8, etc.), nous lisons des jeux de scène comme ceci:
«CHRÉMÈS, lui voulant mettre la main au sein... «PYTHIE, se retirant, et repoussant sa main...»
Et je vous fais grâce du texte.
Voyez aussi, de La Fontaine, _Clymène_, comédie en un acte (vers la fin), et _Ragotin ou le Roman comique_, comédie en cinq actes, où des scènes des plus grossières, des plus ordurières (II, 11; III, 7; etc.) rappellent absolument Tabarin et les anciennes farces de la foire. Rien ne démontre mieux que ces hardiesses, ces «inconvenances», combien nos mœurs diffèrent de celles du grand siècle.
Lorsque La Fontaine fit représenter sa comédie _Le Florentin_, que Voltaire place cependant «au-dessus de la plupart des petites pièces de Molière», il ne laissait pas, raconte-t-on, de demander, dans la salle même du théâtre, — mais était-ce sérieusement ou en plaisantant? «Quel est donc le malotru qui a fait cette rapsodie?» (Cf. LA FONTAINE, édit. des Grands Écrivains, t. VII, p. 400; — et Victor HUGO, _Notre-Dame de Paris_, livre I, chap. 3; t. I, p. 40; Hachette, 1858.)
Nous retrouvons, chez La Fontaine, des incorrections de prosodie analogues à celles que nous avons signalées chez Molière. Dans la fable _Le Vieillard et ses enfants_ (IV, 18), on rencontre, presque au début, trois rimes masculines qui se suivent (_enfants_, _appelait_, _parlait_). Dans la fable _Les Lapins_ (X, 14 ou 15), _guides_ (au pluriel: certaines éditions mettent le singulier, quoique le sens de la phrase exige le pluriel, employé par La Fontaine) rime avec _solide_ (au singulier). Dans la fable _Le Corbeau, la Gazelle, etc._ (XII, 15), quatre rimes masculines se suivent: _imparfaitement_, _infiniment_, _autrement_, _firmament_; et un peu plus loin, dans la même fable, nous rencontrons encore trois rimes du même genre: _tourmentant_, _instant_ et _comment_.
Les cacophonies sont assez fréquentes chez La Fontaine comme chez Molière:
«... Je suis sourd, _les ans en sont_ la cause.» (_Fables_, VII, 16.)
«... Tous _sont_ de _son_ domaine.» (VIII, 1.)
«... Parcourant _sans cesser ce_ long _cercle_ de peines.» (X, 2.).
«... Ayant _au haut_ cet écrit_eau_.» (X, 14.)
«_Ces soins sont_ superflus.» (XII, 8.)
«Quand il en aurait eu, ç’au_rait été tout un_.» (XII, 12.)
«Là, tout l’Olym_pe en pompe eût_ été vu.» (XII, 15.)
Etc., etc.
Pour les nécessités de la mesure ou de la rime, La Fontaine écrit _tartufs_ (tartuffes), _respec_ (respect), _circonspec_ (circonspect) (IX, 14; — X, 8 et 12); etc.
Dans _L’Abbesse malade_ (_Contes_, IV, 2) se trouve un _e_ muet non élidé, qui ne compte pas pour une syllabe:
A moins enfin qu’elle n’ait à souhait Compagni_e_ d’homme. Hippocrate ne fait Choix de ses mots...
«C’est prendre avec la prosodie une liberté bien grande», remarque ici l’édition des Grands Écrivains (t. V, p. 309, note 1).
Notons enfin que La Fontaine, comme nombre de poètes d’ailleurs, Victor Hugo, par exemple, se plaît à faire rimer _hommes_ avec _sommes_ (nous _sommes_, dans le siècle où nous _sommes_): quand l’un de ces mots apparaît à la fin d’un vers, on est à peu près certain que l’autre ne va pas tarder à se montrer:
Mais ne bougeons d’où nous _sommes_: Plutôt souffrir que mourir, C’est la devise des _hommes_. (_Fables_, I, 16.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . Peut servir de leçon à la plupart des _hommes_. Parmi ce que de gens sur la terre nous _sommes_. (II, 13.)
De tout temps les chevaux ne sont nés pour les _hommes_, Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous _sommes_, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . (IV, 13.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Souvent pour des sujets même indignes des _hommes_: Il semble que le ciel sur tous tant que nous _sommes_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . (VIII, 5.)
... et, tous tant que nous _sommes_, . . . . . . . . . . . . . . . . Et l’on ne peut l’apprendre aux _hommes_. (VIII, 7.)
Souffrir ce défaut aux _hommes_! Mais que tous, tant que nous _sommes_, . . . . . . . . . . . . . . (IX, 1.)
Et X, 1, 2, et 10; — XII, 13,15; — Etc.
«C’est un malheur de notre poésie, a dit Chamfort (dans LA FONTAINE, édit. des Grands Écrivains, t. III, p. 249, note 7), que, dès qu’on voit le mot _hommes_ à la fin d’un vers, on puisse être sûr de voir arriver à la fin de l’autre vers, _où nous sommes_ ou bien _tous tant que nous sommes_. L’habileté de l’écrivain consiste à sauver cette misère de la langue par le naturel et l’exactitude de la phrase où ces mots sont employés.»
On trouvera dans l’édition des Grands Écrivains (t. VII, p. 596 et suiv.), dans la tragédie d’_Achille_, où l’orthographe de La Fontaine a été respectée, un spécimen de cette orthographe, qui diffère très fréquemment de la nôtre: _vanger_ (venger), _quiter_ (quitter), _soufrir_ (souffrir), _rampart_ (rempart), _flater_ (flatter), _fidelle_ (fidèle), _guarent_ (garant), etc.
* * *
BOILEAU (1636-1711), si rigoureux et sévère, nous parle de _reculer en arrière_, comme si l’on pouvait _reculer en avant_:
Pégase s’effarouche et recule en arrière. (Épître IV, _Le Passage du Rhin_.)
Son île escarpée et _sans bords_:
L’honneur est comme une île escarpée et sans bords (Satire X, _Les Femmes_.)