Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.
Part 3
Ce peuple pour sa gloire, ennemi de la vôtre, Se nourrira d’un bras et combattra de l’autre.
«Quel est le sens de ces deux vers? se demande Laharpe (_Ouvrage cité_, t. II, p. 272). Junie veut-elle dire que les Romains mangeront et combattront en même temps, ou bien qu’ils mangeront un de leurs bras et combattront avec l’autre? Les vers ont également ces deux sens, et sont très mauvais dans tous les deux.»
Afin de respecter l’_unité de lieu_, un auteur du dix-septième siècle, Jean CLAVERET (1590-1666), s’avisa du stratagème suivant. Dans sa tragédie _Le Ravissement_ (l’Enlèvement) _de Proserpine_, où la scène est tour à tour au Ciel, en Sicile et aux Enfers, il dit que «le lecteur peut se représenter une certaine unité de lieu, en la concevant comme une ligne perpendiculaire du Ciel aux Enfers; bien entendu que cette verticale doit passer par la Sicile». Les trois «théâtres de l’action», Ciel, Sicile et Enfers, se trouvent ainsi situés dans le même plan, le même «lieu». (Cf. SAINTE-BEUVE, _Tableau de la Poésie française au seizième siècle_, p. 253; Charpentier, 1869.)
Plus tard, RIVAROL (1753-1801) réduisit la tragédie à la simple position et solution de cette question: Mourra-t-il ou ne mourra-t-il pas? Question qui fluctue ainsi:
1er acte: il mourra. 2e acte: il ne mourra pas. 3e acte: il mourra. 4e acte: il ne mourra pas. 5e acte: il mourra.
(Cf. STAAFF, _La Littérature française_, t. III, p. 1243.)
Napoléon était aussi d’avis que le cinquième acte d’une tragédie devait se terminer par la mort du héros. «Il faut que le héros meure! Tuez-le!» C’est le conseil qu’il donnait à A.-V. Arnault, pour sa tragédie _Les Vénitiens_. Le héros, Montcassin, fut donc mis à mort par ordre de l’empereur, mais la tragédie n’en valut ni plus ni moins. (Cf. STAAFF, _ibid._, t. II, p. 386, note 1.)
A propos de la tragédie, rappelons le mot de Crébillon père relativement à son goût pour le genre terrible: «Je n’ai pas eu le choix; Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre; il ne me restait plus que l’enfer». (Note du _Gil Blas_ de Lesage, édit. Saint-Marc Girardin, p. 137; Charpentier, 1865.)
* * *
Lorsque RACINE (1639-1699), fort jeune encore, composa l’ode _La Nymphe de la Seine_, à l’occasion du mariage du roi, il alla consulter Chapelain, qui releva quelques fautes dans ce poème, «entre autres, celle d’avoir mis en eau douce des tritons, divinités essentiellement salées, _ce qui est une énorme incongruité mythologique_». (Théophile GAUTIER, _Les Grotesques_, p. 250-251; M. Lévy, 1859.)
On cite souvent ce vers étrange d’_Andromaque_ (I, 4), où Pyrrhus emploie le mot _feux_ dans deux acceptions toutes différentes:
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai.
C’est-à-dire: brûlé de plus d’amour, de passion, que je n’allumai d’incendies dans les guerres que j’ai soutenues et notamment «devant Troie». Cette pointe, selon la remarque d’Émile Deschanel (_Le Romantisme des classiques_, Racine, t. I, p. 110), est une réminiscence du roman grec de l’évêque Héliodore, _Théagène et Chariclée_, que Racine adolescent s’était tant complu à lire et à relire.
D’après le poète et romancier Joseph Méry, Racine s’est servi cent soixante-cinq fois du mot _œil_ ou _yeux_ dans cette tragédie d’_Andromaque_. «Vous pouvez les compter,» ajoute-t-il, (_La Croix de Berny_, lettre XXII, p. 219; Librairie nouvelle, 1859; où Méry se cache sous le pseudonyme de Roger de Monbert.)
Dans _Les Plaideurs_ (I, 6), nous trouvons cet enjambement, dont plus tard les romantiques pourront s’autoriser:
Mais j’aperçois venir madame la comtesse De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse.
Racine a employé le substantif _diligence_ (zèle, soin, promptitude) dans des vers qu’on s’est plu à interpréter comiquement:
Prince, que tardez-vous? Partez _en diligence_. (_Britannicus_, V, 2.)
C’est-à-dire partez sans tarder, et non dans une de ces voitures publiques dites _diligences_.
Ah! quittez d’un censeur la triste _diligence_! (_Britannicus_, I, 2.)
Je vais faire venir ma fille _en diligence_. (_Les Plaideurs_, III, 1.)
Mais, comme vous savez, malgré ma _diligence_, Un long chemin sépare et le camp et Byzance. (_Bajazet_, I, 1.)
Déjà Corneille avait dit, dans _Polyeucte_ (IV, 1):
Si vous me l’ordonnez, j’y cours _en diligence_.
Et Molière:
J’ai d’Ithaque en ces lieux fait voile _en diligence_. (_La Princesse d’Élide_, I, 1.)
L’auteur dramatique Charles-Guillaume ÉTIENNE(1778-1845) dira de même, dans sa comédie _L’Intrigante_ (I, 7):
Vous m’avez demandé, J’accours _en diligence_.
Dans _La Thébaïde ou les Frères ennemis_ (IV, 3), on trouve ce singulier vers:
L’un ni l’autre ne veut s’embrasser le premier,
que Littré (art. Embrasser) relève avec raison: «On s’embrasse l’un l’autre, mais on n’est pas le premier à s’embrasser l’un l’autre».
Épargnez votre sang, j’ose vous en prier, Sauvez-moi de l’horreur de l’_entendre crier_,
lit-on dans _Phèdre_ (IV, 4).
Le sang de nos rois crie, et n’est point écouté,
lit-on encore dans _Athalie_ (I, 1).
_Entendre le sang crier_ est une locution biblique que nous rencontrons dans la _Genèse_ (IV, 10), et placée dans la bouche de Dieu même, à propos du meurtre d’Abel par Caïn: «Le sang de ton frère crie vers moi».
Dans cette même pièce de La _Thébaïde_ (IV, 1), Racine suppose que les frères ennemis, Etéocle et Polynice, se haïssaient avant leur naissance et se battaient déjà dans le sein de leur mère:
Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance: Que dis-je? nous l’étions avant notre naissance. Triste et fatal effet d’un sang incestueux! Pendant qu’un même sein nous renfermait tous deux, Dans les flancs de ma mère une guerre intestine De nos divisions lui marqua l’origine.
La comtesse de Boufflers ayant un jour une lettre d’excuse à adresser à la duchesse de Polignac, au sujet d’un engagement qu’elle ne pouvait pas tenir, termina cette missive par les vers suivants, qu’elle emprunta sans le dire, et à peu près textuellement, au _Britannicus_ de Racine (II, 3):
Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs; Vos _jours toujours_ sereins coulent dans les plaisirs; La Cour en est pour vous l’inépuisable source, Ou si quelque chagrin _en_ interrompt _la course_, Tout le monde, soigneux de _les entretenir_, S’empresse à _l’effacer_ de votre souvenir.
«Grimm nous apprend que ces vers, lus dans la société de Mme de Polignac, furent généralement trouvés détestables: des _jours toujours_ sereins, mauvaise consonance; — _en_ interrompt _la course_, est-ce la course des plaisirs ou la course de la source? — _les entretenir_ est bien loin du mot _plaisirs_, de même que _l’effacer_ est un peu loin du mot _chagrin_; — et tous ces _que_, _qui_, etc. Si Mme de Boufflers avait voulu mystifier son monde, elle ne s’y serait pas prise plus adroitement.» (SAINTE-BEUVE, _Nouveaux Lundis_, t. IV, p. 227.)
Racine écrit dans _Mithridate_ (III, 1):
Doutez-vous que l’Euxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?
«Oui, assurément, j’en doute!» interrompit un soir tout haut, paraît-il, un vieux militaire qui avait guerroyé dans ces contrées-là. «Il n’avait pas tort, ajoute Laharpe (_Ouvrage cité_, t. II, p. 160). Aujourd’hui même que la navigation est tout autrement perfectionnée qu’elle ne l’était alors, il serait de toute impossibilité d’aller en deux jours du détroit de Caffa, qui est l’ancien Bosphore Cimmérien, à l’embouchure du Danube, qui est à l’autre extrémité de la mer Noire. C’est un trajet de près de deux cents lieues d’une navigation difficile.» D’après l’abbé Du Bos (dans Émile Deschanel, _ouvrage cité_, t. I, p. 310), cette objection et interruption aurait été faite par le prince Eugène en personne.
Dans Mithridate encore (III, 5) se trouve ce vers dit par Monime à Mithridate:
Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.
A une représentation de cette tragédie, où le rôle de Monime était rempli par la célèbre Adrienne Lecouvreur, et celui de Mithridate par son camarade Beaubourg, connu par sa laideur, des spectateurs, en entendant cette phrase: «Vous changez de visage», s’avisèrent de crier: «Laissez-le donc faire!» (Cf. Lorédan LARCHEY, _L’Esprit de tout le monde_ [ou _L’Esprit d’autrefois_], Première série, p. 269.)
A propos de ce vers d’_Iphigénie_ (V, 6):
Le _soldat étonné_ dit que, dans une nue,...
Génin, dans ses _Récréations philologiques_ (t. II, p. 427, note 1; Chamerot, 1858), conte avoir «entendu à la Comédie-Française déclamer ce vers de manière à faire douter s’il ne s’agissait pas plutôt d’une nourrice de Molière que d’un soldat d’Agamemnon», et il conseille de «préférer un hiatus au ridicule d’une prononciation rigoureusement exacte».
O le plus grand poltron qui jamais _ait été_!
s’écrie à son tour un personnage de Scarron (_Jodelet_, IV, 7), poltron qui peut être rapproché du susdit _soldat étonné_.
En 1684, le duc du Maine, âgé de quatorze ans, fils de Louis XIV et de Mme de Montespan, et de qui l’on publia, en 1678, les _Œuvres diverses d’un auteur de sept ans_, voulut faire partie de l’Académie française, et Racine fut chargé de lui transmettre, au nom de l’Académie, cette incroyable réponse:
«Lors même qu’il n’y aurait pas de place vacante, Monseigneur, il n’y a pas un académicien qui ne soit _ravi de mourir_ pour vous en faire une».
Louis XIV eut plus de bon sens et se rebiffa devant tant d’abnégation; il déclara que le duc était trop jeune pour songer à l’Académie, et que, par conséquent, il ne fallait tuer personne pour lui en procurer l’accès. (Cf. _Le Magasin pittoresque_, 1835, p. 354.)
Qui croirait qu’_Athalie_, ce chef-d’œuvre, a été tellement mal accueilli à ses débuts, qu’on le donnait à lire par pénitence? «Dans plusieurs sociétés, on avait établi, par forme de plaisanterie, de donner pour pénitence la lecture d’un certain nombre de vers d’_Athalie_... Un jeune officier, condamné à lire la première scène, lut toute la pièce, et la relut sur-le-champ une seconde fois; ensuite il remercia la compagnie de lui avoir donné un plaisir auquel il ne s’attendait guère. Ce petit événement, qui fit du bruit par sa singularité,» ajoute Laharpe (_Ouvrage cité_, t. II, p. 241-242), amena peu à peu un changement d’opinion, et, en 1716, le Régent donna ordre de jouer _Athalie_, qui, cette fois, «fut applaudie avec transport».
Racine, qui est considéré chez nous comme l’emblème de la délicatesse, de l’élégance et de la pureté, a pourtant été jugé si hardi, si grossier et immodeste, que certains ont éprouvé le besoin de l’_épurer_. Au lieu de ces deux vers d’_Alexandre le Grand_ (V, 3):
Aimez, et possédez l’avantage charmant De voir toute la terre adorer votre amant,
ces pudibonds censeurs ont mis:
Aimez, et possédez l’avantage _si doux_ De voir toute la terre adorer _votre époux_.
Dans _Les Plaideurs_ (II, 9), ils n’ont pas manqué de supprimer le mot _bâtard_ et de le remplacer par _fils_:
Monsieur, je suis _le fils_ de votre apothicaire.
Dans _Esther_ (I, 1), au lieu de:
Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit, La chassa de son trône ainsi que de son lit,
estimant le mot _lit_ trop suggestif, ils ont écrit:
Lorsque le roi, contre elle enflammé _sans retour_, La chassa de son trône ainsi que de _sa cour_.
(Cf. Edmond TEXIER, _Les Choses du temps présent_, p. 202-204; Hetzel, 1862.)
Il y a eu mieux encore. On s’est avisé, au dix-septième siècle, de se demander si Racine était vraiment poète et s’il était vraiment chrétien, et la réponse fut deux fois négative. «Les Jésuites... en 1673, soumirent à un examen le génie et la religion de Racine. Il fut question de savoir s’il était poète et chrétien: le public fut invité à cette discussion, et des enfants dressés par le jésuite Soucié (ou Souciet) la terminèrent en décidant que l’auteur immortel de _Phèdre_ et d’_Athalie_ n’était ni poète ni chrétien, _nec poeta nec christianus_.» (_Vie de Voltaire_, chap. II, p. 17-18, en tête de ses Œuvres, édit. de Kehl.)
Il est vrai que, plus tard, il a été traité de «polisson» et de «vieille botte»: le premier de ces qualificatifs lui a été donné, paraît-il, par Frédéric Soulié (Cf. _Le Temps_, 1er décembre 1912, art. signé Paul Zahori; — cf. aussi Théophile GAUTIER, _Les Jeunes-France_, Daniel Jovard, p. 90; Charpentier, 1879: «Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais ma cravache à travers le corps»); — la seconde épithète est d’Auguste Vacquerie (_Profils et Grimaces_, p. 17: «... Les bottes neuves gênent le pied, les idées neuves gênent l’intelligence. Le drame est tout neuf, Racine est une vieille botte.»)
Terminons par cette plaisante remarque d’un contemporain de Racine. Celui-ci, comme on sait, était «grand courtisan, détestait les jésuites, et évitait cependant d’en dire du mal par précaution. Lorsqu’il mourut et qu’on sut qu’il avait demandé à être enterré chez les solitaires de Port-Royal, le comte de Roussy dit aussitôt: «Racine ne s’y serait certainement pas fait enterrer _de son vivant_». (Cf. l’abbé DE VOISENON, _Anecdotes littéraires_, p. 36; Librairie des bibliophiles, 1880; — et Eugène MULLER, _Curiosités historiques et littéraires_, p. 264; Delagrave, 1897.)
* * *
Les bizarreries de style et les vers négligés ou étranges et aussi les cacophonies abondent chez MOLIÈRE (1622-1673), à tel point que Théophile Gautier s’amusait à dire que «comme tapissier, le Poquelin avait peut-être quelque mérite, mais, comme poète, c’est un pleutre que nous aurions sifflé s’il eût apparu en 1830». (Cf. _Le National_, 9 janvier 1887.)
Et Flaubert de lui riposter sur le même ton:
«Je te trouve sévère. Je conviens que Molière a des torts, mais il y a, dans _Le Malade imaginaire_ (acte II, 2e intermède), une phrase de génie, qui fait de lui un écrivain de vaste envergure: _Plusieurs Égyptiens et Égyptiennes, vêtus en Mores, font des danses mêlées de chansons_. Ça, c’est un diamant!» (_Ibid._)
Théophile Gautier a d’ailleurs manifesté plusieurs fois, et en termes véhéments ou très crus, sa profonde antipathie pour Molière: «Mon opinion sur Molière et _Le Misanthrope_? Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle très franchement: c’est écrit comme un c...!» Etc. (GONCOURT, _Journal_, année 1857, t. I, p. 170.)
Fénelon, La Bruyère, Vauvenargues se sont également montrés peu tendres pour Molière:
«En pensant bien, il parle souvent mal; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu’avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias», etc. (FÉNELON, _Lettre sur les occupations de l’Académie_, VII, p. 70-71; édit. Despois.)
«Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme et d’écrire purement.» (LA BRUYÈRE, _Caractères_, Des ouvrages de l’esprit, p. 22; édit. Hémardinquer.)
«On trouve dans Molière tant de négligences et d’expressions bizarres et impropres, qu’il y a peu de poètes, si j’ose le dire, moins corrects et moins purs que lui.» (VAUVENARGUES, _Œuvres choisies_, p. 312; Didot, 1858, in-18.)
Le critique Edmond Scherer a publié, dans le journal _Le Temps_ du 19 mars 1882 (Cf. Georges LAFENESTRE, _Molière_, p. 173; — Robert DE BONNIÈRES, _Mémoires d’aujourd’hui_, 2e série, p. 67 et suiv.; — _La Gazette anecdotique_ du 31 mars 1882; — etc.), un article demeuré célèbre, portant pour titre _Une Hérésie littéraire_, et des plus durs pour Molière. Ce qu’il y a de plus curieux peut-être, c’est qu’en reprochant à Molière de mal écrire, Scherer tombe dans le même défaut. Voici la conclusion de son article, qui a été souvent citée comme exemple de mauvais style et de drôlerie: «Il n’y a pas moyen de se dérober à la conviction que notre grand comique est aussi mauvais écrivain qu’on peut l’être, lorsqu’on a, du reste, les qualités de fond qui dominent tout.» Un _fond_ qui _domine_ tout? Scherer cite nombre de passages obscurs de Molière, ces phrases de Célimène, entre autres (_Le Misanthrope_, IV, 3):
Et, puisque notre cœur fait un effort extrême Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime, Puisque l’honneur du sexe, ennemi de nos feux, S’oppose fortement à de pareils aveux, L’amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle, Doit-il impunément douter de cet oracle?
Mais ne peut-on admettre que l’obscurité de ces vers (qui, antérieurement au _Misanthrope_, se trouvent dans _Garcie de Navarre_, III, 1) est voulue, et que c’est ainsi que la coquette Célimène doit et entend exprimer sa pensée?
Il ne faut pas oublier non plus que Molière n’est pas un auteur de cabinet, travaillant tranquillement, à son aise et à ses heures; il improvisait souvent, allait plus vite qu’il ne l’aurait voulu, et sa prose comme ses vers sont faits pour être débités sur la scène, plutôt que lus et savourés à loisir.
Il ne paraît pas se préoccuper des répétitions de mots. Ainsi, dans _Le Misanthrope_, la préposition _pour_ se trouve à certain endroit (III, 5 ou 7), répétée cinq fois en cinq vers:
_Pour_ moi, je voudrais bien que, _pour_ vous montrer mieux, Une charge à la cour vous pût frapper les yeux. _Pour_ peu que d’y songer vous nous fassiez les mines, On peut, _pour_ vous servir, etc...
D’autres vers de Molière nous arrêtent encore, voire nous déconcertent; ceux-ci de _Tartuffe_ (V, 3), par exemple:
Je voudrais, de bon cœur, qu’on pût entre vous deux De quelque ombre de paix _raccommoder les nœuds_.
Et ceux-ci, encore de _Tartuffe_ (V, scène dernière):
Et par un doux hymen _couronner_ en Valère La _flamme_ d’un amant généreux et sincère.
_Couronner une flamme_ est certainement pour nous une singulière locution; mais nous trouvons, au dix-septième siècle, et même plus tard, le mot _flamme_ accouplé à bien des verbes qui ne lui conviendraient plus aujourd’hui:
Réduit au triste choix ou de _trahir_ ma flamme, Ou de vivre en infâme. (CORNEILLE, _Le Cid_, I, 7.)
Vous savez pour la paix _quels vœux a faits_ ma flamme. (ID., _Horace_, I, 2.)
Qu’est-ce-ci, mes enfants? _écoutez-vous_ vos flammes? Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? (ID., _ibid._, II. 7.)
Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos âmes _Décidèrent_ en moi _le destin de leurs flammes_. (MOLIÈRE, _Don Garcie de Navarre_, I, 1.)
Des chaînes qui décident un destin?
Seigneur, il est trop vrai qu’une flamme funeste A fait _parler_ ici _des feux_ que je déteste. (CRÉBILLON, _Rhadamiste et Zénobie_, I, 2.)
Une flamme qui fait parler des feux?
On lit dans _Le Misanthrope_ (V, 7):
Pourvu que _votre cœur_ veuille _donner les mains_ Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
_Un cœur qui donne les mains_: voilà encore un étrange style, mais dont nous trouvons plus d’un exemple antérieur au dix-neuvième siècle:
«La gloire n’est due qu’à _un cœur_ qui sait... _fouler aux pieds_ les plaisirs.» (FÉNELON, _Télémaque_, I, p. 6; édit. Colincamp.)
«Tel est l’homme, ô mon Dieu, _entre les mains_ de ses seules lumières.» (MASSILLON, _Sermon pour le 4e dimanche de l’Avent_; dans MOLIÈRE, édit des Grands Écrivains, t. V, p. 549, note 2.)
Ne lit-on pas d’ailleurs dans la Bible (_Proverbes_, XVIII, 21): «La mort et la vie sont _aux mains_ de _la langue_»?
Du temps de Molière aussi bien que de Massillon, les acceptions du mot _main_ étaient bien plus étendues qu’aujourd’hui (Cf. LITTRÉ). Gaston Boissier, si imbu de l’antiquité et qui connaissait si bien nos classiques, a écrit (Dans _Le XIXe Siècle_, 28 janvier 1894): «Un grand écrivain laisse après lui quelque chose de plus durable que ses écrits mêmes, c’est la langue dont il s’est servi, qu’il a assouplie et façonnée à son usage, et qui, même maniée _par d’autres mains_, garde toujours quelque trace du pli qu’il lui a donné».
De Molière encore (_Les Précieuses ridicules_, sc. 9):
«CATHOS. — Votre cœur crie avant qu’on l’écorche.
MASCARILLE. — Il est écorché _depuis la tête jusqu’aux pieds_.»
Métaphore ou catachrèse qu’on peut rapprocher de celle de Marivaux: «Frappez fort, mon cœur a _bon dos_.» (Cf. MOLIÈRE, édit. des Grands Écrivains, t. II, p. 98, note 1)[19].
[19] Nous trouvons dans Tallemant des Réaux (_Les Historiettes_, t. VI, p. 282 et 318; Techener, 1862), les anecdotes suivantes, relatives à des femmes qui appelaient couramment et tendrement leurs maris _Mon Cœur_: «Une vieille madame Mousseaux... avoit espousé un jeune homme nommé Saint-André qui, pour n’estre pas avec elle, alloit le plus souvent qu’il pouvoit à la campagne; elle en enrageoit et escrivoit sur son almanach: «Un tel jour _mon cœur_ est parti; un tel jour _mon cœur_ est revenu...» Un nommé du Mousset, trésorier de France à Châlons, reçut un soufflet sur l’œil en jouant; sa femme s’écria: «Ah! mon Dieu, _mon cœur_ est borgne». Une autre, racontant la maladie de son mari, disoit: «Je lui disois quelquefois: «_Mon cœur_, tirez la langue». — Dans _La Croix de Berny_ (lettre IV, p. 44; Librairie nouvelle, 1859), l’un des auteurs, Jules Sandeau, sous le pseudonyme de Raymond de Villiers, mentionne une inscription gravée sur une roche et ainsi conçue: «Le 25 juillet 1831, deux tendres _cœurs_ se sont _assis_ à cette place».
«On ne peut néanmoins douter, dit très justement une note de l’édition de Molière des Grands Écrivains (t. VIII, p. 284, note 2, _a_), que parfois, dans l’emploi de ces locutions mêmes, l’incohérence des termes rapprochés était cherchée et rendue fort sensible pour produire un effet plaisant, témoin cette phrase de Sganarelle: «Un cordonnier, en faisant des souliers, ne saurait gâter un morceau de cuir qu’il n’en paye _les pots cassés_» (_Le Médecin malgré lui_, III, 1), et ces vers de Benserade, adressés, dans le _Ballet des Muses_, à Mlle de la Vallière:
Je baise ici les mains _à vos beaux yeux_ Et ne veux point d’un joug comme le vôtre.»
Dans _Psyché_ (I, 1):
Un souris (sourire) chargé de douceurs Qui _tend les bras_ à tout le monde, Et ne vous promet que faveurs.
Dans _Le Dépit amoureux_ (I, 4):
... Ma langue, en cet endroit, _A fait un pas de clerc_ dont elle s’aperçoit.
Dans _Le Sicilien_ (sc. 2): «Il fait noir comme dans un four. Le ciel s’est habillé ce soir en Scaramouche, et je ne vois pas une étoile qui montre _le bout de son nez_».
Dans le prologue du _Malade imaginaire_: «Le théâtre représente un lieu champêtre, _et néanmoins_ fort agréable». Ce _néanmoins_ nous prouve combien la campagne et les beautés de la nature étaient alors peu appréciées.
Voici encore quelques bizarres tournures de phrases de Molière:
Le _poids_ de sa grimace, où brille l’artifice, Renverse le bon droit, et tourne la justice. (_Le Misanthrope_, V, 1.)
Qu’un _cœur_ de son penchant donne assez de lumière, Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière. (_Ibid._, V. 2.)
Et leur _langue_ indiscrète, en qui l’on se confie, Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie. (_Le Tartuffe_, III, 4.)
Etc., etc.
Les fautes ou singularités de prosodie sont fréquentes aussi chez Molière. Il ne se fait aucun scrupule, par exemple, de ne pas élider les _e_ muets et de les compter pour une syllabe: sans doute on n’était pas, de son temps, aussi strict sur ce point qu’on l’est devenu depuis:
Anselme, mon mignon, cri_e_-t-elle à toute heure. (_L’Étourdi_, I, 5.)
La parti_e_ brutale alors veut prendre empire. (_Le Dépit amoureux_, IV, 2.)