Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.

Part 2

Chapter 23,512 wordsPublic domain

[14] Il s’agit très probablement de Balthazar _Gracian_ (1584-1658), jésuite espagnol, «qui fut en prose ce que Gongora avait été en vers». (LAROUSSE).

Cyrano DE BERGERAC (1620-1655) se plaît fréquemment à écrire dans ce style «figuré» et singulier: «... Je prévois que, de votre courtoisie (ma belle maîtresse), je suis prédestiné à mourir aveugle. Oui, aveugle, car votre ambition ne se contenterait pas que je fusse simplement borgne. N’avez-vous pas fait deux alambics de mes deux yeux, par où vous avez trouvé l’invention de distiller ma vie, et de la convertir en eau toute claire? En vérité, je soupçonnerais... que vous n’épuisez ces sources d’eau, qui sont chez moi, que pour me brûler plus facilement», etc. (_Œuvres comiques_, Lettres satiriques, V, p. 181; Delahays, 1858.)

Cyrano avait pu emprunter ses alambics et ses distillations au poète Philippe DESPORTES (1545-1606), qui célèbre ainsi son amour:

Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau, Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence, Mon œil sert d’alambic par où distille l’eau.

Et d’autant que mon _feu_ est violent et _chaud_, Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut, Qui coulent par mes yeux en si grande abondance.

(Philippe DESPORTES, _Poésies_, Diane, I, 49, p. 33; Delahays, 1858.)

Et Desportes était si satisfait de ces brûlantes comparaisons qu’il a récidivé (p. 54):

Il fit... De mon cœur son fourneau, ses charbons de mes veines, Mes poumons ses soufflets, de mes yeux ses fontaines. Qui, sans jamais tarir, coulent incessamment.

L’ARÉTIN (1492-1557) aussi et surtout est célèbre par son style «figuré» et ampoulé: «Aiguiser l’imagination par la lime de la parole... Pêcher, avec la ligne de la réflexion, dans le lac de la mémoire... Mettre le pied de la maturité dans le chemin de la jeunesse... Réfréner la bouche des passions avec le mors de la réflexion... Joindre le bois de la courtoisie au feu de la politesse... Planter le coin de l’affection au nom de l’amitié... Ensevelir l’espérance dans l’urne des promesses menteuses...» Etc. (ARÉTIN, _Œuvres choisies_, traduction P.-L. Jacob, p. XLIII; Gosselin, 1845.)

Et le Maître Jacques de _L’Avare_ de Molière (V, 2): «Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c’est la faute de monsieur votre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.»

«Ne cessez de frapper avec le marteau de la réflexion sur l’enclume de la méditation!» s’écriait un jour un de nos députés, pour recommander à ses électeurs de ne jamais manquer de réfléchir avant d’agir.» (_L’Écho de l’Est_, 23 novembre 1913.)

Les réminiscences mythologiques ont engendré parfois d’étranges phrases, celle-ci, par exemple: «Les femmes ne haïssent pas les mortels qui s’appuient _sur le bâton de Plutus_ pour entrer dans _les bocages d’Amathonte_». (Mme GIROUST DE MORENCY [XVIIIe siècle], dans Mary SUMMER, _Aventures d’une femme galante au_ XVIIIe _siècle,_ p. 234.)

Ce qui veut tout simplement dire que les femmes ne haïssent pas les hommes qui ont recours à l’argent (dont Plutus est le dieu) pour obtenir leurs bonnes grâces (Vénus avait à Amathonte, ville de Chypre, un temple célèbre, entouré de bosquets de myrtes).

C’est ce style maniéré, tortillé et alambiqué, toujours fécond en pointes ou _concetti_, ce style faux, si apprécié et renommé au seizième siècle, qui a été connu en Italie sous le nom de _marinisme_ (du poète italien Marini ou cavalier Marin), de _gongorisme_ ou _cultisme_ en Espagne (du poète Gongora), d’_euphuïsme_ en Angleterre, et de style ou esprit _précieux_ en France. (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. V, Boileau, p. 140; C. Lévy, 1888.)

Pour conclure, n’oublions pas le sage avertissement et le vœu suprême de Paul-Louis: «Dieu, délivre-nous du malin et du langage figuré!» (P.-L. COURIER, Pamphlet des pamphlets, _Œuvres_, p. 240; Didot, 1865; in-18.)

I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES

I

PIERRE CORNEILLE. Concetti, Cacophonies et Calembours. Galimatias simple et Galimatias double. Vers de Corneille qu’on rencontre dans Nicole et dans Godeau. Épître _à la Montauron_: éloges outrés. Traduction de l’_Imitation de Jésus-Christ_. — THOMAS CORNEILLE. Le plus grand succès dramatique de tout le dix-septième siècle.

ROTROU. — THÉOPHILE DE VIAU. — DUMONIN. — PIERRE DU RYER. — JEAN CLAVERET: l’unité de lieu. — «Mourra-t-il ou Ne mourra-t-il pas?» — Napoléon Ier et A.-V. Arnault. — Crébillon le Tragique, Corneille et Racine.

RACINE. Critiqué par Chapelain. Réminiscence. Remarque de Méry. Le mot «diligence». Changement de visage. Cacophonies. Un auteur de sept ans. _Athalie_ lue par pénitence. Racine déclaré «grossier et immodeste», «ni poète ni chrétien», etc. Mort et enterrement de Racine.

MOLIÈRE. Son style. Acceptions des mots _flamme_, _cœur_, _main_, etc. Singularités de prosodie. Anachronismes. Cacophonies. Locutions favorites de Molière. Vers de Molière qu’on rencontre dans Corneille et dans La Fontaine. _L’Avare_ de Molière. Remarque de Sainte-Beuve.

Chez nos plus grands écrivains, on rencontre des négligences ou inadvertances de style: _errare humanum est_.

Tout le monde connaît la turlupinade commise, bien à son insu, par CORNEILLE (1606-1684) dans _Polyeucte_ (I, 1), qu’aurait enviée Tabarin, et dont je me borne à rappeler les premiers mots:

Et le désir s’accroît quand...

Non moins connu est ce pléonasme du grand Corneille (_Pompée_, II, 3):

Il en coûta la vie _et la tête_ à Pompée.

Dans _Mélite_ (I, 4), Philandre dit à Cloris, sa maîtresse:

Regarde dans mes yeux, et reconnais qu’en moi On peut voir quelque chose aussi parfait que toi.

Et Cloris de répondre:

C’est sans difficulté, m’y voyant exprimée.

Philandre reprend:

... Mon cœur... Afin de te mieux voir, _s’est mis à la fenêtre_.

Dans _Clitandre_ (IV, 1 et 2), comédie d’intrigue très embrouillée, nous voyons Dorise «crever, avec son aiguille», l’œil de Pymante, son «amoureux dédaigné», et, au lieu d’appeler au secours et de se faire soigner, Pymante se met, comme si de rien n’était, à nous débiter une tirade de deux pages, pleine de pathos et de concetti:

Où s’est-elle cachée? où l’emporte sa fuite?... La tigresse m’échappe...

Il est de Corneille encore (_Pompée_, I, 2) ce vers à calembour:

Car c’est ne régner pas qu’être deux _à régner_,

qui a trouvé de l’écho dans un hémistiche attribué, mais à tort, paraît-il, au vicomte D’ARLINCOURT (1789-1856):

... On l’appelle _à régner_[15].

[15] Et Alexandre Dumas (_Mémoires_, t. VII, p. 8): «Je ne demande qu’une chose, c’est, si Dieu _m’appelle à régner_ sur la France...»

C’est à tort également, et par une erreur persistante, disons-le en passant, que nombre d’ouvrages (par exemple: STAAFF, _La Littérature française_, t. II, p. 1046; — Gustave MERLET, _Tableau de la littérature française_, 1800-1815, t. I, p. 524; — LAROUSSE, art. Arlincourt; — etc.) attribuent audit vicomte et à sa tragédie _Le Siège de Paris_, représentée au Théâtre-Français en 1826, les alexandrins suivants:

Mon père, en ma prison, seul _à manger m’apporte_. J’habite la montagne, et j’aime _à la vallée_.

Ou bien, il faudrait admettre que le texte de cette tragédie a subi des remaniements avant l’impression, contrairement à ce qui est dit dans l’avant-propos du volume.

Voici ce qu’on lit dans une lettre jointe à cet avant-propos (p. X et XI):

«... On m’avait annoncé que la tragédie de M. d’Arlincourt[16] était constamment sifflée, et la salle absolument déserte: j’ai vu, à toutes les représentations où j’ai assisté, la tragédie vivement applaudie et la salle toute pleine. On m’avait soutenu que l’ouvrage n’offrait aucun intérêt: j’ai remarqué que, pendant les cinq actes, l’auditoire était constamment ému...

[16] _Le Siège de Paris_, tragédie en cinq actes, par M. le vicomte d’Arlincourt, représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français le 8 avril 1826 (Paris, Leroux et Constant Chantepie, 1826).

«D’après ce que j’avais lu dans les gazettes, je m’attendais à voir une héroïne dans les fers, mourant de faim, et s’écriant avec douleur:

Mon pauvre père, hélas! seul à manger m’apporte.

«L’appétit de ce pauvre père mangeant la porte d’une prison m’eût singulièrement amusé. Quel a été mon désappointement! Point d’héroïne dans les fers! Point de porte à dévorer! Point de situation à laquelle puisse convenir le vers cité! Et je viens d’apprendre que cette plaisanterie a été faite, il y a quelque douzaine (_sic_) d’années, sur une tragédie de M. Le Mierre.

«... J’avais appris par cœur d’autres vers de la pièce; on m’avait particulièrement désigné ceux-ci comme ayant été sifflés à la première représentation:

Mystérieux par goût, sauvage par système, Mon cœur est un abîme, et mon âme un problème. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Voilà ces chevaliers que l’on nomme les preux! (_lépreux_). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . On l’appelle à régner (_araignée_). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ton nom connu te perd, ton inconnu te sauve. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Rien sur ses plans secrets ne peut être éclairci. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J’habite la montagne, et j’aime à la vallée (_à l’avaler_). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Enfoncé dans le crime on n’en saurait surgir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour chasser loin des murs les farouches Normands, Le roi Louis s’avance avec vingt mille Francs (_francs_).

«Et beaucoup d’autres dans ce genre. J’ai acquis la certitude qu’ils n’ont jamais été dans l’ouvrage: est-il une seule personne raisonnable qui ait pu le penser?»

Voici, à cette occasion, quelques autres vers, cités souvent comme exemples de cacophonie, d’ambiguïté et d’étrangeté:

Dans son ode _A la postérité_ (IV, 6, p. 362; _Œuvres de Malherbe_, _de J.-B. Rousseau_, _etc._, Didot, 1858), J.-B. ROUSSEAU (1671-1741) interpelle ladite postérité et la qualifie de «Vierge non encor née»:

Vierge _non encor née_, en qui tout doit renaître,

vers dont le premier hémistiche est resté célèbre.

Célèbre aussi et maintes fois cité, ce vers de VOLTAIRE (1694-1778):

No_n_, il _n_’est rie_n_ que _N_a_n_i_n_e _n_’ho_n_ore,

qui, dans les éditions posthumes, fut remplacé par celui-ci:

Non, il n’est rien que sa vertu n’honore. (_Nanine_, III, 8.)

De Voltaire encore, cet autre, moins connu, mais non moins dépourvu d’euphonie:

_T_ou_t_ ar_t_ es_t_ é_t_ranger; comba_tt_re _est ton_ par_t_age. (_Brutus_, I, 1.)

Cet autre, encore de Voltaire:

_T_u _t_’en van_t_ais _t_an_t_ô_t_; _t_u _t_e _t_ais, _t_u frémis,

qui se trouvait dans la tragédie d’_Ériphyle_ (V, 2), a disparu. (Cf. le _Journal de la Jeunesse_, Supplément, 7 juillet 1888.)

L’abbé PELLEGRIN (1663-1745), originaire de Marseille, avait composé une tragédie intitulée _Loth_, qui, dès le premier vers, tomba sous les éclats de rire des spectateurs. Le principal personnage débutait par cette touchante déclaration:

L’amour a vaincu Loth! (_vingt culottes_).

«Il devrait bien en donner une à l’auteur!» interrompit un plaisant, qui connaissait toute la misère de l’abbé[17].

[17] Ajoutons, en note tout au moins, qu’un autre abbé, l’abbé Gaspard ABEILLE (1648-1718), fut victime d’une mésaventure analogue, et aussi sujette à caution d’ailleurs que celle de son confrère Pellegrin. Lors de la première représentation d’une des tragédies de l’abbé Abeille, l’actrice qui faisait le rôle d’une princesse et, au début, prononçait cet alexandrin:

Vous souvient-il, ma sœur, du feu roi notre père?

s’étant arrêtée court, ou bien la réplique tardant à venir, un loustic du parterre lança de sa plus belle voix cette riposte, désastreuse pour le succès de la pièce:

Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère! (Edmond GUÉRARD, _Dictionnaire encyclopédique d’anecdotes_, t. I, p. 13.)

Racine, qui avait, comme on sait, un talent spécial pour les épigrammes, a utilisé ce mot dans son épitaphe de l’abbé Abeille:

Ci-gît un auteur peu fêté, Qui crut aller tout droit à l’immortalité, Mais sa gloire et son corps n’ont qu’une même bière; Et lorsque Abeille on nommera, Dame Postérité dira: «Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère!» (RACINE, _Œuvres complètes_, Poésies diverses, t. II, p, 215; Hachette, 1864.)

Malheureusement, l’histoire est apocryphe, assure-t-on. (Cf. B. JULLIEN, _Thèses d’histoire_, p. 412 et suiv.; et LAROUSSE, art. Pellegrin.)

A propos de l’abbé Pellegrin, qui

Déjeunait de l’autel et soupait du théâtre,

on raconte que, comme il venait de faire représenter sa tragédie de _Pélopée_, et se promenait, avec un de ses amis, dans le jardin du Luxembourg, il vit à ses pieds une feuille de papier, que l’ami ramassa. Elle était remplie, du haut en bas, de la même lettre: la majuscule P y était tracée nombre de fois.

«Devinez, dit à Pellegrin son compagnon, ce que signifient toutes ces lettres?

— C’est, répondit l’abbé sans hésiter, une page d’écriture qu’un maître a donné à faire à l’un de ses élèves, et que le vent a emportée.

— Pas du tout, réplique l’autre; ces lettres sont toutes des initiales, et en voici le sens: _Pélopée, pièce pitoyable, par Pellegrin, poète, pauvre prêtre provençal_».

Voici encore quelques autres exemples de cacophonies et amphibologies:

Dans le récit de la prise d’une ville et du carnage qui s’ensuit:

Sur le sein de l’épouse on écrase _l’époux_,

nous dit l’auteur d’une tragédie jadis jouée à l’Odéon. (Cf. _L’Écho de la semaine_, 6 octobre 1895.)

Dans un drame espagnol (_Ibid._), où l’on essaie de détourner le roi de son amitié pour un indigne favori, le duc d’Alcala, un des arguments présentés par l’auteur est celui-ci:

Jamais à ton secours _Alcala vola-t-il_?

Ce qui nous remémore les fameux vers d’une autre pièce dont l’action se passe aussi en Espagne, _Don Japhet d’Arménie_ (II, 2), de SCARRON (1610-1660):

Don Zapata Pascal, Ou Pascal Zapata! Car il n’importe guère Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière;

et aussi ce vers crépitant de la tragédie de _Manco-Capac_, de LEBLANC DE GUILLET (1730-1799):

Crois-tu d’un tel forfait _Manco-Capac capable_?

qui a aussi disparu du texte définitif. (Cf. BACHAUMONT, _Mémoires secrets_, juin 1763, p. 76, note 1; Delahays, 1859.)

Et celui-ci, attribué au critique GEOFFROY (1743-1814) (_Encyclopédiana_, p. 194; Garnier, s. d.):

Vous, ministres _sacrés, non d’un Dieu_, mais d’un homme.

Puis:

_O Rémus, dominez_ sur la ville éternelle. (Dans QUITARD, _Dictionnaire de rimes_, p. 173.)

La vache _paît en paix_ dans ces gras pâturages,

nous apprend le poète académicien TISSOT (1768-1854), traducteur des _Bucoliques_ (dans TENANT DE LATOUR, _Mémoires d’un bibliophile_, p. 219), cacophonie qu’il supprima, pour ne plus laisser (dans la première églogue) que

Le cerf léger _paîtra_.

Et VIENNET (1777-1868):

Sous son _casque, Arbogaste_ avait un esprit _vaste_.

(Cf. _Larousse mensuel_, octobre 1912, p. 538.)

Et dans _La Franciade_ du même poète (Cf. STAAFF, _La Littérature française_, t. II, p. 606, note):

Les paysans fuyaient en emportant leurs _lares_.

Le _Télémaque_, ou du moins un fragment de ce livre, _Télémaque dans l’île de Calypso_, a été mis en vers par un poète du nom d’Eugène MATHIEU (1821-?), qui s’est amusé, dans cette parodie, «à plier la langue française à toute sorte d’excentricités». Ainsi Calypso, reprochant au fils d’Ulysse sa froideur à son égard et sa terreur de Mentor, lui dit:

Tu te tais, tant te tient ton tuteur tortueux, Dans d’odieux dédains des doux dons d’un des dieux!

(Cf. STAAFF, _ibid._, t. III, p. 863.)

Nous verrons plus loin, en parlant de Victor Hugo, cette drolatique locution «comme un vieillard en sort», qui lui est faussement attribuée.

* * *

Revenons à Corneille. C’est à propos de lui que Boileau disait qu’il y avait deux espèces de galimatias: le galimatias _simple_, où l’auteur, entendant ce qu’il avait voulu dire, n’a pas suffisamment éclairci l’expression de sa pensée; et le galimatias _double_, où l’auteur ne s’entend pas plus lui-même qu’il n’est entendu de ses lecteurs ou auditeurs. Et, comme exemple de ce dernier genre de galimatias, Boileau racontait ce qui advint à propos des quatre vers suivants de la tragédie de _Tite et Bérénice_ (I, 2) de Corneille, prononcés par Domitian, frère de Tite et amant de Domitie:

Faut-il mourir, madame? et, si proche du terme, Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme Que les restes d’un feu que j’avais cru si fort Puissent dans quatre jours se promettre ma mort.

Baron, qui étudiait le rôle de Domitian, se trouva embarrassé par ces quatre vers dont le sens ne lui paraissait pas très intelligible. Il alla prier Molière, qui habitait dans la même maison que lui, de vouloir bien les lui expliquer. Après les avoir lus et relus, Molière lui avoua qu’il ne les comprenait pas non plus.

«Mais attends, dit-il à Baron; M. Corneille doit venir dîner avec nous aujourd’hui, tu lui en demanderas l’explication.»

Dès que Corneille arrive, le jeune Baron lui saute au cou, selon son habitude, car il l’aimait beaucoup, et lui soumet ensuite les quatre vers dont le sens lui échappait.

Corneille les examine durant quelques instants, puis:

«Ma foi, dit-il, j’avoue que je ne les entends pas trop bien non plus; mais récite-les tout de même: tel qui ne les entendra pas les admirera.» (Cf. le _Musée des familles_, 1er août 1897; et Edmond GUÉRARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 504.)[18]

[18] On a appliqué aussi cette anecdote à d’autres vers de Corneille, à un passage de sa tragédie d’_Héraclius_: cf. Émile DESCHANEL, _ouvrage cité_, t. I, p. 225-226; et _même ouvrage_, 2e série, Racine, t. I, p. 241.

De même Klopstock, dans sa vieillesse, ne comprenait plus bien tous les vers de sa _Messiade_:

«Il faut que je commence un chant pour le comprendre, déclarait-il un jour. Si je le prends dans le courant, je ne retrouve plus le sens, et je suis obligé de remonter, pour ressaisir mon idée.» (Cf. SAINTE-BEUVE, _Chateaubriand et son groupe littéraire_, t. II, p. 182, note 1.)

Et n’a-t-on pas attribué à Victor Hugo cette plaisante réponse:

«Lorsque j’ai écrit ces vers, il n’y avait que Dieu et moi pour les comprendre. Aujourd’hui, il n’y a plus que Dieu.» (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. I, p. 226).

Ce beau vers qu’on lit dans _Tite et Bérénice_ (V, 1):

Chaque instant de la vie est un pas vers la mort,

se trouve textuellement dans les _Essais de morale_ de Nicole (Cf. CORNEILLE, _Œuvres complètes_, t. IV, p. 371, note 1; Hachette, 1864), et ces autres, qui se trouvent dans _Polyeucte_ (IV, 2):

... Et, comme elle a l’éclat du verre, Elle en a la fragilité,

sont, textuellement aussi, empruntés à Godeau, l’évêque de Grasse, qui lui-même les avait traduits de Publius Syrus:

Fortuna vitrea est: tum, quum splendet, frangitur.

(Cf. MONTAIGNE, _Essais_, I, 40; t. I, p. 405, note 1, édit. Louandre.)

Voici un enjambement ou rejet rencontré dans Corneille (_Le Menteur_, II, 5), dont la hardiesse ne laisse pas de surprendre:

Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle.

Ajoutons qu’on cite comme exemple d’éloges outrés et de platitude la dédicace d’_Horace_ au cardinal de Richelieu, ainsi que celle de _Cinna_ à M. de Montauron (d’où le nom d’_Épître à la Montauron_ donné depuis à ces flatteries exagérées et intéressées: cf. Honoré BONHOMME, _Grandes Dames et Pécheresses_, p. 253-254; Charavay, 1883), et que le discours de réception de Corneille à l’Académie «est un chef-d’œuvre de mauvais goût, de plate louange et d’emphase commune». (SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, t. I, p. 44; nouvelle édit., Garnier, s. d.)

De tous les ouvrages de Pierre Corneille, c’est sa traduction de l’_Imitation de Jésus-Christ_, dont il se fit de la première partie seulement trente-deux éditions, qui lui rapporta le plus d’argent. Lui-même nous l’apprend; il racontait que son _Imitation_ lui avait plus valu que la meilleure de ses comédies, et qu’il avait reconnu, par le gain considérable qu’il en avait tiré, «que Dieu n’est jamais ingrat envers ceux qui travaillent pour lui». (Cf. Jules LEVALLOIS, _Corneille inconnu_, p. 288.)

Rappelons, à ce propos, que THOMAS CORNEILLE (1625-1709), le frère de Pierre, est, de tous les auteurs dramatiques du dix-septième siècle, celui qui obtint les plus grands succès au théâtre et y gagna le plus d’argent. Sa tragédie de _Timocrate_, jouée en 1656, et que personne ne connaît plus aujourd’hui, «fut le plus éclatant succès dramatique de tout le dix-septième siècle». (Paul STAPFER, _Des Réputations littéraires_, t. II, p. 252 et 286.)

«_Timocrate_ eut quatre-vingts représentations, dit de son côté Laharpe (_Lycée ou Cours de littérature_, t. II, p. 273-274; Verdière, 1817): les comédiens se lassèrent de le jouer avant que le public se lassât de le voir; et ce qui n’est pas moins extraordinaire, c’est que depuis ils n’aient jamais essayé de le reprendre. Quand on essaye de le lire, on ne peut imaginer ce qui lui procura cette vogue prodigieuse... Le héros de la pièce joue un double personnage: sous le nom de Timocrate, il est l’ennemi de la reine d’Argos, et l’assiège dans sa capitale; sous celui de Cléomène, il est son défenseur et l’amant de sa fille. Il est assiégeant et assiégé; il est vainqueur et vaincu. Cette singularité, qui est vraiment très extraordinaire, a pu exciter une sorte de curiosité qui peut-être fit le succès de la pièce... Il y a peu d’auteurs dont la lecture soit plus rebutante que celle de Thomas Corneille, conclut Laharpe».

* * *

Dans une de ses pièces, sa tragi-comédie de _Céliane_, ROTROU (1609-1650) met en scène un amant qui se demande (II, 2); sa belle lui ayant laissé le choix de ses faveurs:

Que dois-je donc choisir, puissant maître des dieux, De la bouche, du sein, de la joue ou des yeux?

Il choisit le sein, et, devant le public, appuie ses lèvres sur ce sein, pendant que sa maîtresse repose, étendue sur son lit. (Cf. LA FONTAINE, édit. des Grands Écrivains, t. IV, p. 438, note 5.)

Dans une autre pièce de Rotrou, _Saint Genest_ (II, 2 ou 3), la comédienne Marcelle, si férue de sa beauté et de ses charmes, s’écrie:

Je foule autant de cœurs que je marche de pas.

Les beaux vers, les vers devenus proverbes, abondent chez Rotrou, particulièrement dans sa tragédie de _Venceslas_:

Qui veut vaincre est déjà bien près de la victoire. (II, 2.)

L’ami qui souffre seul fait une injure à l’autre. (III, 2.)

Je dérobe au sommeil, image de la mort, Ce que je puis du temps... Ce que j’ôte à mes nuits je l’ajoute à mes jours. (IV, 4.)

Etc., etc.

C’est dans _Venceslas_ (IV, 5 ou 6) que se trouve ce vers prononcé par la duchesse Cassandre, en même temps qu’«elle tire un poignard de sa manche»:

Voyez, voyez le sang dont ce poignard dégoutte!

Ce qui rappelle le fameux cri de la Thisbé de Théophile DE VIAU (1590-1626):

Ah! voilà le poignard qui du sang de ton maître S’est souillé lâchement. Il en rougit, le traître!

Citons aussi ce grotesque distique de la tragédie d’_Orbecce_ de DUMONIN (1557-1586) (Dans Philarète CHASLES, _Études sur le seizième siècle_, p. 178):

Orbecce fréricide, Orbecce méricide! Tu seras péricide, ainsi que fillicide!

Et cet autre distique de Pierre DU RYER (1606-1658), dans sa tragédie de _Scévole_: