Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.
Part 1
NOTE DE TRANSCRIPTION
* Le texte en gras est représenté =en gras=, le texte en italiques _en italiques_ et le texte en petites capitales en MAJUSCULES.
* Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
* L’orthographe d’origine a été conservée. La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures. Les points de suspension ont été normalisés à trois points.
* Les astérismes (trois astérisques disposés en triangle) sont rendus par trois astérisques en ligne.
* À la p. 82, les lignes “Pour _touchée_.” et la précédente ont été permutées pour que, comme dans le reste du livre, une ligne d’attribution suive immédiatement les vers qu’on cite.
* À la p. 222, la date de décès d’Émile Zola a été corrigée: la date correcte est 1902, non 1905.
RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES
DU MÊME AUTEUR:
=Ouvrages bibliographiques=
_Une Bibliothèque_, l’Art d’acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s’en servir (Couronné par l’Académie française) 1 vol.
_Amateurs et Voleurs de livres_ 1 —
_Le Livre_, Historique, Fabrication, Achat, Classement, Usage et Entretien (Couronné par l’Académie française) 5 —
_Petit Manuel de l’Amateur de livres_ 1 —
_Mystifications littéraires et théâtrales_ 1 —
_Les Femmes et les Livres_ 1 —
=Ouvrages pour la jeunesse= (Librairie Hachette)
_Spectacles enfantins_ 1 vol.
_Mes Amis et Moi_ (Couronné par l’Académie française) 1 —
_Entre Camarades_ 1 —
_Fils Unique_ 1 —
_Grand’Mère et Petit-Fils_ (Couronné par l’Académie française) 1 —
_Mademoiselle Cœur d’Ange_ 1 —
_Contes et Souvenirs de mon Pays_ 1 —
_Mes Vacances_ 1 —
_Le Petit Léveillé_ 1 —
_Les Quatre fils Hémon_ 1 —
_La Revanche d’Absalon_ 1 —
_Disparu!_ Histoire d’un enfant perdu 1 —
_Le Gros Lot_ 1 —
_Deux Cousins_ 1 —
ALBERT CIM
RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES
CURIOSITÉS ET SINGULARITÉS BÉVUES ET LAPSUS, ETC.
«_Ubi plura nitent_...» (HORACE.) «Les choses singulières me réjouissent toujours.» (MADAME DE SÉVIGNÉ.)
POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES ROMANCIERS
LIBRAIRIE HACHETTE 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS 1920
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. _Copyright par Librairie Hachette, 1920._
MON CHER MAÎTRE
HENRY MARTIN ADMINISTRATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL
dont l’obligeance et la science m’ont toujours été d’un si précieux secours dans mes travaux bibliographiques.
ALBERT CIM.
_En réunissant les curiosités et singularités, les bévues, lapsus, etc., rencontrés par moi dans mes lectures, je n’ai obéi à aucun sentiment hostile à nos grands écrivains, Corneille, Racine, Molière, Hugo, Balzac, Flaubert, Daudet, Zola, Michelet, Sainte-Beuve, etc., dont, autant que personne, je goûte, savoure et admire les œuvres. J’ai voulu me divertir, rien de plus._
«_Les choses singulières me réjouissent toujours,» avouait Mme de Sévigné à sa fille_ (Lettre du 26 juin 1680).
_Elles produisent sur moi le même effet, et ce sont bien là exactement des_ Récréations littéraires _que j’offre au public. Puisse-t-il prendre, à lire ces anecdotes, ces bons mots, saillies et drôleries, autant de plaisir que j’ai eu à les rassembler!_
_Comme nul n’est obligé, en bibliographie surtout, de croire autrui sur parole, j’ai eu soin d’indiquer, autant que je l’ai pu, les sources où j’ai puisé toutes les provenances de mon butin._
_A mon tour, maintenant, je prie le lecteur de vouloir bien excuser les erreurs, bévues et lapsus que j’ai dû commettre et ai commis dans mon travail._ Errare humanum est.
A. C.
PRÉAMBULE
Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus fréquentes. — Emploi irréfléchi de locutions courantes et de lieux communs. — Pléonasmes. — Inadvertances et ignorances. — Locutions vicieuses. Littré, son dictionnaire, sa compétence «universellement reconnue» (F. Sarcey). — Manques de goût et de sens critique. — Alliance de pensées disparates. — Style figuré. — Réminiscences mythologiques. — _Marinisme_, _gongorisme_, _euphuïsme_. — Un vœu de P.-L. Courier.
Les bévues et non-sens échappés à la plume des écrivains ont pour origine l’ignorance, l’inattention ou le manque de goût, le manque de jugement et de sens critique.
L’emploi irréfléchi de certaines locutions courantes, lieux communs et métaphores usuelles, engendre facilement de disparates associations de pensées ou de mots, et donne ainsi lieu à des bizarreries de style.
Prenons, par exemple, les locutions: _le char de l’État, sur un volcan, en herbe, de main de maître, mettre le pied, de pied ferme, fouler aux pieds, couper_ ou _fendre un cheveu en quatre, figure humaine, pierre de touche, poule aux œufs d’or_, — nous obtiendrons des phrases de ce genre:
«_Le char de l’État_ navigue _sur un volcan_.» (Style de Joseph Prudhomme, dit la _Revue bleue_, 7 avril 1900, p. 429.)
«Cette débutante est véritablement une étoile _en herbe_ qui chante _de main de maître_.» (Cité par Armand SILVESTRE, _Les Farces de mon ami Jacques_, p. 289.[1])
[1] En règle générale, je n’indique le nom de l’éditeur et la date de publication que pour les ouvrages ayant eu plusieurs éditions _différentes_, et je ne mentionne le lieu de publication que pour les ouvrages édités ailleurs qu’à Paris.
«Nous pénétrâmes dans une de ces forêts vierges où _la main_ de l’homme n’a jamais _mis le pied_.»
«_Ce cœur_... attend _de pied ferme_ toutes les rigueurs de son infortune.» (_La France galante_, dans BUSSY-RABUTIN, _Histoire amoureuse des Gaules_, t. II, p. 106; Delahays, 1858.)
«Les droits des Canadiens-Français ont été _foulés aux pieds_ par _des mains_ sacrilèges.» (Extrait d’un journal anglais, dans _La Presse de Montréal_, 16 janvier 1913.)
Et cette attestation d’une autre feuille canadienne, _L’Avenir du Nord_, de Terrebonne, 24 janvier 1913:
«_L’Action Sociale_ a d’abord écrit qu’elle détestait le libéralisme, mais non les libéraux; aujourd’hui, elle se défend d’aimer les libéraux. Ces subtils castors _fendent les cheveux en quatre_ pour échapper à la logique des faits et cacher leur couleur politique.»
«Son chapeau bosselé, déchiré, n’avait plus _figure humaine_.»
«La sauce blanche est la _pierre de touche_ des cordons bleus.» (_L’Opinion_, 25 juillet 1885.)
«L’étalon brabançon sera la _poule aux œufs d’or_ de la Belgique.» (M. BRUYN, ministre de l’Agriculture en Belgique, dans _L’Indépendance de l’Est_, 21 février 1900.)
* * *
Les pléonasmes, suites d’inadvertances, ne sont pas rares non plus:
«Le vieux médecin _exultait d’allégresse_». (Claude TILLIER, _L’Oncle Benjamin_, chap. 10, p. 133; Bertout, 1906.)
«Les souvenirs _du passé_ se réveillant...» (Octave FEUILLET, _M. de Camors_, p. 293; C. Lévy, 1888.)
Ou encore: «Les souvenirs _rétrospectifs_...», qui vont de pair avec «Les prévoyants _de l’avenir_».
«Chacun, _surpris à l’improviste_...» (Émile SOUVESTRE, _Un Philosophe sous les toits_, p. 49; M. Lévy, 1857.)
_Panacée universelle_ est un des pléonasmes les plus communs, _panacée_, à lui seul, signifiant _remède universel, qui guérit tout_ (du grec, πᾶν, tout; ἄκος, remède).
«Ceux qui donnent la réalisation de leurs idées comme une _panacée universelle_...» (Louis BLANC, _Organisation du travail_, p. 264.)
«Il avait trouvé la _panacée universelle_...» (H. DE BALZAC, _Maître Cornelius_, dans le volume intitulé _Les Marana_, p. 289; Librairie nouvelle, 1858.)
«C’était sa _panacée universelle_.» (George SAND, _Histoire de ma vie_, t. IV, p. 220; M. Lévy, 1856.)
«Il croyait avoir découvert la _panacée universelle_.» (Émile ZOLA, _Le Docteur Pascal_, p. 42.)
«Cette _panacée universelle_...» (Alphonse DAUDET, _Port-Tarascon_, p. 187; Marpon et Flammarion, s. d.)
«Voilà la _panacée universelle_.» (J. BARBEY D’AUREVILLY, _Polémiques d’hier_, p. 245; Savine, 1889.)
Voici quelques autres exemples d’inadvertances:
«Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon _de même couleur_.» (Léopold STAPLEAUX, dans _L’Intermédiaire des chercheurs et curieux_, 20 décembre 1897, col. 772.)
«Il avait soixante-dix ans et paraissait _le double_ de son âge.» (ID., _ibid._)
«Les deux adversaires furent placés à égale distance _l’un de l’autre_.»
«D’une main elle lui caressa les cheveux, et, _de l’autre_, elle lui dit...»
«Je t’embrasse, en attendant que je puisse le faire _de vive voix_.»
«Nous espérions vous serrer la main de _vive voix_», s’amuse à écrire Jules de Goncourt à son ami Philippe Burty. (_Lettres_, p. 149, novembre 1859.)
Un pompier, de service à l’Opéra, s’aperçoit que son casque, qu’il avait posé dans un coin, a été rempli d’ordures: «Si je connaissais celui qui a fait cela, s’écrie-t-il furieusement et à bout d’expressions, _je lui prouverais le contraire_!» (Cité par H. DE VILLEMESSANT, _Mémoires_, t. V, p. 163.)
Un brave cocher, rentrant le soir chez lui, fatigué et harassé, s’exclame avec conviction: «Je voudrais être sûr d’avoir _autant_ de pièces de quarante sous _que je vais dormir_ dans une heure!» (ID., _ibid._)
«Ce village est situé au centre du _triangle obtus_ que forment les trois villes de Dijon, Châtillon-sur-Seine et Langres», écrit le romancier Émile Richebourg (_La Petite Mionne_, t. I, p. 3), oubliant que, s’il y a des _angles obtus_, il n’existe pas de triangles ainsi qualifiés.
* * *
Fautes commises par ignorance:
«Ce vieillard impotent et _ingambe_ ne quittait plus son fauteuil.» Comme si _ingambe_ signifiait sans jambes (_in_ privatif).
«... La guérison merveilleuse d’un officier de marine, _ingambe_ depuis neuf mois, guéri après quatorze jours de traitement.» (_Le Journal_, 21 septembre 1910.)
_Compendieusement_ (_compendium_, abrégé) «exprime si bien le contraire de ce qu’il signifie, que bien des gens y sont pris et lui donnent le sens de _longuement_», a remarqué Géruzez (dans LITTRÉ, art. Compendieusement).
Un exemple entre mille: «... Il se livre longuement et _compendieusement_ à la composition des...» (GONCOURT, _Journal_, année 1862, t. II, p. 58.)
L’adjectif _valétudinaire_ (qui est souvent malade, de _valetudo_, santé, mauvaise santé) a été, nous conte Tallemant des Réaux, rattaché au mot _valet_ et pris dans une singulière acception: «Mme de Rohan estoit fort jolie... née à l’amour plus que personne du monde... Pour des valets, elle a toujours dit en riant qu’elle n’estoit point _valétudinaire_ (on appelle _valétudinaires_ celles qui se donnent à des valets)...» (TALLEMANT DES RÉAUX, _Les Historiettes_, Mmes de Rohan, t. III, p. 77-78; Techener, 1862.)
_Vêtissait_ pour _vêtait_, imparfait de l’indicatif de _vêtir_, est une faute qu’on rencontre fréquemment, même chez des écrivains de premier ordre et connaissant admirablement leur langue, comme Paul-Louis Courier: «Elle prenait sa robe et se la _vêtissait_.» (_Pastorales de Longus_, ou _Daphnis et Chloé_, livre I, p. 361; _Œuvres_; Didot, 1865; in-18.)
Jean-Jacques Rousseau, qui écrit _inventaire_ pour _éventaire_: «Une petite qui avait sur son _inventaire_ une douzaine de pommes» (Cf. LITTRÉ, art. Éventaire), emploie un même mot dans une même phrase à la fois comme adjectif et comme substantif: «Je suis toujours malade et _chagrin_; on dit que la philosophie guérit _ce dernier_.» (Lettre à Mme d’Épinay, août 1757; _Œuvres complètes_, t. VII, p. 75; Hachette, 1864.) A la maréchale de Luxembourg, il écrit: «Je vois avec _peine_, madame la maréchale, combien vous vous _en_ donnez pour réparer mes fautes.» (Lettre du lundi 10 août 1761, p. 175.) Ce qui rappelle le jeu de mot de Lope de Vega, à propos d’un aveugle ivrogne: «Il n’y voit _goutte_, quoiqu’il _la_ prenne à chaque instant.» (Dans Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des Classiques_, t. V, Boileau, p. 145, note 1.)
Les pronoms, comme le prouvent ces derniers exemples, sont souvent cause de bizarreries de langage. Régulièrement, «un pronom ne peut tenir la place que d’un nom déterminé, c’est-à-dire précédé de l’article ou d’un adjectif déterminatif». On ne dira donc pas: Le condamné a demandé grâce et l’a obtenue; mais: Le condamné a demandé sa grâce et l’a obtenue. Dans sa _Recherche de l’Absolu_ (p. 199; Librairie nouvelle, 1858), Balzac cite cette phrase grotesque: «Monsieur Pierquin-Claës..., chevalier de la Légion d’honneur, aura _celui_ de se rendre...» Et Henri Rochefort a dit plaisamment, dans un numéro de sa _Lanterne_ (nº 1, 23 mai 1868, p. 4; réimpression de Victor-Havard, 1886): «J’envoyai chercher une feuille de papier ministre et j’écrivis à _celui_ de l’Intérieur pour lui demander...»
Et _bi-hebdomadaire, bi-mensuel_, dans le sens de deux fois par semaine, deux fois par mois[2];
[2] «BI-HEBDOMADAIRE, adj. Qui se fait, qui paraît _toutes les deux semaines_. C’est à tort que l’on prend _bi-hebdomadaire_ comme signifiant qui se fait, se publie deux fois par semaine. Il faut dire en ce sens: _semi-hebdomadaire_.
«BIMENSUEL, ELLE, adj. Qui se fait, qui paraît _tous les deux mois_, par opposition à _semi-mensuel_, qui s’applique à ce qui se fait, qui paraît deux fois par mois. — C’est une erreur de prendre _bimensuel_ pour exprimer deux fois par mois. _Bisannuel_ signifie non pas deux fois par an, mais qui se fait tous les deux ans, qui dure deux ans. _Bimensuel_ ne veut pas plus dire deux fois par mois que _trimestriel_ ne veut dire trois fois par mois.» (LITTRÉ, _Dictionnaire_, Supplém.)
C’est toujours à Littré que je me réfère de préférence, en raison de son indulgence et de sa judicieuse logique, et surtout parce que, chez lui, ce ne sont pas les grammairiens, mais nos grands écrivains, qui tranchent les difficultés et prononcent les arrêts. «Le _Dictionnaire_ de Littré... Cette œuvre immortelle renferme, sur le judicieux emploi de chaque terme, sur le sens et l’histoire de chaque mot, des explications et des exemples qui sont une mine inépuisable pour le grammairien. On ne saurait trop admirer et pratiquer ce prodigieux dictionnaire, dont les ressources, presque infinies, ne seront jamais assez connues ni assez appréciées du public.» (A. BRACHET et J. DUSSOUCHET, _Grammaire française_, Cours supérieur, Préface, p. VIII; Hachette, 1888.) «... Littré, dont la compétence est universellement reconnue.» (Francisque SARCEY, _L’Estafette_, 22 juin 1886.)
_Dans le but de_, pour dans le dessein de, dans l’intention de[3];
[3] «Cette locution, _dans le but de_, est très usitée présentement, mais elle n’est pas aisée à justifier. On n’est pas dans un but, car si on y était, il serait atteint... _Dans_ n’a pas le sens de _pour_... Cette locution ne pouvant s’expliquer... doit être évitée; et, en place, on se servira de: dans le dessein, dans l’intention, à l’effet de, etc.» (LITTRÉ.)
_Remplir un but_[4];
[4] «Locution qu’on entend et qu’on lit tous les jours, mais qui est vicieuse; car on atteint un but, on ne le remplit pas... Cette faute doit être évitée soigneusement.» (_Littré._)
Ces chapeaux ont coûté vingt francs _chaque_, — pour chacun[5];
[5] «_Chaque_ ne doit pas se confondre avec _chacun_; _chaque_ doit toujours se mettre avec un substantif auquel il a rapport; _chacun_, au contraire, s’emploie absolument et sans substantif. C’est une faute de dire: ces chapeaux ont coûté vingt francs _chaque_; il faut vingt francs _chacun_.» (LITTRÉ.) En d’autres termes, _chaque_ est un adjectif, et _chacun_ est un pronom.
Être _à court_ d’argent, pour être court d’argent[6];
[6] «Être _court d’argent_, et non être à court d’argent, qui est une locution fautive, puisque rien n’y justifie la préposition _à_.» (LITTRÉ, art. Court, Remarque 3.)
_Éviter quelque chose à quelqu’un_, au lieu de le lui épargner;
_Fortuné_, dans le sens de riche, qui possède de la fortune[7];
[7] «_Fortuné_ ne doit pas être employé pour riche; c’est une faute née de ce que fortune, entre autres significations, a celle de richesse. Dans la logique du peuple, un homme fortuné est nécessairement un homme riche; c’est un barbarisme très commun dans la langue, et qui provient d’une erreur très commune dans la morale.» (Charles NODIER, dans LITTRÉ.) _Fortuné_ dérive du latin _fortuna_, sort, destin, succès, etc., et, de même qu’un homme _infortuné_ peut être riche, un homme _fortuné_ peut être très pauvre; le premier subit des malheurs, des infortunes; le second a du bonheur, de la chance, etc. _Fortuné_ ne signifie pas plus _qui a de la fortune_, que _successif_ ne signifie _qui a du succès_.
_Fixer quelqu’un_, pour regarder quelqu’un, fixer les yeux sur lui[8];
[8] «Quelques Gascons hasardèrent de dire: _J’ai fixé cette dame_, pour: Je l’ai regardée fixement, j’ai fixé mes yeux sur elle. De là est venue la mode de dire: _Fixer une personne_. Alors vous ne savez point si on entend par ce mot: J’ai rendu cette personne moins incertaine, moins volage; ou si on entend: Je l’ai observée, j’ai fixé mes regards sur elle.» (VOLTAIRE, _Dictionnaire philosophique_, art. Langue française; _Œuvres complètes_, t. I, p. 406, édit. de journal _Le Siècle_.)
Le plus _infime_[9];
[9] «_Infime_ n’admet ni plus, ni moins; il est le superlatif d’inférieur.» (LITTRÉ.)
_Invectiver quelqu’un_, au lieu de contre quelqu’un;
_Vendre la mèche_, au lieu de l’éventer;
_Naguère_, pour il y a longtemps;
Partir _à_ la campagne, au lieu de pour la campagne;
Une rue _passagère_, au lieu de passante;
_Il n’y a pas que lui qui_... au lieu de: il n’est pas le seul qui...[10];
[10] «A Rome, _il n’y avait pas que_ les esclaves qui fissent le métier de gladiateurs. Construction barbare, bien que fort usitée aujourd’hui. On n’en trouverait pas un seul exemple dans toute la littérature française avant la fin du dix-huitième siècle, dit Émile Deschanel... Grammaticalement, cette construction signifie précisément le contraire de ce qu’on veut lui faire dire quand on l’emploie aujourd’hui... Voici d’où vient la confusion: certains s’imaginent que cette tournure _il n’y a pas que_ est l’opposé de _il n’y a que_; tandis qu’au fond, soit grammaticalement, soit logiquement, ces deux tournures ne sont qu’une... En effet, en ajoutant simplement le mot _pas_ à la tournure _il n’y a que_, on croit ajouter une seconde négation à la première, ce qui serait nécessaire pour que l’une des tournures signifiât le contraire de l’autre; mais, en réalité, on n’y ajoute rien du tout, si ce n’est le mot _pas_, mot purement explétif, qui, soit qu’on le mette, soit qu’on l’omette, fait virtuellement partie de la première négation, et ne saurait, à lui tout seul, en constituer une seconde... _Ne_ tout seul, ou, à volonté, _ne pas_ n’est qu’une seule et même négation... (Émile DESCHANEL, _Journal des Débats_, 23 août 1860, dans LITTRÉ, art. Que, Remarque 1.) En place de la construction vicieuse: Il n’y a pas que lui qui ait fait cela, ajoute Littré (_Ibid._), on dira: Il n’y a pas seulement lui qui a fait cela, ou mieux: Il n’est pas le seul qui ait fait cela. Je n’ai pas vu que lui; dites: Il n’est pas le seul que j’aie vu.» «Ce solécisme est de nos jours très répandu, dit de son côté Émile Faguet (_Revue encyclopédique_, 1897, p. 965). On s’imagine qu’_il n’y a pas que_ est le contraire d’_il n’y a que_; c’est absurde: _pas_ n’étant qu’un mot de renforcement, _il n’y a que_ et _il n’y a pas que_ signifient absolument la même chose.»
_Soi-disant_, locution adverbiale invariable, qui ne doit jamais s’appliquer aux êtres inanimés[11];
[11] «_Soi-disant_ ne se dit jamais des choses. C’est une grosse faute que de dire: accorder de _soi-disant_ faveurs; s’étayer de _soi-disant_ titres.» (LITTRÉ.) Cette faute, Sainte-Beuve la commet fréquemment: «Des idées _soi-disant_ nouvelles.» (_Portraits littéraires_, t. I, p. 51; nouvelle édit; Garnier, s. d.) «Style _soi-disant_ gaulois.» (_Portraits contemporains_, t. III, p. 228; C. Lévy, 1882.) «La _soi-disant_ bienséance sociale.» (_Nouveaux Lundis_, t. I, p. 278; C. Lévy, 1885.) Etc.
_Sous le rapport de..._[12].
[12] «_Sous le rapport de_ est une locution qui est devenue très commune. Elle est fort lourde et n’est pas exacte en soi. Une chose est en rapport avec une autre, est dans un certain rapport, a rapport avec; mais elle n’est pas sous un rapport; si elle était _sous_ un rapport ou _sur_ un rapport, elle serait en dehors du rapport; et, au fond, en s’en servant, on s’exprime inexactement. Elle ne paraît donc pas bonne à employer, et ceux qui écrivent avec pureté doivent l’éviter.» (LITTRÉ.)
Et tant d’autres locutions illogiques et incorrectes.
Mais, d’une façon à peu près absolue, nous laisserons ici de côté les hérésies grammaticales, barbarismes et solécismes, pour ne considérer que le sens de la phrase ou les erreurs de faits.
* * *
Voici d’autres exemples de singularités de style, dues à l’alliance de pensées absolument différentes ou disparates:
«Il avait reçu deux graves blessures, l’une à la jambe, et l’autre _à Waterloo_.»
«Cette fête tombe au printemps et _en désuétude_.»
«Le lapin est un animal timide et _nourrissant_.»
«Nous sommes trop heureuses de n’avoir plus qu’à _prendre patience et de la rhubarbe_...» (Mme DE SÉVIGNÉ, lettre au Président de Moulceau, 4 février 1696; _Lettres_, t. X, p. 357; édit. des Grands Écrivains.)
«Force jeunes gens _de robe_ et _de Paris_ étaient allés à la suite...» (SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. I, p. 277; Hachette, 1871.)
«Une multitude de gens à pied suivaient en cheveux gras _et en silence_.» (VOLTAIRE, _La Princesse de Babylone_, chap. II.)
«La truite _aime_ à être mangée vive; le brochet _préfère_ attendre,» proclame _Le Cuisinier français_ (dans TOUSSENEL, _L’Esprit des bêtes_, p. 279; Hetzel, s. d.)
* * *
Dans son article «Figure, Style figuré[13]» du _Dictionnaire philosophique_, Voltaire mentionne plusieurs exemples d’incohérences de style empruntés principalement aux poètes de son époque. «C’est le goût, remarque-t-il très justement, qui fixe les bornes qu’on doit donner au style figuré dans chaque genre. Balthazar Gratian[14] dit que «les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit, pour être enregistrées à la douane de l’entendement». C’est précisément le style d’Arlequin. Il dit à son maître: «La balle de vos commandements a rebondi sur la raquette de mon obéissance». Avouons que c’est là souvent le style oriental qu’on tâche d’admirer.»
[13] «_Style figuré_ par les expressions métaphoriques qui figurent les choses dont on parle, et qui les défigurent quand les métaphores ne sont pas justes.» (VOLTAIRE, _Dictionnaire philosophique_, Œuvres complètes, t. I, p. 390.)
Les Orientaux ont toujours affectionné le style «figuré»: «Le jour est sur ton visage et la nuit dans tes cheveux», écrit un Arabe à sa maîtresse, qui avait le teint blanc et les cheveux noirs. (VOLTAIRE, Articles de journaux, IX, _Œuvres complètes_, t. IV, p. 626.) «Lorsque la flèche des arrêts divins est lancée par l’arc du destin, elle ne peut plus être repoussée par le bouclier de la précaution.» (Proverbe oriental, cité par Alexandre DUMAS et Dr Félix MAYNARD, _Impressions de voyage, De Paris à Sébastopol_, p. 175.)