Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.

Part 20

Chapter 203,532 wordsPublic domain

... Vos jupons, Dentelés et brodés, _se donnaient cette joie_ _De rire_ avec la boue en battant vos talons.

Encore quelques phrases énigmatiques ou singulières de Dumas fils:

«Anaïs... avait la bouche petite, les dents blanches. Ses bandeaux noirs dénotaient _une nature ardente_.» (_Ce que l’on voit tous les jours_, dans le volume _La Boîte d’argent_, p. 182; M. Lévy, 1867.)

«J’ai bu le lait de l’insubordination dans le shako de mon père, le plus mauvais garde national connu.» (_Un Cas de rupture_, dans le volume _Le Docteur Servans_, p. 190; Librairie nouvelle, 1856.)

De GUSTAVE DROZ (1832-1895): «Sur l’honneur, je sentis _une larme_ qui me montait _à la gorge_.» (_Monsieur, Madame et Bébé_, p. 149; Hetzel, 1866.) Nous avons vu précédemment (p. 83) Lamartine nous avouer que ses larmes n’allaient pas si haut, qu’une larme lui était _montée au cœur_.

«Si j’avais eu un couteau, je lui aurais _brûlé la cervelle_!» s’écrie, en plaisantant, un autre personnage de Gustave Droz. (_Entre nous_, p. 275.) Ce qui rappelle la fameuse complainte du _Sire de Framboisy_:

Il lui trancha la tête D’un’ ball’ de son fusil.

D’ANDRÉ THEURIET (1833-1907) qui, mieux que personne, a célébré les splendeurs et «les enchantements» de nos forêts: «Les fraises sont moins rouges _que ses désirs_.» (Dans _Le Journal_, 17 mai 1902.)

* * *

JULES VALLÈS (1833-1885) nous parle de son style en ces termes: «J’ai fait mon style de pièces et de morceaux que l’on dirait ramassés, à coups de crochet, dans des coins malpropres et navrants. On en veut tout de même, de ce style-là! Et voilà pourquoi je bouscule de mon triomphe ceux qui, jadis, me giflaient de leurs billets de cent francs et crachaient sur mes sous.» (_L’Insurgé_, p. 59-60; Charpentier, 1886.)

Voici quelques exemples de ce style très imagé et ampoulé, rude et brutal, où l’antithèse surgit fréquemment:

«... Ils vont (dans des crèmeries) se faire tremper la soupe et attaquer un bœuf — nature ou aux pommes — qui _m’effrayerait moins, vivant et furieux_, dans les arènes de Madrid.» (_Les Réfractaires_, p. 11; Charpentier, 1881.)

«... Tout homme de lettres porte en lui de douze à quinze mètres de ver solitaire. Il ne rend le dernier centimètre que le jour où il est arrivé. Les bonnes femmes nourrissent le leur avec du lait, nous tuons le nôtre avec de l’encre.» (_Ibid._, p. 203.)

«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez été bercé _sur les genoux d’une tête_ universitaire, mais encore que vous vous êtes abreuvé aux grandes sources...» (_L’Enfant_, chap. 24, p. 372; Charpentier, 1881.)

Dans _L’Insurgé_ (p. 207), Vallès raconte que, en 1871, durant la Commune, il fut chargé de prononcer un discours sur la tombe d’un combattant. «Je m’avance, et j’adresse un dernier salut à celui qui a été frappé au milieu de nous... «Adieu, Bernard!» Des murmures s’élèvent... Je me sens tiré par les basques: «Il ne s’appelle pas Bernard, mais Lambert», me disent les parents à voix basse.» Vallès resta «déconcerté, un peu ému», et c’est cette émotion même qui le sauva du ridicule de la situation: «Combien plus profond, reprit-il, doit être notre respect devant ces cercueils d’inconnus tombés sans gloire, exposés à recevoir un hommage qui ne s’adresse point à leur personnalité, restée modeste dans le courage et la peine, mais à la grande famille du peuple...» N’importe! La «gaffe» était commise, et la famille Lambert ne digéra pas le quiproquo.

* * *

A propos de _la phrase du chapeau_, de l’académicien Patin, nous avons cité (p. 84) une rugueuse et interminable phrase de LÉON CLADEL (1834-1892), qui est d’ailleurs coutumier du fait. Si laborieux et méticuleux qu’a été cet écrivain, si épris qu’il fut des qualités du style, il n’en a pas moins commis — lui qui a tant peiné sur sa prose — quantité de lourdes, rocailleuses et surtout très longues phrases, que je ne puis évidemment songer à reproduire ici: ce serait trop fastidieux pour le lecteur, et ces phrases grossiraient démesurément mon volume. Je me borne à en indiquer quelques-unes:

Dans _Raca_ (Paul des Blés, nouvelle, p. 163-164): «D’un geste très net, très résolu, tranchant comme un glaive, il me marqua combien grande était, contre les classes dirigeantes, moins jalouses, selon lui, de trouer les rangs...» (40 lignes.)

Même ouvrage (même nouvelle, p. 146-147): «Et pendant les trois ou quatre hivers qui précédèrent celui de 1870-71, dont les frileux ont gardé la mémoire et les autres aussi, c’est lui, que...» (26 lignes.)

Dans _Les Va-nu-pieds_ (p. 210-211; Charpentier, 1881): «Ici, des bouts de papiers gras, effilochés...» (41 lignes.)

Même ouvrage (p. 288-289): «Aller, apprenti, la canne à la main et la besace au dos...» (27 lignes.)

Dans _Quelques Sires_ (Histrion, nouvelle, p. 289-290): «Kalgrèsbi, le dernier Pierrot, qui tant de fois aux Funambules...» (22 lignes.)

Dans _Kerkadec, garde-barrière_ (dédicace, p. 3-8; Delille et Vigneron, 1884), une phrase qui n’a pas moins de _cinq pages_, 85 lignes tout d’une traite.

Etc., etc.

Voici maintenant quelques plaisantes rencontres de mots de Léon Cladel:

«... Six jours après cet entretien, la belle _lumière_ (c’est par cette métaphore qu’un interlocuteur désigne sa propre fille) qui, pendant vingt années, avait été toute ma joie, _s’éteignit_ en _donnant le jour_ à un fils qui ne la précéda que de quelques minutes en _la nuit_ éternelle.» (_Quelques Sires_, Œil pour œil, p. 77.)

«... Ce _renard_, qui s’était approché de mon observatoire à pas de _loup_, ne mangera jamais plus de pain.» (_Urbains et Ruraux_, Griffe de fer, p. 155.)

Dans _Gueux de marque_ (Zachario, nouvelle, p. 279) un homme qui vient d’être écrasé et qui va rendre l’âme, qui se meurt («...son front où perlaient déjà les sueurs de l’agonie»), trouve le moyen et la force de prononcer une harangue qui dure pendant plus de _vingt-cinq_ pages. (Pages 279-307.) C’est là du reste un tour de force qu’on retrouve de temps à autre chez les romanciers, et dont Lesage, l’auteur du _Diable boiteux_, nous a jadis (p. 171) offert un exemple.

Dans _Quelques Sires_ (Quasi-jeunes, p. 315-316) nous voyons des noces de diamant se célébrer après soixante-quinze ans de mariage, — au lieu de soixante ans, ce qui est déjà fort beau. (Cf. LAROUSSE, _Grand Dictionnaire_, 1er suppl., art. Noce.)

«Qu’_apercevois_-je!» s’écrie Cladel dans sa _Kyrielle de chiens_ (Monsieur Touche, p. 273); et auparavant (p. 154) il nous fait cet aveu: «Je _rouai_ comme un paon».

«Une foule tumultueuse _entrait_ et sortait _de_ la Morgue.» (_Quelques Sires_, Maugrabins, p. 47.)

Dans _Titi Foyssac IV_ (p. 156, Lemerre, 1886; et autres éditions) il crée le verbe _s’excrimer_, pour s’escrimer: «Ils _s’excrimèrent_ à vomir un torrent d’imprécations...» Il se sert (p. 31) de la mauvaise locution _en agir_, pour en user. Il écrit (p. 233): «Aujourd’hui, c’est fête! _Elle_ se changerait en deuil...»

Etc., etc.

Léon Cladel, le patient et acharné prosateur[50], a fait, je crois, très peu de vers, et c’est, j’en suis persuadé, très heureux pour sa mémoire. Je n’ai rencontré de lui que cette strophe d’un poème qu’il a composé en l’honneur de Victor Hugo (Cf. le journal _Le Voleur_, 21 décembre 1877, p. 813):

En l’an mil huit cent deux, naquit un homme A Besançon, Franche-Comté. Nous l’aimons tous ici, c’est Hugo qu’on le nomme, Victor Hugo La Bonté. Quand il parut sur cette grande terre, On vit poindre un nouveau soleil. Et, jaloux, tout en haut, l’antique solitaire, Lors clignant son œil vermeil: «Fétu, dit-il à son cadet terrestre, Suivrais-tu mon vol hasardeux? Tu n’es qu’un va-nu-pieds, et, seul, je suis équestre!» Mais l’enfant: «Nous serons deux!»

[50] Camille Lemonnier, dans la préface de _Héros et Pantins_ (p. xiii-xiv), apprécie en ces termes le labeur littéraire de Léon Cladel: «... Il va jusqu’à épuiser l’artifice des plus subtiles rhétoriques, en variant incessamment la tournure des phrases et le choix des mots, en ne permettant pas qu’un même vocable reparaisse dans tout le cours d’un livre, et d’autres fois en prohibant même, en tête des alinéas, le retour d’une même lettre initiale. C’est encore là le secret de ces terribles phrases kilométriques dont se gaussent fort impertinemment des stylistes sans haleine, las et pantois au bout de dix mots, et qui, enchevêtrées d’incidentes, avec des circonlocutions nombreuses et des arabesques emmêlées comme les sinuosités d’un labyrinthe, rampent à la façon des ronces ou se dressent à la façon des chênes, touffue végétation du style, où chantent, et sifflent, et chuchotent les idées, ces oiseaux de l’esprit.» On pourrait d’ailleurs dire de Léon Cladel ce que lui-même a dit de Baudelaire, dans la dédicace de _La Fête votive_ (p. 6; Lemerre, 1882): «Un mot le préoccupait au point de l’empêcher de dormir pendant huit nuits consécutives, une phrase le persécutait un mois durant, telle page des années; et c’est ainsi qu’au prix des plus cruels sacrifices, il forma... ligne à ligne sa prose».

Lus par l’auteur à un banquet offert à la presse par Victor Hugo, le 11 décembre 1877, pour fêter la reprise d’_Hernani_, ces vers ont été jugés si étranges, qu’ils ne figurent pas dans le compte rendu détaillé de ce banquet. (Cf. Victor HUGO, _Actes et Paroles_, Depuis l’exil, 1876-1880, p. 53-59.)

* * *

De JULES CLARETIE (1840-1913):

Dans une description d’une salle de théâtre et des spectateurs qui s’y trouvaient: «... Le gilet échancré jusqu’à l’abdomen, — _qui naîtra plus tard_, — le camélia blanc à la boutonnière, les cheveux séparés en deux, les jeunes gens sont autour d’Anna Deschiens...» (_Une Femme de proie_, p. 156; Dentu, 1881.)

«Elle (une courtisane) traînait son boulet, qui pesait tout aussi lourd, malgré ses dorures. Elle le traînait avec des éclats de rire d’une gaieté épileptique, et quand elle le sentait à son pied, — ce qui lui arrivait rarement, car elle ne pensait pas, — ah bah! _elle le plongeait dans le champagne_.» (_Ibid._, p. 269.)

«Le soleil perçait le feuillage, se roulait sur la mousse et _gaminait_ parmi les herbes.» (_Robert Burat_, p. 287; Lemerre, 1886.)

«Chaque fois que tu m’as crié famine, j’ai su _t’en tirer_.»

(CHARLES CHINCHOLLE [1843 ou 1845-1902], _La Plume au vent_, La Paille et la Poutre, p. 167; Courniol, 1865.)

Dans son roman _Le Vieux Général_ (p. 54; Marpon et Flammarion, s. d.), Chincholle orthographie toujours: «_Empommé_, le général, _empommé_... Il _empommera_ le ministère...» (au lieu de: empaumer, de _paume_ et non de _pomme_).

A propos d’un vers de Victor Hugo, nous avons vu (p. 111) le chroniqueur Charles Chincholle nous parler, dans la description d’un immense hall, d’«un vide ayant cinq étages de haut». (Cf. _La Gazette anecdotique_, 15 septembre 1890, p. 150.)

De M. ANATOLE FRANCE (1844-....): «Son nez vaste et charnu, ses lèvres épaisses apparaissaient comme de puissants appareils pour pomper et pour absorber, tandis que son front fuyant, _sous_ de gros yeux pâles, trahissait la résistance à toute délicatesse morale.» (_L’Orme du mail_, chap. 8, p. 112.) Un front fuyant sous de gros yeux pâles, qui trahit la résistance à toute délicatesse?

«Tu vois, dans les eaux de Crète, la République _nager_ parmi les Puissances, _comme une pintade_ dans une compagnie de goélands.» (_Le Mannequin d’osier_, chap. 10, p. 184.) Les pintades ne nagent pas plus que les poules.

Pour dire qu’une jeune fille garde le silence et ne laisse rien deviner de ce qui se passe en elle, LÉON DUVAUCHEL (1850-1902), le poète et conteur forestier, écrit, dans son roman _M’zelle_ (p. 217), qu’elle «restait toujours impénétrable, boutonnée»; que son cœur était toujours «en robe montante».

Dans son roman _Les Lépillier_ (p. 32; Giraud, 1885), JEAN LORRAIN (1855-1906) emploie le mot _ingambe_ dans le sens de _lourd, pesant, qui a de mauvaises jambes_, c’est-à-dire dans un sens absolument contraire à celui de cet adjectif: «La mère Hormidas se faisait un peu vieille, bien _ingambe_ surtout pour faire une parfaite servante.».

Ailleurs, dans _M. de Bougrelon_, il croit que _nonante_ (neuf dizaines, quatre-vingt-dix) signifie simplement _neuf_, et il écrit: «A _nonante heures_, comme il l’avait dit la veille, M. de Bougrelon fut à notre hôtel» (_Le Journal_, 5 juillet 1901; dans la _Revue universelle Larousse_, 1903, p. 136); erreur qui, il est vrai, a été corrigée lorsque ce roman a paru en volume (p. 47; Édouard Guillaume, éditeur, 1897).

De PAUL MARGUERITTE (1860-1919): «...Une mère présente ses enfants: un petit garçon de _trois ans_ et une petite fille de _deux ans et demi_, marqués à l’empreinte du père...» (_L’Embusqué_, p. 12.)

De REMY SAINT-MAURICE (1865-1918): «Thérèse _touchait_ agréablement du violon et _de l’aquarelle_.» (_Tartuffette_, p. 26; La Renaissance du Livre, s. d.)

VIII

=Romanciers populaires.= — PONSON DU TERRAIL. Lapsus et bévues. Encore les serpents. Anachronismes.

ADOLPHE DENNERY. — GUSTAVE AIMARD. — ALBERT BLANQUET. — GONTRAN BORYS. — PAUL SAUNIÈRE. — LÉOPOLD STAPLEAUX. — La Vénus de Milo. — ALEXIS BOUVIER.

Incohérences et drôleries diverses commises par les feuilletonistes. — Noms à donner aux personnages des romans afin d’éviter les réclamations. Système d’Eugène Chavette.

Passons à des écrivains moins préoccupés du style et de la forme, aux romanciers dits populaires, aux feuilletonistes.

Un des plus célèbres d’entre eux, PONSON DU TERRAIL (1829-1871), qui, durant sa courte existence, a trouvé moyen de pondre tant de passionnants romans, plus de cent volumes[51], est, encore à présent, demeuré légendaire par ses lapsus, coq-à-l’âne, calembredaines, drôleries de toutes sortes.

[51] Glissons, en bas de page, cette savoureuse anecdote relative à l’illustre créateur de _Rocambole_. Ponson du Terrail fit un jour, «contre Aurélien Scholl, le pari que, dans toutes les petites villes, dans tous les villages où ils iraient ensemble, ils ne trouveraient personne qui n’eût lu ses ouvrages, tandis qu’à peine un petit nombre de lettrés connaîtraient le nom de Flaubert». Et Ponson gagna le pari. (Paul STAPFER, _Des Réputations littéraires_, t. II, p. 249.)

«Elle avait la main froide _d’un serpent_.» (Cité dans _Le Soleil_, 11 septembre 1897.) Quel rôle les serpents jouent dans les romans, quelle place ils y occupent! Nous en avons vu des exemples à propos de Balzac, d’Alexandre Dumas père, d’Amédée Achard, etc.

«Cet homme est _un verrou incarné_.» (?!) (Cité dans _La Journée_, 14 janvier 1903.)

«Le général, les bras croisés et _lisant son journal_...» (Dans LAROUSSE, art. Ponson du Terrail.)

«Melchior n’avait pas cessé de boire durant toute la route et _n’avait point desserré les dents_.» (ID., ibid., et art. Bévue.)

«La jeune fille se précipita dans les bras du pauvre invalide», écrit le brave Ponson, après nous avoir appris que ledit pauvre invalide est manchot. (ID., art. Bévue.)

Ponson du Terrail se plaisait à invoquer les anges dans ses romans. Nous lisons, dans un de ses plus dramatiques feuilletons, _Les Compagnons de l’Épée_, suivis de _La Dame au gant noir_, des phrases comme celles-ci:

«Marguerite, dit enfin Gontran, _vous êtes un ange_, et vous demeurerez _ange_ jusqu’à l’heure où Dieu, par les mains d’un prêtre, aura fait de vous ma femme: regardez-moi comme votre frère.» (_Les Compagnons de l’Épée_, 1re partie, chap. 32; dans le journal _Le Voleur_, 1er avril 1859, p. 339, col. 2.)

«Vous êtes bonne, dit-il, noble et bonne _comme les anges_, Dieu vous récompensera.» (_Ibid._, 2e partie, chap. 1; _ibid._, 8 avril 1859, p. 355, col. 2.)

«Ah! enfant, murmura-t-il, Dieu m’est témoin que je vous aime aussi ardemment que _les anges_ peuvent aimer Dieu.» (_Ibid._, 3e partie, Épilogue; _ibid._, 5 août 1859, p. 213, col. 3.)

«Et tandis qu’au fond de son âme il adressait à Dieu une dernière prière... il prit dans ses bras l’_ange_ de la réconciliation, dont la voix pure et virginale,» etc. (_Ibid._, p. 214, col. 1.)

«J’admets donc que vous m’aimez... — Ah! dit-il, _comme les anges_ aiment Dieu!» (_La Dame au gant noir_, 2e partie, chap. 6; _ibid._, 17 février 1860, p. 244, col. 2.)

Dans ce même roman, _Les Compagnons de l’Épée_ (1re partie, chap. 22; _Le Voleur_, 4 mars 1859, p. 277, col. 2), nous trouvons de jolies phrases comme celle-ci: «Un sourire infernal passa sur les lèvres du chevalier, et M. de Lacy frissonna jusqu’à la moelle des os, et sentit ce sourire lui pénétrer au fond du cœur _comme la lame glacée d’un stylet napolitain_.»

«Le baron de Mort-Dieu habitait la terre dont il portait le nom, et qui était située au fond du Berry, entre la Châtre et Châteauroux... M. le baron de Mort-Dieu était assis au coin du feu du grand salon de sa belle demeure _normande_...» (_Ibid._, 2e partie, chap. 1; _ibid._, 8 avril 1859, p. 354, col. 3.) _Normande_ dans le Berry?

Les anachronismes — c’était à présumer — ne sont pas rares chez Ponson du Terrail.

Dans _Les Escholiers de Paris_, dont l’action se passe sous François II (1559-1560), figure un moine «qui sait son Molière par cœur» (déjà!), qui s’écrie:

Il est avec le ciel des accommodements,

ou encore:

Ah! pour être dévot on n’en est pas moins homme.

Ce même moine, toujours en avance, jure par saint Ignace de Loyola, — qui ne fut canonisé que longtemps après, en 1622. (Cf. LAROUSSE, art. Ponson du Terrail.)

Dans _La Jeunesse du roi Henri_ (même source), une des œuvres les plus reproduites de Ponson du Terrail, un certain Godolphin, égaré par une nuit sombre, a d’assez bons yeux cependant pour reconnaître qu’il se trouve devant la façade du Louvre, la colonnade de Perrault, — construite seulement deux cents ans plus tard.

* * *

D’ADOLPHE DENNERY (1811-1899), encore plus connu comme dramaturge que comme feuilletoniste, et l’un des ancêtres du genre, cette sensationnelle découverte, relative à l’un de ses héros: «_Plusieurs fois_ il serait mort de faim ou de soif...» (Dans le journal _L’Opinion_, 19 août 1885.)

De GUSTAVE AIMARD (1818-1883), l’illustre auteur — illustre en son temps — des _Trappeurs de l’Arkansas_: «Bientôt les navires se trouvèrent à plusieurs milles de ces deux cadavres, _dont l’un était plein de vie_» (_Les Rois de l’Océan_, t. I, chap. 5, p. 112; Roy, 1891), phrase déjà citée par nous à propos d’un vers de Sully Prudhomme (p. 96).

«...Peu d’instants après, une voiture les emportait _au trot_ de deux bons chevaux lancés _au galop_», écrit ALBERT BLANQUET (1826-1875), dans son roman _Le Parc-aux-Cerfs_. (Dans LAROUSSE, art. Bévue.)

«Mme Haveril est morte de saisissement», nous apprend GONTRAN BORYS (pseudonyme d’Eugène Berthoud: 1828-1872), dans son récit d’aventures _Le Beau Roland_ (dernier chapitre). «On lui avait annoncé sans précaution que son frère Paul Mérel, à qui elle ne pensait plus, était trépassé en léguant à Diane vingt-quatre millions. Cette nouvelle _l’a tuée roide_.»

Décès qui nous rappelle celui-ci: «La princesse Zélie _se fâcha_ avec le prince. Elle mourut à la suite de ce _refroidissement_.» (Le journal _La Nation_, 3 août 1892.)

De PAUL SAUNIÈRE (1829-1894):

«Il se dirigeait vers un _bosquet de verdure_.» (_Une Fille des Pharaons_, p. 35.) Sans doute pour: un cabinet de verdure.

«Il (Maurice) se mit à table... La bouche de Bridet, _en le servant_, s’élargissait d’un énorme sourire.» (_Ibid._, p. 42.)

«Il tomba dans _une mélancolie noire_.» (_Ouvrage cité_, p, 69.) (Mélancolie: _mélas_, noire; _chole_, bile.)

Le romancier belge LÉOPOLD STAPLEAUX (1831-1891), qui, comme écrivain, selon l’expression d’Aurélien Scholl (_Les Ingénues de Paris_, p. 335 et 341), «équivalait à un marchand de marrons», était coutumier des plus singulières inadvertances. Nous avons déjà cité ces phrases célèbres perpétrées par lui (Cf. ci-dessus, Préambule, p. 11): «Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon _de même couleur_... Il avait soixante-dix ans et paraissait _le double_ de son âge». Dans son roman _Les Amours d’une horizontale_ (p. 318; Dentu, 1885), Stapleaux écrit sans s’émouvoir: «_De même que celles du firmament_, les étoiles parisiennes... ont gagné longuement et péniblement leurs chevrons, et l’abus du fard a laissé sur leur front de précoces rides, et sur leurs joues ces tons blafards», etc.

* * *

Plus d’une fois la _Vénus de Milo_ — statue de Vénus, à laquelle manquent les bras, trouvée en 1820 dans l’île grecque de Milos ou Milo — a donné lieu à d’amusantes bévues. Nous avons vu (p. 161) Auguste Vacquerie prendre le nom de Milo pour un nom d’homme, le nom d’un illustre sculpteur; d’autres écrivains ont suivi sa trace:

«La vraie merveille, c’était elle-même, avec... son cou ferme et solide, sa superbe poitrine, ses hanches fortes et sa prestance, avec laquelle Milo, _l’artiste dont la renommée a traversé les siècles_, aurait donné un pendant à son immortelle statue.» (Charles MÉROUVEL [1832-....], _Millions, Amour et Cie_, dans _Le Petit Parisien_, 1er février 1911.)

Un autre romancier, Amédée DE BAST (1795-1864), nous annonce qu’un de ses héros, «Joseph de Plumard, mit un genou en terre et déposa sur cette main blanche et potelée _comme celle de la Vénus de Milo_, le plus respectueux des baisers.» (Le journal _Le Voleur_, 31 janvier 1879, p. 80.)

Et M. Jules DE GASTYNE (1848-....):

«... Elle dit, soulevant son bras blanc, modelé _comme le bras de la Vénus de Milo_, étincelant comme du carrare», etc. (_Chair à plaisir_, dans _La Nation_, 19 juillet 1889.)[52]

[52] Bien des anecdotes et plaisanteries ont été contées à propos de la Vénus de Milo; en voici quelques-unes:

Un concierge déménage une Vénus de Milo en plâtre et la brise. Fureur du locataire. «Il n’y a pas tant de mal, riposte le concierge: elle avait déjà les bras cassés». (_Le National_, 29 janvier 1885.)

A l’hôtel Drouot, un garçon novice pose sur la table une terre cuite représentant la fameuse Vénus de Milo, et, s’essuyant les mains, il dit sans malice au public: «Si l’on trouve les bras, on les donnera.» (_L’Opinion_, 13 octobre 1885.)

Un habitant de San Francisco avait commandé à Paris une statue de la Vénus de Milo. Elle lui fut expédiée. Le destinataire a intenté un procès à la Central Pacific Company sous le prétexte que la Vénus lui était parvenue sans bras, c’est-à-dire mutilée. Le plus fort, dit-on, c’est que le juge a condamné la Compagnie à payer une indemnité à ce destinataire. (_Le Radical_, 19 mars 1887.)

Dans le même feuilleton (cité dans _La Nation_, même date), M. Jules de Gastyne écrit: «Eh bien! vrai, ce n’est pas trop tôt!» soupira _le nègre_. Le commissaire, qui s’attendait à voir son prisonnier _pâlir_...»

Elle est de M. Charles Mérouvel encore cette perle enchâssée dans son roman _Jenny Fayelle_ (p. 28): «Cette femme avait... une taille svelte et souple qu’_une main_ d’homme eût emprisonnée _dans ses dix doigts_.»

D’ALEXIS BOUVIER (1836-1892), dans _La Princesse saltimbanque_ (chap. 4, dans _Le Radical_, 7 juillet 1885): «... Et il prit sa petite fiole; l’enfant la repoussant, il lui saisit brutalement la tête, _lui en vida le contenu dans la bouche_, et l’enfant retomba suffoqué.» Il y avait de quoi!

_La Grande Iza_ (Rouff, s. d.), un des romans les plus en renom d’Alexis Bouvier, nous présente un même personnage ayant, à une même époque, des âges différents, ici trente-cinq ans, là plus de quarante-cinq (Cf. p. 28 et 310); et la même lettre insérée en deux endroits du livre (p. 118 et suiv. et 262 et suiv.) dans des termes dissemblables.

Une erreur, une ligne omise, dans une reproduction de ce roman a donné lieu à un plaisant quiproquo. On lit page 32:

«(Un canotier)... se mettant à son aise pour barboter dans le bateau, c’est-à-dire retirant son paletot, son gilet, ses chaussettes, restant nu-pieds et le pantalon relevé jusqu’aux genoux, les manches de chemise relevées jusqu’aux coudes, il détacha le bateau...»