Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.

Part 19

Chapter 193,443 wordsPublic domain

Flaubert, qui aimait tant à relever les incorrections grammaticales chez ses confrères (Cf. _Correspondance_, t. II, p. 148 et 200, où il reproche à Stendhal d’écrire mal, à Lamartine de n’avoir pas suffisamment étudié le français; et t. IV, p. 344, 354, 355, 362, etc.), et qui nous informe quelque part (_Correspondance_, t. III, p. 237) qu’il a, pour un certain laps de temps, huit ou quinze jours, le Dictionnaire de l’Académie sur sa table, et qu’il «couche avec la _Grammaire des Grammaires_», eût été diantrement étonné si on lui eût montré combien sa langue était _en désaccord_ avec la langue de l’Académie, avec la langue de Littré, et surtout avec celle de Girault-Duvivier, son sévère et vieillot compagnon de lit[46].

[46] Girault-Duvivier, qui est loin d’avoir l’esprit large, tolérant, éclairé et judicieux de Littré, condamne, en effet et bien entendu, et l’Académie pareillement, les locutions de Flaubert citées ci-dessus: cf. la _Grammaire des Grammaires_, principalement les «Remarques détachées», t. II, p. 1051-1291 (Cotelle, 1859).

* * *

Des GONCOURT (Edmond DE GONCOURT: 1822-1896; Jules DE GONCOURT: 1830-1876): «Sur le siège, _le dos_ du cocher _était étonné_ d’entendre pleurer si fort.» (_Germinie Lacerteux_, chap. 64, p. 254; Charpentier, 1864.)

Dans le même roman (p. 244), les deux écrivains inventent le verbe rasseyer, _rasseoir_ ne leur suffisant pas: «Il fallait que mademoiselle la _rasseyât_ de force», — et (p. 85) ils écrivent des _affutiots_, qui n’existe pas en français: «... avec des affutiots comme elles s’en mettent», au lieu d’_affûtiaux_ (bagatelle, brimborion, affiquet).

«Ce qui lui _manquait_ et lui _faisait défaut_, c’était _une absence_ d’aliment à des appétits nouveaux...» (_Madame Gervaisais_, p. 216.)

Dans _Idées et Sensations_ (p. 155), les Goncourt nous font entendre des rossignols en hiver: «Au mois de décembre... j’aime à entendre la lisière toute gazouillante et _rossignolante_ du sautillant bonsoir des oiseaux au soleil.» Les rossignols, aussi bien d’ailleurs que les autres oiseaux, ne chantent guère en hiver, d’autant que la plupart des oiseaux chanteurs sont migrateurs et nous ont quittés: «Le rossignol arrive chez nous vers la fin de mars... et émigre dans les premiers jours d’août» (LARIVE ET FLEURY, _Dictionnaire des mots et des choses_)[47].

[47] BERQUIN (1749-1791) commet, lui, une autre erreur, à propos des rossignols: il en fait chanter deux ensemble et tout près l’un de l’autre, ce qui n’a jamais lieu. «Deux rossignols allèrent se percher près de là, sur le sommet d’un berceau de verdure, pour la réjouir (une jeune fille) de leurs chansons de l’aurore.» (_L’Ami des enfants_, Clémentine et Madelon, p. 28; Lehuby, s. d.)

Et dans _Les Frères Zemganno_ (p. 11), nous assistons à ce phénomène: un hérisson, qui, au lieu de se rouler bien vite sur lui-même et se mettre en boule, se débat contre son ravisseur: «... Le jeune homme, portant enfermé dans sa vareuse un animal qui _se débattait_... Le hérisson vivant...»

Autres phénomènes: une femme croque des noisettes avec des dents _qu’elle n’a pas_; un jeune homme _imberbe_ rit dans _sa barbe_: «Ce soir, au dessert, en croquant des noisettes avec des dents absentes, la sœur nous raconte...» (GONCOURT, _Journal_, année 1871, t. IV, p. 349.) «Le jeune Léon rit dans sa barbe future.» (ID., _ibid._, année 1882, t. VI, p. 177.)

Et ce discours «applaudi par deux larmes coulant sur la figure de l’amiral Jauréguiberry». (ID., _ibid._, année 1886, t. VII, p. 136.)

Puis des phrases entortillées et alambiquées comme celles-ci: «Charmée nerveusement, avec de petits tressaillements derrière la tête, Mme Gervaisais demeurait, languissamment navrée sous le bruit grave de cette basse balançant la gamme des mélancolies, répandant ces notes qui semblaient le large murmure d’une immense désolation, suspendues et trémolantes des minutes entières sur des syllabes de douleur dont les ondes sonores», etc. (_Madame Gervaisais_, p. 83.)

«Et, tout à coup, dans ce qu’il regardait, une page fleurissante semblait un herbier du mois de mai, une poignée du printemps, toute fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement et la jeune tendresse de sa couleur.» Etc. (_Manette Salomon_, p. 173.)

«Et elle travaillait avec la fumée d’une bougie recueillie sur un plat d’argent, elle travaillait laborieusement, par-dessus le délicat _charme_ de ses traits _charmants_, à la composition d’un visage aphrodisiaque et cadavéreux, où il y avait de l’échappée de l’hôpital, mêlée à une espèce de génisse inquiétante et fantasque», etc. (_Chérie_, p. 237.) Quel charabia! Et qu’est-ce que tout cela signifie?

De même ceci:

«Et la morne désolation de ce lendemain n’était pas le nuage qui met au front de la femme une contrariété de la vie, et qui se dissipe dans un peu de nervosité batailleuse, mais était un sombre et momentané désenchantement de l’existence, le repliement lassé d’une créature sur elle-même, avec ce temps d’arrêt du travail sourieur de la cervelle et de l’enfantement continu des projets et des châteaux en Espagne, qui ne cesse que dans cette sorte d’ennui et dans le sentiment de la mort.» (_La Faustin_, p. 172-173.)

«Parmi les gens à imagination, je suis étonné combien il _leur_ manque le sens de l’art, la vue compréhensive des beautés plastiques, et, parmi ceux qui ont cela, je suis étonné combien il _leur_ manque l’invention, la création...» (GONCOURT, _Journal_, 7 mai 1878; t. VI, p. 22.)

«Les vrais connaisseurs en art sont ceux que la chose, que tout le monde trouvait laide, _ont fait_ accepter comme belle...» (ID., _ibid._, 30 juin 1881, t. VI, p. 154.)

«... Cette danse n’a rien de gracieux, de voluptueux, de sensuel; elle consiste tout entière dans des désarticulations de poignets, et elle est exécutée par des femmes dont la peau semble de _la flanelle pour les rhumatismes_, et qui sont grasses d’une vilaine graisse _de rats nourris d’anguilles d’égouts_.» (ID., _ibid._, 24 mai 1889; t. VIII, p. 55.)

Et cet homme «maigre et long», qui a des «jambes de pétrin phtisique». (_Les Frères Zemganno_, p. 151.)

Nul peut-être plus que les Goncourt n’a abusé du verbe _mettre_ appliqué à un objet immatériel ou inanimé:

«Une lampe allumée _mettait_ un brasier de feu d’or...» (_Madame Gervaisais_, p. 164.)

«... Le visage de la Faustin se détacha avec une toute petite touche carrée de vive lumière sur le front, avec une petite ligne de lumière humide au bord de la paupière inférieure et _mettant_ un éclair mouillé dans le bas de la prunelle, avec une cédille de lumière...» (_La Faustin_, p. 174.)

«Des lampes... _mettent_ un peu de rougeoiement sur la table.» (_La Fille Élisa_, p. 6.)

«La lampe de l’escalier _mettait_ sur l’humidité des murs un ruissellement rougeoyant.» (_Ibid_., p. 94.)

«Les ombres des arbres _mettaient_ de grandes taches diffuses...» (_Les Frères Zemganno_, p. 10.)

«Un rayon, filtrant par une fente mal jointe, _mettait_ une danse poussiéreuse...» (_Ibid._, p. 49.)

Etc., etc.

Au lieu de _mettre_, des écrivains emploient volontiers, dans ce cas, le verbe _jeter_: «Une cravate en soie rouge _jette_ une note grave sur la blancheur de la flanelle.» (Cf. _Revue bleue_, 10 mars 1883, p. 315.) Nous avons vu, dans le chapitre consacré à Champfleury (p. 209), «un parfum de miroton qui _jetait_ sa note intense...»

Peu d’écrivains, tout en croyant avoir grand souci de la langue, ont plus mal écrit que les Goncourt, plus émaillé leur prose de barbarismes et de pataquès. «L’épithète rare, voilà la marque de l’écrivain,» assurent-ils. (_Journal_, t. III, p. 32.) Aussi font-ils peu de cas du style de Flaubert: «Au grand jamais il (Flaubert) n’a pu décrocher une de ces osées, téméraires et personnelles épithètes; il n’a jamais eu que les épithètes excellemment bonnes à tout le monde.» (_Ibid._, t. VI, p. 289.)[48]

[48] A propos de Gustave Flaubert, on lit, dans le _Journal des Goncourt_ (t. V, p. 79), que le futur auteur de _Madame Bovary_ avait composé, étant encore au collège, un drame sur Louis XI, où un malheureux s’exprimait en ces termes: «Monseigneur, nous sommes obligés d’assaisonner nos légumes _avec le sel de nos larmes_.»

Les Goncourt, eux, l’un ou l’autre ou l’un et l’autre, écrivent:

«Ce coquetage, qui _m’insupportait_ autrefois...» (_Ibid._, t. IV, p. 163.)

«La canonnade qui ne _décesse_ pas... La fusillade ne _décesse_ pas...» (_Ibid._, t. IV, p. 171 et 313.) («_Décesser_, barbarisme populaire qui se dit au lieu de _cesser_, et qui est une grosse faute.» LITTRÉ.)

«Le mot _dont_ il s’est toujours rappelé...» (_Ibid._, t. VII, p. 87.) Pour _qu’il_ s’est toujours rappelé.

«Brébant _me cause_ de mon livre.» (_Ibid._, t. VI., p. 314.) «Daudet _me cause_ de la misère...» (_Ibid._, t. VII, p. 205.) Pour: _me parle_ ou _cause avec moi_.

«Il a vu payer 90 francs _chaque_ les deux derniers fauteuils...» (_Ibid._, t. VII, p. 316.) Pour: _chacun_. («_Chaque_ ne doit pas se confondre avec _chacun_; _chaque_ doit toujours se mettre avec un substantif auquel il a rapport... C’est une faute de dire: ces chapeaux ont coûté vingt francs _chaque_.» Etc. — LITTRÉ.)

«Les étudiants peu _fortunés_» (qui n’ont pas assez d’argent pour aller souvent au théâtre) (_Ibid._, t. VIII, p. 8.) Pour: peu _riches_, qui n’ont pas beaucoup d’argent. («_Fortuné_ ne doit pas être employé pour «riche»; c’est une faute...» LITTRÉ.)

Les Goncourt tronquent quantité de mots, écrivent _éplafourdi_ (_Ibid._, t. I, p. 51; t. IV, p. 193, etc.) pour _éplapourdi_ (participe passé d’_éplapourdir_, signifiant abasourdir); — _dérayer_ (_Ibid._, t. IV, p. 28), pour _dérailler_; — «la morsure des _taxia_» (_Ibid._, t. VII, p. 23), pour des _thapsia_; — le _hantement_ (_Ibid._, t. VII, p. 240), qui n’existe pas et est inutile puisque _hantise_ existe; — ils donnent au mot _dunkerque_ (étagère, petit meuble, cf. LITTRÉ) un sens qu’il ne paraît pas comporter: «Des vitrines pleines de dunkerques...» (_Journal_, t. II, p. 69); — etc., etc.

«Je n’admire que les modernes... envoyant promener mon éducation littéraire,» déclare Edmond de Goncourt (_Ibid._, t. VII, p. 31). C’est-à-dire je supprime tout ce qui m’a précédé, et le monde ne commence qu’à moi.

Avant de quitter les Goncourt, remarquons que l’expression «document humain», si fréquemment employée dans ces derniers temps, a été revendiquée comme sienne par Edmond de Goncourt (_La Faustin_, préface, p. 11, note 1): «Cette expression... j’en réclame la paternité, la regardant, cette expression, comme la formule définissant le mieux et le plus significativement le mode nouveau de travail de l’école qui a succédé au romantisme: l’école du _document humain_.»

* * *

ALPHONSE DAUDET (1840-1897), dans _Tartarin de Tarascon_ (p. 198, Lemerre, 1886), attribue aux Arabes des mâchoires phénoménales: «Quatre mille Arabes couraient derrière (un chameau), pieds nus, gesticulant, riant comme des fous, et faisant luire au soleil _six cent mille dents blanches_». Ce qui fait tout juste 150 dents par Arabe.

Dans _Les Rois en exil_ (p. 167 et 229; Lemerre, 1887), un même personnage, l’amant de Séphora, nous est d’abord présenté comme septuagénaire, puis se trouve rajeuni plus loin et devient sexagénaire.

Dans _L’Évangéliste_ (p. 205, Dentu, 1883), Daudet peint un instituteur «aux yeux ardents, d’un bleu _globuleux et fanatique_».

Dans _Le Petit Chose_ (p. 106; Lemerre, 1884): «Dès l’aube, on _s’emplit_ tous, élèves et maîtres, dans de grandes tapissières pavoisées», etc. Pour: on s’empile.

Alphonse Daudet, qui reconnaissait lui-même tout le premier l’impureté de son style: — «Les gens nés au delà de la Loire _ne savent pas écrire la prose française_», disait-il (Cf. _Journal des Goncourt_, t. VI, 1878, p. 24)[49], — abuse des néologismes inutiles et présente fréquemment des tournures de phrases inusitées ou fautives:

[49] Jean-Jacques Rousseau, né à Genève et dont le français n’était pas très pur, allait plus loin encore et englobait toute la province dans cet ostracisme: «Il y a une certaine pureté de goût et une correction de style qu’on n’atteint jamais dans la province, quelque effort qu’on fasse pour cela.» (Lettre à M. Vernes, 4 avril 1757: _Œuvres complètes de J.-J. Rousseau_, t. VII, p. 67; Hachette, 1864.) Mais ce qui était vrai du temps de Rousseau ne l’est plus, ou du moins plus autant, de nos jours.

«Cette ironie de son fils l’appelant: Maître, cher maître, pour _moquer ce titre_ dont on le flattait généralement...» (_L’Immortel_, p. 6; 1re édit., Lemerre, 1888.)

«Le _nâvrement_ (_sic_) de la bouche et du regard signifiait...» (_Ibid._, p. 12.)

«Longuement _réflexionné_ là-dessus en battant les Champs-Élysées...» (_Ibid._, p. 59.)

«Les _facticités_ du dessert.» (_Ibid._, p. 115.) Pour signifier les menus plats de la fin d’un dîner.

«Dans ce _frénétisme_ de vivats...» (_Ibid._, p. 132.) _Frénésie_, qui est français, suffirait peut-être.

«Il _s’activait_ autour de la table.» (_Ibid._, p. 184.) Pour: il s’agitait, se remuait.

«Elle tombe à genoux sur un prie-Dieu, s’y _prostre_...» (_Ibid._, p. 186.) C’est-à-dire s’y prosterne.

«Il avait ouvert démesurément la bouche pour _exploser_ sa colère.» (_Ibid._, p. 221.)

Dans _Port-Tarascon_ (Flammarion, s. d.), Daudet confond _auvents_ avec volets (p. 281); il fait _effluves_ du féminin (p. 78).

Dans _Le Petit Chose_ (Lemerre, 1884), il emploie _fixer_ pour _regarder_ (p. 163); il évite volontiers quelque chose _à quelqu’un_ (p. 192 et 388); part d’ordinaire _à_ son travail (_Études et Paysages_, Mœurs parisiennes, Le Singe, p. 272; Lemerre, 1885), ou _en_ Auvergne (_Jack_, t. I, p. 142; Lemerre, 1885), au lieu de _pour_. Etc., etc.

* * *

ÉMILE ZOLA (1840-1902) donne, dans son roman _La Faute de l’abbé Mouret_, de curieux détails concernant les prescriptions et habitudes du clergé régulier ou séculier, détails extraits sans doute de quelque traité de discipline ecclésiastique: «Lorsqu’il (l’abbé Mouret) remontait à sa chambre, il ne gravissait (l’escalier) _qu’une marche à la fois_, ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin» (p. 115; Charpentier, 1884); «...arrivant à se croire damné pour avoir oublié la veille au soir de baiser les deux images de son scapulaire, ou pour s’être endormi _sur le côté gauche_; fautes abominables, qu’il aurait voulu racheter en usant jusqu’au soir ses genoux...» (Page 116.) Mais il est regrettable que Zola n’ait pas mieux précisé la source de ces citations.

Dans le même roman (p. 266), l’auteur nous montre «de grands lézards [qui] _couvaient leurs œufs_». Or, si l’on s’en rapporte au _Dictionnaire des mots et des choses_ de Larive et Fleury (t. II, p. 319, col. 2, art. Lézard), les lézards ne couvent pas leurs œufs: «la femelle ne s’en occupe point, et ils éclosent sans incubation». Une autre espèce de lézards est ovovivipare, c’est-à-dire que «les œufs éclosent dans le corps de la mère, et que les petits viennent au monde tout vivants».

Dans _Son Excellence Eugène Rougon_ (p. 339; Charpentier, 1883), un personnage nous est représenté «assis avec dignité _sur son séant_». En effet, c’est généralement sur son séant qu’on s’assoit.

Plus loin (p. 394), nous voyons une dame Bouchard qui, «avec le goût pervers des femmes _pour les hommes chauves_, regarde passionnément le crâne nu» d’un de ses voisins. Est-ce là un goût bien répandu chez les femmes?

«Et combien y a-t-il de Besançon ici? — Dix-sept heures de chemin de fer, répondit Trouche, en montrant sa bouche _vide de dents_... Oui, oui, on doit être très à son aise, dit Trouche _entre ses dents_.» (_La Conquête de Plassans_, chap. 10, p. 138 et 140; Charpentier, 1885.) Voilà des dents qui ont repoussé vite.

«Des femmes montraient _leurs_... C’était plein de bonhomie, un dortoir au grand air, des braves gens en famille qui se mettent à l’aise... Justement on était _à la nouvelle lune_...» (_La Fête à Coqueville_, dans le volume _Le Capitaine Burle_, p. 284; Charpentier, 1883.)

«On n’entendait jamais un mot plus haut _l’un que l’autre_.» (_Pot-Bouille_, chap. 4, p. 78; Charpentier, 1882.) Il faudrait au moins _deux mots_, pour que l’un pût être plus haut que l’autre.

Dans _Lourdes_ (p. 238; Charpentier, 1894): «Oui, oui, nous partons, dit Pierre, qui se détourna, cherchant son chapeau, _pour s’essuyer les yeux_.»

Émile Zola, au dire du moins d’Edmond de Goncourt (_Journal des Goncourt_, 15 juillet 1891; t. VIII, p. 257), estimait que «la clarinette est l’instrument qui représente l’amour sensuel, tandis que la flûte représente tout au plus l’amour platonique».

Les mots _saleté_, _sale_, _salir_, se retrouvent souvent dans les livres d’Émile Zola, regardé comme le chef de l’école naturaliste. «Cette chose laide et _sale_ qui se nomme la politique.» (_Une Campagne_, p. 318.) «Elle se croyait _salie_ d’une tache si ineffaçable...» (_Madeleine Férat_, p. 210; Charpentier, 1892.) «Tu ne dois pas _salir_ nos tendresses.» (_Ibid._, p. 221.) «... Pour y trouver un _sale_ plaisir...» (_Madeleine Férat_, p. 224.) «... Un besoin de _sales_ débauches...» (_Ibid._, p. 236.) «... La _salir_ de sa bave...» (_Ibid._, p. 261.) «Elle comptait que ses _saletés_ suffiraient.» (_Ibid._, p. 268.) «Ah! que de _saletés_!» (_Ibid._, p. 390.) Etc.

«Je suis une force», cette fière et habituelle déclaration de plusieurs personnages d’Émile Zola, de Saccard (Cf. _Renée_, pièce en cinq actes, p. 47, 49...), de Rougon (Cf. _Son Excellence Eugène Rougon_, p. 85, 86...), est aussi une des expressions fréquentes du maître romancier. (Cf. _Naïs Micoulin_ p. 67, 125...)

* * *

Nous avons cité le fameux _sonnet des voyelles_ d’Arthur Rimbaud (p. 137):

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles, Etc., etc.

On pourrait rapprocher de ces vers _la musique des liqueurs_ de J.-K. HUYSMANS (1848-1907), les comparaisons faites par son héros Des Esseintes (_A rebours_, p. 63; Charpentier, 1884), des alcools et liqueurs avec les divers instruments de musique:

«Chaque liqueur correspondait, selon lui (Des Esseintes), comme goût, au son d’un instrument. Le curaçao sec, par exemple, à la clarinette, dont le chant est aigre et velouté — le kummel, au hautbois, dont le timbre sonore nasille; — la menthe et l’anisette, à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce; tandis que, pour compléter l’orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents éclats de pistons et de trombones, l’eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les mastics.

«Il pensait aussi que l’assimilation pouvait s’étendre, que des quatuors d’instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûte palatine, avec le violon représentant la vieille eau-de-vie, fumeuse et fine, aiguë et frêle; avec l’alto simulé par le rhum plus robuste, plus ronflant, plus sourd; avec le vespétro déchirant et prolongé, mélancolique et caressant comme un violoncelle; avec la contre-basse, corsée, solide et noire comme un pur et vieux bitter. On pouvait même, si l’on voulait former une quintette, adjoindre un cinquième instrument, la harpe, qu’imitait, par une vraisemblable analogie, la saveur vibrante, la note argentine, détachée et grêle du cumin sec.

«La similitude se prolongeait encore; des relations de tons existaient dans la musique des liqueurs; ainsi, pour ne citer qu’une note, la bénédictine figure, pour ainsi dire, le ton mineur de ce ton majeur des alcools que les partitions commerciales désignent sous le signe de chartreuse verte.»

Les phrases bizarres, peu claires, entortillées et alambiquées, ne sont pas rares chez Huysmans.

«Éclairés par des becs de gaz, allumés de loin en loin, des murs _frappaient_ des coups crus dans l’ombre.» (_En ménage_, p. 2; Charpentier, 1881.)

Comme les Goncourt, comme Zola et la plupart des écrivains «naturalistes», Huysmans applique fréquemment le verbe _mettre_ à des objets inanimés:

«Dissimulée derrière la couverture (d’un livre), la tresse noire rejoignait la tresse rose qui _mettait_ comme un souffle de veloutine, comme un soupçon de fard japonais moderne, comme un adjuvant libertin, sur l’antique blancheur, sur la candide carnation du livre, et elle l’enlaçait, nouant, en une légère rosette, sa couleur sombre à la couleur claire, insinuant un discret avertissement de ce regret, une vague menace de cette tristesse qui succèdent aux transports éteints», etc. (_A rebours_, p. 262.)

«Les assiettes _mettaient_ sur le blanc de craie de la nappe des ronds d’un blanc plus jaune...» (_En ménage_, p. 314.)

Etc., etc. (Cf. ci-dessus, à propos des Goncourt, abus du verbe _mettre_, p. 219.)

VII

GUSTAVE CLAUDIN. — ALFRED ASSOLLANT. — EDMOND ABOUT. UN HASARD PROVIDENTIEL. — JULES VERNE. — VICTOR CHERBULIEZ. — FERDINAND FABRE. — ALEXANDRE DUMAS FILS. — GUSTAVE DROZ. — ANDRÉ THEURIET.

JULES VALLÈS. Une gaffe macabre. — LÉON CLADEL. Phrases interminables et autres bizarreries de style.

JULES CLARETIE. — CHARLES CHINCHOLLE. — ANATOLE FRANCE. — LÉON DUVAUCHEL. — JEAN LORRAIN. — PAUL MAGUERITTE. — REMY SAINT-MAURICE.

Dans son volume _Point et Virgule_ (p. 50; Librairie nouvelle, 1860), GUSTAVE CLAUDIN (1823-1896) nous offre cette amusante comparaison: «Le brouillard, s’épaississant peu à peu, se transforma bientôt en pluie, et fit pousser sur les trottoirs des myriades de _champignons verts et bleus qu’on appelle des parapluies_.»

ALFRED ASSOLLANT (1827-1886) indique un singulier moyen de faire concurrence aux cornets acoustiques. Ayant mis en scène des joueurs de billard, il nous les représente qui se rapprochent, «tenant leur queue à la main _pour mieux entendre_». (Dans _Le Journal_, 27 août 1897.)

«Victorine continua sa lecture _en fermant les yeux_», prétend EDMOND ABOUT (1828-1885), dans _Les Mariages de Paris_ (Le buste, p. 180; Hachette, 1882).

Le même écrivain s’est plu à critiquer, non sans raison, le qualificatif _providentiel_ ajouté au mot _hasard_: «Il avait entendu mes gémissements par un hasard providentiel (comme on dit dans les feuilles publiques)...» (_Madelon_, p. 551; Hachette, 1885).

«Un hasard providentiel» est, en effet, un lieu commun qui ne s’explique guère, et qu’on rencontre aussi dans Flaubert (_Bouvard et Pécuchet_, p. 129; Lemerre, 1881): «Par un hasard providentiel, ils déterrèrent,» etc.

Dans son volume _Le Mot et la Chose_ (chap. 20, p. 191-199; Ollendorff, 1882) Francisque Sarcey étudie et discute en détail cette locution. «Ces deux mots, _hasard_ et _Providence_, ne peuvent être accouplés l’un à l’autre, écrit-il; ils jurent ensemble... _Providentiel_ est un méchant mot, qui, comme tous les faux pavillons, couvre toutes sortes de marchandises. Nous ferons bien de nous en défaire, et surtout de ne pas le joindre au terme de _hasard_ dont il gâte le sens très précis.»

De JULES VERNE (1828-1905): «Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l’instrument (un orgue); je remarquai qu’il n’en frappait que les touches noires, ce qui donnait à ses mélodies _une couleur essentiellement écossaise_.» (_Vingt mille lieues sous les mers_, chap. 22, p. 173; Hetzel, s. d., in-8.)

De VICTOR CHERBULIEZ (1829-1899), dans _Miss Rovel_ (p. 220; Hachette, 1911): «Raymond avait senti la foudre tomber sur lui; il avait été consumé, anéanti, ou peu s’en faut. _Il rassembla péniblement ses morceaux. Il achevait de les recoudre, de se reconstituer dans son intégrité..._»

De FERDINAND FABRE (1830-1898), dans _Barnabé_ (p. 381; Charpentier, 1885): «L’étoffe, trop vivement ramassée, _poussa un cri_» (en se déchirant, sans doute).

On pourrait rapprocher cette sorte de prosopopée des vers suivants d’ALEXANDRE DUMAS FILS (1824-1895) (dans son roman _La Dame aux perles_, p. 119; Librairie nouvelle, 1855), vers adressés à une élégante Parisienne: