Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)
Part 9
La position de Bou el Djạd, au milieu des ondulations d’une immense plaine pierreuse et blanche, est triste. Il y a peu d’eau, peu de jardins. Sans son importance comme centre religieux, sans le caractère que lui donnent ses mosquées, ses grandes qoubbas et les riches demeures de ses çaliḥs, ce lieu ne mériterait pas le nom de ville : il n’a guère plus de 1700 habitants, dont 200 Israélites. La cité est étendue, eu égard à sa population ; mais les maisons y sont clairsemées et entremêlées, à l’ouest, de jardins, à l’est, de terrains vagues et d’énormes monceaux d’ordures. Les demeures riches, celles des fils et des proches parents du Sid, sont bâties en pierres grossièrement cimentées, avec portails, arcades, pourtours de fenêtres en briques ; peu sont blanchies extérieurement ; à l’intérieur, elles sont ornées comme les maisons de Fâs : carrelage sur le sol ; vitres aux fenêtres ; plafonds de poutrelles peintes ; miḥrabs[37] à arabesques sculptées. Les maisons pauvres, c’est-à-dire le plus grand nombre, sont construites en pisé. Toutes sont couvertes en terrasse. La ville ne possède point d’enceinte ; mais il existe des portes, ou au moins des portails, à l’entrée des principales rues. La partie occidentale de Bou el Djạd est habitée par la famille immédiate du Sid, aussi porte-t-elle le nom de Ez Zaouïa ; les parents moins proches résident dans les autres quartiers ; les Juifs sont relégués au nord-est. Il y a deux grandes mosquées, et auprès d’elles quatre mausolées abritant les restes d’ancêtres de S. Ben Daoud : ce sont des tours carrées, hautes et massives, couronnées de toits de tuiles vertes. Point de quartier commerçant proprement dit. L’emplacement du marché hebdomadaire sert en même temps au trafic de chaque jour ; on y voit un certain nombre de niches alignées, faites de pisé ou de pierre sans ciment, profondes de 2 mètres, hautes de 1m,50 : c’est là qu’artisans et commerçants viennent s’installer chaque matin avec leurs marchandises qu’ils remportent le soir : tous n’ont même pas ces abris, il en est qui préfèrent de simples huttes de feuillage. Le jeudi, grand marché, fréquenté par toutes les tribus des environs. On trouve dans les boutiques la plupart des produits européens en vente à Fâs et à Meknâs, sauf le pétrole, la coutellerie, les crayons. Mais ces objets abondent chez les çaliḥs qui les font venir directement de Dar Beïḍa. C’est par ce port que se fait tout le commerce de Bou el Djạd. De là viennent cotonnades, thé, riz, sucre, épicerie, parfumerie, vêtements de luxe ; en échange on y apporte des peaux, de la laine, de la cire. Il y a quatre jours de marche d’ici à Dar Beïḍa, deux en blad es sîba, où l’on ne voyage qu’avec l’escorte d’un parent du Sid, deux en blad el makhzen. Aucunes relations avec Merrâkech, à cause de la difficulté des communications : la route est très périlleuse ; on compte huit jours pour la parcourir, tant il faut faire de détours et changer souvent de zeṭaṭs. Bou el Djạd, quoique traversée par un ruisseau, est mal pourvue d’eau ; celle que donne le ruisseau est mauvaise, et ne sert qu’à abreuver les animaux et à arroser les vergers : quelques maisons ont des citernes, mais la plus grande partie de la ville n’est alimentée que par un groupe de six ou sept puits situés à près d’un kilomètre vers l’ouest. Avec si peu d’eau, il ne saurait y avoir beaucoup de jardins : ils sont en effet peu étendus ; on les cultive avec d’autant plus de soin. On y voit les arbres qui croissent à Meknâs : grenadiers, figuiers, oliviers, vigne ; et, poussant à leur ombre, les légumes du pays : citrouilles, melons, pastèques, courges et piments.
Le costume des citadins est le même ici qu’à Fâs. Celui des tribus voisines a été décrit au sujet des Beni Zemmour ; cependant, à partir de Bou el Djạd, je remarque dans l’armement une particularité, spéciale au Tâdla, et qui ne m’avait pas frappé à Aït El Maṭi : c’est l’usage de la baïonnette ; tous les hommes du Tâdla portent habituellement, suspendue à un baudrier, une longue baïonnette qui remplace sabre et poignard.
3o. — DE BOU EL DJAD A QAÇBA TADLA.
Avant de quitter Bou el Djạd je m’assure de l’escorte d’un des petits-fils de Sidi Ben Daoud pour tout le temps que je passerai encore dans le Tâdla. Sous cette protection je vais aller d’abord à Qaçba Tâdla, puis à Qaçba Beni Mellal.
17 septembre.
Départ de Bou el Djạd à 3 heures et demie du matin. Le terrain est toujours cette grande plaine du Tâdla, à ondulations légères, où j’ai déjà marché ; quant à la nature du sol, elle varie un peu : rocheuse pendant le premier tiers de la route, elle n’est plus que pierreuse au second ; à la fin c’est de la terre mêlée de petits cailloux. Les cultures, rares au début, augmentent à mesure que j’avance : ce qu’elles n’occupent pas est nu en cette saison, ou semé de rares jujubiers sauvages, mais se couvre, dit-on, au printemps, de pâturages superbes. Beaucoup de gibier : on lève un grand nombre de lièvres et de perdreaux ; il y a aussi, paraît-il, des gazelles. A 7 heures du matin, j’arrive à Qaçba Tâdla.
Avant Moulei Ismạïl, le lieu où elle se dresse était, m’assure-t-on, désert : aucun village n’y existait. Le bourg que l’on voit aujourd’hui daterait du règne de ce sultan. C’est lui qui fonda et la qaçba et la mosquée ; à lui aussi est dû le pont de l’Oumm er Rebiạ, pont de 10 arches, le plus grand du monde au dire des habitants. Qaçba Tâdla s’élève sur la rive droite du fleuve, qui coule au pied même de ses murs. Les eaux ont ici 30 à 40 mètres de large ; le courant en est rapide, la profondeur considérable : on ne peut les traverser qu’en des gués peu nombreux ; hors de ces points, il faudrait, même dans cette saison, se mettre à la nage : elles sont encaissées entre des berges tantôt à 1/1, tantôt à 1/2, s’élevant de 12 à 15 mètres au-dessus de leur niveau. La berge gauche est la plupart du temps un peu plus haute que la droite : les berges sont parfois rocheuses ; alors le lit du fleuve l’est aussi : mais le plus souvent leur composition est un mélange de terre et de gravier.
La Qaçba proprement dite, bien conservée, est de beaucoup ce que j’ai vu de mieux au Maroc, comme forteresse. Voici de quoi elle se compose : 1o d’une enceinte extérieure, en murs de pisé de 1m,20 d’épaisseur et de 10 à 12 mètres de haut ; elle est crénelée sur tout son pourtour, avec une banquette le long des créneaux ; de grosses tours la flanquent ; 2o d’une enceinte intérieure, séparée de la première par une rue de 6 à 8 mètres de large. La muraille qui la forme est en pisé, de 1m,50 d’épaisseur ; elle est presque aussi haute que l’autre, mais n’a point de créneaux. Ces deux enceintes sont en bon état : point de brèche à la première ; la seconde n’en a qu’une, large, il est vrai : elle s’ouvre sur une place qui divise la qaçba en deux parties : à l’est, sont la mosquée et dar el makhzen[38] ; à l’ouest, les demeures des habitants : les unes et les autres tombent en ruine et paraissent désertes. Je ne vis, lorsque je la visitai, qu’un seul être vivant dans cette vaste forteresse : c’était un pauvre homme ; il était assis tristement devant la porte de dar el makhzen ; son chapelet pendait entre ses doigts ; il le disait d’un air si mélancolique qu’il me fit peine. Quel était cet ascète vivant dans la solitude et la prière ? D’où lui venait ce visage désolé ? Faisait-il, pécheur converti, pénitence de crimes inconnus ? Était-ce un saint marabout pleurant sur la corruption des hommes ? — Non, c’est le qaïd ; le pauvre diable n’ose sortir : dès qu’il se montre, on le poursuit de huées.
Si la qaçba n’est pas habitée, elle a deux faubourgs qui le sont : l’un sur la rive droite, formé de maisons de pisé : les familles riches, les Juifs, y demeurent ; l’autre sur la rive gauche, composé de tentes et de huttes en branchages : c’est le quartier des pauvres. Qaçba Tâdla est moins peuplée que Bou el Djạd : elle a environ 1200 à 1400 habitants, dont 100 à 150 Israélites. Point d’autre eau que celle de l’Oumm er Rebiạ : elle est claire et bonne, quoique d’un goût un peu salé. Toute cette région contient du sel en abondance ; j’en vois ici de belles dalles, d’un mètre de long, sur 60 centimètres de large et 15 à 20 centimètres d’épaisseur : on les extrait non loin d’ici, sur le territoire des Beni Mousa[39]. Qaçba Tâdla ne possède point de jardins : pas un arbre, pas un fruit, pas un brin de verdure. C’est un exemple unique au Maroc. Ville, bourg ou village, je n’y ai pas vu d’autre lieu habité qui n’ait eu des jardins petits ou grands.
4o. — DE QAÇBA TADLA A QAÇBA BENI MELLAL.
19 septembre.
Départ à 6 heures du matin. Je traverse l’Oumm er Rebiạ à un gué situé auprès du cimetière, et je marche droit vers le pied de la haute chaîne qui se dresse dans le sud. C’est la première des trois grandes arêtes dont se compose l’Atlas Marocain, celle que nous appelons Moyen Atlas. Elle n’a point de nom général parmi les indigènes : la portion que je vois d’ici est dite, à l’ouest, Djebel Beni Mellal, à l’est, Djebel Amhauch ; les flancs sont tantôt rocheux, tantôt terreux, en grande partie boisés : pentes fort raides dès le pied ; escarpements fréquents ; dans les vastes forêts le gibier abonde : à côté des perdrix, des lièvres, des sangliers, des singes, on y trouve le lion et la panthère. Tels sont ces premiers hauts massifs de l’Atlas, monts élevés et sauvages, au pied desquels s’arrêtent à la fois et la plaine et le pays du Tâdla. Là commence le territoire des Aït Seri, puissante tribu tamaziṛt qui couvre de ses villages et de ses tentes toute la chaîne qui est devant mes yeux.
Du lit de l’Ouad Oumm er Rebiạ au pied de la montagne, ce n’est qu’une large plaine, unie comme une glace ; pas une ondulation ; pas une pierre ; le sol est une terre brune : des champs le couvrent en entier et s’étendent à perte de vue ; des ruisseaux, à eau claire et courante, une foule de canaux, les arrosent : ce sont les cultures des Qeṭạïa, l’une des tribus du Tâdla. Au bout de deux heures de marche, nous nous engageons au milieu de leurs douars ; douars immenses et superbes, composés chacun de plus de 50 tentes, distants à peine d’un kilomètre les uns des autres : ils forment deux longues rangées qui s’étendent parallèlement au pied de la chaîne et se développent en lignes noires jusqu’à l’horizon. A l’entour paissent chameaux, bœufs et moutons, en troupeaux innombrables.
A 9 heures, nous arrivons au pied des montagnes : nous le suivons jusqu’au gîte. La contrée est enchanteresse : point d’heure où l’on ne traverse un cours d’eau, point d’heure où l’on ne rencontre un village, des vergers. C’est d’abord l’Ouad Derna, que nous franchissons au milieu des jardins de Tagzirt, bourgade que nous laissons à notre droite ; puis c’est Fichtâla, avec la célèbre qaçba de ce nom, si importante naguère. déchue aujourd’hui ; enfin c’est l’Ouad Foum el Ạncer avec Aït Sạïd. Nous nous arrêtons quelques instants à Fichtâla : de la qaçba, construite par Moulei Ismạïl sur le modèle de celle de Tâdla, il ne reste que des ruines imposantes ; le village actuel y est adossé : il n’a pas plus de 250 à 300 habitants. Ceux-ci ne comptent avec aucune tribu. Cet endroit est un petit centre à part, siège d’une zaouïa dont les chefs, qui sont en ce moment deux frères, Sidi Moḥammed Ech Cherif et Sidi Ḥasan, sont souverains absolus du lieu. Fichtâla est située sur les premières pentes de la montagne, parmi des côtes ombragées d’amandiers, au pied de grands rochers où une foule de ruisseaux bondissant en cascades tracent des sillons d’argent, au milieu de jardins merveilleux comparables à ceux de Tâza et de Sfrou.
Un peu plus loin est Aït Sạïd ; nous y arrivons à midi : c’est le terme de notre marche d’aujourd’hui. Les cours d’eau que j’ai traversés chemin faisant sont les suivants : Ouad Oumm er Rebiạ, (40 mètres de large ; 90 centimètres de profondeur) ; Ouad Derna (torrent impétueux ; eaux limpides et vertes roulant au milieu de quartiers de roc dont est semé le lit : au gué où je l’ai passé, il avait 25 mètres de large et 70 centimètres de profondeur ; mais sa largeur habituelle n’est que de 15 à 20 mètres) ; Ouad Fichtâla (gros ruisseau ; 2 mètres de large ; 40 centimètres de profondeur ; descend par cascades de la montagne) ; Ouad Foum el Ancer (3 mètres de large ; 40 centimètres de profondeur ; prend sa source à une centaine de mètres en amont du village d’Aït Sạïd). J’ai rencontré aujourd’hui un assez grand nombre de personnes sur le chemin.
Aït Sạïd est un gros village de 300 à 400 maisons, le principal de la fraction de ce nom : il est situé au bas de la montagne, à la bouche d’un ravin profond, Foum el Ạncer, où six sources, qui donnent naissance à un beau torrent, jaillissent du pied de roches immenses. Ces roches, murailles à pic d’une hauteur prodigieuse, dominent le village : vers leur partie supérieure, apparaissent les ouvertures béantes de cavernes creusées presque symétriquement dans leur flanc. Quels ouvriers ont façonné ces étranges demeures ? A quelles races appartenaient-ils, ceux qui escaladaient ainsi les parois lisses du roc par des chemins inconnus ? C’étaient sans doute des Chrétiens, puisque rien ne leur est impossible. Aujourd’hui nul n’y peut atteindre ; malheur à qui tenterait de monter vers ces retraites mystérieuses : des génies en défendent l’accès et précipiteraient le téméraire au fond de la vallée.
A partir d’ici, je rencontrerai souvent des cavernes de ce genre ; je les signalerai chaque fois qu’il s’en présentera ; elles abondent dans la partie de l’Atlas que je vais traverser : il est rare d’y trouver un village auprès duquel il n’y en ait pas. La plupart d’entre elles sont placées en des points inaccessibles. Il y en a de deux sortes : les unes s’ouvrent sans ordre à la surface du rocher ; l’œil ne distingue que plusieurs trous sombres percés au hasard et isolés de leurs voisins. Les autres, au contraire, sont creusées sur un même alignement : en avant des ouvertures, on voit, le long de la muraille, une galerie taillée dans le roc qui met en communication les cavernes ; cette galerie est fréquemment garnie, à l’extérieur, d’un parapet en maçonnerie ; quand des crevasses se présentent et coupent la voie, les bords en sont reliés par de petits ponts de pierre. Souvent des rangs semblables sont étagés par
deux ou trois sur une même paroi rocheuse. Ces cavernes bordent certaines vallées sur une grande longueur. Le petit nombre d’entre elles qui sont accessibles servent à emmagasiner les grains ou à abriter les troupeaux ; j’en ai visité quelques-unes : elles m’ont frappé par leur profondeur et par leur hauteur. Mais presque toutes sont inabordables. Aussi les légendes les plus fantastiques ont-elles cours à leur sujet : ces demeures extraordinaires paraissant choses aussi merveilleuses que les bateaux à vapeur et les chemins de fer, on les attribue aux mêmes auteurs : à des Chrétiens des anciens temps, que les Musulmans chassèrent quand ils conquirent le pays ; on va jusqu’à citer les noms des rois, surtout des reines à qui appartenaient ces forteresses aériennes. Dans leur fuite, ils abandonnèrent leurs trésors. Aussi pas un indigène ne doute-t-il que les cavernes n’en soient pleines. D’ailleurs ne les a-t-on pas vus ? Ici c’est un marabout, là c’est un Juif qui, se glissant entre les rochers, pénétrant dans les grottes profondes, a aperçu des monceaux d’or ; mais nul n’a pu y toucher : tantôt des génies les gardaient, tantôt un chameau de pierre, animé et roulant des yeux terribles, veillait sur eux ; ailleurs on les entrevoyait entre deux roches qui se refermaient d’elles-mêmes sur qui voulait franchir le passage. On m’a cité un lieu, Amzrou, sur l’Ouad Dra, où, d’après des rapports de ce genre, les habitants sont si convaincus de l’existence de richesses immenses dans des cavernes du voisinage, qu’ils y ont placé des gardiens pour qu’on ne les enlevât pas.
Pendant ma route d’aujourd’hui, j’ai remarqué, sur les pentes de l’Atlas, soit isolées, soit dominant des villages, un grand nombre de constructions semblables à de petites qaçbas, à des châteaux. C’est ce qu’on appelle des _tiṛremt_[40]. La forme ordinaire en est carrée, avec une tour à chaque angle ; les murs sont en pisé, d’une hauteur de 10 à 12 mètres. Ces châteaux servent de magasins pour les grains et les autres provisions. Ici, tout village, toute fraction a une ou plusieurs tiṛremts, où chaque habitant, dans un local particulier dont il a la clef, met en sûreté ses richesses et ses réserves. Des gardiens sont attachés à chacune d’elles.
Cette coutume des châteaux-magasins, que je vois ici pour la première fois, est universellement en usage dans une région étendue : d’abord dans les massifs du Grand et du Moyen Atlas, sur les deux versants, depuis Qçâbi ech Cheurfa et depuis les Aït Ioussi jusqu’à Tizi n Glaoui ; puis sur les cours tout entiers de l’Ouad Dra et de l’Ouad Ziz, ainsi que dans la région comprise entre ces fleuves. A l’ouest de Tizi n Glaoui et du Dra, règne une autre méthode, en vigueur dans la portion occidentale de l’Atlas et du Sahara, de l’Ouad Dra à l’Océan : celle des _agadir_[41]. Là ce n’est plus le village qui réunit ses grains en un ou plusieurs châteaux, c’est la tribu qui emmagasine ses récoltes dans un ou plusieurs villages. Ces villages portent le nom d’agadirs. Vers Tazenakht, je les verrai, sur ma route, remplacer les tiṛremts. Dans la première région, chaque hameau, en temps d’invasion, peut opposer séparément sa résistance ; dans la seconde, la vie de la tribu entière dépend d’un ou deux points : dans l’une, j’aurai chaque jour le spectacle d’hostilités de village à village ; dans l’autre, ce n’est qu’entre grandes fractions qu’on se fait la guerre.
20 septembre.
Départ à 10 heures du matin. Le chemin continue à longer le pied de la montagne : sol terreux, semé de quelques pierres ; à gauche, l’Atlas rocheux et boisé ; à droite, la plaine du Tâdla s’étendant à perte de vue comme une mer ; aussi loin que l’œil peut distinguer, elle est couverte de cultures. A midi, j’arrive à Qaçba Beni Mellal, où je m’arrête.
Qaçba Beni Mellal, qui porte aussi le nom de Qaçba Bel Kouch, est une petite ville d’environ 3000 habitants, dont 300 Israélites. Elle est construite au pied même de la montagne, sur une côte douce qui joint celle-ci à la plaine ; de superbes jardins tapissent cette côte ; vers le nord, ils s’étendent fort loin ; au sud, ils s’arrêtent brusquement devant une falaise de pierre qui se dresse à 1 kilomètre de la ville. Au pied de cette muraille jaillissent, du sein du rocher, les sources qui arrosent Qaçba Beni Mellal : les eaux en sont d’une pureté admirable et d’une abondance extrême ; on les a réparties en six canaux : chacun d’eux forme un ruisseau de 2 mètres de large et de 30 centimètres de profondeur ; ensuite elles sont distribuées à chaque maison, à chaque clos, par une foule de petits conduits courant en toutes directions. Bien que ces eaux forment un volume total considérable, elles se perdent dans les jardins de la ville et dans la plaine du Tâdla, sans atteindre l’Oumm er Rebiạ à leur confluent naturel. Il en est de même des divers cours d’eau que j’ai traversés hier, après l’Ouad Derna. Leurs eaux sont captées au sortir de la montagne pour les irrigations : il ne leur en reste plus en arrivant en plaine ; ce n’est que l’hiver que leurs lits se remplissent, et qu’ils gagnent : l’Ouad Foum el Ạncer, l’Ouad Derna ; l’Ouad Beni Mellal, l’Oumm er Rebiạ.
Les constructions de Qaçba Beni Mellal, comme toutes celles que j’ai vues depuis le 17 septembre, sont en pisé. Les maisons ont un premier étage, de même qu’à Bou el Djạd et à Qaçba Tâdla. Point de minaret dans la ville même ; il y en a un au milieu des jardins, à la zaouïa de S. Moḥammed Bel Qasem. Une vieille qaçba, aux murailles hautes et épaisses, mais tombant en ruine, quoiqu’elle ait été, dit-on, restaurée par Moulei Selîman, est le seul monument remarquable. Au centre du bourg, se trouve le marché, semblable à celui de Bou el Djạd ; les produits européens en vente sur ce dernier se rencontrent également ici ; ils viennent soit de Dar Beïḍa, soit plutôt de Merrâkech. Tous les quinze jours, une caravane d’une douzaine de chameaux arrive de cette capitale : elle ne met que quatre journées à faire le trajet. Au contraire, la route de Dar Beïḍa est longue : elle passe par Bou el Djạd. La ville a l’aspect propre et riche ; rues larges, maisons neuves et bien construites : elle doit sa prospérité à ses immenses vergers, dont les fruits s’exportent au loin. Les jardins de Qaçba Beni Mellal, comme ceux qui sont échelonnés dans la même situation au pied de l’Atlas, sont d’une richesse merveilleuse : ce qu’étaient au nord Chechaouen, Tâza, Sfrou, nous le retrouvons ici à Tagzirt, à Fichtâla, à Qaçba Beni Mellal, à Demnât. Les trois premiers de ces lieux, et d’autres placés plus à l’est, fournissent tout le Tâdla de leurs fruits. Bou el Djạd même ne mange guère que de ceux-là. Ces fruits consistent en raisins, figues, grenades, pêches, citrons et olives, aussi remarquables par la qualité que par l’abondance.