Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 8

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Les Zaïan sont nomades et de race tamaziṛt (chleuḥa). Ils forment une tribu très nombreuse, la plus puissante qu’il y ait au nord de l’Atlas. Leur territoire est borné par ceux des Zạïr, des Zemmour Chellaḥa, des Beni Mgild, des Ichqern et par le Tâdla.

Ils se composent de quatre fractions :

Beni Hessousen (campant du côté de Moulei Bou Iạzza ; ils peuvent mettre en ligne 3000 chevaux).

Aït Ḥarkat (campant du côté des Khanifra ; 6000 chevaux).

Ḥebbaren (campant du côté des Beni Zemmour ; 1000 chevaux).

Aït Sidi Ạli ou Brahim (campant du côté des Beni Mgild ; 8000 chevaux).

En se réunissant, ils pourraient donc armer environ 18000 cavaliers[33]. Les Zaïan, comme tous leurs voisins, sont libres. A la vérité, le sultan a un qaïd chez eux ; mais c’est un magistrat _in partibus_. Il est le seul de la tribu à se douter qu’il est qaïd et à savoir qu’il y a un sultan. Jamais ne lui viendrait l’idée de demander un sou d’impôt ni un soldat ; il est trop heureux qu’on le laisse vivre en paix. Nous trouverons souvent, dans les fractions les moins soumises, des qaïds de ce genre ; la population tolère leur présence avec la plus grande bonhomie, l’indifférence du mépris : on sait que ni eux ni leur maître ne peuvent devenir une gêne. Le personnage influent chez les Zaïan est le cherif dont il a déjà été parlé, Moulei El Feḍil ; son ạdjib, que j’ai traversé, est situé sur leur territoire, non loin des frontières des Zemmour Chellaḥa et des Beni Mgild : il a une grande puissance sur les portions de ces trois tribus voisines de sa résidence, mais aucune d’elles n’est tout entière dans sa main ; les Zaïan s’étendent très loin vers le sud-est, dans ces régions ils le connaissent moins. Une autre famille de cherifs possède aussi, mais à un degré moindre, du crédit dans cette contrée : c’est celle des Ạmrâni. Originaire de Fâs, elle est aujourd’hui dispersée en divers lieux et compte de nombreux alliés chez les Zaïan[34]. Le sultan a grand soin de rechercher l’amitié de ces redoutables maisons, qui, du haut de leurs montagnes inaccessibles, pourraient à tout moment précipiter des torrents d’envahisseurs sur le blad el makhzen, dont plusieurs sont si fortes que leur haine pourrait renverser son trône, leur bon vouloir le soutenir. Aussi n’est-il pas d’avances qu’il ne leur fasse, pas de moyens qu’il n’emploie pour s’assurer leur amitié : cadeaux, honneurs, tout est pour elles ; il leur offre jusqu’à des alliances dans sa famille : c’est ainsi qu’il a donné une de ses sœurs en mariage à S. Moḥammed el Ạmrâni, chef de la maison de ce nom. Il est aussi dans les meilleurs rapports avec Moulei El Feḍil. Grâce à cette politique, il peut, tout insoumis que soient les Zaïan, avoir parfois l’aide de leurs armes : ainsi, dans sa campagne de cette année contre le Tâdla et les Zạïr, M. El Feḍil est venu à son secours avec un corps assez fort. Les Zaïan, ainsi que les Zemmour Chellaḥa, parlent le tamaziṛt ; mais l’arabe est très répandu parmi eux : tout ce qui est de condition élevée a l’habitude de s’en servir, même les femmes et les enfants ; les pâtres, les gens de la dernière classe, ignorent seuls cette langue.

2 septembre.

Départ à 6 heures du matin. Un cavalier d’Aït Ọmar nous sert de zeṭaṭ. Nous gagnons d’abord le bord méridional du plateau d’Oulmess, puis commence la descente : elle est longue et difficile, il faut mettre pied à terre. Ce ne sont que roches entassées, escarpements, précipices. Les crêtes sont nues et toutes de pierre ; au fond des ravins et sur leurs premières pentes poussent quelques arbres. Il nous faut deux heures et demie pour parvenir au pied du talus que nous descendons. Arrivés là, nous trouvons un petit ruisseau ombragé de lentisques, de caroubiers et de pins ; après en avoir suivi quelque temps le cours, nous le laissons au nord et nous nous engageons sur un plateau montueux sillonné de ravins ; vers 11 heures, les reliefs deviennent moins accentués, les coupures moins profondes ; bientôt nous nous voyons dans une vaste plaine où nous resterons jusqu’au soir : elle est pierreuse et fortement ondulée ; le sol y est nu, sans autre végétation que de rares jujubiers sauvages ; mais, dit-on, il se couvre d’herbe au printemps : l’eau y est abondante ; sources et ruisseaux. A 3 heures, nous faisons halte : nous sommes arrivés au douar Aït Mouloud, où nous passerons la nuit. Mon cherif, Sidi Ọmar, m’abandonne ici ; en partant, il me recommande avec chaleur au principal personnage du douar ; celui-ci me donne l’hospitalité et se charge de me procurer un zeṭaṭ.

Peu de temps avant d’arriver ici, j’ai traversé l’Ouad Ksiksou (lit de galets de 15 mètres de large, à moitié rempli d’une eau peu courante de 60 centimètres de profondeur) : il coule dans un petit ravin à flancs de roche escarpés, coupure au milieu de la plaine ; l’Ouad Ksiksou se jette plus bas dans l’Ouad Grou ; la réunion de ces deux rivières forme le Bou Regreg. Nous n’avons rencontré aujourd’hui personne sur la route. Comme les jours précédents, tout ce qui était roche se composait d’ardoises mêlées d’un peu de pierre blanche. Depuis le col par lequel nous sommes descendus de la Tafoudeït jusqu’à la crête du Djebel Ḥeçaïa, où commence la plaine du Tâdla, on ne rencontre que ces deux espèces de pierres.

3 septembre.

Je suis ici près de la limite des Zaïan ; à très peu de distance commence le Tâdla : je ne saurais aller plus loin sans un zeṭaṭ de ce pays ; la journée se passe à le chercher, je ne pourrai partir que demain.

4 septembre.

Je me mets en route à 5 heures du matin, accompagné d’un cavalier des Beni Zemmour, la tribu du Tâdla la plus rapprochée. Aujourd’hui je n’irai que jusqu’à la tente de mon zeṭaṭ, située au douar des Aït El Maṭi. Nous y sommes à 8 heures du matin. Le terrain jusque-là est toujours la plaine d’avant-hier ; cependant elle se modifie : ses ondulations s’accentuent et elle se couvre, vers les hauteurs, d’un assez grand nombre de lentisques ; le sol reste pierreux.

Le Tâdla, où je suis entré aujourd’hui, n’est point une tribu : c’est une contrée, peuplée de plusieurs tribus distinctes. Elle est bornée : au nord, par les Zaïan et les Zạïr ; à l’est, par les Zaïan et les Ichqern ; au sud, par les Aït Seri, les Aït Atta d Amalou, les Aït Bou Zîd, les Aït Ạïad, les Aït Ạtab ; à l’ouest, par les Entifa, les Sraṛna, les Chaouïa. Elle se compose, au sud, d’une immense plaine, arrosée par l’Oumm er Rebiạ et s’étendant jusqu’au pied du Moyen Atlas ; au nord, d’une région montueuse moins vaste. Les tribus qui l’occupent sont au nombre de neuf : cinq se trouvent dans la partie septentrionale, quatre dans la portion méridionale : ce sont, en allant de l’est à l’ouest : au nord, les Beni Zemmour, les Smâla, les Beni Khîran, les Ourdiṛra, les Beni Miskin ; au sud, les Qeṭạïa, les Beni Mạdan, les Beni Ạmir, les Beni Mousa. Ces diverses tribus sont à peu près de même force, pouvant mettre, me dit-on, environ 3000 hommes à cheval chacune. Elles parlent, les unes l’arabe, la plupart le tamaziṛt. Toutes sont nomades et ne vivent que sous la tente. Elles sont riches, possèdent d’immenses troupeaux de chameaux et de moutons, un grand nombre de chevaux, et cultivent les rives fertiles de l’Oumm er Rebiạ. Elles sont insoumises, à l’exception d’une seule, les Beni Miskin. Celle-ci fait partie du blad el makhzen ; elle est commandée par un qaïd résidant dans une qaçba. Les autres sont blad es sîba. Elles ne reconnaissent qu’une autorité, celle de Sidi Ben Daoud, le marabout de Bou el Djạd. L’influence de ce saint personnage s’étend même sur une part des Zaïan : depuis le douar des Aït Mouloud, je n’entends plus parler que du _Sid_.

A partir d’ici, il y a une modification à noter dans les costumes : sans changer complètement, ils présentent quelques différences avec les précédents. Les hommes ne laissent plus pousser les longues mèches qui distinguent les Zemmour Chellaḥa, les Zaïan et les Chaouïa. Les femmes conservent le même vêtement, mais elles ne le portent que d’une manière, attaché par des broches ou des nœuds au-dessus des épaules ; de plus, il leur couvre les jambes jusqu’à la cheville. Ce costume, tel qu’on le voit ici, est celui de toutes les femmes du Maroc ; excepté dans les grandes villes et chez les Zemmour Chellaḥa et les Zaïan, nulle part je ne leur en ai vu ni ne leur en verrai d’autre : il peut être fait de divers tissus : soit de laine, comme ici, soit de cotonnade blanche, soit de guinée, mais partout la forme reste la même ; partout aussi les femmes ne portent que cette unique pièce d’étoffe pour tout vêtement : rien dessous, rien dessus : quelquefois un petit voile couvre la tête et le buste ; rien de plus.

5 septembre.

Je pars à 4 heures du matin, en compagnie de mon zeṭaṭ d’hier. Le terrain est légèrement accidenté ; le sol pierreux et nu ; on n’y voit que de petits lentisques clairsemés et quelques jujubiers sauvages. Au bout de deux heures de marche, nous traversons l’Ouad Grou : c’est, ai-je dit, le second cours d’eau dont est formé le Bou Regreg[35] : il n’est encore qu’une faible rivière : lit de galets ; 12 mètres de large ; point d’eau courante ; quelques flaques de distance en distance. A partir de là, nous montons, par une côte qui ne devient un peu raide qu’en approchant du sommet, vers la crête du Djebel Ḥeçaïa ; en chemin, nous franchissons plusieurs chaînes de collines basses, ses contreforts. Jusqu’au bout le sol reste le même qu’au départ, seulement les arbres sont plus serrés à mesure que l’on s’élève.

A 10 heures et demie, j’arrive à un col ; devant moi se développe une immense plaine, blanche et nue, dont la côte que je viens de gravir n’était que le talus : cette plaine est celle du Tâdla ; vers l’est et vers l’ouest, elle s’étend à perte de vue ; au sud, dans le lointain, des montagnes majestueuses dressent haut, malgré la distance, leurs crêtes sombres au-dessus de l’horizon, et la bornent sur toute sa longueur : ces montagnes sont la première des trois grandes chaînes dont se compose l’Atlas. A quelques pas du col est une petite enceinte, Qçar Beni Zemmour. Nous nous arrêtons là aujourd’hui. Nous entrons en même temps qu’une caravane assez nombreuse, armée jusqu’aux dents, qui a fait route avec nous depuis l’Ouad Grou.

Je ne suis ici qu’à trois heures de marche de Bou el Djạd, pourtant je suis loin d’être arrivé. Il y a autant de danger dans le peu de chemin qu’il me reste à faire qu’il y en avait dans toute la route que j’ai franchie jusqu’à ce jour. Ici plus d’ạnaïa, plus de zeṭaṭs : tout ce qui passe est pillé. Le pays, en cette saison surtout, est désert. Des troupes de pillards de toutes les tribus du Tâdla, parfois d’Ichqern, viennent s’y embusquer par 40 et 60 chevaux, prêtes à fondre sur quiconque s’y aventurerait. Les caravanes, même de 50 fusils, n’osent s’y hasarder. Cependant, au milieu de tant de périls, il est une voie de salut : ceux qui ne respectent rien respectent Sidi Ben Daoud ; là où les armes ne préservent point de l’attaque, le pacifique parasol d’un membre de la famille sainte suffit à écarter tout danger. Ainsi, qu’un voyageur isolé, qu’un nombreux convoi veuillent aller à Bou el Djạd, ils n’ont qu’un moyen : prier Sidi Ben Daoud de les faire chercher par un de ses fils ou petits-fils : cela coûte plus ou moins cher suivant le nombre de voyageurs et la composition de la caravane. Hâtons-nous de dire que les _çaliḥ_ (saints) de la zaouïa sont loin d’être exigeants : ils profitent avec une extrême modération de ce monopole, et déplorent l’état de choses qui le leur assure. Leur influence, quelque grande qu’elle soit, a été impuissante à le faire cesser ; ils ne peuvent rien contre cet antique usage de la _ṛazia_, partout en honneur chez les nomades.

Je dépêche donc à Sidi Ben Daoud la lettre de recommandation que j’ai pour lui, avec prière de m’envoyer chercher. Un messager fait cette commission : il ne part qu’après s’être dépouillé de presque tous ses habits, seul moyen de passer en sûreté.

Qçar Beni Zemmour est une enceinte carrée, en mauvais murs de pisé de 3 mètres de haut ; à l’intérieur se dressent pêle-mêle une trentaine de tentes, petites et misérables. Les habitants sont très pauvres ; ils ne vivent que du commerce de bois : le coupant dans le Djebel Ḥeçaïa, ils le vendent aux gens de Bou el Djạd qui viennent le prendre. Point d’eau au Qçar : chaque jour, à heure fixe, tous les hommes prennent leurs fusils et vont en troupe en chercher à des puits éloignés. Il est difficile d’imaginer une existence plus misérable. Encore la muraille qui protège ce lieu ne date-t-elle que de deux ans : elle est un bienfait du _Sid_, comme on appelle communément Sidi Ben Daoud.

6 septembre.

Mon messager revient à 10 heures et demie du matin ; un des petits-fils de Sidi Ben Daoud l’accompagne : c’est un beau jeune homme d’environ dix-neuf ans ; il arrive monté sur sa mule, le parasol à la main ; un seul esclave le suit. Nous partons aussitôt.

D’ici à Bou el Djạd, nous marchons dans l’immense plaine du Tâdla, plaine à ondulations légères, tantôt nue, tantôt couverte de champs, en ce moment moissonnés et déserts ; çà et là poussent, maigres broussailles, quelques jujubiers sauvages ; le sol est blanchâtre, dur, pierreux. A 1 heure et demie, nous entrons dans la ville.

2o. — SÉJOUR A BOU EL DJAD.

« Ici, ni sultan ni makhzen ; rien qu’Allah et Sidi Ben Daoud. » Ces paroles, que m’adressait un Musulman à mon entrée à Bou el Djạd, résument l’état de la ville : Sidi Ben Daoud y est seul maître et seigneur absolu. Son pouvoir est une autorité spirituelle qui devient, quand il lui plaît, une puissance temporelle, par le prix qu’attachent les tribus voisines à ses bénédictions. Cette souveraineté s’étend à la ronde à environ deux journées de marche. De tous les points situés dans ce rayon, on accourt sans cesse à Bou el Djạd apporter une foule de présents : la ville est toujours remplie de pèlerins : ils viennent chercher la bénédiction du saint et gagnent, en échange de cadeaux, les grâces attachées à ses prières. C’est surtout le jeudi, jour de marché, que les fidèles sont nombreux ; la semaine dernière, les offrandes, en blé seulement, se montaient à deux cents charges de chameau ; la précédente, à quatre cents : de plus, il y avait eu de grands dons d’argent, de bétail, de chevaux. Ce ne sont pas seulement les particuliers qui remplissent ces pieux devoirs. Chaque année, les tribus environnantes arrivent, les unes après les autres, fraction par fraction, recevoir en masse la bénédiction du Sid et lui présenter leur tribut. Cette redevance régulière lui est servie par toutes les tribus du Tâdla, presque tous les Chaouïa, quelques fractions des Aït Seri, une petite portion des Ichqern.

Quelle est la source de ce prestige ? Sidi Ben Daoud n’est point un chef d’ordre religieux ; il n’est point non plus un cherif, petit-fils de Mahomet ; mais son origine n’en est pas moins auguste : il descend du kalife Ọmar ben El Khaṭṭab. Ses ancêtres, établis depuis trois siècles et demi au Maroc, y acquirent vite, autant par leurs vertus que par leur sainte et illustre naissance, la vénération et la puissance dont nous voyons Sidi Ben Daoud jouir aujourd’hui. D’ailleurs, point d’ordre, point de khouân, point de prières particulières : il n’y a ici que le chef d’une grande et sainte famille, le rejeton d’une longue lignée de bienheureux, objet des grâces spéciales du ciel accordées aux prières de ses ancêtres. On honore en lui un sang sacré ; on a foi en sa bénédiction, qui en ce monde fertilise la terre et fait prospérer les troupeaux, et dans l’autre vie ouvre aux hommes les portes du paradis et leur assure, au jour du jugement dernier, l’intercession d’Ọmar et de tous les saints ses descendants.

Voici la généalogie de Sidi Ben Daoud, depuis l’époque à laquelle sa maison s’est établie au Maroc :

Sidi Ḥammou (c’est lui qui vint d’Orient dans ces pays),

Sidi Zari ben S. Ḥammou,

Sidi Bel Qasem ben S. Zari (il habitait Qaçba Tâdla, où se trouve son mausolée),

Sidi Moḥammed Ech Chergi ben S. Bel Qasem (c’est lui qui fonda la ville de Bou el Djạd, à l’emplacement de laquelle ne s’élevaient alors que des bois),

Sidi Ạbd el Qader ben S. Moḥammed Ech Chergi,

Sidi Ạbd el Qader ben S. Ạbd el Qader,

Sidi El Maṭi ben S. Ạbd el Qader,

Sidi Çaleḥ ben S. El Maṭi,

Sidi El Maṭi ben S. Çaleḥ,

Sidi El Ạrbi ben S. El Maṭi,

Sidi Ben Daoud ben S. El Ạrbi.

Depuis la fondation de Bou el Djạd par S. Moḥammed Ech Chergi, cette ville n’a pas cessé d’être la résidence de ses descendants[36]. Sidi ben Daoud ben Sidi El Ạrbi, leur chef actuel, a près de quatre-vingt-dix ans ; malgré son grand âge, il jouit de la plénitude de ses facultés : c’est un beau vieillard, au visage pâle, à la longue barbe blanche ; ses traits ont une rare expression de douceur et de bonté. Il marche avec difficulté, mais circule chaque jour sur sa mule. Quelle que soit la maison où il se trouve, les abords en sont toujours entourés de plus de cent individus accroupis au pied des murs, attendant le moment de sa sortie pour baiser son étrier ou le pan de son ḥaïk. Il est non seulement vénéré, mais profondément aimé. Chacun vante sa justice, sa bonté, sa charité.

La famille de Sidi ben Daoud est nombreuse : il a, me dit-on, au moins trente enfants, tant de ses femmes que de ses esclaves. L’aîné de ses fils s’appelle S. el Ḥadj El Ạrbi : il est en ce moment auprès du sultan ; le second est S. Ọmar, homme de 55 à 60 ans : ce dernier passe pour très intelligent et fort instruit. Outre ses descendants directs, il a un grand nombre de frères, de neveux : la ville entière n’est peuplée, à part les Juifs et quelques artisans, que des parents proches ou éloignés du Sid, de leurs esclaves et de leurs serviteurs. Tous les membres de la famille de Sidi ben Daoud participent à son caractère de sainteté, et cela à un degré d’autant plus élevé qu’ils lui tiennent de plus près par le sang.

Qui sera l’héritier de S. Ben Daoud ? Nul ne le sait : il n’y a point d’ordre de succession ; chaque Sid, lorsqu’il sent la mort approcher, choisit un de ses enfants et, lui donnant sa bénédiction, fait passer par là sur sa tête les faveurs divines dont est sans cesse comblé le chef de la maison d’Ọmar ; l’élu recueille l’héritage de tous les biens spirituels et temporels de son père. Rien ne peut faire prévoir d’avance qui doit l’être ; l’ordre de naissance n’est point suivi : S. Ben Daoud était un des plus jeunes fils de S. El Ạrbi.

Le Sid est en bonnes relations avec le sultan ; jamais, malgré leur puissance, ni lui ni ses ancêtres n’ont montré d’hostilité au gouvernement des cherifs. Moulei El Ḥasen envoie chaque année de riches présents à Bou el Djạd ; en échange, toutes les fois qu’il va de Fâs à Merrâkech, le Sid ou un de ses fils l’accompagne depuis Dar Beïḍa jusqu’à l’Oumm er Rebiạ ou l’Ouad el Ạbid. C’est ainsi que Ḥadj El Ạrbi est en ce moment auprès du sultan.

Inutile de dire que la zaouïa est riche : chaque année y voit entrer des offrandes immenses, tant en argent qu’en nature, tributs réguliers des régions environnantes, dons apportés de loin par des pèlerins isolés, cadeaux envoyés de Fâs et de Merrâkech par les grands de l’empire. Sidi ben Daoud possède une fortune énorme. Les autres membres de sa famille participent aux aumônes des fidèles comme ils participent à leur dévotion, suivant leur degré de sainteté. Quelques-uns sont fort riches, d’autres le sont moins ; mais tous ne vivent que des offrandes qu’ils reçoivent.

Les çaliḥs de Bou el Djạd sont loin d’être des hommes fanatiques, intolérants, d’esprit étroit. La plupart ont été à la Mecque : c’est dire qu’ils ont abandonné et les folles idées des ignorants sur la puissance et l’étendue de la religion musulmane et leurs préjugés ridicules contre les Européens. Tous sont lettrés, peu sont savants. Le Sid possède cependant une belle bibliothèque, mais on la consulte peu. Les saints profitent des biens que Dieu leur a donnés pour passer leur existence dans les douceurs des plaisirs licites : au reste, le Seigneur les bénit en toutes choses. Nulle part je n’ai vu les mulâtres aussi nombreux qu’à Bou el Djạd.