Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)
Part 7
1o Le bacha Sidi Ạbd Allah. Il a deux lieutenants, _khalifa_, nommés directement par le sultan. Relèvent de lui : Fâs Qedîm ; les gens du Rif habitant le Gebgeb et le Lemta ; le Djebel Zerhoun, avec Zaouïa Moulei Edris, dont il nomme le qaïd (il y a un qaïd à Zaouïa Moulei Edris, et des chikhs dans les autres villages du Zerhoun) ; les Oulad el Ḥadj habitant autour du pont du Sebou.
2o Le bacha Ould Ba Moḥammed. Il est assisté d’un lieutenant nommé par le sultan. Sont sous son autorité : le mellaḥ de Fâs ; les Oulad Djemạ (deux marchés dans la tribu) ; les Behalil ; les Oulad el Ḥadj habitant sur la route de Fâs à Sfrou ; les Chedjạ (à quelques heures de Fâs) ; les Ḥamian, les Mhaïa, les Oulad Sidi Chikh, les Doui Mnia (campant tous dans le Saïs) ; les Ṛomera (près des Chedjạ). Toutes ces tribus sont dites de « plaine ». Voici maintenant les tribus de « montagne » : les Fichtâla (sur le chemin du Rif, à une demi-journée de Fâs ; les Beni Ouriaṛel (sur le chemin du Rif, au delà des Fichtâla). Dans ces diverses fractions, c’est le bacha qui nomme les chefs. Ceux de la plaine sont appelés _khalifa es souq_, « lieutenants du marché », parce que c’est sur les marchés qu’ils rendent la justice ; les petites tribus en ont un, les grandes en ont plusieurs. Dans la montagne, ils portent le nom de _chikh_ : les Fichtâla et les Beni Ouriaṛel en ont un chacun.
3o Le bacha Ḥadj Sạïd. Son commandement se compose de Qaçba Cherarda, redoute faisant partie de l’enceinte de Fâs Djedid, au nord de Bab Segma ; Sfrou (où il nomme le qaïd ainsi que le chikh des Juifs) ; les gens du Sous et les nègres résidant aux environs de Fâs ; les Cherarda (habitant entre Fâs et Sfrou dans la partie appelée Bou Rejouan). Ḥadj Sạïd est secondé par un khalifa.]
[Note 21 : Le chef de la zaouïa de Sidi Edris, qui porte le titre de moqaddem de cette zaouïa, n’est ni un descendant de Sidi Edris ni un cherif. C’est le chef d’une maison où la dignité de moqaddem de la zaouïa se perpétue de père en fils depuis un temps très reculé. Il y a deux principales zaouïas de Sidi Edris : l’une au Djebel Zerhoun, où est enseveli Sidi Edris le père, celui qui vint d’Orient s’établir au Maroc ; l’autre à Fâs, où est enterré le fils du précédent, Sidi Edris, fondateur de Fâs. Cette dernière est la plus importante de beaucoup. C’est là que réside le grand moqaddem. Un de ses parents dirige la zaouïa du Zerhoun. Le moqaddem est, nous venons de le voir, plus puissant en bien des lieux que le sultan : c’est un homme de grand poids au Maroc. Sa famille est depuis longtemps plus vénérée que celle des descendants mêmes de Moulei Edris. Cependant il donne à ces derniers une partie des offrandes qu’apportent les pèlerins à la zaouïa. Les cadeaux en nature, grains, tissus, etc., ainsi que ce qu’on lui remet personnellement, demeurent sa propriété particulière. Mais outre ces dons il existe deux troncs où les dévots glissent des offrandes : le contenu de ces troncs est distribué intégralement par lui entre un certain nombre de familles descendant de Moulei Edris. La postérité de ce dernier est fort nombreuse ; mais ne sont admises à participer à ce revenu de la zaouïa que deux classes : 1o les familles résidant à Fâs et à Meknâs, au nombre d’une soixantaine ; 2o celles qui font partie de la descendance de Moulei Ạbd es Selam ben Mechich, et qui demeurent soit dans les environs de Fâs, soit dans le Rif, soit dans la région de Tétouan. C’est le moqaddem qui remet à chaque maison la part à laquelle elle a droit. Le moqaddem actuel est un homme d’âge moyen. Il se nomme Sidi Er Râmi. Mais dans le peuple on ne l’appelle que Sidi Edris. Depuis longtemps on désigne de ce nom tous les moqaddems successifs de la zaouïa.
Sur la zaouïa de Moulei Edris, voir _Ali Bey_, t. I, chap. XI.]
[Note 22 : C’est ici que j’atteins pour la première fois le pied du massif de l’Atlas. Les chaînes que j’ai rencontrées jusqu’ici appartenaient toutes à un autre massif qui en est entièrement distinct, le massif Rifain.
On donne le nom général d’Atlas au long dos d’inégale hauteur qui, tantôt montagnes, tantôt plateaux, traverse tout le Maṛreb de l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est, sortant de l’Océan à Agadir Iṛir, plongeant dans la Méditerranée à Tunis. Il se divise naturellement en trois parties : Atlas Marocain, Atlas Algérien, Atlas tunisien. Aux deux dernières on ne donne que l’appellation générale d’Atlas. Dans l’Atlas Marocain, au contraire, on distingue le Grand Atlas, le Moyen Atlas et le Petit Atlas. Ce sont trois chaînes parallèles qui forment, dans ce pays, la partie essentielle du massif.
Le _Grand Atlas_ commence à l’Océan, dans la tribu des Ḥaḥa, et expire dans le Ḍahra. C’est de beaucoup la plus haute des trois chaînes ; c’est aussi la plus longue et c’est l’arête centrale.
Le _Moyen Atlas_ est parallèle au Grand et situé au nord de celui-ci. Commençant non loin de Demnât, il expire dans le Ḍahra, à l’est de Debdou. C’est la seconde chaîne en hauteur.
Le _Petit Atlas_, parallèle aux deux premiers, mais moins haut qu’eux, est situé au sud du Grand Atlas : il commence à l’Océan, entre les embouchures du Sous et du Dra, et paraît expirer entre le Dra et le Ziz, dans les plateaux qui avoisinent ce dernier fleuve.
Telles sont les trois chaînes fondamentales de l’Atlas Marocain. Il y en a d’autres secondaires, toutes parallèles aux premières. Parmi elles, la plus importante est celle devant laquelle nous sommes : commençant à l’ouest d’Oulmess, elle passe au sud de Sfrou, a un de ses points culminants au Djebel Ṛiata et se continue par les monts Beni Bou Zeggou, Zekkara, etc., jusqu’en Algérie, où elle passe au sud de Tlemsen.
Je franchirai cette dernière chaîne à Oulmess, le Moyen Atlas entre Qaçba Beni Mellal et Ouaouizert, le Grand Atlas à Tizi n Glaoui et à Tizi n Telṛemt, le Petit Atlas un grand nombre de fois.
Chaque fois que je dirai : « au nord de l’Atlas », « au sud de l’Atlas », ce sera toujours de l’arête principale du massif que j’entendrai parler : il faudra donc comprendre : « au nord, au sud du Grand Atlas ».
Le nom de Djebel Ṛiata, qu’on vient de lire plusieurs fois, s’emploie également pour désigner l’ensemble de la région montagneuse occupée par les Ṛiata et pour indiquer le pic remarquable qui en est le point dominant. Ce pic est célèbre à plus d’un titre : très élevé, il se voit d’une grande distance ; ses flancs passent pour renfermer des minerais de plusieurs métaux ; enfin son sommet est le lieu où se produit une particularité unique au Maroc : chaque année, après la fonte des neiges, ses plus hautes pentes se couvrent d’une foule de chenilles à longs poils ; elles sont aussi froides que la glace, et c’est, disent les indigènes, la neige qui les enfante. On les appelle des _iakh_ (يَخ). Les chèvres mangent avidement ces chenilles, qui disparaissent bientôt. Il n’y a d’iakhs au Maroc que sur le Djebel Ṛiata. C’est à ces insectes qu’il est fait allusion dans ce dicton de Fâs :
شيان عجيبان ابرد من اليَخ الشّيخ يتصابّا وصبي يتمشيَخ
« Deux ridicules sont plus froids que l’iach : le vieillard qui fait le jeune, et le jeune homme qui fait le vieux. »]
[Note 23 : Les mkhaznis sont des miliciens irréguliers, plutôt gendarmes que soldats. Ils ne forment point de corps constitués. Les principaux qaïds, ceux des villes surtout, en ont un certain nombre auprès d’eux ; ils s’en servent pour faire la police, et surtout pour pressurer le pays. Quand ils en ont 100, comme celui de Tâza, c’est beaucoup. Il y a des mkhaznis à pied et à cheval : ils se montent et s’arment à leurs frais et à leur fantaisie : leur solde est fort irrégulière ; suivant l’exemple de leurs maîtres, ils vivent sur le peuple en extorquant de l’argent çà et là. Je pense qu’en estimant à 2000 le chiffre des mkhaznis ainsi disséminés dans les provinces on aura un chiffre au-dessus de la vérité. Il y en a un plus grand nombre auprès du sultan, ne quittant pas sa personne.]
[Note 24 : L’Ouad el Kḥel se jette sur la rive gauche de l’Ouad Innaouen : son cours, m’a-t-on assuré, est souterrain sur une certaine longueur ; sa vallée, très profonde, très étroite, d’abord très difficile, est d’une richesse extrême. Ce n’est qu’un long jardin où s’échelonnent des villages nombreux.]
[Note 25 : Le combat eut lieu dans la montagne, sur les bords de l’Ouad Bou Gerba. Les Ṛiata avaient, dit-on, construit des barrages qu’ils rompirent tout à coup : les eaux du torrent se précipitèrent avec fureur et emportèrent une partie de l’armée du sultan.]
[Note 26 : On appelle ainsi le chanvre indien, connu ailleurs sous le nom de ḥachich. On ne le désigne au Maroc que sous celui de _kif_. Il s’en fait en ce pays une grande consommation. Dans les villes, l’usage en est extrêmement répandu : la plus grande partie des classes moyenne et pauvre, les petits marchands, tout ce qui est mkhazni, soldat, la plupart des esclaves l’y fument. Le tabac est moins à la mode ; s’en sert-on, c’est presque toujours mélangé au kif. Les Juifs seuls ont l’habitude de la cigarette. La consommation du kif et du tabac est assez importante pour que le sultan se soit réservé le monopole de leur introduction dans les villes, monopole qu’il afferme soit à des compagnies, soit à des particuliers. A Fâs, c’est une société de vingt Israélites qui le possède en ce moment. Sfrou et Tâza dépendent de cette même société. La plus grande partie du kif et du tabac qui pénètrent dans ces villes vient du Rif ; plusieurs tribus y vivent presque exclusivement du revenu de cette culture : parmi elles on cite les Ketâma, petite tribu voisine des Beni Zerouâl ; ses produits sont les plus renommés du nord du Maroc.
La difficulté de se procurer du kif dans les campagnes fait que l’usage de le fumer y est bien moins répandu que dans les villes : le prix en étant plus élevé, il y devient un luxe ; au lieu d’être, comme dans les cités, la consolation de la classe pauvre, il y devient la distraction des riches, et surtout des cherifs et des marabouts. Ces derniers sont à peu près les seuls qui l’y fument : on peut presque partout les reconnaître au double usage du kif et de l’eau-de-vie (_maḥia_), qui forme un de leurs caractères distinctifs. Quant au tabac, une fois sorti des villes, je le verrai disparaître complètement jusqu’au Sahara ; mais là je trouverai vers Tisint, Tatta, Aqqa, une vaste région où tout le monde le fume du matin au soir : les tabacs à la mode y sont ceux du Touat, du Dra, et surtout d’Ouad Noun.]
[Note 27 : Les sots.]
[Note 28 : Sidi El Ḥasen el Ioussi est un célèbre marabout marocain qui naquit dans la première moitié du XIe siècle de l’hégire (entre 1592 et 1640, environ). Voici quelques notes concernant sa personne : elles sont extraites d’un ouvrage écrit par lui-même, _Moḥaḍarat Chikh El Ḥasen el Ioussi_ ; elles m’ont été communiquées par M. Pilard, ancien interprète militaire : « Je suis El Ḥasen ben Mesạoud ben Moḥammed ben Ạli ben Iousef ben Aḥmed ben Ibrahim ben Moḥammed ben Aḥmed ben Ạli ben Ạmar ben Iaḥia ben Iousef (et celui-ci est l’ancêtre de la tribu) ben Daoud ben Idracen ben Ietatten. Voilà quelle était la généalogie (de Iousef) lorsqu’il vint se fixer à Ḥara Aqlal, bourgade du Ferkla encore bien connue aujourd’hui... Quant au qualificatif de Ioussi, on disait originairement el Iousfi, et ce nom rappelait l’ancêtre de notre tribu. Mais, dans leur idiome, les gens de notre pays suppriment l’F... Mon maître fut le Chikh el Islam Abou Ạbd Allah Sidi Moḥammed En Nacer ed Draï. »]
[Note 29 : Sur le territoire des Beni Mgild se trouve, au milieu des forêts, une source célèbre, Ạïn el Louḥ : elle est, dit-on, à deux journées de marche de Sfrou, dans la direction du sud-ouest.]
II.
DE MEKNAS A QAÇBA BENI MELLAL.
1o. — DE MEKNAS A BOU EL DJAD.
27 août 1883.
Enfin je quitte Meknâs. Nous partons plus nombreux que je ne pensais : plusieurs personnes veulent profiter de la société de mon cherif, et se joignent à nous : ce sont d’abord six ou huit Musulmans pauvres qui se rendent dans le Tâdla, puis deux Juifs de Bou el Djạd qui regagnent leur pays. De plus, nous faisons route jusqu’à Tlâta ez Zemmour avec une caravane d’une cinquantaine de marchands qui vont à ce marché. Nous sommes ainsi près de soixante-cinq : un seul zeṭaṭ nous protège tous ; c’est un homme des Zemmour, Moulei Ez Zạïr.
Partis à 11 heures du matin, nous arrivons vers 5 heures et demie du soir à un petit douar où nous passerons la nuit. Le terrain ne présente aucune difficulté durant le chemin : on est d’abord en plaine ; beaucoup de cultures ; de là on passe à un terrain accidenté, sans reliefs importants, région très arrosée, peu cultivée, couverte de lentisques assez hauts, de jujubiers sauvages et de palmiers nains. C’est le pays des Zemmour Chellaḥa ; la plaine appartenait aux Gerouân. Les deux tribus sont de race tamaziṛt (chleuḥa) et insoumises ; nous ne tardons pas à nous en apercevoir. Les Gerouân ont, avec les voyageurs, le système de quelques tribus limitrophes du blad el makhzen : elles ne pillent ni ne donnent d’ạnaïa, mais, à chaque douar devant lequel on passe, on vous arrête et il faut payer un droit arbitraire, la zeṭaṭa : une troupe de cavaliers et de fantassins vient se mettre en travers du chemin et se la fait donner les armes à la main. En deux heures, nous avons eu cinq fois affaire à des députations de ce genre. Ce sont les seuls êtres humains que nous ayons rencontrés sur notre route.
Du douar où nous campons, on ne voit de tous côtés que montagnes ; au sud, le haut talus formant le flanc gauche de la vallée de l’Ouad Beht ; partout ailleurs, des successions de croupes couvertes de palmiers nains ou de broussailles ; en somme, pays fort montueux : c’est le massif des Zemmour Chellaḥa.
28 août.
Départ à 3 heures et demie du matin. Nous traversons presque aussitôt l’Ouad Beht (berges basses et en pente douce ; eau claire de 20 mètres de large et de 50 centimètres de profondeur ; courant très rapide ; lit de gravier) ; puis une longue côte, facile mais assez raide, nous conduit au plateau où est situé le marché. Durant la montée, on est soit sous des bois de lentisques, soit dans des palmiers nains : beaucoup de gibier, perdreaux, pigeons, lièvres. Sur le plateau, on entre dans une région toute différente, aussi habitée et aussi florissante que la précédente était déserte et sauvage : sol couvert de cultures ; foule de ruisseaux au milieu des champs ; quantité de beaux douars, à l’aspect prospère, entourés de frais jardins. C’est au milieu de cette riche campagne, dont la fertilité proverbiale a fait donner au pays des Zemmour le surnom de Doukkala du Ṛarb[30], qu’est situé le Tlâta. Nous y arrivons à 7 heures du matin.
Nous passons la plus grande partie de la journée au marché : il est très animé ; on y voit plus de 30 tentes de marchands. Les denrées qui se vendent sont les mêmes qu’au Tlâta Hiaïna ; mais il faut y ajouter des monceaux de fruits superbes, des raisins surtout, qu’on apporte des douars du voisinage.
Vers 4 heures, nous quittons Moulei Ez Zạïr et la caravane des marchands, et nous nous remettons en route avec l’ạnaïa d’un homme des environs. A 6 heures, on fait halte ; nous sommes arrivés au douar de notre conducteur. En quittant le marché, nous avons d’abord cheminé sur le riche plateau où il se tient ; puis, arrivés au bord de son talus sud, nous nous sommes mis à descendre : à partir de là, plus de cultures ; une côte boisée de lentisques, semblable à celle de ce matin. Depuis Meknâs, le sol a été constamment terreux.
29 août.
Nous avons, au sortir d’ici, à traverser une région très dangereuse. Il nous faudra, pour la parcourir, une escorte de 6 ou 8 cavaliers : on ne peut la trouver aujourd’hui ; les tentes sont vides ; toute la population est à un marché, l’Arbạa des Zemmour, qui se tient aux environs. Force est donc d’attendre à demain pour continuer la route.
Le douar où nous sommes est fort riche : belles et grandes tentes ; auprès de la plupart, un ou deux chevaux de selle ; dans chacune on voit des femmes occupées à tisser flidjs, tellis, bernous et _tarḥalt_ (couvertes multicolores à dessins variés), ou bien à tresser des nattes qu’on brode ensuite de laines aux couleurs éclatantes. Ces nattes brodées sont, avec les tarḥalts, la spécialité des Zemmour, des Zaïan et des Beni Mgild. Les Zemmour, ainsi que les Zaïan, chez qui nous entrerons ensuite, se distinguent des autres tribus que j’ai vues au Maroc par le primitif de leur costume : hommes et femmes y sont fort peu vêtus ; leur habillement est le suivant : pour les hommes riches, point de chemise ni de caleçon, une simple farazia, et par-dessus un bernous ; les pauvres n’ont que le bernous : en marche, ils le plient, le jettent sur l’épaule, et vont nus. Les premiers ont sur la tête soit un turban de cotonnade blanche, soit un mouchoir blanc et rouge ; les pauvres sont tête nue. Les uns et les autres se rasent les cheveux ; mais, chose que je n’ai également vue que là, ils conservent au-dessus de chaque oreille une longue mèche semblable aux nouaḍer des Juifs[31]. Les Zemmour les portent toutes deux, les Zaïan n’en ont qu’une : c’est la seule différence de mode entre les deux tribus. Cette mèche est, pour les jeunes élégants, l’objet de soins minutieux : ils la peignent, la graissent, puis, la tressant, en forment une petite natte. Le même usage existe, m’a-t-on dit, chez les Chaouïa. Le costume des femmes est aussi des plus légers : c’est une simple pièce d’étoffe rectangulaire, de cotonnade ou plus souvent de laine, dont les deux extrémités sont réunies par une couture verticale ; il y a trois manières de le porter : 1o en le retenant par des broches (grosses boucles d’argent, _khelal_) ou de simples nœuds au-dessus de chaque épaule ; 2o en retroussant et attachant le bord supérieur au-dessus des seins, les épaules et le haut de la gorge demeurant découverts ; 3o en laissant retomber la partie supérieure, le corps restant nu jusqu’à la ceinture. Dans les trois cas, le vêtement est retenu à la taille par une bande de laine ; il est assez court : il ne descend guère au-dessous du genou. On le porte de la première façon pour sortir, de la seconde pour travailler hors de la tente, de la troisième à l’intérieur. Les femmes s’entourent plus ou moins la tête de chiffons ; jamais elles ne se voilent.
30 août.
Départ à 5 heures du matin. Une escorte de 6 cavaliers et de 4 fantassins Zemmour nous accompagne. Aussitôt après avoir franchi l’Ouad Ourjelim, qui passe au pied de notre douar, nous nous engageons dans une vaste région, déserte en ce moment, mais parcourue au printemps par les troupeaux des Zemmour ; on la nomme la Tafoudeït : c’est une succession de côtes et de plateaux s’élevant par échelons et sillonnée de nombreux ravins. Au début, tout est boisé : lentisques, caroubiers, pins de diverses espèces, forment un fourré épais ; après quelque temps les arbres diminuent ; laissant à nu les crêtes et les parties supérieures, ils se réfugient au fond des ravins et sur les premières pentes de leurs flancs. Plus on s’avance, plus on s’élève, plus les troncs deviennent rares. Le sol est terreux et jaunâtre ; nu en ce moment, il se couvre au printemps de riches pâturages. A 10 heures, nous atteignons un col : ici finit la Tafoudeït. Nous descendons par un chemin rocheux et difficile dans une région nouvelle : pays accidenté, terrain semé de gros blocs d’ardoise, sol boisé de grands arbres, ruisseaux qui coulent de toutes parts. C’est ainsi, à l’ombre de lentisques et d’oliviers séculaires, que nous marchons jusqu’à 1 heure ; à ce moment nous apercevons un douar, premier vestige d’êtres humains qui apparaisse depuis le départ : nous nous y arrêtons ; c’est là qu’on passera la nuit. Ces tentes appartiennent à un très haut personnage, Moulei El Feḍil, cherif profondément vénéré par les Zaïan et tout-puissant sur la plus grande partie de cette tribu. Je suis ici en pleine montagne : le douar est au fond d’un ravin étroit ; de tous côtés se dressent au-dessus de ma tête de hautes cimes escarpées aux flancs rocheux et boisés. Les panthères abondent, dit-on, dans cette région sauvage.
Je n’ai traversé aujourd’hui qu’une rivière de quelque importance, l’Ouad Ourjelim, encore était-elle à sec (lit de galets de 25 mètres de large, sans eau). Pendant la route, nous n’avons rencontré personne, si ce n’est une troupe d’une vingtaine de Zaïan qui se sont joints à nous dans la Tafoudeït et nous ont suivis jusqu’à la frontière de leur tribu : c’étaient des pauvres ; la plupart n’avaient qu’un bernous pour tout vêtement, rien sur la tête, à la main un grand sabre de bois : ils m’ont paru gens fort irascibles ; à chaque instant ils se prenaient de querelle entre eux, et c’étaient aussitôt de grands coups de sabre ; ils y mirent tant d’ardeur qu’il fallut en emporter deux tout sanglants dans leurs bernous.
31 août.
Nous sommes ici en territoire zaïan : nous abandonnons nos zeṭaṭs Zemmour ; nous n’avons pas eu à nous louer d’eux : hier, au milieu du trajet, quand ils nous virent bien engagés dans le désert, ils nous déclarèrent qu’ils n’iraient pas plus loin si l’on n’augmentait le salaire convenu ; force fut d’en passer par là. Aujourd’hui un seul homme suffit pour nous escorter : il n’est même pas armé.
On part à 5 heures du matin. Nous marchons dans un pays très montagneux : succession de ravins profonds et de talus escarpés ; chemins la plupart du temps difficiles ; une fois même, le sentier est si rapide qu’il faut mettre pied à terre. Sol rocheux, hérissé de blocs d’ardoise et entièrement boisé ; arbres élevés, serrés, formant une forêt épaisse ; beaucoup d’eaux courantes, bordées de lauriers-roses, de mûriers et parfois de vigne sauvage. Ainsi est la région où, tantôt montant, tantôt descendant, nous cheminons avec peine et lenteur jusqu’à 8 heures et demie. A cet instant, après avoir gravi une dernière côte, nous nous trouvons enfin au sommet du haut massif montagneux qui a commencé à l’Ouad Beht : un plateau le couronne, nous nous y engageons ; le sol y est un sable dur et nu semé de loin en loin de petits fragments d’ardoise ; dépouillé maintenant, il se tapisse, aux pluies printanières, d’une herbe verdoyante ; un grand nombre de sources et de ruisseaux limpides l’arrosent. C’est au milieu de ce plateau, appelé Oulmess, que nous faisons halte. Nous nous y installons, à 9 heures et demie, dans le douar des Aït Ọmar. Il y a plusieurs autres groupes de tentes dans le voisinage ; de grands troupeaux sont dispersés aux alentours : j’y remarque des chameaux, les premiers que je rencontre depuis Meknâs.
Aujourd’hui, en passant sur l’ạdjib[32] de Moulei El Feḍil, nous avons rencontré une fraction de tribu en voyage. Les bœufs, chargés des tentes et des bagages, marchaient au centre, en longue colonne ; les femmes les poussaient : derrière leurs mères étaient les enfants, les plus petits juchés par trois ou quatre sur le dos des mulets. Sur un des côtés cheminaient moutons et chèvres, conduits par quelques bergers. Les hommes, à cheval, formaient l’avant-garde et l’arrière-garde et veillaient sur les flancs. Les troupeaux étaient très nombreux ; il y avait surtout une grande quantité de bœufs.
1er septembre.
C’est aujourd’hui sabbat ; force est de passer la journée à Aït Ọmar. Ce douar est de tous points semblable à celui où je me suis arrêté chez les Zemmour : même air de richesse, même luxe de tentes, même quantité de chevaux. Les Zaïan, quoiqu’ils ne cultivent presque pas, sont loin d’être une tribu pauvre ; si leur pays produit peu de moissons, il nourrit des troupeaux immenses, chèvres, moutons, chameaux, chevaux, et surtout bœufs d’une taille remarquable : l’abondance des bêtes à cornes ne se trouve au Maroc que dans leur tribu : de là un commerce important et des gains considérables. Il y a toujours ici des agents de maisons de Meknâs occupés à acheter des peaux et des animaux sur pied ; ces derniers sont ensuite expédiés sur Tanger.