Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 6

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Sfrou tire sa richesse de plusieurs sources : ce sont : 1o le commerce qu’elle fait avec les tribus des environs, Aït Ioussi, Beni Ouaṛaïn, etc. ; elle leur vend les produits européens et prend en échange des peaux, et surtout de grandes quantités de laines : ces dernières, parmi lesquelles celles des Beni Ouaṛaïn sont les plus estimées, sont lavées et nettoyées à Sfrou, où ce travail occupe une grande partie de la population ; puis on les vend à Fâs, parfois même directement à Marseille ; 2o le passage des caravanes du Tafilelt et le commerce qu’elle fait avec Qçâbi ech Cheurfa et le sud ; 3o ses jardins : elle exporte à Fâs une multitude énorme de fruits : olives, citrons, raisins, cerises, etc. ; le raisin est si abondant qu’on en fait d’excellent vin à 10 francs l’hectolitre ; 4o les poutres et les planches qu’elle reçoit du Djebel Aït Ioussi et qu’elle expédie dans les villes du nord : elles sont toutes de bois de cèdre ; chaque tronc donne, en poutres, 4 ou 5 charges de mulet : ces cèdres poussent sur le territoire des Aït Ioussi. D’autres tribus voisines, telles que les Beni Mgild[29], en possèdent aussi de grandes forêts, mais les exploitent peu.

La ville n’est sur le territoire d’aucune tribu ; elle a un qaïd spécial et dépend de la province de Fâs : c’est ici que finit cette dernière ; au point où s’arrêtent, vers le sud, les jardins de Sfrou, commence le territoire des Aït Ioussi.

21 août.

Je reviens à Fâs en passant, au retour, par le même chemin qu’à l’aller. Aujourd’hui comme hier, je rencontre beaucoup de passants sur la route : âniers et chameliers conduisant des convois de fruits et de planches, voyageurs isolés allant à Sfrou, caravanes partant pour le Sahara. Personne n’est armé : les femmes ne se voilent pas.

8o. — DE FAS A MEKNAS.

Parti de Fâs le 23 août, à 5 heures du matin, j’arrive le même jour vers 4 heures et demie du soir à Meknâs. Entre ces deux villes s’étend une vaste plaine, le Saïs. Bornée au nord par les monts Ouṭiṭa, Zerhoun, Terrats et Zalaṛ, à l’est par le flanc droit de la vallée du Sebou, au sud par les monts El Behalil et Beni Mṭir, elle s’étend à perte de vue vers l’ouest. Cette plaine se divise en deux parties de niveaux différents : l’une plus basse, où est Fâs, l’autre plus haute, où est Meknâs ; elles sont unies par un talus en pente douce situé à environ moitié chemin entre les deux villes. Le Saïs reste le même sur toute son étendue : terrain très plat couvert de palmiers nains ; pas la moindre trace de culture, bien que le sol soit très arrosé. On traverse, outre une quantité de gros ruisseaux d’eau courante, quatre rivières : l’Ouad Nza (gué au-dessous d’un pont de 5 arches ; 10 à 12 mètres de large ; 40 à 50 centimètres de profondeur ; eau très claire ; courant rapide) ; l’Ouad Mehdouma (10 mètres de large ; 40 à 50 centimètres de profondeur ; eau claire ; courant rapide) ; l’Ouad Djedida (8 mètres de large ; 30 à 40 centimètres de profondeur ; eau limpide et courante) ; l’Ouad Ousillin (8 mètres de large ; 30 à 40 centimètres de profondeur ; eau claire et courante). Durant toute la route, nous avons soit devant nous, soit à notre droite, le Djebel Zerhoun : ce massif, sans autres arbres que ceux de ses jardins, est d’une fertilité extraordinaire ; ses pentes, ainsi que le plateau qui le couronne, sont couverts de vergers et de cultures ; il est renommé pour ses olives, ses raisins, ses oranges, ses fruits de toute espèce. La population y est très dense ; du chemin, on distingue à son flanc les masses blanches d’un grand nombre de villages : ceux-ci renferment, dit-on, des maisons aussi belles que les plus belles de Fâs. Les habitants du Zerhoun, comme les nomades du Saïs, ne parlent que l’arabe.

Je passe quelques jours ici, attendant que Sidi Ọmar, le cherif qui doit me mener à Bou el Djạd, achève ses préparatifs. Il faut de plus, chose aussi nécessaire pour le cherif que pour moi, chercher des zeṭaṭs qui nous protègent sur les territoires des Gerouân et des Zemmour Chellaḥa, où nous aurons à marcher dès le premier jour : ces tribus sont toutes deux insoumises. Le blad es sîba, pays libre, commence aux portes de Meknâs, et le chemin y demeurera jusqu’au Tâdla ; le Tâdla en fait lui-même partie. Nous quittons donc pour longtemps les États du sultan, le blad el makhzen, triste région où le gouvernement fait payer cher au peuple une sécurité qu’il ne lui donne pas ; où, entre les voleurs et le qaïd, riches et pauvres n’ont point de répit ; où l’autorité ne protège personne, menace les biens de tous ; où l’État encaisse toujours sans jamais faire une dépense pour le bien du pays ; où la justice se vend, où l’injustice s’achète, où le travail ne profite pas ; ajoutez à cela l’usure et la prison pour dettes : tel est le blad el makhzen. On travaille le jour, il faut veiller la nuit : ferme-t-on l’œil un instant, les maraudeurs enlèvent bestiaux et récoltes ; tant que l’obscurité dure, ils tiennent la campagne : il faut placer des gardiens ; on n’ose sortir du village ou du cercle des tentes ; toujours sur le qui-vive. A force de fatigues et de soins, a-t-on sauvé les moissons, les a-t-on rentrées, il reste encore à les dérober au qaïd : on se hâte de les enfouir, on crie misère, on se plaint de sa récolte. Mais des émissaires veillent : ils ont vu que vous alliez au marché sans y acheter de grains : donc vous en avez ; vous voilà signalé : un beau jour une vingtaine de mkhaznis arrivent ; on fouille la maison, on enlève et le blé et le reste ; avez-vous des bestiaux, des esclaves, on les emmène en même temps : vous étiez riche le matin, vous êtes pauvre le soir. Cependant il faut vivre, il faudra ensemencer l’année prochaine : il n’y a qu’une ressource, le Juif. — Si c’est un honnête homme, il vous prête à 60 %, sinon à bien davantage : alors c’est fini ; à la première année de sécheresse, viennent la saisie des terres et la prison ; la ruine est consommée. Telle est l’histoire qu’on écoute à chaque pas ; en quelque maison que l’on entre, on vous la répète. Tout se ligue, tout se soutient pour qu’on ne puisse échapper. Le qaïd protège le Juif, qui le soudoie ; le sultan maintient le qaïd, qui apporte chaque année un tribut monstrueux, qui envoie sans cesse de riches présents, et qui enfin n’amasse que pour son seigneur, car tôt ou tard tout ce qu’il possède sera confisqué, ou de son vivant, ou à sa mort. Aussi règne-t-il dans la population entière une tristesse et un découragement profonds : on hait et on craint les qaïds ; parle-t-on du sultan, _ṭemạ bezzef_, « Il est très cupide, » vous répond-on : c’est tout ce qu’on en dit, et c’est tout ce qu’on en sait. Aussi combien ai-je vu de Marocains, revenant d’Algérie, envier le sort de leurs voisins : il est si doux de vivre en paix ! qu’on ait peu ou qu’on ait beaucoup, il est si doux d’en jouir sans inquiétude ! Les routes sûres, les chemins de fer, le commerce facile, le respect de la propriété, paix et justice pour tous, voilà ce qu’ils ont vu par delà la frontière. Que leur pays, si misérable quoique si riche, serait heureux dans ces conditions !

[Note 4 : Les trois villes que les Français appellent inexactement Fez, Mequinez et Maroc s’appellent _Fâs_, _Meknâs_ et _Merrâkech_. Nous écrirons tous les noms propres marocains avec leur orthographe véritable, à l’exception de trois auxquels nous conserverons celle qui depuis longtemps est adoptée en France : Tanger, Tétouan, Mogador.

Pour la transcription des mots arabes, nous suivrons en général la méthode suivante : ا, a, e — ب, b — ت, t — ث, t et rarement ts — ج, dj — ح, ḥ — خ, kh — د, d — ذ, d — ر, r — ز, z — س, s — ش, ch — ص, ç — ض, ḍ, — ط, ṭ — ظ, ḍ — ع, ạ et quelquefois ọ — غ, ṛ — ف, f — ڧ, q, g — ك, k — ل, l — م, m — ن, n — ه, h — و, ou, o — ي, i — ة, a.

Quant aux mots appartenant à la langue tamaziṛt, qui ne s’écrit plus au Maroc, nous nous attacherons à les reproduire comme nous les aurons entendus, nous servant pour cela des lettres de notre alphabet et de cinq lettres arabes, le ḥ, le _kh_, le ḍ, le ṭ et le ṛ.

Dans les noms imaziṛen comme dans les noms arabes, toutes les lettres devront se prononcer : ainsi, _Selîman_, _Zaïan_, _Taourirt_, _Demnât_, _Ibzâzen_, etc., se liront comme s’il y avait, _Selimane_, _Zaïane_, _Taourirte_, _Demnâte_, _Ibzâzene_. La lettre _g_ sera toujours dure : ainsi on prononcera _Agerd_, _Aginan_, comme s’il y avait _Aguerd_, _Aguinan_.

Nous nous servirons dans le courant de cette relation de plusieurs mots étrangers tels que _qaïd_, _ṭaleb_, _tiṛremt_, _agadir_, _cherif_, _qçar_, etc. : le singulier seul en sera employé, afin de faciliter la lecture. Pour le pluriel on se bornera à y ajouter une _s_. Nous dirons des _qaïds_, des _ṭalebs_, des _tiṛremts_, des _qçars_, et non des _qïad_, des _ṭolba_, des _tiṛrematin_, des _qçour_. Nous ne ferons exception à cette règle que pour trois mots appelés à revenir très souvent ; l’un, nom de race ; les deux autres, appellations par lesquelles les étrangers désignent des fractions de cette race : ce sont, d’abord, _Amaziṛ_ ; puis _Chleuḥ_, qui veut dire Amaziṛ blanc, et _Ḥarṭâni_, qui veut dire Amaziṛ noir. Nous dirons un _Amaziṛ_, une _Tamaziṛt_, des _Imaziṛen_, un _Chleuḥ_, une _Chleuḥa_, des _Chellaḥa_, un _Ḥarṭâni_, une _Ḥarṭania_, des _Ḥaraṭîn_.

L’arabe qui se parle au Maroc est à peu de chose près celui de l’Algérie : il n’en diffère que par une corruption un peu plus grande : les mots étrangers y sont plus nombreux. L’accent présente quelques différences dont la plus importante et la plus générale est que le ج se prononce simplement J : ainsi l’on dit, _Jzaïr_, Alger, _Oujda_, Oudjda. Quelquefois la même lettre se prononce G ; exemple : _gaïz_, passant.]

[Note 5 : Les _fondoq_ sont des sortes d’hôtelleries.]

[Note 6 : Citadelle.]

[Note 7 : Cet itinéraire est le suivant : Tétouan, Beni Ạouzmer, Beni Ḥasan, Akhmâs, Beni Zerouâl, Beni Ḥamed, Raḥôna, Cherâga, Fâs.]

[Note 8 : زطاط, pluriel زطاطة. Dans toutes les tribus indépendantes du Maroc, ainsi que dans celles qui sont imparfaitement soumises, la manière de voyager est la même. On demande à un membre de la tribu de vous accorder son _ạnaïa_, « protection », et de vous faire parvenir en sûreté à tel endroit que l’on désigne : il s’y engage moyennant un prix qu’on débat avec lui, _zeṭaṭa_ : la somme fixée, il vous conduit ou vous fait conduire par un ou plusieurs hommes jusqu’au lieu convenu ; là on ne vous laisse qu’en mains sûres, chez des amis auxquels on vous recommande. Ceux-ci vous mèneront ou vous feront mener plus loin dans les mêmes conditions : nouvelle ạnaïa, nouvelle zeṭaṭa, et ainsi de suite. On passe de la sorte de main en main jusqu’à l’arrivée au terme du voyage. Ceux qui composent l’escorte sont appelés _zeṭaṭ_ ; leur nombre est extrêmement variable, je l’indiquerai toujours : on verra qu’un seul homme suffit parfois, lorsque ailleurs, souvent très près, quinze ne suffisent pas. L’usage de l’ạnaïa, appelé aussi _mezrag_, forme une des principales sources de revenu des familles puissantes. C’est à elles, en effet, que les voyageurs s’adressent de préférence, la première condition chez un zeṭaṭ étant la force de faire respecter son protégé. Il y a une seconde qualité non moins essentielle qu’il faut chercher en lui : c’est la fidélité. En des lieux où il n’y a ni lois ni justice d’aucune sorte, où chacun ne relève que de soi-même, des zeṭaṭs peuvent piller, égorger, chemin faisant, les voyageurs qu’ils avaient promis de défendre ; nul n’a un mot à leur dire, nul n’a un reproche à leur faire ; c’est un accident contre lequel rien au monde ne peut garantir : une fois en route avec des zeṭaṭs, on est entièrement à leur merci. Aussi faut-il les choisir avec la plus grande prudence et, avant de demander à un homme son ạnaïa, s’informer minutieusement de sa réputation. D’ailleurs, quoiqu’on en voie un très grand nombre qui trahissent, soit ouvertement en vous pillant eux-mêmes, soit par stratagème en vous faisant dépouiller par un parti plus nombreux auquel ils donnent le mot ; quoiqu’il y en ait d’autres qui vous abandonnent, chemin faisant, après s’être fait payer d’avance, ou bien qui ne consentent à vous accompagner jusqu’au bout qu’à condition d’augmenter leur salaire, malgré ces genres divers de trahison, genres que j’ai expérimentés tous sans exception, on trouve aussi des hommes honnêtes qui, les uns par sentiment d’honneur, les autres pour garder intacte une réputation source de nombreux bénéfices, non seulement vous conduisent fidèlement jusqu’à la fin, mais montrent même un dévouement qui va jusqu’à risquer leur vie pour vous défendre.]

[Note 9 : Parmi ces cherifs, se distingue au premier rang la famille des Oulad El Maddjich ; ils font partie de la descendance de Sidi Ạbd es Selam ben Mechich, célèbre saint marocain mort en 1227 de J.-C. et enterré non loin de Tétouan, au Djebel el Ạlam.

C’est à l’obligeance de M. Pilard, ancien interprète militaire, qui d’ailleurs m’a, ainsi qu’on le verra, fourni la matière de plusieurs autres notes, que je dois ce renseignement. Le Djebel el Ạlam, où se trouve le mausolée de Sidi Ạbd es Selam ben Mechich, est situé à une journée de marche de Tétouan, dans le Djebel Beni Ḥasan. Il fait partie de cette chaîne. Il s’élève sur son versant oriental.]

[Note 10 : Que Dieu fasse brûler éternellement le père qui t’a engendré, Juif !]

[Note 11 : Musulman qui a fait le pèlerinage de la Mecque.]

[Note 12 : Les expressions de _Qebaïl_, _Chellaḥa_, _Ḥaraṭîn_, _Berâber_, sont autant de mots employés par les Arabes pour désigner une race unique dont le nom national, le seul que se donnent ses membres, est celui d’_Amaziṛ_ (féminin _Tamaziṛt_, pluriel _Imaziṛen_). Au Maroc, les Arabes appellent _Qebaïl_ les Imaziṛen de la partie septentrionale, ceux qui habitent au nord du parallèle de Fâs ; ils donnent le nom de _Chellaḥa_ à tous les Imaziṛen blancs résidant au sud de cette ligne[a] ; celui de _Ḥaraṭîn_ aux Imaziṛen noirs, Leucaethiopes des anciens ; enfin celui de _Berâber_ est réservé à la puissante tribu tamaziṛt dont il est proprement le nom. M. le colonel Carette ne s’était pas trompé en disant que le mot de Berâber, appliqué par les généalogistes arabes à toute la race tamaziṛt, devait être celui de quelque tribu importante de ce peuple, tribu dont on avait par erreur étendu le nom à toutes les autres. Cette tribu des Berâber existe toujours : c’est encore aujourd’hui la plus puissante du Maroc ; elle occupe toute la portion du Sahara comprise entre l’Ouad Dra et l’Ouad Ziz, possède presque en entier le cours de ces deux fleuves, et déborde en bien des points sur le flanc nord du Grand Atlas ; elle est jusqu’à ce jour restée compacte, et elle réunit chaque année en assemblée générale les chefs de ses nombreuses fractions : nous donnerons ailleurs sa décomposition. Dans le Sahara, dans le bassin de la Mlouïa, on est près de la tribu des Berâber : on la connaît ; on n’a garde d’appliquer son nom à d’autres qu’à elle. Mais qu’on s’éloigne vers le nord, qu’on aille à Fâs ou à Sfrou, on trouve déjà la confusion. On entend généraliser le nom de la célèbre tribu du sud et l’appliquer indifféremment à toutes celles des environs qui parlent la même langue, comme les Aït Ioussi, les Beni Ouaṛaïn, les Beni Mgild, les Zaïan, etc., tribus que, mieux informés, les Arabes de Qçâbi ech Cheurfa ou des Oulad el Ḥadj auront soin de n’appeler jamais que du nom général de Chellaḥa. Pour nous, suivant l’exemple des tribus limitrophes des Berâber, nous donnerons le nom de Qebaïl aux Imaziṛen que l’usage fait désigner ainsi, aux autres celui de Chellaḥa ou de Ḥaraṭîn, réservant celui de Berâber pour la seule tribu à laquelle il appartient.]

[Note a : En d’autres termes, et plus exactement, les Imaziṛen du massif Rifain sont appelés Qebaïl et ceux du massif Atlantique Chellaḥa. La ligne de démarcation entre les deux noms est la large trouée qui sépare les deux massifs, celle qui conduit de Lalla Maṛnia à Fâs et de là à l’Océan par la vallée du Sebou.]

[Note 13 : La _belṛa_ est une sorte de pantoufle très large, en cuir souple, à semelle mince, sans talon. C’est la seule chaussure qu’on voie au Maroc.]

[Note 14 : Les _nouara hebila_ sont de larges fleurs blanches portées par des tiges raides qui atteignent jusqu’à 1m,20 à 1m,40 de hauteur ; elles poussent sans culture, très serrées, formant comme de vastes champs blancs ; les tiges ont en moyenne 1 mètre à 1m,20 d’élévation ; elles servent, une fois sèches, à allumer le feu et à faire des huttes grossières. Cette plante n’est propre à aucun autre usage : les animaux ne la mangent point.]

[Note 15 : La tribu des Bdaoua fait partie de la province d’El Ạraïch, province gouvernée par un qaïd résidant à El Ạraïch. Les Bdaoua, ainsi que toutes les populations que je rencontrerai d’ici à Fâs, ne parlent que l’arabe.]

[Note 16 : Le grand château.]

[Note 17 : Le qaïd d’El Ạraïch est le chef de la province du même nom. De Tanger à Fâs, je traverse cinq provinces : celles de Tanger, de Tétouan, d’El Ạraïch, du Ṛarb, et de Fâs. Les quatre premières sont gouvernées chacune par un qaïd ; dans la dernière l’autorité est partagée entre trois bachas. Ces sept fonctionnaires relèvent tous directement du sultan. La province du Ṛarb est très étendue : je vais y entrer, et j’y resterai jusqu’auprès de Fâs. Les tribus des Ṭegaga, des Hejaoua, des Oulad Ạïssa, des Cheraga, en font partie.]

[Note 18 :

Le Maroc se divise politiquement et commercialement en deux régions distinctes et presque sans rapports l’une avec l’autre : la première a Fâs pour centre ; on peut l’appeler Maroc du nord ou royaume de Fâs. La seconde a pour centre Merrâkech : elle peut se désigner sous le nom de Maroc méridional ou royaume de Merrâkech. Ces deux régions ont chacune leur capitale, chacune leurs ports, chacune leur commerce. Elles sont séparées par une longue ligne de tribus indépendantes, les Zạïr, les Zemmour Chellaḥa, les Zaïan, les Ichqern, les Aït Seri, les Berâber, et par les régions montagneuses qui s’étendent entre les bassins de l’Oumm er Rebiạ et du Dra d’une part, et ceux du Sebou, de la Mlouïa et du Ziz de l’autre. Il n’y a que deux points par où communiquent ces deux contrées ; ils se trouvent aux extrémités opposées de la ligne qui les sépare ; ce sont : au nord-ouest, le bord de la mer ; au sud-est, la plaine qui, par le Todṛa, le Ferkla et le Ṛeris, s’étend entre l’Ouad Dâdes et l’Ouad Ziz. Les deux chemins qui suivent, l’un cette plaine, l’autre le rivage de l’Océan, sont les seuls qui mettent en relation le Maroc du nord et le Maroc du sud.]

[Note 19 : Il faut aussi compter parmi les obstacles au commerce l’absence d’un système monétaire uniforme. Il y a bien une unité monétaire, le _mitqal_, se divisant en dix _ouqia_. Mais c’est une valeur toute théorique ; il n’existe point de monnaie la représentant : on se sert de pièces étrangères et de quelques rares pièces du pays, les unes et les autres changeant de valeur dans chaque ville, dans chaque tribu. Les pièces en usage sont :

Le _real_ (pièce de 5 francs, française ou espagnole) : il a cours partout ; c’est la monnaie principale, l’unité dont on se sert pour tous les comptes, toutes les évaluations.

La _peceta_ (pièce de 1 franc ; 5 valent un real) : toutes les pièces d’un franc françaises ou espagnoles passent dans les grandes villes ; hors de là n’ont cours que les vieilles pecetas espagnoles du siècle dernier ou des dix premières années de celui-ci.

Diverses monnaies marocaines en argent. Il y en a d’une foule de modèles, les unes anciennes, les autres neuves ; les plus fortes sont un peu plus grosses qu’une pièce de 0 fr. 50 : on ne leur donne pas d’autre nom que celui de leur valeur en ouqias, valeur qui change en chaque lieu. Elles passent dans tout le Maroc, mais avec une valeur relative moindre que celle des pièces européennes.

Les pièces de 2 francs, de 0 fr. 50 et de 0 fr. 20, n’ont cours que dans les grandes villes ; il en est de même de toute la monnaie d’or. Les populations des campagnes et des petites localités, n’ayant pas le moyen de la contrôler, refusent de l’accepter, craignant d’en prendre de fausse.

Comme monnaie de cuivre, on se sert d’une monnaie nationale dont l’unité est la _mouzouna_. On compte quatre mouzounas dans l’ouqia et 40 dans le mitqal. Cette monnaie est en usage dans tout le Maroc ; sa valeur y est uniforme : c’est la seule pour laquelle il en soit ainsi. Il n’y a pas de pièces d’une mouzouna ; il y en a de 2/3 de mouzouna, de 1/6 de mouzouna, etc.

La pièce de 5 francs, seule unité pratique, a une valeur qui diffère en chaque lieu ; de plus, en un même point, cette valeur n’est pas fixe, elle oscille sans cesse entre certaines limites. Voici ce qu’elle valait en divers endroits, aux époques où je les ai traversés : Tanger, Tétouan, El Qçar, Fâs, Meknâs, 10 mitqals ; — de Meknâs à Demnât, 8 à 9 mitqals ; — Demnât, Zaouïa Sidi Reḥal, 10 mitqals ; — Tazenakht, 10 à 11 mitqals ; — Zenâga, 8 à 9 mitqals ; — Tisint, 4 mitqals 1/2 à 5 mitqals ; — Tatta, Aqqa, Isaffen, Ilalen, Chtouka, Agadir Iṛir, partie méridionale de la tribu des Ḥaḥa, tout le Sahel marocain, de 3 mitqals 1/2 à 4 mitqals 1/2 ; — Iliṛ (sur l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob), 12 mitqals ; — Taroudant, Houara, Menâba, 12 mitqals 1/2 ; — partie septentrionale de la tribu des Ḥaḥa, Mogador, 12 à 13 mitqals ; — Mezgîṭa, Aït Seddrât, 11 mitqals 1/2 ; — Tinzoulin, 8 mitqals ; — toute la partie du pays de Dra située au sud du Tinzoulin, Tazarin, Todṛa, Ferkla, Tafilelt, 4 mitqals ; — Dâdes, 4 mitqals 1/2 ; — Qçâbi ech Cheurfa, Misour, Ouṭat Oulad el Ḥadj, 9 mitqals ; — Debdou, 2 mitqals 1/2 (c’est-à-dire 100 mouzounas : on a adopté cette valeur pour pouvoir compter d’après la règle française ; dans ces conditions chaque mouzouna vaut 5 centimes ; on compte à Debdou par douros, francs, sous). — Qaçba el Ạïoun, 3 mitqals.

Ainsi qu’on le voit, la pièce de 5 francs ou real vaut de 8 à 12 mitqals dans le nord et dans le centre du Maroc. Cette valeur baisse brusquement et tombe à 4 mitqals, parfois même à moins, dans le Sahel (nom de la région qui borde l’Océan au sud de l’Ouad Sous) et dans le Sahara. De même, à Debdou et aux environs de la frontière française, la nécessité de se rapprocher de notre système a fait, dans une zone restreinte, tomber le real à 2 mitqals 1/2 et 3 mitqals.

Dans ces monnaies de valeur si variable, il circule beaucoup de pièces fausses : il en existe parmi les reals ; il en existe surtout parmi les pecetas espagnoles, qui sont la monnaie la plus commune. Ces anciennes pièces, à empreinte souvent effacée, sont d’une imitation facile ; aussi dans celles qui servent actuellement s’en trouve-t-il plus de fausses que d’authentiques. Ce sont les Juifs, les ṭalebs, les cherifs, qui les confectionnent, tous ceux, en un mot, qui ont quelque instruction : la plupart d’entre eux s’occupent d’alchimie et, en attendant qu’ils découvrent la pierre philosophale, font de la fausse monnaie. Dans ces conditions, on ne reçoit d’argent qu’avec les plus grandes précautions ; le moindre payement exige, dans les campagnes surtout, un temps infini ; on n’accepte une pièce qu’après l’avoir tournée, examinée, montrée à deux ou trois personnes, fait voir à un Juif, s’il s’en trouve. Quant aux monnaies d’or, on n’en veut point, tant on craint d’en prendre de fausses. Enfin il n’y a pas jusqu’à celles de cuivre qui ne soient souvent falsifiées.]

[Note 20 : Voici comment ils se partagent l’autorité :