Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 5

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(Vue prise au point où la rivière sort de la coupure.)

Croquis de l’auteur.]

A 11 heures et demie, j’arrive à un accident de terrain des plus curieux : devant moi, la vallée est barrée par une ligne de collines, trait d’union entre les hauteurs de la rive droite et les monts Ṛiata : ces collines sont peu élevées ; un col est au milieu. La rivière, au lieu de s’ouvrir un passage au travers de ce faible obstacle, passe plus au sud, par une étroite et profonde coupure à hautes murailles de roc, creusée à pic dans le flanc du Djebel Ṛiata. Cette brèche, qui n’a au fond que la largeur du cours d’eau, et dont les parois sont presque aussi rapprochées dans le haut que dans le bas, a ses bords supérieurs bien au-dessus du sommet de la chaîne qui barre la vallée. Le chemin franchit cette chaîne en suivant une ligne elle-même remarquable : sur l’un et l’autre versant, on marche dans le fond d’une petite ravine dont la ligne de thalweg marque la place exacte où se sont rejoints les deux massifs pour former la digue ; à gauche de cette ligne, le terrain est entièrement calcaire, ce ne sont que côtes blanches s’étendant à perte de vue ; à droite, il est tout roche, ce ne sont qu’énormes blocs de grès allant se confondre avec ceux du Djebel Ṛiata.

Je me retrouve dans la vallée de l’Ouad Innaouen au moment où celui-ci, sortant de sa coupure, y réapparaît aussi. Telle était la vallée ce matin, telle elle se retrouve ici et telle elle restera jusqu’au bout : seulement, à partir de maintenant on n’y verra plus ni arbres ni jardins ; par contre, les cultures la couvriront presque entièrement. Nous ne la quittons qu’à l’approche de Tâza. Nous coupons alors au court à travers les premières pentes des montagnes des Ṛiata : sol rocheux, sources nombreuses, bois d’oliviers et de figuiers, foule de jardins et de hameaux. A 3 heures et demie, nous atteignons un col : Tâza apparaît. Une haute falaise de roche noire se détachant de la montagne et s’avançant dans la plaine comme un cap ; sur son sommet, la ville, dominée par un vieux minaret ; à ses pieds, d’immenses jardins : tel est l’aspect sous lequel se présente ce lieu. Bientôt nous entrons dans les jardins, jardins superbes qu’égalent à peine les plus beaux du Maroc. Ils couvrent le flanc gauche et le fond du ravin de l’Ouad Tâza ; à l’ombre d’arbres séculaires auxquels se suspendent de longs rameaux de vigne, nous franchissons ce torrent et nous gravissons, au milieu des rochers, le chemin raide et difficile qui conduit à la ville. A 3 heures et demie, j’atteins la porte de la première enceinte : j’ôte mes chaussures et j’entre.

L’Ouad Innaouen, au moment où je l’ai quitté, à une heure et demie de Tâza, n’avait plus que 5 à 6 mètres de large et environ 30 centimètres de profondeur. En aval de la coupure qu’il traverse, au point où il en sort, sa largeur était encore de 8 mètres. L’Ouad Tâza n’est qu’un torrent ; ses eaux, se précipitant par cascades sur un lit de roche, sont d’une limpidité extrême ; il a 2 mètres de large. On le franchit sur un pont d’une arche en fort mauvais état. De Fâs à Tâza, nous avons rencontré très peu de monde sur la route : point de caravanes ; comme voyageurs, quelques cavaliers portant tous fusil et sabre ; personne dans les champs ; à quatre ou cinq reprises, j’ai remarqué des vedettes en armes postées auprès du chemin : elles étaient là pour veiller sur les moissons, et à l’occasion pour détrousser les étrangers. Pas une personne, le long de la route, qui n’ait témoigné du plus profond respect pour mon guide : tous le saluaient, lui adressaient la parole ; la plupart lui baisaient la main. Le pays que nous avons traversé est peu habité et mal cultivé ; les tentes qu’on y rencontre sont assez belles ; mais les villages ont un aspect misérable, ils sont composés de huttes plutôt que de maisons. Dans les douars, un grand nombre de chevaux bien soignés, signe d’une population belliqueuse.

VILLE DE TAZA.

Elle est située sur un rocher, à 83 mètres au-dessus du lit de l’Ouad Tâza, à 130 mètres au-dessus de celui de l’Ouad Innaouen. Adossée au sud à une haute chaîne de montagnes, bordée de précipices au nord et à l’ouest et d’un talus très raide au nord-est, elle n’est facilement accessible que d’un côté, le sud-est. Le plateau où se trouve la ville est en pente douce, vers l’est d’une part, vers l’ouest de l’autre. Tâza est entourée de murs, doubles en plusieurs endroits ; autrefois ces fortifications étaient plus considérables encore, témoin les ruines éparses aux abords de la ville. Les murailles actuelles n’ont aucune valeur militaire : elles sont en pisé, fort minces et très vieilles ; chose rare, elles sont basses. Toute la surface close par la partie sud de l’enceinte est occupée par des jardins ; au delà vient un deuxième mur, puis commence la ville proprement dite : là même tout n’est pas constructions ; certaines parties du plateau, vers l’est et vers l’ouest, sont couvertes de cultures. Tâza paraît avoir 3 à 4000 habitants, dont 200 Juifs fort à l’étroit dans un très petit mellaḥ. Il y a quatre mosquées, deux grandes et deux petites ; deux ou trois fondoqs spacieux et bien installés, mais vides et tombant en ruine. La ville est construite moitié en pierres, moitié en briques ; les maisons sont peintes de couleur brun-rouge, ce qui leur donne un aspect triste ; elles sont, comme dans toutes les villes que j’ai vues au Maroc, excepté Chechaouen et El Qçar, couvertes en terrasse. La plupart des habitations possèdent des citernes dont l’eau est délicieuse et glacée ; mais c’est insuffisant aux besoins des habitants et surtout à ceux des bestiaux : on va puiser ce qui manque au torrent. Des jardins superbes entourent Tâza de tous côtés ; l’Ouad Tâza d’une part, de l’autre une foule de ruisseaux descendant de la montagne les arrosent : c’est une épaisse forêt d’arbres fruitiers, d’une élévation extraordinaire, sans exemple peut-être au Maroc ; couvrant la plaine tout autour de la ville, ils se pressent jusque sur le raide talus qui la borde à l’ouest et, atteignant là le pied de ses murailles, ils élèvent leur haute ramure au-dessus du faîte des maisons.

HABITANTS.

Tâza est sous la domination nominale du sultan. De fait elle est au pouvoir de la puissante tribu des Ṛiata, qui en font la ville la plus misérable de la terre. Le sultan y entretient un qaïd et une centaine de mkhaznis[23] ; ils vivent enfermés dans le mechouar, d’où ils n’osent sortir par peur des Ṛiata. L’autorité du qaïd est nulle, non seulement au dehors, mais dans la ville même : ses fonctions se bornent à rendre la justice aux citadins et aux Juifs dans les différends qu’ils ont entre eux. Quant aux Ṛiata, sur le territoire desquels se trouve Tâza, ils traitent cette cité en pays conquis, y prenant de force ce qui leur plaît, tuant sur l’heure qui ne le leur cède pas de bonne grâce. Au dehors, ils tiennent la ville dans un blocus continuel ; nul n’ose sortir des murs sans être accompagné d’un Ṛiati : quiconque s’aventurerait sans zeṭaṭ, ne fût-ce qu’à 100 mètres, serait dévalisé, maltraité, peut-être tué : c’est au point que les habitants ne peuvent pas aller seuls remplir leurs cruches à l’Ouad Tâza ; les Ṛiata ont ainsi le monopole de l’eau, qu’ils apportent chaque jour moyennant salaire. Au dedans, la ville est encombrée de Ṛiata ; on en voit sans cesse un grand nombre flânant dans les rues, un grand nombre assis soit devant les portes, soit à l’intérieur des maisons, soit sur les terrasses : on les reconnaît à leur sabre et à leur fusil, qui ne les quittent pas ; ils s’installent où bon leur semble, se font donner à manger ; s’ils aperçoivent une chose qui leur plaise, ils la prennent et s’en vont. Le jour du marché, où ils sont plus nombreux encore que d’ordinaire, nul n’ose passer dans les rues avec une bête de somme, de peur de se la voir enlever. En outre, de temps en temps ils mettent la ville en pillage réglé ; aussi, dès qu’un habitant a quelque argent, il se hâte de l’envoyer en lieu sûr, soit à Fâs, soit à Qaçba Miknâsa. C’est un spectacle étrange que celui de ces hommes se promenant en armes dans la ville, et y agissant toute l’année comme ils pourraient faire dans une ville ennemie le jour de l’assaut. Il est difficile d’exprimer la terreur dans laquelle vit la population. Aussi ne rêve-t-elle qu’une chose, la venue des Français. Que de fois ai-je entendu les Musulmans s’écrier : « Quand les Français entreront-ils ? Quand nous débarrasseront-ils enfin des Ṛiata ? Quand vivrons-nous en paix comme les gens de Tlemsen ? » Et de faire des vœux pour que ce jour soit proche : l’arrivée n’en fait point de doute pour eux ; ils partagent à cet égard l’opinion commune à une grande partie de la population du Maroc oriental et à presque toute la haute classe de l’empire, savoir : que dans un avenir peu éloigné le Maṛreb el Aqça suivra le sort d’Alger et de Tunis et tombera entre les mains de la France. — Le commerce de Tâza est nul ; les denrées européennes sont à un prix double de celui de Fâs, résultat naturel de la difficulté des communications. — Hélas ! ces beaux jardins eux-mêmes, où Ali Bey se plaisait à entendre roucouler pigeons et tourterelles, ne sont plus aujourd’hui aux habitants qu’une source d’amers regrets : on les voit toujours aussi verts qu’au temps de Badia, les mêmes ruisseaux y murmurent, les rossignols y chantent encore dans les arbres, mais les Ṛiata les ont tous pris.

RIATA.

Les Ṛiata sont une grande tribu tamaziṛt indépendante, occupant le revers nord du haut massif montagneux dont l’un des points culminants porte son nom, et s’étendant jusqu’à la vallée de l’Ouad Innaouen. Elle est bornée à l’est par les Houara, au nord par les Miknâsa et les Tsoul, à l’ouest par les Hiaïna, au sud par les Beni Ouaṛaïn. Elle se subdivise en six fractions :

Ahel ed Doula (dans la montagne, du côté de la Mlouïa).

Beni Bou Iaḥmed (dans la montagne, à l’ouest d’Ahel ed Doula).

Beni Bou Qitoun (dans la montagne, à l’ouest des Beni Bou Iaḥmed et à l’est de Tâza).

Beni Oujjan (dans la montagne, à l’ouest de Tâza et des Beni Bou Qitoun).

Ahel el Ouad (dans la montagne, sur les bords de l’Ouad el Kḥel[24], à l’ouest des Beni Oujjan et au sud-est de la zaouïa de S. Ạbd er Raḥman).

Ahel Ṭahar (dans la montagne, à l’ouest des Ahel el Ouad et au sud-ouest de la zaouïa de S. Ạbd er Raḥman).

Ainsi qu’on le voit, les Ṛiata sont essentiellement montagnards. La partie de leur territoire située en plaine est peu habitée, peu cultivée même, quoique fertile : elle a d’ailleurs peu d’étendue, comparée à l’épais massif montagneux qui forme leur quartier principal : là sont leurs villages et leurs cultures, sur de hauts plateaux, dans de profondes vallées presque inaccessibles ; ces vallées sont, dit-on, d’une fécondité extrême, ombragées d’oliviers, et produisant de l’orge en abondance. Les flancs de la montagne contiennent, paraît-il, divers minerais, d’argent, de fer, d’antimoine et de plomb. Ce dernier métal est le seul qu’on sache extraire et travailler. La fabrication des balles et celle de la poudre sont la principale industrie de la tribu : il y a 80 maisons où l’on s’y livre. Les Ṛiata peuvent, je crois, mettre en ligne environ 3000 fantassins et 200 chevaux. C’est une tribu belliqueuse et jalouse de son indépendance. Ses six fractions sont journellement en guerre entre elles, mais elles s’unissent toujours contre les ennemis communs. Il y a environ sept ans, Moulei El Ḥasen voulut la soumettre ; il marcha contre elle à la tête d’une armée : ses troupes furent mises en déroute ; lui-même eut son cheval tué dans la mêlée ; il s’enfuit à pied et non sans peine du champ de bataille[25]. Depuis, il n’essaya pas de venger cet échec. Les Ṛiata sont fort peu dévots : « ils n’ont ni Dieu ni sultan ; ils ne connaissent que la poudre » ; le fait est devenu proverbial. Cependant nous avons vu quelle immense influence possède sur eux Sidi Edris ; ils ont encore, mais à un degré moindre, du respect pour trois ou quatre autres cherifs, tels que Moulei Ạbd er Raḥman et Moulei Ạbd es Selam, dont nous verrons au retour les zaouïas. Ils n’élisent parmi eux ni chikhs ni chefs d’aucune sorte ; c’est l’état démocratique dans toute sa force : chacun pour soi avec son fusil. Cependant, là comme partout, quelques hommes possèdent, par leur fortune, par leur courage, une influence particulière : de nos jours, l’homme le plus considérable des Ṛiata est un personnage du nom de Bel Khaḍîr, habitant le village de Negert. Les Ṛiata sont Imaziṛen (Chellaḥa) de race, et le tamaziṛt est leur langue habituelle ; mais, par suite de leur voisinage avec plusieurs tribus arabes, telles que les Hiaïna, les Oulad el Ḥadj, etc., un grand nombre d’entre eux parlent l’arabe. Ils sont de très haute taille ; leur costume ne diffère pas de celui que nous avons vu de Tétouan à Fâs, si ce n’est par la coiffure : tous ont la tête nue, avec un mince cordon de poil de chameau ou de coton blanc lié autour. Ils ne marchent jamais qu’armés, et ont sabre et fusil : ce dernier est de forme analogue à ceux qu’on a décrits plus haut, mais plus grossier ; quelques-uns ont des fusils européens à capsule. Les femmes ne se voilent point. On en voit un grand nombre en ville le jour du marché : de taille élevée, portant leur jupe retroussée au-dessus du genou, elles ont l’air si martial que, ne fût l’absence d’armes et de barbe, on pourrait les prendre pour des hommes. Les Ṛiata sont grands fumeurs de kif ; de plus, il existe chez eux une coutume que j’ai rarement vue ailleurs : tous, hommes et femmes, prisent. Si l’usage de fumer le kif[26] est, à des degrés divers, répandu dans tout le Maroc, celui de fumer le tabac l’est très peu et ne se trouve que dans quelques tribus du Sahara ; quant à celui de priser, il est encore plus rare : assez commun dans les villes, je ne l’ai vu aux gens de la campagne que chez les Ṛiata, chez les Oulad el Ḥadj et à Misour.

6 août.

C’est aujourd’hui que je quitte Tâza, cette ville si florissante et si heureuse, il y a quatre-vingts ans, qu’Ali Bey la trouvait alors la plus agréable du Maroc, et que l’anarchie a réduite maintenant à en être de beaucoup la plus misérable. Je n’ai plus pour m’en retourner ma puissante protection de l’aller, aussi prendrai-je un autre chemin ; voici la combinaison qui est adoptée : deux cavaliers Ṛiata, me servant de zeṭaṭs, me conduiront à la zaouïa de Moulei Ạbd er Raḥman. Là je demanderai au cherif de me faire mener au Tlâta Hiaïna : c’est demain mardi, je trouverai au marché maintes caravanes allant à Fâs ; il n’y aura qu’à se joindre à l’une d’elles.

Départ à 7 heures du matin. Outre mes deux zeṭaṭs, un Juif de Tâza m’accompagne, précaution indispensable pour assurer la fidélité de l’escorte. A 11 heures et demie, nous parvenons à la zaouïa. Ici, comme dans la plus grande partie du Maroc, on étend ce nom à toute demeure de cherif ou de marabout un peu marquant ; telle est la zaouïa où nous venons d’arriver : point d’enseignement, point de khouan ni de corps de ṭalebs, mais une famille de cherifs, vénérée par les tribus environnantes, et vivant des dons à peu près réguliers qu’elles lui apportent et qu’au besoin elle va chercher. C’est ici que je passerai la nuit : demain matin, un neveu de Moulei Ạbd er Raḥman me conduira au Tlâta. Le hameau où je suis a, malgré son titre pompeux, un aspect des plus misérables : maisons très basses, murs de pisé ou de pierres sèches, terrasses grossières chargées de terre. Dans les villages des Ṛiata, les habitations sont couvertes en terrasse ; au contraire, chez les Hiaïna, ainsi qu’entre Fâs et Tanger, on voit partout des toits de chaume.

7 août.

Je pars à 4 heures du matin, escorté par le jeune cherif mon zeṭaṭ et deux de ses domestiques. Le chemin traverse une région accidentée, mais sans relief important : collines calcaires : peu de pierres ; les vallées et les pentes douces cultivées ; le reste couvert de chardons. A 5 heures, nous arrivons à la limite des Ṛiata. Ici notre cherif déclare à Mardochée qu’il n’ira pas plus loin avant d’être payé : le prix, convenu d’avance, était de deux reals. Mardochée les lui remet : « Donne-m’en encore deux autres. — Mais... — Tais-toi et donne ! — Voilà... — Maintenant donne un demi-real à chacun de mes domestiques. — Mais... — Tais-toi et donne ! — A présent, un de mes hommes va te mener jusqu’au marché. — Comment, après tout ce qu’on t’a donné, tu ne nous conduis pas toi-même ? — Accompagner de vilains Juifs comme vous ! A ta mère ! » A ces mots il fait demi-tour, et nous nous estimons heureux qu’en nous abandonnant il nous ait laissé un de ses serviteurs : celui-ci du moins est fidèle et nous amène au Tlâta. Pour y parvenir, on franchit un massif assez haut, le Djebel Oulad Bou Ziân. Au pied de son versant ouest, sur un plateau, se trouve le marché. Nous y arrivons à 9 heures du matin. Le terrain jusque-là était calcaire ; les cultures consistaient en blé, orge et maïs ; les portions incultes étaient parfois nues, parfois couvertes de palmiers nains, le plus souvent de chardons. Pendant une partie du chemin, j’aperçois dans le lointain, à ma droite, le Djebel Beni Ouaṛaïn ; il est encore tel que je le vis du Gebgeb ; les mêmes sillons de neige brillent sur ses flancs.

Le marché est animé au moment où nous arrivons ; il s’y trouve 500 ou 600 personnes : tout le monde est armé, sabre au côté et fusil sur l’épaule. On vend des grains, des bêtes de somme, du bétail, des cotonnades, des belṛas, de l’huile, du sucre, du thé ; de plus, on abat sur place des bœufs, des moutons et des chèvres qu’on dépèce et débite à mesure au détail. Vers midi et demi, la dispersion commence : chacun reprend le chemin de son douar ou de son village. J’ai trouvé une petite caravane allant à Fâs ; à 1 heure, je pars avec elle. Nous marchons toute l’après-midi en terrain accidenté : succession de collines calcaires, de vallons, de ravines ; de même que ce matin, il y a de longues côtes, mais il est rare qu’elles soient très raides, et elles ne sont jamais difficiles. Pendant une grande partie de la route, on distingue le cours de l’Ouad Innaouen et le Djebel Ṛiata ; le Djebel Beni Ouaṛaïn se voit au commencement ; vers le soir, le Zalaṛ et le Terrats apparaissent. Peu de champs ; nous cheminons au milieu d’étendues incultes couvertes de palmiers nains, de jujubiers sauvages et de chardons ; ces plantes, si vivantes d’habitude, sont ici flétries et jaunies par le soleil : c’est la première fois que je les vois en cet état, et ce sera la dernière. A 6 heures et demie, nous faisons halte dans un petit village où nous passerons la nuit.

Pendant la matinée, ainsi que le soir jusqu’à 2 heures et demie, il y avait une foule de monde sur le chemin, gens allant au marché ou en venant ; à partir de 2 heures et demie, nous n’avons rencontré presque personne. Nous n’avons traversé aujourd’hui aucun cours d’eau de quelque importance : l’Ouad Amelloul n’est qu’un gros ruisseau dont les eaux avaient à peine, au point où nous l’avons passé, 3 mètres de large et 20 à 30 centimètres de profondeur.

8 août.

Départ à 4 heures du matin. Nous descendons vers l’Ouad Innaouen ; après en avoir traversé la vallée, nous nous engageons sur le plateau qui forme le flanc gauche : là nous retrouvons le chemin que nous avons pris en venant. Nous le suivons jusqu’à Fâs, où nous arrivons à midi.

7o. — EXCURSION A SFROU.

La route de Fâs à Sfrou est sûre dans ce moment : il n’en est pas toujours ainsi. Les tribus des environs de Fâs sont tantôt obéissantes, tantôt en révolte : suivant ces deux états, les chemins de Sfrou et de Meknâs sont tantôt sans danger, tantôt périlleux. A l’heure qu’il est, on circule sans le moindre risque sur l’un et l’autre.

20 août.

Départ de Fâs à 5 heures du matin. Pendant la première portion du trajet, je traverse la partie orientale du Saïs : plaine unie, sans ondulations ; sol dur, assez pierreux, couvert de palmiers nains. Vers 8 heures, le pays change : fin du Saïs ; j’entre dans une région légèrement accidentée : collines très basses, à pentes douces séparées par des vallées peu profondes ; sol souvent pierreux, parfois rocheux ; terre rougeâtre ; à partir d’ici, on voit une foule de sources, de ruisseaux, dont les eaux, courantes et limpides, sont bordées de lauriers-roses. A 9 heures, je passe à hauteur d’un très grand village, El Behalil[27] : il porte, dit-on, ce nom parce que ses habitants prétendent descendre des Chrétiens. Quelle que soit son origine, son état actuel est prospère ; les maisons y sont bien construites et blanchies : autour s’étendent au loin de beaux et vastes vergers qui, avec ceux de Sfrou et du Zerhoun, forment cette riche ceinture qui entoure et nourrit Fâs. D’ici on voit les jardins de Sfrou, qui s’allongent à nos pieds en masse sombre ; une pente douce y conduit : la ville est au milieu ; mais, cachée dans la profondeur des grands arbres, nous ne l’apercevrons qu’arrivés à ses portes. A 9 heures et demie, j’entre dans les jardins, jardins immenses et merveilleux, comme je n’en ai vu qu’au Maroc : grands bois touffus dont le feuillage épais répand sur la terre une ombre impénétrable et une fraîcheur délicieuse, où toutes les branches sont chargées de fruits, où le sol toujours vert ruisselle et murmure de sources innombrables. Chechaouen, Tâza, Sfrou, Fichtâla, Beni Mellal, Demnât, autant de noms qui me rappellent ces lieux charmants : tous sont également beaux, mais le plus célèbre est Sfrou. A 10 heures, j’arrive à la ville : de grands murs blancs l’entourent, elle a l’aspect propre et gai.

C’est surtout en la parcourant qu’on est frappé de l’air de prospérité qui y règne : on ne le retrouve en aucune autre ville du Maroc. Partout ailleurs on ne voit que traces de décadence : ici tout est florissant, et annonce le progrès. Point de ruines, point de terrains vagues, point de constructions abandonnées : tout est habité, tout est couvert de belles maisons de plusieurs étages, à extérieur neuf et propre ; la plupart sont bâties en briques et blanchies. Sur les terrasses qui les surmontent, des vignes, plantées dans les cours, grimpent et viennent former des tonnelles. Une petite rivière de 2 à 3 mètres de large et de 20 à 30 centimètres de profondeur, aux eaux claires, au courant très rapide, traverse la ville par le milieu : trois ou quatre ponts permettent de la franchir. Sfrou a environ 3000 habitants, dont 1000 Israélites. Il y a deux mosquées et une zaouïa ; celle-ci renferme de nombreux religieux appartenant aux descendants de Sidi El Ḥasen el Ioussi[28]. On remarque aussi beaucoup de turbans verts, insigne des Derkaoua.