Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 4

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D’ici on voit, tout à fait dans le lointain, bornant l’horizon vers l’est, une longue série de crêtes grisâtres très découpées ; elles paraissent appartenir à des massifs élevés ; un sommet se distingue par ses formes escarpées : c’est le Djebel Oulad Ạïssa. Plus près de moi, dans la direction du sud, j’aperçois le Djebel Tselfat. — L’Ouad Ouerṛa renferme beaucoup de poissons ; des hommes de la caravane pêchent, et en prennent une quantité étonnante. Il contient aussi des tortues, comme la plupart des cours d’eau entre Tanger et Fâs.

10 juillet.

Départ à 5 heures du matin. Je marche jusqu’au gîte dans la même plaine que les jours précédents ; mais le terrain se modifie un peu. Il commence à changer vers 9 heures et demie, à la frontière des Oulad Ạïssa. Jusque-là c’était toujours la même plaine à ondulations légères, succession de plateaux peu élevés, coupés de vallées sans profondeur. A partir de là, les rides se creusent, les reliefs se prononcent. Cependant les mouvements sont encore peu accentués, et la région d’ici à l’Ouad Sebou peut se considérer comme appartenant à celle où je suis entré le 5 juillet. Mais, par divers côtés, elle annonce la contrée qu’on trouvera sur la rive gauche du fleuve : déjà les flancs des vallées se couvrent de jardins ; déjà apparaissent sur les côtes des plantations d’oliviers, de vignes et de figuiers ; déjà les collines se couronnent de villages. De plus, la nouara hebila, plante curieuse qui couvre une partie de la plaine que je finis de traverser, et que je n’ai jamais rencontrée ailleurs, devient rare : par contre, le jujubier sauvage commence à se montrer ; depuis que je suis chez les Oulad Ạïssa, j’en vois çà et là des buissons poussant dans la campagne. On rencontre plus de passants qu’hier ; le pays paraît plus habité et plus riche. Vers 3 heures et demie, nous atteignons la vallée du Sebou : moins large que celle de l’Ouad Ouerṛa, elle est aussi nettement dessinée. Un double talus à pente très raide en limite le fond de chaque côté. Ce fond est en partie sablonneux : on y voit peu de cultures, mais il y a des pâturages avec plusieurs grands douars ; au milieu coule, en serpentant beaucoup, l’Ouad Sebou. La largeur moyenne paraît en être de 60 mètres, la profondeur d’un mètre ; il coule entre deux berges de terre de 3 à 4 mètres de haut ; les eaux en sont moins claires que celles de l’Ouad Ouerṛa, mais le courant en est extrêmement rapide : nous profitons, pour le passer, d’un gué où il prend une grande largeur et se divise en trois bras : dans les deux premiers je trouve une profondeur de 50 centimètres environ ; dans le troisième, large de 50 mètres, une profondeur de 70 centimètres : le lit est formé de gros galets. Nous faisons halte dans un douar, sur la rive gauche du fleuve, tout près d’un rocher isolé, _Ḥadjra ech Cherifa_, qui donne son nom à ce lieu. Ici encore mes compagnons font une pêche abondante. De l’Ouad Ouerṛa à l’Ouad Sebou, je n’ai traversé que des ruisseaux.

11 juillet.

Départ à 5 heures du matin. Après nous être élevés par degrés en franchissant une succession de côtes coupées de ravins assez profonds, nous arrivons à 10 heures au cœur même du massif du Gebgeb. Nous nous mettons à gravir cette montagne : le sol reste terreux, mais le chemin, en pente très raide, devient difficile. La fatigue de la route est compensée par la beauté du paysage : autour de soi on ne voit que vastes plantations de vignes et d’oliviers, s’étendant sur tout le flanc de la montagne et en couronnant le faîte ; puis, de temps en temps, on aperçoit vers la droite la haute cime du Terrats, ou bien, dans le lointain, la silhouette grise du Zerhoun. A midi, j’atteins le col, situé presque au niveau des sommets du massif. De là on jouit d’un spectacle merveilleux : à droite, le Terrats et le Zerhoun ; à gauche, l’arête rocheuse du Zalaṛ ; en avant, bornant toute l’étendue de l’horizon, une ligne confuse de montagnes lointaines que dominent la haute cime du Djebel Ṛiata et les crêtes neigeuses du Djebel Beni Ouaṛaïn : au milieu de cette ceinture grandiose, au pied même du Gebgeb, apparaît Fâs, émergeant comme une île blanche de la mer sombre de ses immenses jardins.

Du col, la descente est aisée : à 2 heures, j’arrive à Bab Segma et j’entre dans l’antique cité de Moulei Edris.

Pendant cette journée, une foule de voyageurs n’a cessé de sillonner le chemin : de Ḥadjra ech Cherifa à Fâs, le pays est d’une richesse extrême ; ce ne sont que cultures, villages, jardins, plantations de vignes et d’oliviers ; quelques ravins sont boisés ; peu de places incultes, celles qu’on voit sont couvertes de jujubiers sauvages et de palmiers nains : la nouara hebila a entièrement disparu. Peu d’eau courante, mais des sources et des puits. Vers 7 heures et demie, j’ai passé au milieu de l’Arbạa des Oulad Djemạ ; malgré l’heure matinale, il était animé : il s’y trouvait 300 ou 400 personnes, et on venait de toutes parts.

5o. — SÉJOUR A FAS.

A mon passage à Tanger, M. Benchimol, dont le nom est connu en France par les importants services que, depuis plus d’un siècle, sa famille ne cesse de rendre à notre pays, m’avait donné une lettre pour un des principaux négociants de Fâs, M. Samuel Ben Simhoun. Je me fis immédiatement conduire à la maison de ce dernier. Je reçus de lui le meilleur accueil. Je lui demandai aussitôt de m’aider à trouver les moyens de gagner le Tâdla ; il me promit de le faire, et il m’offrit si cordialement l’hospitalité que je n’hésitai pas à l’accepter. D’ailleurs je comptais ne passer que peu de temps à Fâs : cette ville étant décrite dans plusieurs ouvrages en grand détail et mieux que je n’eusse pu le faire, je n’avais pas à l’étudier ; il me tardait, au contraire, de la quitter pour entrer enfin en pays inconnu. Je priai donc M. Ben Simhoun de hâter mon départ pour le Tâdla : je tenais à y aller en coupant au court, à travers le massif inexploré qu’occupent les Zemmour Chellaḥa et les Zaïan.

Ce que je désirais n’était pas chose aussi facile que je l’avais cru. Nous n’obtînmes d’abord que les renseignements les plus décourageants : le chemin que je voulais prendre était impraticable, jamais on ne le suivait ; les Zaïan et les Zemmour Chellaḥa étaient des tribus sauvages chez lesquelles il était impossible de voyager ; il ne fallait pas songer à une route pareille ; d’ailleurs n’en avait-on pas une autre, aussi sûre que celle-ci l’était peu ? celle qui se prenait toujours, et qui passait par Rebaṭ et Dar Beïḍa. On eut beau chercher, questionner, s’informer, ce fut tout ce qu’on put obtenir. Au bout de huit jours, force fut de s’avouer qu’il n’y avait rien à espérer à Fâs. Mon hôte fit alors une dernière tentative : il écrivit à Meknâs, priant un de ses amis d’y continuer les recherches qui jusque-là avaient si peu réussi. La réponse ne se fit pas attendre : il existait à Meknâs un cherif, homme honorable, qui connaissait le chemin que je demandais ; il l’avait suivi lui-même plusieurs fois : comble de bonheur, il avait l’intention d’aller à Bou el Djạd dans quelque temps ; je pourrais partir avec lui, il se faisait fort de me faire passer partout. Mais il ne voyagerait qu’à la fin du Ramḍân. Or le Ramḍân commençait à peine. Il était dur d’être arrêté un mois à Fâs ; d’autre part, l’occasion qui s’offrait était unique : il fallait ou l’attendre, ou se résigner à suivre la route ordinaire. Je ne balançai pas, j’acceptai la proposition du cherif. — Quant à mon séjour à Fâs, je m’efforcerais de l’employer le plus utilement possible, j’en profiterais pour aller visiter Tâza et Sfrou.

Je ne puis dire combien de zèle montra M. Ben Simhoun en ces négociations. C’est lui qui fit toutes les démarches, toutes les recherches. Jusqu’au moment où la dernière disposition fut prise pour mon départ, il quitta ses occupations, négligea ses affaires, pour se consacrer en entier à ce que je lui avais demandé. Il montra en tout une intelligence, une activité, une discrétion dont je ne devais pas trouver d’autre exemple au Maroc parmi ses coreligionnaires.

La population de Fâs est d’ordinaire estimée à 70000 habitants, dont 3000 Israélites : ces chiffres ne sont, je crois, pas loin de la vérité. Fâs fait un commerce considérable ; elle est le centre où affluent d’une part les marchandises européennes venant par Tanger, de l’autre les cuirs du Tafilelt, les laines, la cire et les peaux de chèvre des Aït Ioussi et des Beni Ouaṛaïn, parfois même les plumes du Soudan. Les laines, les peaux, la cire, sont expédiées par grandes quantités en Europe ; les plus beaux cuirs restent à Fâs où, travaillés par d’habiles ouvriers, ils servent à faire ces belṛas, ces coussins, ces ceintures, objets de luxe qu’on vient y acheter de tous les points du Maroc du nord[18]. Les objets d’origine européenne arrivant dans la ville sont nombreux : velours, soieries, passementeries d’or et d’argent venant de Lyon ; sucres, allumettes, bougies de Marseille ; pierres fines de Paris ; corail de Gênes ; cotonnades (_meriqan_, _sḥen_, indiennes), draps, papier, coutellerie, aiguilles, sucres, thés d’Angleterre ; verrerie et faïences d’Angleterre et de France. Une portion de ces marchandises, tout ce qui est passementeries, pierres fines, coutellerie, reste à Fâs. Le reste, c’est-à-dire la plus grande part de beaucoup, va alimenter des marchés de Fâs au Tafilelt. Les grands négociants de la capitale envoient des agents, munis de cotonnades et de belṛas, sur les marchés des Hiaïna et des Beni Mgild ; de plus, ils ont des correspondants échelonnés depuis Sfrou jusqu’au Reteb : ils leur expédient du sucre, du thé, des cotonnades, qui s’écoulent de là chez les Beni Ouaṛaïn, les Aït Ioussi, les Aït Tsegrouchen, et chez toutes les tribus de la haute Mlouïa et de l’Ouad Ziz. D’un autre côté, les caravanes qui viennent du Tafilelt, apportant des cuirs et des dattes, s’en retournent chargées de cotonnades, de sucre, de thé, de riches vêtements de drap et de belṛas fines, pour lesquels Fâs est renommée, et d’une pacotille de parfums, de papier, d’aiguilles, d’allumettes, de verres et de faïences. Fâs fournit ainsi non seulement une partie du Maroc central, mais encore la plus grande portion du Sahara oriental, toute celle qui dépend commercialement de l’Ouad Ziz. Un commerce aussi étendu serait la source de richesses immenses dans un autre pays ; mais ici plusieurs causes diminuent les bénéfices : d’abord le prix élevé des transports, tous faits à dos de chameau ou de mulet, prix que doublent au moins les nombreux péages établis sur les chemins du nord de l’Atlas et les escortes qu’il est indispensable de prendre au sud de la chaîne ; ensuite, dans une région dont la plus grande partie est peuplée de tribus indépendantes et souvent en guerre entre elles, dont l’autre n’est qu’à moitié soumise et se révolte fréquemment, il arrive sans cesse qu’une caravane est attaquée, qu’un convoi est pillé, qu’un agent est enlevé. Le commerce a donc ses risques, et plus d’un motif vient en amoindrir les gains. Enfin il est entravé encore par le manque de crédit et par l’usure. Le taux de l’intérêt atteint au Maroc des limites fantastiques, ou plutôt il n’en a pas. Voici le taux auquel prêtent à Fâs des Israélites qui se respectent : 12 % pour un coreligionnaire d’une solvabilité certaine ; 30 % pour un Musulman d’une solvabilité également assurée ; 30 % pour une personne de solvabilité moins sûre, mais qui fournit un gage ; 60 % dans les mêmes conditions sans gage[19].

Dans les diverses villes du Maroc que j’ai vues, le costume des Musulmans de condition aisée est le même ; je le décrirai ici une fois pour toutes : linge de coton ; comme principal vêtement, soit un costume de drap brodé à la mode algérienne, soit un long cafetan de drap de couleur très tendre, soit plus souvent encore la _farazia_, sorte de cafetan de coutil blanc cousu au-dessous de la ceinture, comme la gandoura, et se fermant du haut par une rangée de petits boutons de soie ; sur la tête, un large turban en étoffe très légère de coton blanc ; par-dessus le tout, un léger ḥaïk de laine blanche unie ; aux pieds, jamais de bas : de simples belṛas jaunes. Au Maroc, la couleur des belṛas a la plus grande importance : le jaune est réservé aux Musulmans, le rouge aux femmes, le noir aux Juifs : c’est une règle rigoureuse, observée même dans les campagnes les plus reculées. Les citadins portent rarement le bernous : il ne fait pas partie de leurs habits ordinaires ; on ne le met que lorsqu’il fait froid. Les marchands, les individus de condition secondaire, remplacent volontiers le costume algérien, le cafetan, la farazia, par la djelabia en laine blanche ou en drap bleu foncé : avec la djelabia on ne porte pas le ḥaïk. Quant aux pauvres, ils n’ont qu’une chemise et une djelabia grossière. Les Musulmans de Fâs ont la peau d’une blancheur extrême ; ils sont en général d’une grande beauté ; leurs traits sont très délicats, efféminés même, leurs mouvements pleins de grâce ; passant leur vie dans les bains, ils sont la plupart, même les pauvres, de cette propreté merveilleuse qui distingue les Musulmans des villes.

Si dans les cités la mode est invariable, c’est tout le contraire dans les campagnes. A chaque pas, je la verrai changer. Je signalerai, chemin faisant, ces différences : elles sont telles qu’on peut dire, à la vue du costume et des armes d’un Marocain, à quelle région il appartient. De Tétouan à Fâs, l’habillement est uniforme : c’est, pour les gens dans l’aisance, une chemise de coton ou de laine, une djelabia blanche, un ḥaïk ; les pauvres portent des djelabias de couleur ou des lambeaux d’étoffe blanche dont ils se couvrent comme ils peuvent. Les uns et les autres sont pour la plupart tête nue : quelques-uns s’enroulent autour de la tête un turban étroit et mince qui en laisse le sommet découvert. En fait d’armes, on a le fusil à un coup, à pierre ; canon long, large crosse triangulaire de bois noirci : la crosse est très simple, sans autres ornements que de légères incrustations de fil d’argent. Ces fusils se fabriquent surtout à Tétouan. La poudre se porte dans des boîtes de bois en forme de poire : elles sont toutes couvertes de gros clous de cuivre et de sculptures coloriées. Les sabres sont rares dans cette région ; les cavaliers seuls en ont. Les lames en sont courtes (70 à 80 centimètres), droites ou peu recourbées, très flexibles ; les poignées, de corne ou de bois, avec gardes et branches de fer ; les fourreaux, de bois couvert de cuir, avec garnitures en cuivre : ce type de sabre est le seul en usage au Maroc. Enfin, ici comme ailleurs, tout le monde, hors des villes, porte habituellement le poignard, même étant désarmé ; il sert au besoin de couteau. Il y a deux modèles de poignards au Maroc : l’un court et à lame courbe, seul usité dans le massif du Grand Atlas et au sud de cette chaîne ; l’autre plus long et à lame droite, en usage dans le nord, où l’on rencontre aussi quelquefois, mais rarement, le poignard recourbé. Les harnachements des chevaux sont au Maroc les mêmes qu’en Algérie ; mais les housses de selles sont de drap rouge, au lieu d’être de cuir, et les poitrails et les brides sont brodés de soie d’une seule couleur, rouge d’ordinaire.

La ville et la province de Fâs sont administrées par trois bachas, commandant chacun à une portion de la ville et à un certain nombre de tribus de la campagne[20]. Il n’y a point de grand commandement dans le blad el makhzen. Jamais plusieurs tribus considérables, plusieurs villes, ne sont réunies sous l’autorité d’un seul : chaque tribu de quelque importance, chaque cité, chaque province a son qaïd, nommé directement par le sultan et ne relevant que de lui. Bien plus, dans les capitales, à Fâs et à Merrâkech, et dans les grandes tribus telles que les Ḥaḥa, les Chaouïa, etc., l’autorité est répartie entre plusieurs gouverneurs. Ils portent le titre de bacha dans les résidences impériales, Merrâkech, Fâs, Meknâs, celui de qaïd partout ailleurs. Cette extrême division du pouvoir a pour but d’empêcher les révoltes. Le soin constant du sultan est de veiller à ce que personne dans ses États ne devienne trop riche, ne prenne trop d’influence. Il suffirait de si peu pour renverser son trône chancelant !

6o. — VOYAGE A TAZA.

Il y a deux chemins principaux pour aller à Tâza : l’un, plus court, mais que l’on ne prend jamais, remonte l’Ouad Innaouen par les tribus des Hiaïna et des Ṛiata ; l’autre, généralement suivi, traverse les Hiaïna, les Tsoul, les Miknâsa, évitant le plus longtemps possible le territoire des Ṛiata et n’y entrant qu’à la porte de Tâza. Les Hiaïna, les Tsoul, les Miknâsa font partie du blad el makhzen ; mais ils n’obéissent qu’à demi ; leur pays est peu sûr ; les caravanes y circulent sans escorte, mais les étrangers n’y voyagent guère isolés. Quant aux Ṛiata, sur le territoire desquels est Tâza, ils sont indépendants, et de plus célèbres par leurs violences et leurs brigandages. On ne saurait faire un pas sur leurs terres sans l’ạnaïa d’un membre de la tribu ; encore faut-il choisir un homme puissant et sûr, ce qui, pour un étranger surtout, n’est pas facile. Pour moi, je vais partir dans les conditions les plus favorables. En ces lieux où le sultan n’a aucun pouvoir, il est un homme tout-puissant : c’est le moqaddem de la grande zaouïa de Moulei Edris de Fâs, Sidi Er Râmi[21]. Son influence, immense sur les Hiaïna, sur les Ṛiata, s’étend plus loin encore ; tout le Rif, des Ṛomera aux Beni Iznâten, toutes les tribus entre Fâs, Tâza et la Méditerranée, obéissent à ses moindres volontés : ont-elles des affaires à Fâs, c’est lui qui s’en charge ; le sultan désire-t-il quelque chose de l’une d’elles, il s’adresse à lui. C’est à l’abri de cette puissante protection que je vais partir : à la prière de M. Ben Simhoun, Sidi Er Râmi me donne un de ses esclaves de confiance pour me conduire à Tâza ; nous prendrons le chemin le plus court, ce chemin que jamais on n’ose prendre : où ne passerait-on pas sous une pareille sauvegarde ? — Avec la même facilité, avec la même sécurité que je vais aller à Tâza, on pourrait, par Sidi Er Râmi, aller de Fâs à Chechaouen et à Tétouan par le chemin que j’avais voulu prendre et qui, dans le sens inverse, était si difficile. Ce qu’on m’avait dit à Tétouan était donc exact.

29 juillet.

A 8 heures du matin, je suis à la porte de Fâs ; un superbe cavalier noir y attend : c’est mon guide ; nous partons. Après avoir, sur un pont de huit arches, traversé l’Ouad Sebou, nous nous mettons aussitôt à gravir le flanc droit de sa vallée, haute croupe aux pentes assez raides, au sol jaune et nu : point de végétation, si ce n’est çà et là de rares et maigres cultures. D’ailleurs le terrain est doux, sans une pierre ; le chemin bon et facile : cette côte, Ạqba el Djemel, la seule qu’il y ait entre Fâs et Tâza, est donc un faible obstacle. Nous la franchissons à quelque distance du sommet, et nous descendons ensuite par son versant est : il est semblable à l’autre, mais en pente plus douce. A son pied s’étend un plateau : sol dur, terre semée de beaucoup de pierres, nue dans quelques parties, le plus souvent couverte de palmiers nains et de jujubiers sauvages ; une série de ravins parallèles, parfois assez profonds, le coupe. C’est là que nous cheminons jusqu’au moment où nous atteignons l’Ouad Innaouen. Cette rivière a ici 25 mètres de large et 60 centimètres de profondeur moyenne : ses eaux, vertes et limpides, coulent sur un fond de gravier, au milieu d’un lit de 50 mètres dont elles n’occupent que la moitié ; le reste est couvert d’un fourré de lauriers-roses et de tamarix. Des berges de terre de 2 à 3 mètres bordent ce lit. L’Ouad Innaouen n’a pas un courant régulier, comme celui de l’Ouad Sebou. Tantôt ses eaux sont assez profondes, alors il a peu de courant ; tantôt elles le sont très peu, et son courant est rapide : je ne crois pas que leur profondeur atteigne plus d’un mètre dans les parties que je verrai. La rivière serpente beaucoup ; aussi, sans en quitter les bords, la traverserai-je un grand nombre de fois d’ici à Tâza.

Nous nous engageons dans cette vallée et nous y marchons jusqu’au soir. Le fond, de bonne terre, inculte d’abord, se remplit ensuite, en partie, de champs, de jardins et de bouquets d’arbres. Les flancs, talus de terre brune au sud, blanche ou grise au nord, sont longtemps sans cultures, tantôt nus, tantôt couverts de palmiers nains ; ce n’est que vers la fin de la journée que quelques plantations nous apparaissent sur leurs pentes. A 5 heures, nous faisons halte : nous sommes sur la rive gauche de l’Ouad Innaouen, dans un petit douar où nous passerons la nuit. La rivière a ici 15 mètres de large et environ 50 centimètres de profondeur. Les champs qu’on voit dans la vallée produisent du blé, de l’orge, du maïs ; les jardins, des melons, des pastèques, des courges, des oignons ; les arbres sont des oliviers et des figuiers.

L’Ouad Sebou, sous le pont où nous l’avons traversé, a 35 mètres de large et 80 centimètres de profondeur ; il coule au milieu d’un lit moitié vase, moitié gravier, d’une largeur de 60 à 80 mètres : courant extrêmement rapide ; eau jaune, chargée de beaucoup de terre. Le pont est jeté au-dessus d’un gué ; en amont et en aval, le fleuve se rétrécit et prend une profondeur plus grande. Le fond de la vallée est occupé partie par des cultures, partie par des roseaux. — Du haut d’Ạqba el Djemel, on aperçoit le pays au nord de l’Ouad Innaouen, jusqu’à une grande distance : c’est d’abord une large étendue de collines grises très ravinées ; puis, en arrière, dans le lointain, s’échelonne une série de chaînes de montagnes qui paraissent rocheuses.

30 juillet.

Départ à 5 heures du matin. Nous continuons à remonter l’Ouad Innaouen. Le fond de la vallée reste ce qu’il était hier. Le flanc droit s’élève un peu sans cesser d’être calcaire ou glaiseux. Le flanc gauche change complètement de nature : au bout de peu de temps, les cultures en disparaissent, le sol s’y hérisse de pierres ; les pentes se raidissent, les crêtes s’élèvent et se couvrent d’arbres ; enfin le flanc se confond avec une haute chaîne de montagnes, rocheuse et boisée ; au milieu d’elles se dresse la cime majestueuse du Djebel Ṛiata[22].