Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)
Part 10
Deux qaïds résident ici. Ce sont des qaïds _in partibus_, comme ceux des Zaïan et de Qaçba Tâdla. Cependant le sultan avait en ce lieu, il n’y a pas longtemps, un parti assez nombreux : il s’était produit un fait que j’ai remarqué dans d’autres contrées insoumises, surtout dans celles qui étaient riches et commerçantes. Une partie de la population, considérant les obstacles que l’anarchie mettait à la prospérité du pays, songeant aux dévastations continuelles de leurs terres, résultat des guerres avec les tribus voisines, regardant combien le trafic était difficile à cause du peu de sûreté des routes, s’était prise à désirer un autre régime, à souhaiter l’annexion au blad el makhzen. Ces idées étaient depuis quelque temps celles d’un tiers des habitants de Qaçba Beni Mellal. Les autres restaient attachés à leur indépendance et rejetaient toute pensée de soumission. Sur ces entrefaites, il y a cinq mois environ, Moulei El Ḥasen, à la tête d’une armée, envahit le Tâdla. Il arrive devant Qaçba Beni Mellal : à son approche, tout ce qui lui était hostile abandonne la ville et se retire dans la montagne ; le parti du sultan reste, et lui envoie une députation l’assurer de son dévouement. Comme réponse, il impose les Beni Mellal de 50000 francs : les présents paieront pour les absents. Inutile d’ajouter qu’aujourd’hui il n’y a plus de parti du makhzen dans la Qaçba. J’ai dit plus haut que, dans d’autres portions du Maroc, j’avais trouvé des tribus disposées à échanger leur indépendance contre les bienfaits d’une administration régulière. Ainsi, en 1882, plusieurs tribus du haut Sous se sont, de leur propre gré, soumises au sultan. Mais partout le dénouement est le même : on ne tarde pas à s’apercevoir que le makhzen n’est rien moins que le gouvernement rêvé. Pas plus de sécurité qu’auparavant : les voleurs plus nombreux que jamais ; enfin les rapines des qaïds ruinant le pays en un an plus que ne l’eussent fait dix années de guerre. Aucun bien ne compense de grands maux. Aussi cet état ne dure-t-il pas. Après deux ou trois ans de patience, souvent moins, voyant qu’il n’y a rien à espérer, on secoue le joug et on reprend l’indépendance.
5o. — CAMPAGNE DU SULTAN DANS LE TADLA, EN 1883.
Avant de quitter le Tâdla, je vais résumer quelques renseignements recueillis sur la récente expédition de Moulei El Ḥasen dans cette contrée.
Tous les ans ou tous les deux ans, le sultan se met à la tête d’une armée et part pour guerroyer dans quelque portion du Maroc : ces campagnes ont pour but tantôt d’amener à l’obéissance des fractions insoumises, tantôt de lever des contributions de guerre sur des tribus trop puissantes pour être réduites, mais trop faibles ou trop désunies pour pouvoir empêcher une incursion momentanée sur leur territoire. C’est une expédition de cette catégorie, simple opération financière, que Moulei El Ḥasen vient de faire dans le Tâdla. La méthode qu’il suit dans ces occasions est invariable : il marche pas à pas, de tribu en tribu, offrant à chacune, en arrivant à elle, le choix entre deux choses : pillage du territoire, ou rachat par une somme d’argent. Dans cette alternative, prenant de deux maux le moindre, on se décide souvent à acheter la paix au prix demandé ; c’est ce qu’espère le sultan. Mais parfois il éprouve des mécomptes. A certains endroits, on lui résiste, avec succès même, témoin les Ṛiata. Dans le Tâdla, on prit un troisième parti, qui fut pour lui la source de la plus amère déception : à son approche, les tribus, toutes nomades, se contentèrent de plier bagage et de se retirer, qui dans les montagnes de Aït Seri, qui dans celles des Zaïan. Là elles étaient à l’abri. Le sultan resta seul avec son armée, errant au milieu de la plaine déserte. Sa campagne fut désastreuse ; il ne put que tirer quelque argent des petites qaçbas éparses de loin en loin dans le pays, maigre rentrée pour un grand déploiement de forces. « Fatigue sans profit », c’est ainsi que les habitants qualifient cette expédition.
Voici quel fut l’itinéraire de Moulei El Ḥasen :
Parti de Merrâkech au printemps dernier, il gagna d’abord Zaouïa Sidi Ben Sasi ; puis, successivement, El Qanṭra (sur l’Ouad Sidi Ben Sasi, affluent de la Tensift), Moulei Bou Ạzza Ạmer Trab ; l’Ouad Teççaout, qu’il franchit ; l’Ouad el Ạbid, qu’il traversa au gué de Bou Ạqba : cette dernière opération fut pénible ; le passage dura trois jours ; trois canons tombèrent au fond de la rivière, et on ne les retira qu’à grand’peine. En arrivant à l’ouad, le sultan avait demandé au qaïd _in partibus_ des Beni Mousa, Ould Chlaïdi, si le gué était praticable et sans danger ; celui-ci avait répondu que oui ; il se trouva au contraire difficile, avec des eaux très hautes ; Moulei El Ḥasen fit donner sur l’heure la bastonnade au qaïd mal informé. De là on alla à Dar Ould Sidoïn (résidence d’un autre qaïd _in partibus_ des Beni Mousa ; ils en ont trois), puis à Sidi Selîman (qoubba avec source dans la plaine du Tâdla, sans habitants), à Qçar Beni Mellal (bourg à deux heures à l’ouest de Qaçba Beni Mellal, dans une situation semblable, au pied de l’Atlas ; belles sources ; environ 2000 habitants), à Qaçba Beni Mellal, à Seṛmeṛ (qaçba fort ancienne, aujourd’hui déserte et ruinée, située dans la plaine, entre Fichtâla et Aït Sạïd, à peu de distance au nord du chemin que j’ai pris ; elle appartient aux Aït Sạïd), à Ṛarm el Ạlam (vieille qaçba inhabitée, s’élevant dans la plaine en face de la partie du Djebel Amhaouch occupée par les Aït Ouirra). Dans cette marche, le sultan avait suivi la route que j’ai prise moi-même, longeant le pied de l’Atlas entre les Aït Seri et le Tâdla. De là il se rendit à Qaçba Tâdla ; puis à Zaouïa Aït El Ṛouadi (chez les Semget, fraction des Qeṭạïa), à Zizouan (entre les Beni Zemmour et les Zaïan, à sept heures de Bou el Djạd, dans la direction de Moulei Bou Iạzza), à Sidi Bou Ạbbed (zaouïa chez les Beni Zemmour), à Sidi Moḥammed Oumbarek (Beni Zemmour), à Mezgîḍa (Beni Zemmour), à Bir el Ksa (Beni Zemmour), à El Ḥachia (frontière des Beni Zemmour et des Smâla). Sur le territoire des Smâla, le sultan éprouva de la résistance : une fraction de cette tribu, les Beraksa, dédaignant de se retirer à son approche, et se refusant à payer aucune contribution, l’attendit les armes à la main ; il les attaqua : les Beraksa lui tuèrent 500 hommes, mais furent vaincus ; leur qaçba fut prise, ses murs rasés ; on y coupa 50 têtes et on en emmena 200 prisonniers. De là on passa aux Oulad Fennan (fraction des Smâla), puis aux Beni Khîran. Sur le territoire de cette tribu, Moulei El Ḥasen commença par piller Zaouïa Oulad Sidi Bou Ạmran : elle appartient aux cherifs de ce nom, cherifs qui ont une influence considérable dans la fraction des Beni Khîran où ils résident, celle des Oulad Bou Ṛadi, et possesseurs de grandes richesses ; il les dépouilla. Il dévasta ensuite le territoire des Oulad Fteta (rameau des Oulad Bou Ṛadi) et celui des Beni Mançour (fraction des Beni Khîran). Il se trouvait chez les Beni Mançour vers le 10 août. Il en partit pour se porter à Meris el Bioḍ, sur la frontière des Beni Khîran et des Zạïr. Auparavant, à Masa, il avait trouvé les contingents du royaume de Fâs, dont son armée s’était grossie. De Meris el Bioḍ, il entra dans le pays des Zạïr à Talemaṛt. Là s’arrêtent les renseignements qu’on a pu me fournir.
Le sultan, dans cette campagne, avait avec lui 10000 chevaux et 10000 hommes de pied. Sur ce nombre, les troupes régulières (ạskris) et les mkhaznis comptaient pour peu de chose, pour cinq ou six mille hommes peut-être : le reste était le contingent des tribus soumises du royaume de Merrâkech. S’agit-il de faire une expédition de ce genre ? Si l’on est à Merrâkech, on mande les qaïds du voisinage, chacun avec ce qu’il peut ramasser d’hommes ; leur réunion forme un corps qui accompagne le sultan jusqu’à son arrivée dans une autre capitale, Fâs ou Meknâs. Là le service de ces contingents est terminé : chacun rentre dans ses foyers. Si au contraire on était à Fâs, ce seraient les fractions fidèles du Maroc du nord qui composeraient l’armée. Les corps ainsi rassemblés ne peuvent être très forts ; les tribus les plus puissantes, étant insoumises ou indépendantes, ne fournissent pas un homme : telles sont, pour le centre seulement, celles des Ichqern, des Zaïan, des Zạïr, des Zemmour Chellaḥa, des Beni Mgild, des Beni Mṭir, et toutes celles du Tâdla, excepté les Beni Miskin. Ces noms sont ceux des tribus non seulement les plus nombreuses, mais aussi les plus guerrières de la région. Il ne reste donc au gouvernement que les populations des bords de la mer, populations donnant des soldats médiocres.
Comment dans ces conditions Moulei El Ḥasen peut-il impunément ravager les territoires de tribus aussi puissantes que celles du Tâdla, que les Zạïr ? C’est par suite de la désunion qui règne partout, non seulement entre les diverses tribus, mais encore parmi les fractions de chacune d’elles : les discordes, les rivalités, les rancunes sont telles, que rien, même l’intérêt commun, ne peut unir les différents groupes ; seule la voix d’un cherif ou d’un marabout respecté de tous pourrait produire momentanément ce miracle ; cette voix, grâce à la politique habile du sultan, se tait depuis un grand nombre d’années.
[Note 30 : Les Doukkala sont une grande tribu dont le territoire est célèbre par sa fertilité ; il fait partie du Maroc du sud. Celui des Zemmour, au contraire, est compris géographiquement dans le Maroc du nord, que les gens du pays appellent plus particulièrement Ṛarb. Le surnom qu’on lui donne signifie donc : « la province la plus fertile, le Doukkala, du royaume de Fâs ».]
[Note 31 : Les _nouaḍer_ sont d’épaisses mèches de cheveux que les Israélites marocains laissent pousser au-dessus de chaque oreille, et qui leur pendent le long des joues jusqu’au niveau du menton ou de l’épaule.]
[Note 32 : Le mot _ạdjib_ s’emploie au Maroc avec le sens de « domaine agricole ».]
[Note 33 : Ce chiffre nous paraît fort : il nous a cependant été donné de plusieurs côtés différents.]
[Note 34 : Les Ạmrâni, ainsi que M. El Feḍil, sont des cherifs edrissides, ou plus correctement _Drisiin_. Tous les cherifs du Maroc se divisent en 2 familles. 1o Les _Drisiin_, ou descendants de Moulei Edris, enseveli au Zerhoun. Sont Drisiin : Moulei Ạbd es Selam el Ouazzâni et toute la postérité de Moulei Ṭîb ; Moulei El Feḍil, dont nous venons de parler ; Moulei El Madani, personnage tout-puissant chez les Beni Mṭir, etc. 2o Les _Ạlaouïa_, ou descendants de Moulei Ạli, venu de Ianbô et mort au Tafilelt. Sont Ạlaouïa : la dynastie du sultan actuel, Chikh Moḥammed El Ạrabi el Derkaoui, les cherifs de Qçâbi ech Cheurfa, etc.]
[Note 35 : L’Ouad Grou, qui porte ce nom dans sa portion supérieure, et ceux de El Amgaz et de Bou Regreg dans son cours inférieur, prend sa source dans la tribu des Zaïan ; de là il traverse les territoires des Beni Zemmour, des Smâla et enfin des Zạïr.]
[Note 36 : Voici ce qu’écrivait Ali Bey, en 1804, au sujet de la puissance de la zaouïa de Bou el Djạd et de Sidi El Ạrbi, qui en était alors le chef :
« Je parlerai ici des deux plus grands saints qui existent maintenant dans l’empire du Maroc : l’un est _Sidi Ali Benhamèt_, qui réside à _Wazen_ ; et l’autre, qui se nomme _Sidi Alarbi Benmàte_, demeure à _Tedla_.
« Ces deux saints décident presque du sort de l’empire, parce que l’on croit que ce sont eux qui attirent les bénédictions du ciel sur le pays. Dans les districts où ils habitent, il n’y a ni pacha, ni kaïd, ni gouverneur du sultan, et on n’y paie aucune espèce de tribut ; le peuple est entièrement gouverné par ces deux saints personnages, sous une espèce de théocratie et dans une sorte d’indépendance. La vénération dont jouissent ces personnages est si grande que, lorsqu’ils visitent les provinces, les gouverneurs prennent leurs ordres et leurs conseils...
« Je n’ai pas vu Sidi Alarbi, qui était à Tedla ; mais je connais un de ses neveux, qui est venu me voir en son nom. Il est fort rouge, et tellement gros que sa respiration est fatigante. On assure que Sidi Alarbi est encore plus grand et plus gras. On voit que les jeûnes et les macérations sont loin de porter atteinte à la vigueur et à la santé de nos saints. Malgré sa grosseur, on ajoute que Sidi Alarbi monte légèrement à cheval et qu’il tire très bien un coup de fusil, ce qui est une nouvelle faveur de la divinité. Malheureusement quelques discussions se sont élevées entre lui et le sultan Muley Seliman. Ce dernier ayant fait construire une mosquée dans le territoire de Tedla et ayant sans doute manqué à certains égards, Sidi Alarbi crut devoir la convertir en écurie. Muley Seliman fit alors présent de mille ducats à Sidi Alarbi pour l’apaiser. Le vénérable saint envoya en échange mille moutons au sultan. Il faut espérer que cet acte de repentir gagnera la miséricorde de Dieu par la recommandation du saint. » (_Voyages d’Ali Bey el Abbasi en Afrique et en Asie pendant les années_ 1803, 1804, 1805, 1806 et 1807 ; t. 1, chap. XV.)]
[Note 37 : Le _miḥrab_ est une niche orientée dans la direction de la Mecque.]
[Note 38 : « Maison du gouvernement ».]
[Note 39 : Le sel abonde au Maroc. D’autres salines très riches, d’où l’on tire des dalles semblables à celles des Beni Mousa, se trouvent sur le territoire des Imeṛrân. Les rivières salées sont aussi en grand nombre : j’en ai rencontré plusieurs : ce sont l’Ouad Oumm er Rebiạ, l’Ouad Rḍât, l’Ouad Iounil, l’Asif Marṛen, l’Ouad Tisint, l’Ouad Tatta, l’Ạïn Imaṛiren (Ḥaḥa), etc. L’Ouad Messoun, affluent de la Mlouïa, est salé aussi, m’a-t-on dit.]
[Note 40 : Au singulier _tiṛremt_, au pluriel _tiṛrematin_.]
[Note 41 : Au singulier _agadir_, au pluriel _igoudar_.]
III.
DE QAÇBA BENI MELLAL A TIKIRT.
1o. — DE QAÇBA BENI MELLAL A OUAOUIZERT.
25 septembre 1883.
Départ à 6 heures et demie du matin. Trois zeṭaṭs m’accompagnent, un de la tribu des Beni Mellal, deux de celle des Aït Atta d Amalou. Ouaouizert, où je vais, est située au pied méridional du Moyen Atlas, qui sépare la plaine du Tâdla du cours de l’Ouad el Ạbid, et dont, depuis Tagzirt, j’ai longé au bas le versant nord. J’ai donc à franchir cette chaîne. Les pentes en sont généralement escarpées ; dès qu’elles deviennent assez douces pour être cultivées, elles se couvrent de champs et des habitations apparaissent ; mais ces endroits sont rares : presque toutes les côtes sont raides et boisées ; sauf les places défrichées, clairières éparses de loin en loin, les flancs du massif sont revêtus d’une épaisse forêt : les lentisques, les caroubiers et les pins y dominent ; ils atteignent une hauteur de 5 à 6 mètres. Le sol est moitié terre, moitié roche ; celle-ci n’apparaît point ici sous forme de longues assises, mais en blocs isolés qui émergent de terre entre les arbres. Une foule de ruisseaux d’eau courante arrosent l’un et l’autre versant. Le chemin, constamment en montagne, pénible partout, est très difficile en deux endroits : d’abord, au sortir de Qaçba Beni Mellal, au passage nommé Ạqba el Kharroub ; puis à l’approche du col, Tizi Ouaouizert, que précède une montée fort raide. A 1 heure, je parviens à Ouaouizert.
Point de cours d’eau important pendant la route d’aujourd’hui. Peu de monde sur le chemin. Les habitations rencontrées étaient d’aspect misérable : c’étaient tantôt de petites maisons de 2 mètres de haut, construites en pisé, couvertes en terrasse, la plupart situées à mi-côte et à demi enfoncées sous terre, tantôt de simples huttes de branchages ; les quelques douars que j’ai vus ne se composaient que de cabanes rangées en rond : pas une tente véritable.
SÉJOUR A OUAOUIZERT.
Dès la sortie de Qaçba Beni Mellal, je suis entré chez les Aït Atta d Amalou, sur le territoire desquels se trouve Ouaouizert. Ils n’ont rien de commun avec les Aït Atta du Dra, ni avec les Berâber. C’est une petite tribu tamaziṛt (chleuḥa), indépendante, dont les frontières sont : au nord, le Tâdla ; au sud, l’Ouad el Ạbid ; à l’est, les Aït Seri ; à l’ouest, les Aït Bou Zîd. Sur l’autre rive de l’Ouad el Ạbid, habitent les Aït Messaṭ. Les Aït Atta d Amalou peuvent mettre en ligne environ 800 fantassins et 150 cavaliers. Les chevaux sont rares dans cette contrée ; en revanche, on y élève un grand nombre de mulets. Les Aït Atta sont peu riches, quoique rien ne manque à leur pays pour être prospère : la montagne n’est que bois et pâturages ; sur les pentes douces, dans les vallées, dans la plaine d’Ouaouizert, le sol est fertile : on y voit des jardins et des cultures florissantes ; l’eau abonde partout ; des minerais de fer, de cuivre, d’argent, se trouvent, dit-on, sur le territoire. Mais les habitants ne savent point extraire ces derniers, et ils négligent les travaux des champs ; leurs troupeaux mêmes sont peu nombreux : ils ont des moutons, des chèvres et quelques vaches, le tout de race médiocre. Aussi est-ce une tribu de pillards, dont une bonne partie ne vit que de zeṭaṭas, de vols, de rapines de tout genre.
Ouaouizert est située au pied du Djebel Beni Mellal, au seuil d’une petite plaine traversée par l’Ouad el Ạbid. De quelque côté qu’on tourne les yeux, on ne voit que hautes montagnes, resserrant la vallée dans une ceinture étroite. La bourgade s’élève sur les deux rives d’un ruisseau qui porte son nom ; elle se compose de trois groupes d’habitations assez éloignés les uns des autres, unis par des vergers. L’un d’eux est une zaouïa, résidence d’une famille de marabouts, dont le chef actuel est Sidi Moḥammed ould Moḥammed. Dans les vergers, on voit quelques pans d’épaisses murailles, ruines d’une qaçba construite jadis par Moulei Ismạïl. Les maisons sont de pisé, à simple rez-de-chaussée couvert d’une terrasse ; au milieu d’elles, ainsi que dans la campagne voisine, se dressent un grand nombre de tiṛremts. Les arbres des jardins sont des oliviers, des pêchers et des figuiers ; les légumes, des piments, des oignons et des citrouilles. Ouaouizert renferme 800 ou 1000 habitants, dont 100 à 150 Israélites. Malgré son peu de population, elle a une réelle importance, par son marché d’abord, marché qui se tient le vendredi et qui est très fréquenté, ensuite et surtout par sa position, qui en fait une des portes du Grand Atlas et le nœud de plusieurs routes. Trois passages principaux s’ouvrent dans le Grand Atlas entre les bassins de l’Oumm er Rebiạ et du Dra : l’un à l’ouest, menant de Zaouïa Sidi Reḥal au Telouet ; un autre au centre, conduisant de Demnât aux Haskoura ; le dernier en face d’Ouaouizert, débouchant dans l’Oussikis. Celui-ci est le chemin que prennent les caravanes venant de Merrâkech allant soit dans le haut Ouad Dâdes, soit au Todṛa, soit au Ferkla. A l’est de ce col, il n’y en a plus de fréquenté dans la chaîne jusque auprès de Qçâbi ech Cheurfa.
Les costumes sont les mêmes ici que dans le Tâdla ; mais les femmes, comme déjà celles des Beni Mellal, font un usage immodéré de henné. C’est une exception. Les Marocaines n’en mettent pas d’ordinaire avec excès.
Dans la vallée de l’Ouad Ouaouizert, à trois kilomètres au-dessus du village, se trouvent beaucoup de cavernes de Troglodytes comme celles décrites plus haut.
J’entends causer ici du voyage d’un Chrétien. Habillé en Musulman, il traversa, il y a trois ans et demi, le Sous, le Tazeroualt et Ouad Noun. Puis il se rendit à Tindouf, d’où il partit pour le Soudan. A Tétouan et à Fâs, on m’avait parlé du docteur Lenz ; cela n’avait rien de surprenant ; mais comment s’attendre à ce qu’ici, en ce coin perdu de l’Atlas, si éloigné du théâtre de ses explorations, sa renommée fût parvenue ?
2o. — D’OUAOUIZERT AUX ENTIFA.
20 septembre.
Départ d’Ouaouizert à 6 heures du matin. Je vais d’abord au Ḥad des Aït Bou Zîd, qui se tient aujourd’hui. J’y arrive à 7 heures un quart. Le chemin qui y mène longe la lisière nord de la plaine, au milieu de terrains tantôt rocheux et incultes, tantôt terreux et couverts de champs de blé.
Le marché est très animé ; tant qu’il dure, il ne s’y trouve jamais moins de 600 personnes, et c’est un va-et-vient continuel. Cependant les objets qu’on y vend ne présentent pas grande variété. On y voit surtout des fruits et des légumes, apportés par les Aït Bou Zîd, achetés par les Aït Atta ; puis du bétail : moutons, chèvres, vaches du prix de 30 à 40 francs ; des grains, des peaux, de la laine. Les Juifs d’Ouaouizert étalent des belṛas, des bijoux, des poules, des cotonnades ; quelques marchands musulmans, coureurs de marchés de profession, vendent du thé, du sucre, des allumettes. Mais ici l’affaire importante n’est point le trafic, c’est le « jeu des chevaux ». Tout cavalier des Aït Bou Zîd est tenu de venir chaque dimanche y prendre part ; une amende de 10 francs punit les manquants. Voici comme on procède à cet exercice : on se forme par pelotons de 10 à 20 ; successivement chacun de ces groupes prend le galop, charge, fait feu, s’arrête et démasque, laissant la place au suivant ; puis il recharge les armes, pour recommencer quand son tour reviendra.