Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 11

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A 4 heures, je quitte le marché sous l’escorte d’un zeṭaṭ des Aït Bou Zîd, sur le territoire desquels je suis à présent. Je continue à longer, sur un sol semblable à celui de ce matin, la lisière nord de la plaine ; les montagnes qui l’entourent paraissent fort habitées : on y entrevoit des cultures partout où les pentes ne sont pas trop raides, un grand nombre de tiṛremts se dressent sur leurs flancs. A 5 heures, j’atteins l’extrémité de la plaine, et en même temps les bords de l’Ouad el Ạbid. Celui-ci est une belle rivière, au courant impétueux, aux nombreux rapides ; ses eaux, vertes et claires, occupent le tiers d’un lit de 60 mètres de large, sans berges, moitié vase, moitié gravier, semé de gros blocs de rochers ; il se remplit en entier durant l’hiver ; quatre ou cinq fois plus forte qu’elle n’est en ce moment, la rivière coule alors avec une violence extrême. En toute saison, on ne peut la passer qu’à des gués assez rares. A partir d’ici, j’en suis le cours, marchant tantôt le long de ses rives, tantôt à mi-côte de ses flancs, suivant les difficultés du terrain ; elles deviennent bientôt très grandes. L’Ouad el Ạbid, en sortant de la plaine, s’enfonce dans une gorge profonde ; le bas en a juste la largeur de la rivière ; les côtés sont deux murailles de grès, qui atteignent par endroits plus de 100 mètres de hauteur ; au-dessus, se dressent les massifs mi-terreux, mi-rocheux de la chaîne au travers de laquelle l’ouad se fraie si violemment passage. Leurs pentes, souvent escarpées, sont raides partout, parfois inclinées à 2/1, d’ordinaire à 1/1 presque jamais à 1/2. C’est avec la plus grande peine que l’on suit la vallée ; rarement on peut marcher au fond : il est occupé par les eaux ; le chemin tantôt serpente dans la montagne, au-dessus des parois de la gorge, tantôt est taillé dans le roc, au flanc même de ces parois, et surplombe la rivière. Ce sont des passages extrêmement difficiles, les plus difficiles que j’aie jamais trouvés. Ils se franchissent pourtant trop vite au gré du voyageur. L’œil ne se lasse pas de contempler ce large cours d’eau roulant ses flots torrentueux entre d’immenses murailles de pierre, au pied de ces montagnes sombres, dans cette région sauvage où le seul vestige humain est quelque tiṛremt suspendue à la cime d’un rocher. A l’entrée de ce long défilé, est la maison de mon zeṭaṭ, Dar Ibrahim. Nous y faisons halte à 5 heures et demie du soir. Peu de temps avant d’arriver, j’ai vu un affluent se jeter sur la rive gauche de l’Ouad el Ạbid : c’est l’Ouad Aït Messaṭ, belle rivière aux eaux vertes, au courant impétueux, de 12 à 15 mètres de large, venant du sud par une gorge profonde.

Les Aït Bou Zîd, chez lesquels je suis, sont de race tamaziṛt (chleuḥa) et indépendants. Leur territoire, tout en montagne, occupe la portion du Moyen Atlas bornée au nord par le Tâdla, au sud par l’Ouad el Ạbid, à l’est par les Aït Atta d Amalou, à l’ouest par les Aït Ạtab et les Aït Ạïad. Ils peuvent armer environ 1000 fantassins et 300 cavaliers. Cette tribu est renommée pour sa richesse : en effet, tant que je serai sur ses terres, je ne cesserai d’admirer des preuves de l’intelligence et de l’activité des habitants ; nulle part au Maroc les cultures ne m’ont paru mieux soignées, les chemins aussi bien aménagés, dans un pays plus difficile. Toutes les portions du sol dont on a pu tirer parti sont plantées : ici sont des blés, là des légumes, ailleurs des oliviers ; ils s’étagent par gradins, une succession de murs en maçonnerie retenant les terres ; sur ces pentes raides, on ne peut labourer à la charrue : tout se travaille à la pioche. Les chemins sont la plupart bordés de bourrelets de pierre ; en certains points ; ils sont taillés dans le roc : des consoles les soutiennent, des ponts sont jetés au-dessus des crevasses. Les maisons n’ont qu’un rez-de-chaussée, mais sont bien construites ; elles sont en pierre cimentée, mais non taillée. Les tiṛremts sont nombreuses et grandes ; quelques-unes, se dressant au sommet de rocs escarpés, semblent presque inaccessibles. Ces ouvrages témoignent d’une population active et industrieuse. Les Aït Bou Zîd ont un usage qui leur est spécial, et que nous ne retrouverons ailleurs que loin vers l’ouest et dans une seule tribu, les Ḥaḥa. C’est celui de se disséminer, maison par maison, chacun au milieu de ses cultures, au lieu de se grouper par villages. Sur leur territoire, on n’en rencontre pas : on ne voit que demeures isolées, semées sans ordre au flanc de la montagne.

Une légère modification se fait ici dans l’armement : plus de baïonnettes ; tout le monde porte le sabre. De plus, le fusil change : la crosse, de courte et large, devient longue et étroite ; elle était simple : elle se couvre d’ornements, incrustations d’os et de métal. Ces deux modèles sont les seuls qui existent au Maroc ; le premier est d’un usage universel au nord de l’Atlas ; dans cette chaîne et au Sahara, on le trouve quelquefois, mais rarement, c’est le second qui domine.

Le tamaziṛt est l’idiome général des tribus que j’ai traversées depuis Meknâs ; mais jusqu’à Qaçba Beni Mellal tout le monde, dans les familles aisées, savait l’arabe. Depuis que je suis dans l’Atlas, il n’en est plus de même. Ici, bon nombre d’hommes parlent encore cette langue, mais les femmes l’ignorent complètement.

1er octobre.

Départ à 5 heures du matin. Telle était hier soir la vallée de l’Ouad el Ạbid, telle elle reste aujourd’hui ; les hautes montagnes qu’elle traverse sont, à l’exception des places cultivées, entièrement boisées : oliviers sauvages, pins, mêlés parfois de lentisques et de caroubiers. Par instants, le fond de la gorge se resserre au point de n’avoir que 30 mètres de large ; par moments, il s’étend un peu et a jusqu’à 100 mètres : en ces endroits, d’autant plus fréquents qu’on avance davantage, les bords de l’ouad se garnissent de lauriers-roses, les parois de la vallée s’abaissent et s’inclinent, quelques arbres poussent aux fentes des rochers. La gorge, jusqu’au point où la rivière sort de l’Atlas, présente donc l’aspect suivant : une série d’étranglements très étroits unis par des défilés, lesquels, resserrés au début, s’élargissent peu à peu à mesure qu’on descend, en même temps que leurs flancs deviennent moins escarpés. Au bout d’une heure et demie, la muraille rocheuse s’est déjà beaucoup abaissée dans ces endroits ; un peu plus tard, elle fait par moments place à la terre, et la forêt arrive jusqu’au bord des eaux. A dater de 8 heures et demie, la largeur habituelle est 100 mètres ; des trembles, des oliviers, couvrent le fond ; les parois de roche sont très basses ou remplacées par des talus de terre à 1/1 ; quelques maisons entourées de vergers apparaissent sur les pentes. Des étranglements resserrent encore par moments la vallée, mais de chacun elle sort plus large. A 9 heures et demie, elle a 150 mètres et se remplit de jardins ; les flancs en sont à 1/1 ou à 1/2 ; des habitations s’y élèvent de toutes parts. Elle reste ainsi jusqu’à Aït ou Akeddir, où j’arrive à 10 heures et demie du matin.

En chemin, j’ai traversé l’Ouad el Ạbid plusieurs fois, la première vers 6 heures (25 mètres de large, 70 centimètres de profondeur), la dernière vers 10 heures un quart (40 mètres de large, 50 centimètres de profondeur). Partout les eaux étaient les mêmes, limpides, vertes, impétueuses ; partout elles coulaient sur un lit de gros galets, sans berges ; les blocs de roche dont était semé le lit au commencement avaient disparu dans la dernière partie du trajet. Depuis 8 heures et demie, les rives étaient garnies d’un grand nombre d’appareils qui servent aux habitants à traverser en hiver, lorsque, les eaux étant hautes, on ne peut plus franchir à gué ; ces machines se composent de deux fortes piles de maçonnerie établies l’une de chaque côté de la rivière ; en leur milieu sont fixés de gros troncs d’arbres, auxquels s’amarrent les cordes servant au passage. Le sol du fond de la vallée est partout de terre.

2 et 3 octobre.

Séjour à Aït ou Akeddir. Les Aït Ạtab, chez lesquels je suis, sont une tribu tamaziṛt (chleuḥa), indépendante. Leur territoire est limité : au nord, par les Aït Ạïad et le Tâdla ; à l’est, par les Aït Bou Zîd ; au sud et à l’ouest, par l’Ouad el Ạbid. Ils peuvent mettre en ligne environ 1200 fantassins et 300 chevaux. Deux marchés sur leur territoire : Ḥad d’Aït Ạtab et Arbạa d’Ikadousen ; Ikadousen est le nom d’une de leurs fractions, qui habite vers le nord-ouest du point où je suis.

Aït ou Akeddir est un gros village, situé sur les premières pentes du flanc droit de l’Ouad el Ạbid, à un coude que fait la rivière ; les environs de ce centre sont la portion la plus habitée du territoire des Aït Ạtab. Auprès de lui s’élèvent à peu de distance plusieurs autres groupes, parmi lesquels on distingue El Ḥad, où se tient le marché. En face, le flanc gauche est hérissé d’une foule de maisons, de tiṛremts, s’étageant en amphithéâtre au milieu des oliviers. Ces constructions, ainsi que toutes celles de la tribu, sont en pisé. La population totale de ces diverses agglomérations peut être de 2000 âmes, dont 200 Juifs répartis en deux mellaḥs. Chaque village est entouré d’arbres fruitiers. De grands jardins occupent le fond de la vallée, où l’on ne bâtit point, de peur des inondations.

4 octobre.

Départ à 5 heures du matin. Un homme des Aït Ạtab me sert de zeṭaṭ. A quelque distance d’ici, l’Ouad el Ạbid s’enfonce de nouveau dans une gorge profonde ; il y reste enfermé jusqu’à Tabia, où il sort de l’Atlas et entre en plaine. Je prends un chemin qui passe à quelque distance de la rivière, sur un petit plateau couvert de cultures et semé d’amandiers ; des tiṛremts se dressent de toutes parts ; de grands troupeaux paissent sur les côtes. A 10 heures, je reviens sur les bords de l’Ouad el Ạbid au lieu même où, débouchant de la montagne par une brèche sauvage, il s’élance dans la plaine. Je le traverse et je gagne le petit village de Tabia, situé sur sa rive gauche. Me voici en blad el makhzen, pour la première fois depuis Meknâs. En passant la rivière, je suis entré sur le territoire des Entifa, tribu soumise. Ici, plus de zeṭaṭ, plus d’escorte ; on voyage seul en sûreté[42].

Je repars donc aussitôt avec un simple guide pris à Tabia. Laissant l’Ouad el Ạbid prendre sa course vers le nord-ouest, je me maintiens près de la montagne. C’est toujours le Moyen Atlas ; j’en longe le pied par une succession de plateaux bas et de côtes douces : les plateaux ont un sol sablonneux, avec des pâturages et quelques cultures ; les coteaux, rocheux[43] et nus à la partie supérieure, sont terreux et garnis de villages et de jardins à leur pied. Vers 3 heures, j’atteins une bourgade qui sera mon gîte, Djemaạa Entifa.

Assez nombreux voyageurs sur la route pendant cette journée. Point d’autre cours d’eau que l’Ouad el Ạbid ; au gué de Tabia où je l’ai traversé, il avait 40 mètres de large et 70 centimètres de profondeur. Toujours même lit de galets, même eau limpide et verte, même courant impétueux. Les roches au pied desquelles il coule en sortant de l’Atlas sont de grès, comme toutes celles de sa vallée depuis le point où j’y suis entré.

Djemaạa Entifa ne porte point ce nom à cause d’un marché ; elle en possède un, mais qui se tient le lundi. Le village se compose de trois groupes d’habitations, distribués sur les deux rives d’un ruisseau. Des jardins, vraie forêt d’oliviers, les unissent et les entourent. La population est d’environ 1500 habitants, dont 200 Israélites. Cette localité fait un commerce actif, d’une part avec Bezzou et Demnât, de l’autre avec les tribus du sud. Non loin de là est la demeure du qaïd des Entifa. La juridiction de ce gouverneur est limitée : au nord, par les Sraṛna et l’Ouad el Ạbid ; à l’est, par l’Ouad el Ạbid et les Aït Messaṭ ; au sud, par les Aït b Ougemmez et les Aït b Ououlli ; à l’ouest, par la province de Demnât et les Sraṛna. Elle comprend, outre les Entifa, Bezzou au nord, les Aït Abbes et les Aït Bou Ḥarazen au sud-est.

3o. — DES ENTIFA A ZAOUIA SIDI REHAL.

5 octobre.

Départ à 5 heures du matin, en compagnie d’une caravane de cinq à six personnes ; le pays est sûr ; on est en blad el makhzen : point d’escorte. D’ici à Demnât, je continuerai à cheminer sur les premières pentes de l’Atlas, en me rapprochant de plus en plus de son pied. Pendant ce trajet, je passerai insensiblement du Moyen Atlas au grand : les deux chaînes paraissent se rejoindre à la trouée de la Teççaout, où serait l’extrémité de la première. Ma route d’aujourd’hui se divise en deux portions distinctes : de Djemaạa Entifa à l’Ouad Teççaout, et de la Teççaout à Demnât. Dans la première partie, le pays est accidenté, le sol pierreux, quelquefois rocheux ; il est souvent nu, par moments garni de palmiers nains et de taçououts, ou boisé ; peu d’eau ; cependant, au flanc des coteaux, au fond des ravins, sur les sommets, s’élèvent une foule de villages, entourés de grandes plantations d’oliviers, avec des haies de cactus : en somme, région d’aspect triste, mais fort habitée. A 9 heures et demie, j’arrive au bord de la Teççaout : c’est la Teççaout Fouqia, appelée aussi Ouad Akhḍeur « Rivière Verte ». Elle est bien nommée ; elle coule au milieu d’une végétation merveilleuse, à l’ombre de grands oliviers, dans une vallée couverte de champs et de vergers. A partir de la Teççaout, j’entre dans une région nouvelle : accidents de terrain moins sensibles ; sol terreux ; foule de ruisseaux ; nombreux villages ; à chaque instant jardins immenses, à végétation superbe, à arbres séculaires : c’est au travers de ce beau pays que je parviens à Demnât. J’entre dans la ville à midi et demi.

Durant toute la journée, beaucoup de monde sur le chemin. Je n’ai point traversé d’autre cours d’eau important que l’Ouad Teççaout : il avait 15 mètres de large et 50 centimètres de profondeur ; eaux claires ; courant rapide ; lit de galets ; berges de terre, en pente douce, de 1 mètre à 1m,50 de hauteur.

6 et 7 octobre.

Séjour à Demnât. Cette ville est le siège d’un qaïd qui gouverne la province de Demnât ; celle-ci a pour limites : au nord, les Sraṛna ; à l’est, les Entifa et les Aït b Ououlli ; au sud, les pentes supérieures du Grand Atlas ; à l’ouest, les Glaoua et les Zemrân.

Demnât est entourée d’une enceinte rectangulaire de murailles crénelées, garnies d’une banquette et flanquées de tours ; le tout est en bon état, sans brèches ni portions délabrées. Trois portes donnent entrée dans la ville. La qaçba a son enceinte à part et est bordée de fossés ; ceux-ci, les seuls que j’aie vus au Maroc, ont 7 à 8 mètres de large sur 4 ou 5 de profondeur et sont en partie remplis d’eau. Au milieu de ce réduit, s’élèvent la mosquée principale et la maison du qaïd. Murailles, qaçba, mosquées, maisons, toutes les constructions de la ville sont en pisé ; rien n’est blanchi, sauf la demeure du qaïd et le minaret qui l’avoisine. Le reste est de la couleur brun sombre qui distingue les habitations depuis Bou el Djạd. L’intérieur de l’enceinte est aux deux tiers couvert de maisons, en bon état, quoique mal bâties. Le dernier tiers est occupé partie par des cultures, partie par la place du marché : point de terrains vagues, point de ruines ; en somme, air prospère. La population est d’environ 3000 âmes, dont 1000 Israélites ; ceux-ci n’ont pas de mellaḥ ; ils habitent pêle-mêle avec les Musulmans, qui les traitent avec une exceptionnelle bonté. Demnât et Sfrou sont les deux endroits du Maroc où les Juifs sont le plus heureux. Il y a d’autres rapprochements à faire entre ces deux villes, dont les points de ressemblance frappent l’esprit : même situation au pied de l’Atlas, à la porte du Sahara ; population égale, et composée d’une manière semblable ; prospérité presque pareille ; même genre de trafic ; même caractère doux et poli des habitants ; même ceinture d’immenses et superbes jardins. En un mot, ce que Sfrou est à Fâs, Demnât l’est à Merrâkech.

Le commerce de Demnât est le suivant : les tribus de l’Atlas et du Sahara (Dâdes, Todṛa) viennent s’y approvisionner de produits européens et d’objets fabriqués dans les villes marocaines, tels que cotonnades, sucre, thé, parfumerie, bijouterie, belṛas ; elles y cherchent aussi des grains, mais en petite quantité : en échange, elles apportent des peaux, des laines et des dattes, que les habitants de Demnât expédient à Merrâkech. Ce commerce, florissant autrefois, a fait la richesse de la ville : il est en décadence depuis quatre ou cinq ans. A cette époque, le sultan envoya un amin d’une rapacité telle que le trafic ne fut plus possible : tout ce qui passait les portes de la cité était, quelle qu’en fût la provenance, frappé d’un droit arbitraire si élevé que bientôt les tribus voisines et les caravanes du sud désertèrent ce marché, et se portèrent en masse sur Merrâkech, où elles se fournissent à présent.

Demnât est entourée de toutes parts d’admirables vergers, les plus vastes du Maroc. Au milieu d’eux sont disséminés une foule de villages se touchant presque, qui forment comme des faubourgs de la ville. Ces jardins sont renommés au loin ; leur fertilité, leur étendue, la saveur et l’abondance de leurs fruits, les excellents raisins qui s’y récoltent sont légendaires.

Presque contigus aux vergers de Demnât, s’en trouvent d’autres très célèbres, que nous avons traversés en venant : ceux d’Aït ou Aoudanous. Ils rappellent un triste exemple de la rapacité du sultan et de la malheureuse condition de ses sujets. Ces jardins, domaine immense et merveilleux, forêt d’oliviers séculaires et d’arbres fruitiers de toute espèce, arrosés par des ruisseaux innombrables, appartenaient, il y a quelques années, à un homme fameux par ses richesses et son luxe, Ben Ạli ou El Maḥsoub, dont la vaste demeure s’élève encore au sommet d’un mamelon qui les domine. Cette fortune énorme, cette ostentation, ce pouvoir, portèrent ombrage au sultan. Soit pure cupidité, soit crainte de l’influence croissante d’un homme aussi puissant, il le fit une nuit surprendre, saisir, emmener : on le jeta en prison dans l’île de Mogador. En même temps, ses biens furent confisqués et réunis à ceux de la couronne. J’appris plus tard à Mogador que le malheureux Ben Ạli, qu’on y connaissait sous le nom d’El Demnâti, avait, après plusieurs années de captivité, obtenu sa liberté au prix de tous ses biens. Mais il n’en jouit pas. Au sortir de prison, à la porte de Mogador, il mourut.

8 octobre.

Départ à 8 heures et demie du matin. D’ici à Zaouïa Sidi Reḥal, je serai encore en blad el makhzen ; région sûre ; un guide suffit. La route longe constamment la lisière d’une vaste plaine qui s’étend au pied du Grand Atlas. Sol terreux et uni. A gauche, sont les premières pentes de la montagne, pentes assez douces, partie nues ou couvertes de palmiers nains, partie boisées ; d’aucun point on ne distingue les crêtes. A droite, on ne voit qu’une immense plaine s’allongeant à perte de vue vers l’ouest ; elle est bornée à l’est par les masses lointaines et grises du Moyen Atlas, au nord par les collines éloignées des Rḥamna, qui séparent les bassins de l’Oumm er Rebiạ et de la Tensift. Jusqu’à la Teççaout Taḥtia, la plaine est couverte de pâturages, et une foule de villages entourés de bois d’oliviers la sèment de points sombres ; ces vastes étendues pleines de troupeaux, ces innombrables oasis de verdure, forment un beau tableau de paix et d’abondance. A partir de la Teççaout, les oliviers diminuent ; bientôt ils cessent : en même temps, les pâturages font place à des cultures. A 6 heures du soir, j’arrive à Zaouïa Sidi Reḥal. Au loin, dans le disque enflammé du soleil couchant, on aperçoit la haute tour de Djamạ el Koutoubia, mosquée de Merrâkech.

Durant toute la journée, beaucoup de monde sur la route. Un seul cours d’eau important : l’Ouad Teççaout Taḥtia (eaux claires et courantes de 20 mètres de large et de 30 à 40 centimètres de profondeur, coulant sur un lit de galets trois fois plus grand, entre deux berges rocheuses, tantôt à 1/1, tantôt à 1/2).

Zaouïa Sidi Reḥal est une bourgade du territoire des Zemrân ; entourée de murs bas sans prétentions militaires, bâtie en pisé, elle a environ 1000 habitants ; au milieu s’élèvent une belle qoubba, où reposent les restes de Sidi Reḥal, et une zaouïa, où vivent les marabouts ses descendants ; ces derniers sont fort vénérés dans le pays : de toutes les tribus voisines, des Zemrân, des Rḥamna, des Sraṛna, de Demnât, de Merrâkech même, on les visite, on leur apporte des offrandes. En dehors de l’enceinte musulmane, formant un faubourg isolé, se trouve un petit mellaḥ. Jardins peu étendus.

4o. — DE ZAOUIA SIDI REHAL A TIKIRT.

9 octobre.

Quoique blad el makhzen, le pays n’est pas assez sûr pour marcher sans zeṭaṭ ; mais un seul homme suffit. Je trouve sans peine quelqu’un pour m’escorter. Départ à midi et demi. Un cours d’eau sort ici même du Grand Atlas. C’est l’Ouad Rḍât. Il prend sa source au sommet de la chaîne, à la dépression considérable appelée _Tizi n Glaoui_, et en descend dans une direction perpendiculaire aux crêtes ; cette rivière trace ainsi une route courte et facile pour franchir la chaîne. Je m’y engage. Jusqu’au Tizi, je resterai dans le bassin de l’ouad, et pendant la plus grande partie du trajet j’en suivrai le cours. De Sidi Reḥal aux environs de Zarakten, où je quitterai la vallée de l’Ouad Rḍât, celle-ci présente le même aspect : le fond n’en a jamais plus de 100 mètres de large, le plus souvent il a beaucoup moins ; les flancs sont habituellement des talus boisés à 1/1, quelquefois des murailles rocheuses presque à pic. C’est lorsque les pentes de ces flancs sont les plus raides que le fond est le plus large, lorsqu’elles sont les plus douces qu’il est le plus étroit. Tantôt ce dernier est couvert des galets, des blocs de roche qui forment le lit de la rivière : dans ces points croissent, entre les pierres, des lauriers-roses et des pins ; ailleurs il y a un peu de terre : on trouve alors des jardins, avec des figuiers et des oliviers. De même pour les flancs. Moitié terre, moitié grès, ils sont la plupart du temps escarpés et couverts de forêts où se mêlent les lentisques, les tiqqi, les teïda et les teceft. Mais aux rares endroits où les côtes sont moins abruptes, on rencontre des villages, et à leur pied, des cultures et des vergers. Les villages sont disposés en long : chacun forme plusieurs groupes, échelonnés dans le sens de la vallée. Les plantations s’étagent au-dessous, disposées par gradins ; de petits murs retiennent la terre. Les champs sont des champs d’orge et de maïs ; des figuiers, des grenadiers, des oliviers, de la vigne, et surtout une foule de noyers les ombragent : le noyer apparaît ici pour la première fois ; cet arbre abonde sur les deux versants du Grand Atlas ; je ne l’ai pas vu ailleurs. Telle sera la vallée de l’Ouad Rḍât jusque auprès de Tagmout, où je la quitterai. Le chemin tantôt en suit le fond, tantôt serpente sur ses flancs ; il est presque partout raide et pénible, difficile en peu d’endroits. Aujourd’hui, je fais une étape très courte : je m’arrête à Enzel, village de 600 habitants, où je passerai la nuit ; il n’est que 3 heures lorsque j’y arrive.