Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 12

Chapter 123,732 wordsPublic domain

Durant le trajet, beaucoup de monde sur la route. L’Ouad Rḍât avait, à Zaouïa Sidi Reḥal, 6 mètres de large et 20 centimètres de profondeur ; les eaux en étaient claires et courantes, légèrement salées ; elles coulaient au milieu d’un lit de galets de 60 mètres, bordé de berges de terre d’un mètre. Cette rivière est, m’affirme-t-on, un affluent de la Tensift : elle s’y jetterait après avoir arrosé le territoire des Zemrân et celui des Glaoua.

Cette dernière tribu est celle où je suis entré en sortant de Zaouïa Sidi Reḥal ; un qaïd nommé par le sultan la gouverne ; il réside à Imaounin, dans le Telouet : son autorité réelle s’étend sur les Glaoua et sur le Ouarzazât, son pays natal ; son pouvoir nominal va jusqu’aux Aït Zaïneb, son influence jusqu’à Tazenakht et jusqu’au Mezgîṭa. La première seule de ces trois régions est considérée comme blad el makhzen ; seule elle fournit des soldats et paie l’impôt : les deux autres sont blad es sîba. Cependant, dans la seconde, la parole du qaïd est prise en considération ; mais à condition qu’il ne réclame que des choses faciles, ne coûtant rien aux habitants ; il ne se hasarderait pas à leur en demander d’autres, sachant que ce serait provoquer des refus ; il ne se mêle en aucune façon de leur administration, de leurs différends, des guerres qu’ils peuvent se faire entre eux ; mais son ạnaïa est respectée : des gens de sa maison, esclaves ou mkhaznis, peuvent servir de zeṭaṭs ; on voyage en sûreté sous sa protection. Il n’en est plus de même dans la troisième région : la suprématie, même nominale, du sultan n’y est pas reconnue ; tout ce que peut faire le qaïd est d’entretenir des rapports d’amitié avec les chefs des deux grandes maisons voisines, les chikhs de Tazenakht et du Mezgîṭa. Il ne saurait servir de zeṭaṭ sur leurs territoires, mais ses lettres assureraient un bon accueil auprès d’eux. Au delà, ni son nom ni celui du makhzen ne sont connus.

Le commerce des Glaoua est actif : il consiste presque uniquement en l’échange des grains du nord contre les dattes du Dra. Deux marchés dans la tribu : le Tenîn de Telouet et le Khemîs d’Enzel. Les Glaoua sont Imaziṛen de langue comme de race, ainsi que toutes les tribus que je verrai dans les massifs du Grand et du Petit Atlas : de Zaouïa Sidi Reḥal à Tisint, la première oasis que j’atteindrai, il n’y a pas un seul Arabe. Ici apparaît pour la première fois un vêtement original, d’un usage universel chez les Glaoua, dans le Dra, dans le bassin du Sous, dans la chaîne du Petit Atlas ; c’est le _khenîf_ : qu’on se figure une sorte de bernous court, de laine teinte en noir, avec une large tache orange, de forme ovale, occupant tout le bas du dos ; cette sorte de lune si étrangement placée est tissée dans le bernous même, et les bords en sont ornés de broderies de couleurs variées ; le bas du bernous est garni d’une longue frange, le capuchon d’un gros gland de laine noire. La plupart des hommes, enfants et vieillards, Musulmans et Juifs, portent ce vêtement ; les autres se drapent dans des ḥaïks de laine blanche. On garde le sommet de la tête nu, comme dans le reste du Maroc ; mais la bande, large ou étroite, qui se roule d’habitude à l’entour, au lieu d’être de cotonnade blanche, est de laine noire. Les belṛas se remplacent fréquemment par des sandales. On ne voit plus de sabres qu’aux cavaliers : ces armes sont donc peu nombreuses, les chevaux étant rares dans le Grand comme dans le Petit Atlas. On cesse de porter la poudre dans des poires : on la met dans des cornes. Ce sont, soit des cornes naturelles à armatures de cuivre, soit, plus souvent, des cornes en cuivre ciselé ; elles ne manquent pas de grâce ; des sachets de cuir pour les balles s’y attachent. Ce modèle, en usage dès les premières pentes septentrionales du Grand Atlas, est le seul employé dans cette chaîne et dans tout le sud : il n’y a que deux exceptions ; nous les signalerons plus tard ; l’une est vers l’est, dans le bassin du Ziz, l’autre vers l’ouest, dans le Sahel.

10 octobre.

D’Enzel à Tagmout, je suis la vallée de l’Ouad Rḍât, telle que je l’ai décrite hier. Parti à 5 heures du matin, j’arrive à 11. Chemin faisant, je passe auprès des ruines d’un pont attribué par les uns aux Chrétiens, par les autres à es Soulṭân el Akḥeul : on cite toujours ces deux noms au Maroc dès qu’il s’agit d’ouvrages dont on ne connaît pas les auteurs ; ce pont, dont il reste quatre arches en pierre, s’élève sur la rivière au point de jonction des chemins de Merrâkech et de Zaouïa Sidi Reḥal. Il me paraît d’origine musulmane. Plusieurs gros villages jalonnent la route : les deux principaux sont Ifsfes (600 habitants) et Zarakten (800 habitants). L’Ouad Ifraden, le seul que je traverse, est un ruisseau de 2 mètres de large ; les eaux en sont salées, comme toutes celles des environs : les flancs mêmes de la montagne sont par endroits blancs de sel. Durant cette matinée, de hauts massifs ne cessent de se dresser de tous côtés au-dessus de ma tête : vers le sud, au milieu d’une longue crête, j’aperçois l’échancrure du Tizi n Telouet et, à sa gauche, la cime rose de l’Adrar n Iri dominant toutes les autres. Du monde passe sur le chemin. Beaucoup de gibier ; quantité énorme de perdreaux : tout le long de la route, j’en vois courir à mes pieds ; ils se lèvent rarement ; on ne les chasse pas : quand les habitants veulent en manger, ils en tuent à coups de pierres.

11, 12, 13 octobre.

Séjour à Tagmout. Le village a 800 ou 900 habitants. Situé sur le bord de l’Ouad Adrar n Iri, il est fractionné en plusieurs groupes qui s’espacent sur les premières pentes du flanc gauche de la vallée, au milieu de cultures et de jardins : ceux-ci occupent aussi une partie du fond, qui a ici 60 mètres de large. Tagmout compte parmi les Aït Robạ : cette fraction se compose de tout ce qui habite sur le cours de l’Ouad Adrar n Iri. Zarakten forme une autre fraction, Enzel une autre encore. Les villages de ce versant sont d’aspect misérable : les maisons, de pierre et couvertes en terrasse, sont mal bâties ; elles n’ont qu’un rez-de-chaussée, parfois à demi enfoncé dans le sol.

14 octobre.

Départ à 6 heures du matin. Un zeṭaṭ m’escorte. La route d’aujourd’hui peut se diviser en quatre portions. 1o De Tagmout à Titoula Taḥtia : chemin extrêmement difficile ; montées très raides à travers les pierres ; région déserte ; sol rocheux, tantôt nu, tantôt boisé. 2o De Titoula Taḥtia à Titoula Fouqia : on retrouve le cours de l’Ouad Adrar n Iri, appelé aussi dans cette partie Ouad Titoula ; on le suit : les premières pentes et le fond de la vallée sont couverts de villages et de cultures ; orges et maïs, ombragés de noisetiers, de trembles, surtout de noyers ; ce fond de vallée a peu de largeur : les cultures ne s’étendent en tout que sur quarante mètres ; au milieu d’elles coule le ruisseau, qui ne cesse pas d’avoir de l’eau : les flancs sont en pente douce au pied, escarpés vers le sommet, rocheux partout ; plus on avance, plus la pierre nue apparaît, plus les arbres sont clairsemés : chemin facile. 3o De Titoula Fouqia au col Tizi n Telouet, où je franchis la crête supérieure du Grand Atlas : l’eau tarit dans l’ouad, les cultures cessent, les habitations ont disparu : désert de pierre : de tous côtés s’élèvent de hautes montagnes de grès ; plus un arbre, plus une plante, plus un brin de verdure ; tout est roche : le chemin, sans être difficile, est très raide et très pénible ; on monte lentement vers le col. Il est atteint à 4 heures du soir. Je me trouve à 2634 mètres au-dessus du niveau de la mer. Un panorama immense s’étend devant mes yeux. Je suis frappé d’abord de l’aspect montagneux de la contrée que je vais aborder : ce ne sont que chaînes s’étageant les unes derrière les autres jusqu’au bout de l’horizon ; puis de son air triste et désolé : tout est nu ; tout est roc ; pas un grain de sable ni une motte de terre ; de longues côtes jaunes, des croupes d’un rouge sombre se succédant à l’infini, immenses solitudes pierreuses, c’est tout ce que distingue l’œil lorsqu’il se tourne vers le sud du haut du Grand Atlas. 4o J’entre ici dans la quatrième portion de mon trajet d’aujourd’hui : du Tizi n Telouet à Aït Baddou. On commence par une descente raide : c’est un passage dangereux, comme l’indique son nom, _Taourirt n Imakkeren_, « colline des brigands » ; puis on débouche dans la plaine du Telouet ; sol plat ; bonne terre couverte de cultures. Je m’arrête à 6 heures et demie, près de son extrémité sud, au petit village d’Aït Baddou.

Peu de voyageurs sur la route pendant cette journée. Le Telouet est une fraction des Glaoua : il comprend un certain nombre de villages, semés les uns près des autres dans une petite plaine fertile ; l’un d’eux, Imaounin[44], est la résidence du qaïd, _el Glaoui_. L’extérieur des constructions annonce la prospérité : ce ne sont plus les huttes de l’Ouad Rḍât ; maisons hautes et bien bâties. Les arbres ne sont pas encore nombreux ; on en voit quelques-uns auprès des habitations : ce sont des trembles, des figuiers, des noyers ; il pousse aussi des pieds de vigne. Une multitude de ruisseaux descendant de la crête de l’Atlas arrosent le sol. Quelque riante que soit en elle-même cette verte plaine, elle est entourée de toutes parts de montagnes si nues et si désolées que son aspect en est attristé.

15 octobre.

Départ à 7 heures du matin. Je rentre en blad es sîba : m’y voici pour longtemps. Ici le pays ne présente pas grands dangers : un homme suffit aujourd’hui comme escorte. En quittant Aït Baddou, on achève de traverser la plaine du Telouet. Puis on entre dans la région la plus désolée qu’on puisse voir : tout est roche : au-dessus de la tête, on ne voit que murs de pierre ; aux pieds, ravins aux parois de grès sans eau ni verdure ; les lits à sec sont couverts d’une couche de sel ; nulle part la moindre trace de terre ni de végétation. Après trois heures de marche dans cette triste contrée, je débouche tout à coup dans une vallée qui forme avec elle le plus frappant contraste : creusée à pic au milieu de l’immense plateau de pierre qui règne à l’entour, elle présente un aspect aussi riant, aussi gai que les solitudes qui la bordent sont mornes et tristes. Au fond, coule un torrent dont les deux rives sont, sans interruption, garnies de jardins et de cultures ; au milieu des figuiers, des oliviers, des noyers, s’élèvent en foule des villages, des groupes de maisons, des tiṛremts : tout respire la richesse ; c’est l’Ouad Dra qui commence : sur ses rives seules, et sur celles des deux rivières qui le forment, je trouverai ces constructions élégantes et pittoresques qui me frapperont désormais : tiṛremts aux gracieuses tourelles, aux terrasses crénelées, aux balustrades à jour ; maisons aux murailles couvertes de dessins et de moulures ; qçars dont les enceintes, du pied jusqu’au faîte, ne sont qu’arabesques et qu’ornements. Dans ces belles contrées, même la demeure la plus pauvre présente l’aspect du bien-être. Le bas des bâtiments est en pierres cimentées, le haut en pisé ; tout est construit avec soin, tout semble neuf ; point d’habitation qui n’ait un premier étage ; un second est souvent formé par une terrasse couverte, installée au-dessus ; partout bonnes portes, volets façonnés et ornés comme aux maisons des villes ; toutefois peu de demeures sont blanchies : de loin en loin, quelque zaouïa ou les créneaux d’une tiṛremt ; le reste a la teinte brun-rouge du grès et du pisé. Les jardins et les cultures sont entretenus avec un soin extrême, mais ils forment une bande étroite : aux endroits les plus larges, ils ont 60 mètres ; encore ne sont-ils presque jamais en sol plat ; ils s’étagent, les terres soutenues par des revêtements de pierre, des deux côtés de la rivière : celle-ci, l’Ouad Iounil, a 4 mètres de large, un courant très rapide, des eaux claires, salées ; elles coulent sur un lit de gravier de 10 mètres, blanc de sel dans les portions à sec. Les flancs de la vallée sont des murailles de grès verticales, creusées sur toute leur longueur de séries continues de cavernes. A ces murailles s’adossent maisons et jardins ; dans leur flanc est taillé le sentier que je suis ; passage difficile : le chemin n’a nulle part plus de 1m,50 de large : la paroi de roc d’un côté, le précipice de l’autre. Telle est cette vallée, telles sont, me dit-on, toutes celles du voisinage, Ouad el Melḥ, Ouad Imini, Ouad Iriri, étroits sillons où se concentrent la végétation et la vie, au milieu des immenses déserts de pierre qui forment le versant sud du Grand Atlas. Je ne quitte plus l’Ouad Iounil jusqu’au gîte : un moment, je monte sur le sommet du flanc gauche ; un vaste plateau rocheux s’y offre à mes yeux : il s’étend à perte de vue ; le thym est la seule plante qui y pousse ; les gazelles sont les seuls êtres animés qui y vivent. A 3 heures, je m’arrête à Tizgi, principal village du district de ce nom.

Peu de voyageurs aujourd’hui sur la route. J’ai traversé deux cours d’eau : l’Asif Marṛen, appelé aussi Ouad el Melḥ (lit de 15 mètres de large, à sec) ; l’Ouad Iounil (eaux de 4 mètres de large et de 30 centimètres de profondeur ; courant très rapide).

16 et 17 octobre.

Séjour à Tizgi. J’ai été frappé, à mon entrée dans la vallée de l’Ouad Iounil, d’un des caractères qui distinguent le bassin du Dra : l’élégance des constructions ; j’en remarque ici un autre, plus important : il se rapporte à la race qui occupe le pays. Jusqu’à présent, je n’avais vu que des Imaziṛen blancs, ceux qu’on appelle _Chellaḥa_ ; désormais, une bonne partie de la population se composera d’Imaziṛen noirs ou bruns, _Ḥaraṭîn_. Dans tout le bassin du Dra, je les trouverai mêlés aux Chellaḥa, dans une proportion d’autant plus grande que j’avancerai davantage vers le sud : dans la vallée même de ce fleuve, ils sont si nombreux que le nom de _Draoui_ y est synonyme de celui de Ḥarṭâni ; sur ses affluents, ils existent aussi en grande quantité : c’est dans ce bassin qu’ils semblent s’être concentrés ; il n’y en a point dans celui du Sous, très peu dans celui du Ziz. Ils présentent les types les plus variés : on en voit qu’on confondrait avec des nègres du Soudan ; d’autres ont la couleur des noirs, et les traits des Européens ; ou bien les grosses lèvres et le nez épaté des premiers, avec la peau blanche : certains sont dits Ḥaraṭîn, qui, pour un étranger, ne présentent aucune différence avec les Chellaḥa. Les physionomies des individus étant aussi diverses, il est difficile d’assigner des caractères distinctifs à la race : on peut dire seulement qu’une couleur café au lait foncé avec des traits presque européens sont ce qu’on rencontre le plus souvent. Les Ḥaraṭîn se considèrent comme Imaziṛen au même titre que les Chellaḥa : ils sont mélangés avec eux dans le fractionnement par tribus ; ils appartiennent comme eux aux Seketâna ou aux Gezoula, grandes familles qui, à elles deux, comprennent toutes les tribus entre Sous et Dra et une partie de celles du Sous. Malgré cette égalité politique, malgré cette communauté d’origine reconnue, les Chellaḥa se regardent comme supérieurs aux Ḥaraṭîn, et ceux-ci ont le sentiment de l’infériorité. Ils cherchent à se relever en épousant des femmes de couleur claire. « Parle-t-on mariage ? dit un proverbe, l’Arabe demande : Est-elle de bonne maison ? le Chleuḥ, est-elle riche ? le Ḥarṭâni, est-elle blanche ? »

18 octobre.

Départ à 10 heures et demie. De Tizgi à Tikirt, on ne cesse de suivre le cours de l’Ouad Iounil ; une bonne partie du chemin, c’est dans son lit même que l’on marche : ce dernier a ici 15 à 20 mètres de large ; la rivière y coule, tantôt en une seule masse de 5 mètres de large et de 30 centimètres de profondeur, tantôt y formant plusieurs bras, tantôt l’inondant presque en entier et étant alors très peu profonde. Depuis sa source jusqu’à son confluent avec l’Ouad Imini, elle a, quelle que soit sa force, cette même manière irrégulière de couler. D’ici à Tikirt, sa vallée peut se diviser en deux portions : l’une jusqu’à son confluent avec l’Asif Marṛen, l’autre au delà. Dans la première, le fond reste ce qu’il était au-dessus de Tizgi, large de 50 à 60 mètres, couvert de cultures, ombragé de beaucoup d’arbres. Les deux flancs sont toujours de grès rouge et très hauts : cependant ce ne sont plus des murailles perpendiculaires, si ce n’est à leur partie supérieure, où se voient des cavernes ; le pied est à 2/1 d’abord, puis à 1/1. Les flancs n’avaient, de Tiourassin à Tizgi, livré passage à aucun affluent. Dans cette nouvelle région, ils laissent accès à plusieurs ; ce sont autant de points où la vallée s’élargit et où les jardins s’étendent. A 1 heure et demie, j’atteins Tamdakht, village en face duquel l’Asif Marṛen se jette dans l’Ouad Iounil. La vallée change d’aspect : le fond s’agrandit et prend une largeur de 300 mètres : il est couvert de cultures ; les cultures qu’on voit d’ici à Tikirt n’ont aucune ressemblance avec celles d’auparavant : jusqu’à présent, une foule d’arbres ombrageaient les champs ; désormais on n’en verra plus, excepté aux abords des villages ; encore y sont-ils peu nombreux et parfois manquent-ils. La rivière coule dans un lit de 40 mètres de large, moitié vase, moitié galets, dont l’eau n’occupe qu’une faible partie. Les flancs, tout en restant rocheux, s’abaissent peu à peu, le droit surtout ; il diminue graduellement, et disparaît à quelque distance de Tikirt. Le flanc gauche conserve une hauteur minima de 150 mètres au-dessus du niveau de la vallée, mais ses pentes deviennent de plus en plus douces ; sa couleur change : il n’a plus le rose ou le rouge du grès, mais une teinte blanche qu’il gardera jusque auprès de Tikirt ; là, variant de nouveau, il deviendra noir et luisant : à partir d’ici, plus de cavernes. En face de Tikirt, s’étend une plaine triangulaire où confluent les ouads Iounil et Imini ; très plate, à sol de vase desséchée, elle se cultive en automne et est inondée en hiver. A l’extrémité de la plaine, un étroit kheneg, se creusant entre les roches noires des montagnes, donne passage à la rivière. Un peu plus haut, un spectacle nouveau réjouit mes yeux : un bois de palmiers entoure le village de Tazentout ; c’est le premier que je voie : on approche du Sahara. A 5 heures, je parviens à Tikirt, où je m’arrête.

Peu de voyageurs sur le chemin, quoique le pays soit très habité. L’Ouad Imini, que j’ai traversé avant d’arriver, a 9 mètres de large et 30 centimètres de profondeur ; peu de courant ; il coule au milieu d’un lit de gros galets, large d’environ 700 mètres. Cette rivière est moins considérable comme volume d’eau que l’Ouad Iounil, qui, deux heures plus haut, avait, avec un courant très rapide, la même profondeur que lui et une largeur de 10 mètres.

5o. — SÉJOUR A TIKIRT.

Parmi les pays indépendants, ceux du sud du Grand Atlas présentent, en leur organisation sociale, des différences avec ceux du nord. Dans ceux-ci, une seule unité, la tribu ; un seul état social, l’état démocratique ; aucun lien n’unit les tribus entre elles. La tribu est une grande famille avec ses subdivisions naturelles, tente ou maison, douar ou village, groupe de plusieurs centres habités, et ainsi de suite ; le fractionnement est d’autant plus grand que la tribu est plus nombreuse. Chaque groupe se gouverne à part comme bon lui semble, au moyen d’une assemblée où chaque famille est représentée, _djemaạa_ en arabe, _anfaliz_ en tamaziṛt. Quelques hommes y ont souvent la prépondérance, mais sans titre ni droit reconnu. Les affaires concernant la tribu entière se règlent d’après le même principe ; les petites tribus réunissent tous leurs membres pour délibérer ; dans les grandes, telles que les Zaïan, les Beni Zemmour, les Smâla, où les premières fractions sont elles-mêmes nombreuses et souvent peu unies entre elles, ces fractions se concertent et se décident séparément, s’inquiétant ou ne s’inquiétant pas du parti pris par les autres. Dans certaines tribus, telles que les Aït Ạtab, les Aït Bou Zîd, il y a des _qanoun_, codes de lois, auxquels les habitants sont tenus de se soumettre, et que l’assemblée générale fait respecter. Chez la plupart, cela n’existe pas ; les assemblées ne s’occupent point des particuliers ; tout leur est permis : s’il s’élève des différends, soit entre familles, soit entre fractions, elles les tranchent entre elles à coups de fusil. Ici, avec la liberté entière, la division à l’infini, la désunion complète ; là, avec un peu plus d’ordre et d’unité, c’est toujours la démocratie absolue. Les différentes tribus n’ont d’autres relations que les guerres et les alliances qu’elles font momentanément entre elles.

Au sud du Grand Atlas, nous trouvons trois unités : la tribu, le village, le district ; deux liens entre elles, la confédération et le vasselage ; deux états sociaux, le gouvernement par des chefs héréditaires et le régime démocratique. La tribu se rencontre et parmi les Imaziṛen et parmi les Arabes, avec son fractionnement naturel, le même en tous lieux : tels sont les Zenâga, les Aït Jellal, les Aït Seddrât, les Berâber. A côté d’elle se trouvent des villages isolés, sans aucun lien entre eux ; ils sont habités, les uns par un mélange de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn, d’autres par des membres de tribus diverses, d’autres par des cherifs ou des marabouts. Parmi ces villages, quelques-uns restent isolés, comme Qaçba el Djouạ, Iliṛ ; la plupart, pour résister aux invasions des tribus voisines, s’unissent entre eux par groupes d’un certain nombre ; ils forment ainsi ce que nous appellerons des districts : tels sont Arbạ Mia, Tizgi, Ouad Noun, Tisint. Tribus, villages isolés et districts s’unissent entre eux par deux sortes de liens. Le premier est la confédération ; elle est formée de la collection de plusieurs de ces unités, quelles qu’elles soient, groupées pour former une masse plus compacte : telle est la confédération du Dâdes, tels sont les nombreuses tribus et les qçars confédérés avec les Aït Ạmer. Inutile de dire que ces confédérations sont soumises à des changements : tantôt un groupe s’en détache, tantôt un autre s’y joint. Le second lien dont nous avons parlé est une sorte de vasselage : des tribus, des districts, se déclarent vassaux soit d’un chef, soit d’une tribu plus puissante[45] : les vassaux sont tenus à une redevance annuelle, le suzerain s’engage en retour à respecter leurs personnes et leurs biens ; là se bornent les obligations mutuelles : c’est ainsi que Tisint, Tatta, sont vassaux des Ida ou Blal, que ceux-ci le sont des Berâber.