Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 13

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Tribus, districts, villages, vivent les uns sous le régime despotique, les autres sous le régime démocratique ; les premiers sont gouvernés par des familles où le pouvoir suprême, avec le titre de chikh[46], est héréditaire : tels sont les Aït Ạmer, les Zenâga, le Mezgîṭa. L’autorité de ces chikhs n’est pas lourde pour leurs sujets ; parents plus ou moins proches d’un grand nombre d’entre eux, force leur est de ménager ces alliés naturels ; d’ailleurs il est de leur intérêt de n’indisposer personne ; ils laissent à leurs administrés grande liberté et ne leur demandent que trois choses : payer une légère redevance, les suivre quand ils font la guerre, ne pas trop se battre, se piller ni se voler entre eux : ce n’est permis qu’avec les étrangers. Pour le reste, licence complète. Tel est, dans le sud du Maroc, ce que, faute d’autre nom, j’appelle le régime despotique.

Quant au régime démocratique, les tribus ou districts qui l’ont adopté le possèdent avec les nuances les plus diverses. Chez les uns, tels que les Ilalen, les Iberqaqen, règne le système établi dans le nord : tribus, fractions, villages, se gouvernent par l’assemblée de tous leurs membres. Ailleurs, comme dans les qçars de Tisint, de Tatta, l’assemblée garde entre ses mains la puissance souveraine et confie le pouvoir exécutif à un chikh qu’elle élit ; quelquefois elle laisse ce titre longtemps dans la même maison, quelquefois elle le porte sans cesse de l’une à l’autre. Certaines tribus, telles que les Ida ou Blal, les Aït ou Mrîbeṭ, les Isaffen, se divisent en fractions ayant chacune à leur tête une famille où la dignité de chikh est héréditaire ; tantôt le pouvoir de ces chefs est assez grand, comme chez les Aït ou Mrîbeṭ et les Isaffen ; tantôt, comme chez les Ida ou Blal, leur seule prérogative est de conduire leurs frères dans les combats. Enfin il y a un dernier système, spécial aux Berâber, aux Aït Seddrât et aux Imeṛrân : c’est celui des _chikh el ạam_, « chikhs nommés pour un an » ; les tribus se gouvernent au moyen d’assemblées, mais dans chaque fraction, chaque district, le pouvoir exécutif est entre les mains d’un chikh qu’on élit chaque année.

S’il existe dans ces régions une organisation politique plus complète que dans le nord, il ne faudrait pas en conclure qu’il y règne beaucoup plus d’ordre ; l’administration intérieure de chaque village se fait assez régulièrement, mais c’est tout ; de tribu à tribu, de fraction à fraction, de district à district, de village à village, les guerres sont continuelles ; trois motifs en produisent la plupart : entre sédentaires, les contestations au sujet des eaux et des canaux ; entre nomades, le pillage injuste de vassaux que l’honneur commande de venger ; entre sédentaires et nomades, la cupidité de ceux-ci, qui les porte à attaquer les premiers pour les dépouiller. Je n’ai pas été dans une seule région au sud de l’Atlas, sans y trouver, pour une de ces trois causes, la guerre, soit intestine, soit avec des voisins.

Les divers territoires que j’ai traversés depuis les Glaoua, Assaka, Tizgi, Aït Zaïneb, appartiennent, les premiers à des districts isolés, le dernier à une petite tribu. Les uns et les autres sont indépendants de fait, mais reconnaissent la suzeraineté du sultan. Les marques de soumission qu’ils lui donnent se bornent à l’envoi annuel au Glaoui d’un présent dont la valeur varie entre 50 et 200 francs ; de plus, si l’on prend des voleurs, on les expédie à Imaounin. L’Assaka, le Tizgi, se gouvernent par leurs assemblées, _anfaliz_. Les Aït Zaïneb ont un chikh héréditaire, Chikh Moḥammed, qui réside à Tikirt ; il ne domine que sur une partie de sa tribu, celle qui est à l’est d’Imzouṛen ; le reste, Imzouṛen, Tizgzaouin, Tadoula, s’est depuis peu rangé volontairement sous la domination du chikh de Tazenakht, ez Zanifi : cela s’est fait sans guerre ; la bonne intelligence des deux chefs n’a pas été troublée.

Ici le tamaziṛt est non seulement la langue générale, c’est presque la langue unique : à peine si un homme sur cinq, une femme sur vingt, savent l’arabe.

Le costume est le même qu’à l’entrée des Glaoua ; mais les femmes, qui dans le nord portaient peu de bijoux, en ont une foule et, en outre, se peignent la figure. Jusqu’ici un fil de verroteries mêlées de grains de corail et de pièces d’argent suspendu au cou, un second placé dans les cheveux, étaient leurs seuls ornements. Désormais elles se couvriront d’énormes colliers d’ambre et de corail, de bracelets, de broches, de diadèmes, de pendants d’oreilles et d’autres volumineuses parures d’argent.

Dans le Grand Atlas, nous avons trouvé le lait et le miel en abondance. Ici il en a été de même ; plus loin, ces deux choses seront rares. On cesse de pouvoir se procurer du savon au sud de Tikirt ; jusqu’ici on en fabriquait dans toutes les bourgades de quelque importance : c’était une spécialité lucrative des Juifs ; au delà des Aït Zaïneb, il ne s’en fait plus, il ne s’en vend plus sur les marchés. Pour laver les vêtements, on se sert de certaines herbes ; le blanchissage ainsi obtenu est médiocre.

Je profite de mon séjour à Tikirt pour aller visiter les ruines de Tasgedlt, célèbres dans le pays et objet de mille légendes. Elles se composent d’une enceinte presque carrée, jadis garnie de tours sur tout son développement. Les murailles, épaisses, ont dû être en maçonnerie à la base, en pisé dans le haut. Il en reste peu de chose : une partie des murs s’est écroulée ; le reste, très écrêté, tombe chaque jour davantage. La partie sud est la mieux conservée ; on y voit 7 ou 8 tours ayant encore 3 à 4 mètres. A l’intérieur de l’enceinte, s’élèvent des monceaux de pierres ne présentant que des débris informes. La forteresse est construite en amphithéâtre sur une côte rocheuse, d’une pente de 1/2, dont elle couvre toute la hauteur ; dans sa portion nord, cette côte se transforme brusquement en une muraille verticale où s’ouvrent les bouches de plusieurs cavernes. Une ancienne citadelle, des cavernes, voilà plus qu’il n’en faut aux habitants pour voir ici une trace du passage des Chrétiens. D’ailleurs l’histoire n’est-elle pas là pour prouver la vérité de cette opinion, histoire écrite en des livres qu’on n’a pas pu me montrer, mais dont le contenu est dans la mémoire de chacun. Naguère, il y a bien des siècles, trois princesses, filles d’un roi chrétien, régnaient sur ces contrées : l’une, Doula bent Ouâd, résidait en cette forteresse de Tasgedlt ; une autre, Zelfa bent Ouâd, en habitait une semblable, sur les bords de l’Asif Marṛen, près de Teççaïout ; la troisième, Stouka bent Ouâd, une semblable encore à Taskoukt, sur l’Ouad Imini : en ces trois lieux se voient des ruines pareilles. Les Musulmans firent longtemps la guerre aux trois princesses chrétiennes et finirent par les chasser. Il est plus probable que les trois qaçbas sont l’œuvre d’un même sultan, celui sans doute qui construisit le pont de l’Ouad Rḍât.

Dans cette excursion, je passe auprès du confluent des ouads Iriri et Imini ; ils se réunissent dans une plaine triangulaire semblable à celle de Tikirt : même sol vaseux, bas et plat, couvert de cultures, et en hiver inondé ; pas d’arbres, si ce n’est quelques-uns auprès des villages ; champs d’orge, de blé, surtout de maïs. On laboure avec des charrues à soc de fer, traînées par des bœufs ; ces derniers sont assez nombreux dans le pays, ainsi que les moutons et les chèvres ; depuis le Telouet, on voit quelques chameaux. L’Ouad Imini, au-dessous du confluent, a peu d’eau, 1m,50, avec 40 centimètres de profondeur : ce mince filet court au milieu d’un lit de gros galets mesurant plus de 500 mètres d’une rive à l’autre. Plus haut, en face de Tasgedlt, la même rivière a 200 mètres de large et est à sec, non par manque d’eau, mais parce que les habitants la font dériver pour arroser leurs plantations ; si je n’en rencontre pas dans l’ouad, je traverse plusieurs larges conduites où elle coule à pleins bords. Chaque tribu, chaque village, a droit à une quantité d’eau déterminée ; des traités, des qanouns la règlent. Les canaux sont une source de contestations et de querelles fréquentes entre villages et entre fractions. Ces démêlés se vident comme ils se vident tous, par la poudre : en ce moment, les gens de l’Imini et les Aït Touaïa sont en hostilités avec les Aït Zaïneb pour ce motif. Rarement ces guerres sont meurtrières ; elles se bornent la plupart du temps à quelques coups de fusil échangés à la frontière.

6o. — ADRAR N DEREN ET SIROUA.

« Les montagnes tournent tout autour de notre pays, » disent les habitants de Tikirt. En effet, de quelque côté qu’on jette les yeux, on ne voit que massifs sombres. Au sud et à l’est, ce sont les flancs des ouads Iounil d’une part, Imini et Idermi de l’autre, talus rocheux de 150 à 200 mètres de haut, que nous avons décrits. Au nord et à l’ouest, ce sont de très hautes crêtes, la plupart couvertes de neige, se perdant dans les nuages. On distingue de Tikirt plusieurs sommets remarquables et plusieurs cols : Djebel Anṛemer, Tizi n Telouet, Tizi n Tichka, Tizi n Tamanat, Djebel Tidili, Djebel Siroua. Les premiers appartiennent à la chaîne du Grand Atlas, qu’on appelle ici _Adrar n Deren_[47] ; quant au Siroua, c’est le pic culminant d’un massif qui s’élève entre le Grand et le Petit Atlas et sépare le bassin du Sous de celui du Dra.

Voici quelques détails sur ces différents points.

_Djebel Anṛemer_. C’est de cette montagne que sort l’Ouad Iounil ; aussi lui donne-t-on quelquefois le nom de Djebel Ounila. A son sommet est un étang, toujours rempli d’eau, même par les étés les plus brûlants ; nul n’en connaît la profondeur ; au-dessous, la source de l’Ouad Iounil jaillit au milieu des rochers. Cet étang est un objet de vénération profonde pour les Musulmans des environs. Le premier jour de chaque année, ils y montent en pèlerinage et y immolent des brebis et des chèvres. Souffre-t-on de la sécheresse ? les Iounilen, les gens de l’Assaka, les Aït Zaïneb, se cotisent à raison d’une mouzouna par tête, achètent des moutons, et vont les sacrifier sur ses bords.

_Tizi n Telouet_. C’est le col où j’ai franchi le Grand Atlas. Il fait partie du Tizi n Glaoui. On appelle ainsi la forte dépression qui se trouve en face d’ici dans l’Adrar n Deren, et que limitent à l’est le Djebel Anṛemer, à l’ouest le Djebel Tidili. Ce tronçon de la chaîne porte le nom général de Tizi n Glaoui ; il renferme trois cols, ceux de Telouet, de Tichka et de Tamanat.

_Tizi n Tichka_. Col conduisant de la vallée de l’Asif Marṛen dans celle de l’Ouad Rḍât, à Zarakten par exemple. L’Ouad Tichka, qui en descend, se jette dans l’Ouad el Melḥ, à Imirṛen. Quand le col de Telouet est encombré par les neiges et que celui de Tichka est, par extraordinaire, praticable, on passe par ce dernier.

_Tizi n Tamanat_. Col donnant accès de la vallée de l’Ouad Imini dans la tribu des Mesfioua. C’est un troisième chemin pour gagner Merrâkech. De ces trois routes, la plus courte est la dernière, mais la plus facile et de beaucoup la plus fréquentée est celle du Tizi n Telouet. L’Ouad Tamanat, qui descend du col, se jette dans l’Ouad Imini.

_Djebel Tidili_. Ce mont, ainsi que ceux qui l’entourent, a le sommet couvert de neige ; c’est dans son flanc que l’Ouad Imini prend sa source. A l’ouest du Djebel Tidili, la chaîne se continue par une longue suite de crêtes neigeuses qui se perdent dans les nuages.

_Djebel Siroua_. C’est la plus haute des montagnes voisines, au dire des habitants. Seul parmi elles, il a son sommet couvert de neiges éternelles. Sur les autres cimes visibles d’ici, tantôt la neige persiste l’été, tantôt elle fond, suivant que l’année est plus ou moins chaude. Sur les pentes du Siroua se trouve un col conduisant de la tribu des Aït Tedrart dans le Sous. Les flancs du massif renferment, dit-on, des minerais ; les habitants n’en savent pas tirer parti.

Ces montagnes sont toutes également nues, également rocheuses ; point d’arbres, point de végétation, rien que des pierres. Point de bêtes fauves, pas d’autre gibier que des gazelles et des mouflons[48].

Les trois cols du Tizi n Glaoui sont praticables toute l’année ; cependant, en hiver, il y tombe parfois une grande quantité de neige : lorsque la couche est trop épaisse pour qu’on puisse franchir la montagne, les voyageurs attendent dans les villages les plus rapprochés du sommet et passent à la première éclaircie. Il en est de même des cols qui, plus à l’est, mettent en relations Demnât et les Haskoura, Ouaouizert et l’Oussikis.

7o. — QUELQUES MOTS SUR L’ATLAS MAROCAIN.

Nous sommes ici en plein cœur de l’Atlas. Il est temps de donner quelques détails sur la façon dont nous comprenons le système montagneux du Maroc.

Les montagnes du Maroc se composent pour nous de deux massifs distincts, séparés par une large trouée. Ce sont : d’abord le massif de l’Atlas, qui le traverse tout entier dans sa plus grande longueur, du sud-ouest au nord-est ; puis le massif Rifain qui, commençant vers Nemours, longeant la côte jusqu’à Ceuta, percé par le détroit de Gibraltar, décrit une large courbe et se retrouve en Espagne, dans la Sierra Nevada. Ces deux longs massifs aux lignes courbes, partant presque d’un point commun et allant en divergeant, ressemblent aux ondes d’un courant marin qui se diviserait vers Tlemsen en deux bras, dont le principal continuerait à suivre la direction générale du courant primitif en fléchissant un peu vers le sud, tandis que l’autre, secondaire, s’élancerait vers l’ouest, puis tournerait brusquement vers le nord et de là vers l’est. La démarcation entre les deux massifs est très nettement dessinée : de Lalla Maṛnia à Fâs, une large trouée les sépare : plaine d’Angad jusqu’à la Mlouïa, même plaine se prolongeant sous d’autres noms jusqu’à l’Ouad Innaouen, vallée de cette rivière jusque auprès de Fâs. A partir de cette ville, la trouée s’élargit encore ; c’est la vallée du Sebou, qui va en s’épanouissant jusqu’à la mer.

Nous ne nous occuperons point du massif Rifain, dont nous n’avons vu qu’une petite portion. Il semble d’ailleurs bien représenté sur la carte de M. le capitaine Beaudoin, qui avait recueilli, sur cette contrée en particulier, un nombre considérable de renseignements. De plus, les levés de nos officiers d’état-major en comprennent une partie, s’étendant de Nemours à la Mlouïa, région qui est connue par conséquent avec exactitude.

Quant au massif de l’Atlas, nous l’avons traversé deux fois dans tout son ensemble, et nous avons parcouru en quelques détails certaines de ses parties. Nous allons essayer de le décrire tel qu’il nous paraît être.

Expliquons d’abord les termes dont nous nous servons. Le nom d’Atlas, appliqué primitivement par les anciens aux seules cimes neigeuses qui s’élèvent au centre du Maroc, a été étendu ensuite par quelques écrivains latins à l’ensemble du massif qui traverse le Maṛreb. On lui a conservé cette signification ; le large dos qui commence à l’Océan entre Mogador et l’embouchure du Dra et finit à la Méditerranée au cap Bon, après avoir traversé le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, porte encore aujourd’hui le nom général d’Atlas. On peut le distinguer en Atlas Marocain, Atlas Algérien, Atlas Tunisien. Cette division est la seule qu’il comporte[49]. Quant aux termes de Grand et de Petit Atlas, ils s’appliquent uniquement à certaines parties de l’Atlas Marocain : ainsi l’entendait Ptolémée, qui s’est servi le premier de ces expressions : il les emploie pour désigner deux chaînes déterminées de ce massif. Nous nous conformerons en partie à sa nomenclature, réservant ces noms pour les deux chaînes du Maroc auxquelles ils paraissent le mieux s’appliquer.

L’Atlas Marocain se compose essentiellement de trois chaînes parallèles : l’une très haute, presque toujours couronnée de neige ; elle est connue depuis longtemps sous le nom de Grand Atlas : nous le lui conserverons ; une autre, au sud de celle-ci, suivant une direction parallèle, mais moins élevée : nous l’appellerons Petit Atlas ; ces deux chaînes, les deux seuls hauts massifs visibles de la côte[50], étaient sans doute celles qu’on avait signalées à Ptolémée, quoique dans ses écrits il en ait interverti l’ordre ; la troisième, ne commençant que loin dans l’intérieur, a dû lui être inconnue : elle est située au nord du Grand Atlas ; moins élevée que ce dernier, elle l’est plus que le petit : nous l’appellerons Moyen Atlas, nom correspondant à sa hauteur.

Il y a nécessité à donner à ces chaînes des appellations tirées de notre langue, aucune d’elles n’en possède dans le pays. Chaque sommet, chaque col, chaque vallée, a un nom spécial ; nulle part il n’est de nom qui désigne l’ensemble d’une chaîne. C’est facile à expliquer : le Marocain ne voyage pas ; il connaît les montagnes de son pays, mais ne connaît qu’elles ; il ne sait pas si elles se lient à d’autres, il ne le demande pas : dans ces conditions, les noms particuliers suffisent et peuvent seuls exister. Une seule chaîne en a un général, encore ne le possède-t-elle que sur une partie de sa longueur : le Grand Atlas, du Ḥaḥa à l’extrémité orientale du Tizi n Glaoui, porte le nom d’Adrar n Deren. Cette appellation s’appliquant à peine à la moitié de la chaîne, nous ne pouvons nous en servir. Force nous est d’adopter pour tout le massif des noms de convention.

L’Atlas Marocain, avons-nous dit, paraît formé essentiellement de trois chaînes parallèles, dont l’orientation approximative serait de l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est : nous les avons appelées Grand Atlas, Moyen Atlas et Petit Atlas.

1o _Grand Atlas_. — Des trois chaînes, c’est de beaucoup la plus connue : visible de Merrâkech, visitée par plusieurs voyageurs, explorée dans sa partie occidentale par MM. Hooker et Ball, franchie au nord de Taroudant par M. le docteur Lenz, auprès des sources du Ziz par Caillé et par M. Rohlfs, nous l’avons nous-même passée en trois points, vers le centre, au col des Glaoua, à son extrémité ouest, entre Agadir Iṛir et Mogador, et non loin du point où elle expire vers l’est, à hauteur de Qçâbi ech Cheurfa. De plus, nous en avons longé le pied sur presque toute sa longueur, le pied nord de Misour (Mlouïa) à Qçâbi ech Cheurfa et de Ouaouizert à Zaouïa Sidi Reḥal, le pied sud d’Agadir Iṛir aux Menâba et du Dâdes au Qçar es Souq. C’est une longue chaîne non interrompue, mais percée d’un grand nombre de cols (col de Bibaouan, Tizi n Ouichdan, Tizi n Tamejjout, etc., débouchant dans la vallée du Sous ; Tizi n Tamanat, Tizi n Tichka, Tizi n Telouet, Tizi n Amzoug, Tizi n Tarkeddit, Tizi Aït Imi, Tizi Ou Rijimt, etc., débouchant dans la vallée du Dra ; Tizi n Telṛemt, débouchant dans la vallée du Ziz ; Tizi n Tanslemt, débouchant dans la vallée du Gir). Les principales altitudes observées sont : 1250m (col de Bibaouan, M. Lenz) ; 3350m (mont Teza, M. Hooker) ; 3475m (mont Miltsin, Washington) ; 3500m,4 (col de Tagherot, M. Hooker) ; 2634m (col de Telouet, au point où nous avons franchi la chaîne chez les Glaoua) ; 2182m (col de Telṛemt, où nous l’avons passée près d’El Qçâbi). Partout, j’ai vu le faîte du Grand Atlas couvert de neige, excepté à la grande dépression du Tizi n Glaoui : à juger d’après la hauteur de la portion blanche, la partie la plus élevée de la chaîne serait celle qui est située au nord du Dâdes, du Todṛa, du Ṛeris, du pays de Ziz. Dans ce groupe, le massif du Djebel El Ạïachi domine de beaucoup les autres sommets. Est-il le point culminant du Grand Atlas ? Il le semble ; rien ne le prouve. La neige commence sur la chaîne, vers l’ouest, à l’orient du col de Bibaouan ; elle y finit, vers l’est, aux dernières pentes du Djebel El Ạïachi : après ce massif, il n’y en a plus trace. De Bibaouan à l’Océan, le Grand Atlas s’abaisse rapidement. Au delà du Djebel El Ạïachi, il décroît d’une façon continue et finit par expirer dans le Ḍahra. Où exactement ? A quelle distance du Djebel El Ạïachi ? Nous ne le savons pas. La crête du Grand Atlas paraît être une arête et non un plateau. Elle ne présente l’aspect d’une ligne uniforme que vers ses extrémités orientale et occidentale, où elle est dépourvue de neige ; partout ailleurs, elle se découpe en nombreuses dentelures. Le versant nord est en général boisé ; le versant sud est nu, pure roche, dans les bassins du Dra, du Ziz et du Gir, en partie boisé dans celui de l’Ouad Sous. Les forêts renferment, dit-on, d’abondant gibier, sans aucune bête féroce.

2o _Moyen Atlas_. — Cette chaîne est de beaucoup la moins connue. Du col de Telṛemt, nous en avons entrevu une portion : c’était une longue crête uniforme couverte de neige, se relevant en un point pour former un pic, le Djebel Tsouqt, et finissant brusquement par une haute falaise, le Djebel Oulad Ạli. Où commence cette chaîne ? où finit-elle ? On ne saurait le dire d’une façon certaine. Pour nous, elle commence au nord de Demnât, à la trouée de la Teççaout, où ses dernières pentes viennent se confondre avec celles du Grand Atlas. C’est elle que traverse l’Ouad el Ạbid dans le long kheneg qu’il se creuse, c’est elle qui borne au sud la plaine du Tâdla et qui sépare sur toute leur longueur les bassins de l’Oumm er Rebiạ et de l’Ouad el Ạbid, c’est elle que nous avons franchie en allant de Qaçba Beni Mellal à Ouaouizert : elle n’avait là, au col, que 1529m d’altitude ; les sommets pouvaient être à 1900m. La chaîne commençait ; depuis Demnât, elle ne cesse de s’élever jusqu’au Djebel Tsouqt, qui paraît en être le point le plus haut. Où finit-elle ? S’arrête-t-elle brusquement, comme elle le semble, au Djebel Oulad Ạli et au Djebel Reggou ? Nous ne le pensons pas. Pour nous, la trouée subite qui se trouve à l’est de ces monts est un large kheneg que s’est percé la Mlouïa dans la chaîne ; les monts Debdou (1648m) seraient le prolongement naturel de celle-ci, et elle irait expirer avec eux sur les hauts plateaux du Ḍahra. Le Moyen Atlas commencerait donc au nord de Demnât, atteindrait son point culminant au Djebel Tsouqt, et se continuerait jusqu’au Ḍahra, où il viendrait mourir, comme l’a fait le Grand Atlas. Les deux versants sont boisés : de Demnât à Debdou, ils ne sont qu’immenses forêts, pleines de gibier et de bêtes sauvages, les seules du Maroc où il y ait des lions[51].