Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)
Part 14
3o _Petit Atlas_. — C’est le plus connu après le grand. M. Lenz l’a franchi au sud d’Iliṛ (1100m). M. Rohlfs en a suivi longtemps le pied nord. Enfin il a été un des principaux objets de mes recherches : j’en ai longé le pied méridional de Tisint à Aqqa, le pied septentrional d’Agadir Iṛir aux Menâba et du Dâdes au Ṛeris ; je l’ai traversé en six points différents, aux cols d’Iberqaqen, d’Azrar, de Haroun, d’Agni, de Tifernin, d’Iṛil n Oïṭṭôb. Il avait à ces passages : 1912m, 1934m, 2059m, 1674m, 1872m, 2280m d’altitude ; ce sont, à peu de chose près, les hauteurs de la ligne culminante, car le Petit Atlas est couronné presque partout d’un large plateau à ondulations légères : ce plateau, pierreux dans la partie orientale de la chaîne (celle qui est à l’est du Dra et qui porte le nom de Saṛro), l’est moins dans la partie centrale, où le tapissent de longues étendues d’ḥalfa, et, vers l’ouest, se garnit d’une couche de bonne terre, se couvre de champs, d’amandiers et de villages, et forme une des plus riches contrées du Maroc. Le versant sud du Petit Atlas est nu et rocheux. Le versant nord l’est aussi dans les bassins du Dra et du Ziz ; mais il est boisé dans celui du Sous, au pied seulement vers l’est, en entier vers l’ouest. Peu de gibier ; point de bêtes féroces. La hauteur de la chaîne ne présente nulle part de brusques variations : la crête a partout l’aspect d’une ligne horizontale ; en trois endroits, à hauteur de Taroudant, aux environs du col d’Azrar et dans le Saṛro, j’y ai distingué quelques filets de neige : c’étaient d’étroits sillons à peine visibles. Le Petit Atlas commence auprès de l’Océan[52] : où finit-il ? Nous ne le savons pas. Nous supposons qu’il expire dans les hauts plateaux qui se trouvent à l’ouest de l’Ouad Ziz : la chaîne paraît s’abaisser sans cesse du Dâdes au Ṛeris ; de ce dernier point, on l’aperçoit se prolongeant dans le lointain et décroissant toujours. De Qçar es Souq, on ne la distingue plus : on ne voit vers le sud, le sud-ouest, le sud-est, qu’une plaine immense s’étendant jusqu’à l’horizon. Je conjecture donc que le Petit Atlas meurt avant d’atteindre les bords du Ziz. Les plateaux où il finit se continuent au delà de ce fleuve et se prolongent jusqu’en Algérie.
Telles sont les trois chaînes qui forment la portion fondamentale de l’Atlas Marocain. Après elles, on peut en citer deux autres, secondaires. Les directions en sont parallèles à celle des premières. Elles sont situées, l’une, le Bani, au sud du Petit Atlas ; l’autre, dont semblent faire partie le plateau d’Oulmess et les monts des Ṛiata, au nord du Moyen Atlas.
Le Bani est une étroite digue de roche nue, peu élevée, ayant dans sa partie centrale 924m d’altitude. Il commence à l’Océan, au sud d’Ouad Noun, et se prolonge au delà de l’Ouad Dra, qui le traverse au kheneg de Foum Taqqat, au-dessous de Tamegrout. Où finit-il ? Nous l’ignorons. Il expire sans doute, comme le Petit Atlas, entre le Dra et le Ziz. Nous avons franchi plusieurs fois le Bani, nous en avons longé le pied durant quelque temps, et sur les parties que nous n’avons pas vues nous possédons des renseignements précis. Les traits généraux de cette chaîne peuvent donc être considérés comme connus avec quelque certitude.
Il n’en est pas de même pour l’autre, pour celle dont je crois voir des portions dans le plateau d’Oulmess et le Djebel Ṛiata. Elle semble avoir son origine entre Oulmess et l’Océan, passerait à quelque distance au sud de Sfrou, serait traversée par le Sebou à un kheneg, atteindrait la Mlouïa sous le nom de Djebel Ṛiata ; ce fleuve s’y fraierait un large passage au nord de la plaine de Tafrâta, et elle se prolongerait ensuite sans interruption jusqu’à Tlemsen par les monts Mergeshoum, Beni Bou Zeggou, Zekkara, Beni Snous. La chaîne commencerait à l’ouest d’Oulmess, aurait un de ses points culminants au pic des Ṛiata, et se continuerait jusqu’en Algérie. La partie occidentale, jusqu’à la Mlouïa, est couverte de grandes forêts et peuplée de fauves ; les panthères y abondent. La région orientale possède aussi des bois et les mêmes animaux sauvages, mais à un degré moindre. La chaîne a été franchie par Caillé sur le territoire des Aït Ioussi, par M. Rohlfs sur celui des Beni Mgild, par nous sur celui des Zaïan. L’altitude en est de 1290m à Oulmess, de 1517m à Douar S. Ạbd Allah (Rohlfs).
Dans ce large massif de l’Atlas Marocain, formé de cinq chaînes parallèles, dont trois essentielles et deux secondaires, on voit qu’il y a une arête principale, le Grand Atlas, dominant de beaucoup tout le reste ; la plupart des fleuves du Maroc, Mlouïa, Ouad el Ạbid, Tensift, Sous, Dra, Ziz, Gir, y prennent leur source. Après lui, vient le Moyen Atlas, le second en hauteur ; deux fleuves sortent de son flanc : l’Oumm er Rebiạ et le Sebou. La moins élevée des trois chaînes principales est le Petit Atlas ; il ne donne naissance qu’à des rivières. Quant aux deux chaînes secondaires, seuls de petits cours d’eau en sortent.
Ces chaînes parallèles forment entre elles trois rigoles où coulent bout à bout tous les fleuves marocains : Oumm er Rebiạ et Sebou entre le Moyen Atlas et la chaîne Oulmess-Ṛiata ; Ouad el Ạbid et Mlouïa, entre le Grand Atlas et le Moyen Atlas ; Sous et Dra supérieur, entre le Grand Atlas et le Petit Atlas. Le Dra, ayant percé l’un après l’autre le Petit Atlas et le Bani, coule ensuite au pied de ce dernier, parallèlement à la direction des crêtes. Dans ces rigoles, les fleuves sont séparés à leur source, tantôt par des plaines, si unies qu’il faut le baromètre pour trouver la ligne de partage des eaux, tantôt par des massifs montagneux. Au nord du Moyen Atlas, un plateau montueux, le Fezaz, fait la limite entre les bassins du Sebou et de l’Oumm er Rebiạ. Entre le Grand et le Moyen Atlas, les bassins de la Mlouïa et de l’Ouad el Ạbid sont divisés par les hautes cimes du Djebel el Ạïachi et des plateaux très élevés qui s’en détachent. Entre le Grand Atlas et le petit, le Dra est séparé du Sous par un massif montagneux que domine le Siroua, du Ziz par une large plaine. Du Ziz au Gir s’étendent également des plaines.
Tel est le massif Atlantique au Maroc : tel du moins il me paraît être. Il faudra encore bien des voyages, bien des travaux, pour déterminer avec exactitude ce qu’il est. Les chaînes du Grand Atlas, du Petit Atlas et du Bani sont relativement connues ; mais celles du Moyen Atlas et d’Oulmess-Ṛiata le sont de la manière la plus incertaine.
[Note 42 : Il n’en est plus ainsi maintenant. Les Entifa se sont révoltés. Voici ce qu’on lit à leur sujet dans le _Réveil du Maroc_ du 25 février 1885 : « A Entifa, le gouverneur s’est vu dans la nécessité de prendre la fuite à la suite de l’attaque dont il a été l’objet de la part de ses administrés, qui ont détruit et pillé son château. »]
[Note 43 : Dans ces rochers, on aperçoit de loin une plante curieuse que, dans le cours de mon voyage, j’ai vue en quatre endroits : là ; dans les escarpements qui dominent le village d’Aït Sạïd (Tâdla) ; sur les pentes septentrionales du Petit Atlas ; dans les territoires des Ilalen et des Chtouka ; enfin dans les falaises des Ḥaḥa, au bord de l’océan Atlantique. Cette plante, la _taçouout_, paraît ne pousser que dans les lieux rocheux.]
[Note 44 : Imaounin porte aussi le nom de Dar el Qaïd et celui de Dar el Glaoui. Le qaïd des Glaoua n’est point héréditaire ; il est nommé par le sultan et change fréquemment ; quel qu’il soit, on l’appelle _el Glaoui_. C’est un usage général au Maroc de désigner les gouverneurs du nom de leurs provinces ; on dit ainsi : _el Demnâti_, _el Entifi_, etc.]
[Note 45 : Cet acte de vasselage est la _debiḥa_, dont nous parlerons en détail plus loin.]
[Note 46 : _Chikh_ en arabe, _amṛar_ en tamaziṛt.]
[Note 47 : _Adrar n Deren_, mot à mot « mont de Deren ». Deren est un nom propre, sans signification. Cette expression est universellement employée ici pour désigner le Grand Atlas ; dans le bassin du Sous, elle l’est de même ; dans le Dâdes et au delà, on ne la connaît plus. Elle s’applique donc à toute la portion occidentale de la chaîne, jusqu’au Tizi n Glaoui inclusivement.]
[Note 48 : Mouflons à manchettes. C’est l’animal que les Arabes appellent _aroui_, et les Imaziṛen _aoudad_. Ce gibier est le seul qui se rencontre dans les déserts pierreux du Petit Atlas et dans le Bani. J’ai vu des mouflons apprivoisés à Tazenakht et à Tisint.]
[Note 49 : Voir, sur ce sujet, _Géographie de l’Algérie_, par M. O. Mac Carthy, Préliminaires.]
[Note 50 : C’est prouvé par le travail de M. le lieutenant W. Arlett : _Description de la côte d’Afrique depuis le cap Spartel jusqu’au cap Bojador_. (_Bulletin de la Société de Géographie de Paris_ : 1837, janvier.)]
[Note 51 : Cette chaîne a été franchie par René Caillé entre Qçâbi ech Cheurfa et Gigo, par M. Rohlfs entre Tesfrout (Ouad Sebou) et Ouṭat Aït Izdeg (2085m d’altitude au col), par nous entre Qaçba Beni Mellal et Ouaouizert (1529m au col).]
[Note 52 : Entre 29° 30′ et 29° 03′ de latitude nord. A quelque distance du rivage, il y a des sommets de 1190m d’altitude. Voir la description de la côte par le lieutenant W. Arlett, déjà citée.]
IV.
DE TIKIRT A TISINT.
1o. — DE TIKIRT A TAZENAKHT.
25 octobre 1883.
Départ de Tikirt à 9 heures du matin. Je m’engage aussitôt dans un vaste désert qui s’étend, moucheté de loin en loin de petites oasis, entre les trois ouads Idermi, Aït Tigdi Ouchchen et Tazenakht ; l’aspect en est partout le même : terrain montueux, chemins assez pénibles, aucune végétation ; pas d’autres êtres vivants que les gazelles ; le sol est formé de roches et de pierres, grès dont la surface, semblant calcinée, est noire et luisante comme si elle avait été passée au goudron. Cette roche, la seule que je sois appelé à voir d’ici à Tazenakht, domine dans tout le sud. Dans les plaines, je la trouverai sous la forme d’une croûte de petites pierres noires et brillantes, sorte d’écaille qui couvre la terre ; en pays de montagnes, comme ici, elle se présente sous deux aspects : tantôt avec l’apparence d’escaliers aux degrés noircis et craquelés, monceau de pierres luisantes entassées, tantôt en longues tables unies et lisses. Telles sont les solitudes désolées que je parcours ; elles font songer aux déserts de pierres noires que, dans une autre région, S. Paulinus trouva aux abords du Grand Atlas. A 4 heures et demie, j’arrive à l’oasis d’Iṛels ; j’y passerai la nuit.
La route d’aujourd’hui n’était pas des plus sûres : le frère de Chikh Moḥammed de Tikirt m’a escorté avec deux de ses gens jusqu’à Tagenzalt ; il me quitta là, en me confiant à deux hommes de ce qçar : ceux-ci me conduisirent à Iṛels. Nous n’avons rencontré personne pendant tout le trajet. Point de cours d’eau. Tagenzalt, où je me suis arrêté une demi-heure, est une localité indépendante, se gouvernant elle-même, mais reconnaissant la suzeraineté du chikh de Tikirt ; elle comprend environ cinquante maisons, bâties en pisé et entourées d’une enceinte ; auprès sont de grands et beaux jardins ; les dattiers y dominent ; on y voit aussi des grenadiers, des figuiers, des trembles ; à leur ombre sont des cultures. L’oasis est située au fond d’un vallon dont le flanc occidental est à cet endroit une muraille à pic ; les bouches d’une dizaine de cavernes s’y ouvrent. Pas de ruisseau ; il n’y a d’autre eau que celle d’une source. Tagenzalt est, avons-nous dit, entourée d’une enceinte de murailles : c’est une particularité que je vois pour la première fois et qu’il importe de signaler. Elle marque un changement dans l’état des villages : jusqu’ici tous étaient ouverts ; désormais, en allant vers le sud, je trouverai la plupart d’entre eux fortifiés. A dater de ce jour, il y aura donc une distinction à faire : nous appellerons _qçar_ tout centre fortifié, réservant le nom de _village_ pour ceux qui ne le seront pas. Tantôt les qçars sont défendus par des murailles qui enveloppent les habitations, murailles d’ordinaire garnies de tours ; tantôt les murs des maisons, juxtaposés et ne laissant passage que par une ou deux portes étroites, forment eux-mêmes l’enceinte. Quel que soit le système adopté, les qçars sont très ramassés, resserrés dans le plus petit espace possible : l’opposé des villages.
Iṛels est un beau qçar, riche et prospère, d’environ 500 habitants. Il est très bien bâti ; point de ruines, point de maisons en mauvais état ; tout est neuf, tout est propre et bien entretenu ; le bas des constructions est en pierres, souvent taillées, toujours disposées régulièrement, le haut est en pisé ; des terrasses reposant sur de longues poutres de palmier couronnent les habitations, des gouttières pratiquées le long des murs amènent l’eau dans des citernes. Une enceinte garnie de tours protège le qçar ; elle est, ainsi que tous les bâtiments de ce dernier, couverte de moulures et de dessins à la chaux. Les jardins sont superbes : comme à Tagenzalt, il y a des arbres variés, mais les palmiers dominent ; à leur ombre, la terre, divisée en carrés, disparaît sous le maïs, le millet et les légumes. Une foule de canaux arrosent ces riches plantations ; çà et là de grands bassins maçonnés sont remplis jusqu’au bord d’une eau limpide. Cette végétation luxuriante, ces arbres superbes qui répandent une ombre épaisse sur une terre toute verte, ces mille canaux, ce ciel admirable, cette nature riche et riante qui, au milieu de la contrée la plus désolée, fait de ce séjour un lieu de délices, se trouveront pareillement dans les autres oasis : telle est Iṛels, tels seront tous les points où nous verrons croître le dattier : en tous même fraîcheur, en tous même calme, même abondance ; endroits charmants où il semble ne pouvoir exister que des heureux.
A peu de distance d’Iṛels, est un qçar plus petit, Tamaïoust, également entouré de palmiers ; il forme avec Iṛels un groupe isolé, indépendant, compris sous le nom d’Iṛels. Population tamaziṛt, mélange de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn. Iṛels, Tamaïoust et Tagenzalt produisent des dattes d’excellente qualité.
26 octobre.
Départ à 8 heures et demie. Mon escorte, de deux fusils au début, s’augmente de deux autres à El Bordj : ces nouveaux zeṭaṭs sont nécessaires pour me protéger sur le territoire des Aït Tigdi Ouchchen. Jusqu’à 10 heures, je chemine dans une région montueuse et déserte, identique à celle où j’étais hier. A 10 heures, j’entre dans la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen : le lit de la rivière, d’environ 60 mètres de large, en occupe tout le fond ; il est de sable ; au milieu, serpente un filet d’eau claire, au courant assez rapide, de 4 mètres de large et 15 centimètres de profondeur ; des deux côtés, poussent tantôt nombreux, tantôt clairsemés, des tamarix et des lauriers-roses. Les flancs sont de pure roche, grès à surface noire et luisante ; ils ont 80 à 100 mètres de haut ; les pentes en sont raides dès le pied, et à pic auprès du sommet ; aucune trace de végétation n’y apparaît. Je m’engage dans le fond de cette vallée, et je ne la quitte pas jusqu’à Tafounent. D’ici là, elle reste la même, si ce n’est que l’eau diminue dans la rivière à mesure qu’on avance : à Tafounent, il n’y en a plus. Les flancs demeurent jusqu’au bout ce qu’ils étaient au début ; le gauche expire près de Tafounent, le droit continue à perte de vue. Le fond garde partout même largeur et même aspect ; à hauteur d’El Bordj et de Tislit seulement, il s’étend, et se couvre un instant de cultures. De Tafounent à Tazenakht, je traverse un plateau rocheux et désert, extrémité du massif qui s’étend entre les ouads Idermi, Aït Tigdi Ouchchen et Tazenakht. A 3 heures et demie du soir, j’arrive au gros village de Tazenakht.
Peu de voyageurs sur mon chemin. Je n’ai rencontré de la journée que trois petites caravanes. Le chef de l’une d’elles entra en longs pourparlers avec les gens de mon escorte : il désirait me piller, leur proposait de faire la chose de concert et leur offrait la moitié du butin. Ne leur était-ce pas plus avantageux que de continuer, sot métier, à faire cortège à un Juif ? Mes hommes, qui avaient des préjugés, repoussèrent sa demande. Aucun terme ne lui parut trop fort pour exprimer combien il les trouvait ridicules. Outre l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen, j’ai traversé deux rivières : l’Ouad Iṛels (lit de galets de 15 mètres de large, à sec), l’Ouad Tazenakht (lit moitié galets, moitié sable, de 50 mètres de large, à sec). Plusieurs centres habités se sont trouvés sur ma route : Tagentout, composé de deux ou trois maisons groupées autour d’une qoubba ; El Bordj, beau et grand qçar, bâti sur une colline dans une situation pittoresque, ceint de vastes jardins ; Tislit, groupe de deux petits qçars s’élevant à 500 mètres l’un de l’autre, entourés de vergers ; Tafounent, beau village d’environ 40 feux. Aujourd’hui, plus de palmiers ; ils ont disparu avec Iṛels : je n’en verrai désormais qu’après avoir atteint le versant méridional du Petit Atlas. El Bordj, Tislit, Tafounent, appartiennent à la petite tribu tamaziṛt des Aït Tigdi Ouchchen, tribu indépendante et isolée, ne reconnaissant la suzeraineté de personne, ne faisant partie d’aucune confédération. L’organisation des Aït Tigdi Ouchchen est démocratique.
2o. — SÉJOUR A TAZENAKHT.
Le gros village de Tazenakht, qui porte aussi les noms de Tazenag, Aït Ouzanif, Dar ez Zanifi et Khemîs Aït Ạmer, est la capitale d’un État ; cet État est formé de plusieurs tribus, réunies dans la main d’un seul chef, sans être connues sous aucune dénomination générale. Elles en ont une cependant : la plupart des tribus et des districts des environs, Aït Tigdi Ouchchen, Aït Oubial, Aït Selîman, Tazenakht, Tasla, Iṛels, Tammasin, d’autres encore, sont des fractions de la grande et ancienne tribu des Aït Ạmer ; mais ce nom est oublié : chaque branche a un nom particulier et ne connaît que lui ; une seule a conservé le nom d’origine, en en faisant son appellation spéciale : c’est le rameau qui habite les bords de l’Ouad Timjijt. La souche de la race des Aït Ạmer fut, dit-on, une seule famille : celle dont les chefs ont pris le nom d’Aït Ouzanif. Ceux-ci ont gardé la prépondérance qu’ils avaient à l’origine ; depuis un temps immémorial, ils possèdent le souverain pouvoir. Le berceau de cette antique maison est la vallée même de l’Ouad Tazenakht, qu’on appelle aussi Ouad Ouzanif. Les représentants actuels en sont deux frères, Chikh Ḥamed ben Chikh Moḥammed et Chikh Ạbd el Ouaḥad ; ils règnent ensemble en bon accord ; leur résidence est le village de Tazenakht, leurs États propres se composent du pays de Tazenakht, de celui d’Amara et de la tribu des Aït Ạmer ; on désigne cet ensemble du nom d’une de ses parties ou de celui de ses chefs, l’appelant soit blad Aït Ạmer, soit blad Tazenakht, soit blad ez Zanifi ; le tout forme environ 1200 fusils. De plus, Tammasin, les Aït Semgan, les Aït Touaïa, une partie des Aït Zaïneb (Imzouṛen, Tadoula, Tizgzaouin, Taselmant), le district d’Alougoum, les Aït ou Ḥamidi, quatre bourgades du Tlit, Tasla, et quelques autres qçars isolés, se sont rangés volontairement sous leur autorité. Celle-ci n’a rien de lourd : le service militaire en temps de guerre, une redevance annuelle de 2 francs par fusil, c’est tout ce qu’ils demandent à la population ; encore beaucoup sont-ils dispensés de l’impôt, les uns vu leur parenté avec les chikhs, d’autres par leur qualité de marabout.
Les Zanifi sont indépendants ; comme nous l’avons dit, ils sont d’ordinaire en bonnes relations avec le qaïd de Telouet : presque toutes les années, jusqu’à celle-ci, l’un des deux frères allait lui faire visite et lui apportait un cadeau de 500 à 700 francs. Ces rapports amicaux sont sur le point de cesser : il y a quelques jours, Chikh Ạbd el Ouaḥad, qui, par suite du grand âge de son frère, s’occupe presque seul des affaires, a reçu des lettres de Merrâkech, écrites par des Juifs de Tazenakht en ce moment dans la capitale : elles lui recommandaient de ne pas aller comme d’habitude chez le Glaoui, celui-ci ayant reçu l’ordre de le jeter en prison à son premier voyage à Imaounin. Cet avis semble désintéressé et part de bonne source ; d’ailleurs il ne contient rien qui puisse surprendre : combien n’a-t-on pas vu de chefs indépendants, venus dans les villes du makhzen confiants dans l’amitié du sultan, parfois sur son invitation, y être incarcérés tout à coup et maintenus au cachot jusqu’à ce qu’ils aient payé de grosses rançons ? Simple opération financière. De même ici ; Moulei El Ḥasen veut faire emprisonner Chikh Ạbd el Ouaḥad : est-ce pour annexer ses États au blad el makhzen ? Point ; c’est pour lui arracher une partie de ses richesses, qu’on dit énormes. Le Zanifi est célèbre au Maroc pour les trésors qu’il possède, enfouis, dit-on, sous sa demeure ; ce ne seraient là que monceaux d’or, joyaux, armes merveilleuses. Le Zanifi passe pour le plus riche de l’empire en bijoux anciens et objets précieux de toute sorte ; après lui, viendrait S. El Ḥoseïn ould Ḥachera, le marabout du Tazeroualt ; en troisième lieu, le fameux qaïd el Genṭafi. Outre ces trésors, les chikhs de Tazenakht ont de grandes terres, et dans leur pays, et au Mezgîṭa, et chez les Aït Zaïneb. Il y a là de quoi tenter la cupidité proverbiale de Moulei El Ḥasen. Mais cette fois la trahison qu’il a projetée n’aura d’autre résultat que de briser le dernier lien entre lui et les Aït Ouzanif : les attaquer ouvertement, il n’y saurait songer ; même au temps où les relations étaient les plus amicales avec Tazenakht, le qaïd de Telouet n’osa jamais y aller. Que serait-ce aujourd’hui ? Il faudrait le sultan avec toute son armée. Encore rencontrerait-il une résistance sérieuse : les Aït Ouzanif sont unis par de nombreuses alliances à la maison souveraine du Mezgîṭa : ils trouveraient là un appui solide ; ils en ont un autre dans la personne de l’Azdifi, chikh héréditaire de la puissante tribu des Zenâga : en guerre contre lui depuis de nombreuses années, ils viennent de lui offrir la paix ; elle s’est conclue ces jours derniers ; une visite de l’Azdifi, pendant mon séjour même, a cimenté le traité : on lui a fait une réception splendide, et d’ennemis on est devenu alliés. Les nouvelles reçues de Merrâkech n’ont, dit-on, pas été étrangères à ce brusque accommodement.