Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 15

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Tazenakht est un gros village construit dans un site triste : au nord, s’étendent à perte de vue les solitudes pierreuses que traverse le chemin de Tikirt ; à l’est et au sud, un massif escarpé de roche noire et luisante, auquel la bourgade est adossée, ferme l’horizon ; c’est vers l’ouest que le paysage est le moins désolé : de ce côté, on aperçoit une portion de la plaine des Zenâga et au delà, se dressant sur un piédestal de montagnes grises, la haute cime blanche du Djebel Siroua. Au pied de Tazenakht est le lit de la rivière du même nom, presque toujours à sec. Cette année, au milieu de mon séjour, une nappe d’eau de 10 mètres y a coulé durant 24 heures : ç’a été une joie universelle, le présage d’une bonne récolte ; depuis quatre ans, on n’avait pas vu d’eau dans l’ouad ; depuis quatre ans, il y avait disette. Le village est bâti en long sur la rive droite de la rivière ; les habitations, en pisé, sont la plupart délabrées ; vers le centre, s’élève la demeure des chikhs, demeure vaste, mais simple, ne rappelant en rien les constructions élégantes de l’Ouad Iounil et d’Iṛels : celles-ci ont disparu par degrés à mesure que nous nous sommes éloignés du Dra. L’aspect de Tazenakht est triste ; on ne voit que maisons à demi démolies, pans de murs croulants ; les ruines occupent au moins les deux tiers de la surface. C’est l’œuvre de la famine ; quatre années de sécheresse ont produit ce résultat ; il y a quatre ans, vivaient ici 300 familles, moitié de Musulmans, moitié d’Israélites ; un grand commerce y apportait la richesse ; le khemîs, marché célèbre dans le Sahara entier, était le rendez-vous de toutes les tribus voisines : on y venait en foule du Sous, du Dra, du Telouet même et des Ida ou Blal ; depuis quatre ans, point d’eau, point de récoltes : les ressources se sont épuisées, les provisions ont manqué, il a fallu émigrer ; plus de la moitié des habitants a déserté. Aujourd’hui la population est réduite à 80 familles musulmanes et 55 juives. La décadence s’est mise en tout : le commerce est devenu à peu près nul ; le marché, si animé jadis, est désert. C’est la disette de grains dans les tribus voisines, surtout chez les Zenâga, qui a amené ce désastre ; car en aucun temps Tazenakht ne peut se suffire à soi-même : nous avons vu que le terrain qui l’environne est rocheux ; en outre, il est peu arrosé : le village est alimenté par des sources ; l’eau en est bonne et ne tarit pas ; mais si elle suffit à l’alimentation des habitants, elle est trop peu abondante pour irriguer la campagne. Aussi y a-t-il peu de cultures : de maigres plantations de maïs, d’oignons et de citrouilles, s’étendant le long de la rivière ; au milieu d’elles, des bouquets de trembles très clairsemés ; çà et là quelques figuiers, quelques cognassiers ; c’est tout ce qu’on voit de verdure à Tazenakht. Le climat est, me dit-on, très chaud en été, tempéré en hiver ; il tombe quelquefois de la neige, mais elle fond en touchant terre.

Tazenakht possède un marché célèbre. La situation centrale de ce marché entre le Sous, le Dra et le Telouet lui a donné une grande importance ; chaque jeudi, le Sous y apporte ses huiles, le Dra ses dattes, les Glaoua des grains ; là se fait l’échange des divers produits : les dattes sont portées vers l’ouest et le nord, huiles et grains prennent la direction du sud et de l’est. Les habitants de Tazenakht ont des relations suivies avec Maroc : leurs caravanes s’y rendent avec des peaux, des noix et des dattes, et reviennent chargées de cotonnades, de sucre, de thé, d’allumettes, etc. ; on emmagasine ces marchandises, et on les expose le jour du marché. Une industrie, la fabrication des khenîfs[53], fleurit dans la bourgade. Celle-ci est la patrie du khenîf, dont le tissage et le brodage occupent presque toute la population. Malgré ces objets de trafic, Tazenakht voit décliner son commerce : les tribus voisines y viennent encore s’approvisionner des produits d’Europe ; les Zenâga y apportent toujours leurs laines et leurs grains ; mais les caravanes du Sous, du Mezgîṭa, des Glaoua, nombreuses autrefois, sont aujourd’hui rares et peu importantes ; des oasis du sud on ne vient plus. Parfois il n’y a pas 60 étrangers sur le marché ; l’huile même manque souvent à Tazenakht ; on en est réduit, pour s’éclairer, à faire brûler péniblement un peu de graisse, ou à allumer une poignée d’herbes sèches. Le pays est très pauvre en ce moment ; les chevaux et les mulets sont rares et regardés comme un luxe ; peu de vaches ; point de chameaux ; il n’y a en certaine quantité que des ânes, des moutons et des chèvres.

J’entre ici, pour l’alimentation, dans une région nouvelle : jusqu’à présent, les pauvres se nourrissaient de farine d’orge, mais tout ce qui était aisé mangeait du blé ; à partir d’ici, on ne voit plus de blé ; excepté les chikhs, personne ne connaît que l’orge ; c’est l’orge qui compose et le pain, et le couscoussou de chaque jour, et la _zemmita_[54] qu’on emporte en voyage. Les costumes sont les mêmes que chez les Aït Zaïneb ; mais on voit, entre les khenîfs et les ḥaïks blancs, des bernous gris à fines raies foncées ; je n’en trouverai de semblables qu’au Mezgîṭa. Population de Chellaḥa, mêlés de quelques Ḥaraṭîn ; ceux-ci sont moins nombreux ici qu’à Tikirt. On ne parle que le tamaziṛt : sur sept ou huit hommes, à peine en trouve-t-on un qui sache l’arabe ; aucune femme ne comprend cette langue ; les Juifs même ne s’en servent pas habituellement entre eux.

3o. — DE TAZENAKHT A TISINT.

Aller de Tazenakht à Tisint eût été chose facile autrefois, lorsque, chaque jeudi, des Ida ou Blal venaient ici attirés par le marché : on eût loué une escorte parmi eux ; le chemin, infesté de bandes pillardes de leur tribu, ne peut se parcourir que sous leur protection, ou en compagnie d’étrangers qu’ils respectent. Aujourd’hui Tazenakht n’a plus de relations avec le Sahara, on ne peut espérer l’arrivée d’Ida ou Blal. Il me faut chercher, comme zeṭaṭ, un homme du pays qui soit connu et considéré des nomades du sud. Le Zanifi et l’Azdifi sont dans ces conditions et pourraient me faire parvenir en sûreté ; mais on me détourne de m’adresser à ces seigneurs : si, me dit-on, ils vous jugent pauvre, ils ne vous conduiront point, n’y trouvant pas leur profit ; si, au contraire, ils vous croient riche, ils vous _mangeront_ en route, vous et ce que vous avez, y trouvant plus de profit ; il est imprudent de se mettre entre les mains des souverains : leur haute position les met trop au-dessus de tout ; que leur importe de passer pour loyaux ou sans foi ? il faut prendre pour zeṭaṭ un homme assez fort pour faire respecter son ạnaïa, mais non tant qu’il n’ait intérêt à garder une réputation intacte. Après quinze jours de recherches, je trouvai quelqu’un qui réunissait à ces deux conditions celle d’avoir dans le sud des relations lui permettant d’y aller sans trop de danger. Lui aussi portait le titre de chikh. Ce nom n’est point ici une expression désignant le chef temporaire d’un douar ou d’un qçar ; c’est un titre rare et respecté, qui est héréditaire et appartient aux seuls chefs de quelques grandes familles ; tels sont le Zanifi, le Mezgîṭi, Ben Ọtman, l’Azdifi, et enfin mon zeṭaṭ, Chikh Moḥammed ou Ạziz ould Chikh El Ḥasen. Mais celui-ci est un prince détrôné ; c’est pourquoi l’on peut se fier en lui. Chef d’une maison souveraine des Zenâga, il partageait jadis l’autorité dans cette tribu avec l’Azdifi ; une longue guerre eut lieu entre les deux familles rivales ; elle se termina, il y a quinze ans, par la ruine de Chikh Moḥammed ou Ạziz. Son château fut détruit. Il dut chercher refuge à l’étranger. C’est alors qu’il vint s’établir à Tazenakht. Il en est aujourd’hui un des hommes les plus considérés et s’y est fait une grande renommée de courage. Y a-t-il une expédition guerrière ? On le trouve toujours au premier rang, avec Chikh Ạbd el Ouaḥad. Sa maison avait de vieilles relations avec les tribus du sud ; les liens du sang l’unissent à plusieurs d’entre elles ; il n’a cessé d’entretenir ces bons rapports ; mieux que personne, il pourra me défendre. Tel est celui qui va me conduire : je n’aurai qu’à me louer de lui.

12 novembre.

Départ à 10 heures et demie. Chikh Moḥammed, monté sur une belle jument, et deux de ses esclaves à pied m’escortent. Après avoir, par un chemin pierreux, contourné le massif auquel Tazenakht est adossée, j’entre dans une immense plaine, dont le nord forme le territoire des Aït Ạmer, et dont les portions centrales et méridionales appartiennent aux Zenâga. Cette plaine est limitée : au nord, par les premières pentes du désert montueux qui s’étend entre les ouads Idermi et Tazenakht ; à l’est, à l’ouest et au sud, par un talus de grès identique à celui qui forme le flanc droit de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen : même composition, même pente, même élévation de 80 à 100 mètres. Vers le sud, le sommet de ce talus est le faîte même du Petit Atlas ; vers l’ouest, il est le premier échelon du Siroua, dont la haute cime domine toute la contrée. Dans le nord, on distingue au loin une longue ligne blanche : le Grand Atlas. Le sol de la plaine n’a pas une ondulation, il est uni comme une glace ; c’est, au début, de la roche couverte d’une mince couche de sable : à mesure qu’on avance vers le sud, on voit cette couche s’épaissir rapidement ; au delà de l’Ouad Timjijt, le terrain n’est plus que sable semé d’un peu de gravier, les plantations commencent ; à partir de l’Ouad Tiouiin, on rencontre à peine une pierre de loin en loin, le sol se couvre de cultures et se sème de villages ; enfin, au sud de Tamarouft, plus de pierres du tout, sable pur, on n’aperçoit que champs de toutes parts. En résumé, c’est une plaine très riche ; le sol y est d’une fertilité admirable : une partie seulement en est ensemencée, et les grains en alimentent toutes les tribus voisines ; elle pourrait se cultiver en entier. L’eau seule manque quelquefois ; cette terre excellente est peu arrosée : on y voit les lits d’un grand nombre de ruisseaux, de rivières, mais presque tous à sec : il faut la pluie pour féconder. Sur les parties laissées incultes, le thym seul pousse en cette saison ; en repassant au printemps, je trouverai les mêmes places couvertes de _seboula el far_ et d’autres herbes qui servent à la nourriture des troupeaux. Telle est la plaine où je marche aujourd’hui. Plus j’avance, plus l’aspect en devient riant. A partir de Temdaouzgez, on ne voit de tous côtés que travailleurs dans les champs : il vient de pleuvoir durant plusieurs jours ; c’est la récolte assurée : aussi chacun de labourer le plus qu’il peut et d’ensemencer à la hâte, pour profiter de cette année de prospérité qui succède à quatre de disette. A 4 heures, j’arrive à Tamarouft, gros village où je passerai la nuit.

Point d’autres voyageurs que nous sur la route. J’ai traversé deux rivières : l’Ouad Timjijt (au point où je l’ai passé, il coule dans une dépression d’un kilomètre de large, de quelques mètres au-dessous du niveau de la plaine ; lit de vase de 30 mètres, au milieu duquel serpentent 2 mètres d’eau claire et courante) ; l’Ouad Azgemerzi (il coule, au-dessous de Temdaouzgez, dans une dépression de 300 mètres de large et de quelques mètres de profondeur ; au-dessus de ce lieu, le lit est au niveau de la plaine ; il a 30 mètres de large ; fond de sable, avec 2 mètres d’eau courante ; rives bordées de tamarix). Les divers centres habités que nous avons rencontrés d’Asersa à Tamarouft sont des villages en pisé blanc, médiocrement construits, entourés de jardins bien cultivés, mais pauvres de végétation ; les arbres, en petit nombre, y sont les mêmes qu’à Tazenakht : le tremble domine. L’eau, peu abondante dans les rivières, se trouve à une courte profondeur, en creusant le sol ; on voit au milieu des plantations une grande quantité de puits.

Les Zenâga, chez qui je me trouve ici, se font appeler, lorsqu’on écrit leur nom en arabe, _Cenhadja Oulḥourri_. C’est une tribu riche et puissante ; son territoire s’étend et sur la plaine où nous sommes et sur les montagnes qui la bordent : dans la plaine, elle a ses cultures et ses villages, ceux-ci au nombre d’une quarantaine ; dans la montagne paissent ses troupeaux. Les Zenâga sont sédentaires et Imaziṛen ; ils sont Chellaḥa ; pas un Ḥarṭâni parmi eux. Ils sont de beaucoup, des tribus que j’ai vues, celle où le tamaziṛt est employé de la façon la plus exclusive ; personne ici ne sait l’arabe, pas même les gens riches, pas même les chikhs ; jusqu’aux Juifs, dont bon nombre n’entendent que le tamaziṛt. Si j’avais dû trouver quelque part des écrits dans cette langue, c’eût été ici ; mes questions à ce sujet y ont été aussi infructueuses qu’ailleurs : non seulement on n’en possède point, mais on semble ignorer qu’il en ait existé. A ce caractère distinctif des Zenâga, leur langage, un second se joint, leur physionomie ; ils en ont une spéciale qui ne se retrouve pas chez d’autres : sans avoir rien des Ḥaraṭîn, ils ont le teint très bronzé ; leurs traits sont accentués et durs ; presque tous sont laids, mais grands, secs et forts[55]. C’est une tribu farouche, guerrière et pillarde, la crainte de ses voisins, l’effroi des voyageurs ; il faut l’ạnaïa d’un homme puissant pour qu’un étranger puisse la traverser sans péril. Elle était gouvernée autrefois par les deux maisons souveraines dont nous avons parlé plus haut ; aujourd’hui elle obéit tout entière à un seul chef, Chikh Ḥammou ben Chikh Moḥammed d Ida el Qaïd. Celui-ci a pour résidence le village d’Azdif, d’où le nom d’Azdifi, sous lequel il est connu. Il a un frère, Ạbd el Ouaḥad d Ida el Qaïd, qui porte aussi le titre de chikh et habite avec lui. Le nom de leur famille, _Ida el Qaïd_, vient de ce que jadis un de leurs ancêtres reçut le titre de qaïd d’un sultan. Duquel ? Nul ne peut le dire. Quand ? On l’ignore. Tout ce qu’on sait, c’est que, depuis un temps immémorial, cette maison règne sur les Zenâga. Son pouvoir s’étend plus loin ; elle a forcé plusieurs tribus et districts du voisinage à le reconnaître. Le Tlit lui est soumis. Tisint l’était autrefois, mais depuis vingt ans elle a secoué le joug. Inutile de dire que les Zenâga sont indépendants ; tout ce qui est au sud de Tazenakht l’est de la manière la plus complète. Voici une anecdote qui donnera l’idée du genre de relations qu’on a ici avec le makhzen. Au mois d’avril 1884, comme je repassai dans ces parages, je rencontrai, entre El Ạïn et Tazenakht, Chikh Ḥammou el Azdifi qui revenait du dernier point, où il avait passé quelques jours en visite chez le Zanifi. J’avais comme zeṭaṭ un esclave de Sidi Ḥamed ou Ạbd er Raḥman, marabout des Aït Ạmer, chef de la zaouïa de S. Ạbd Allah ou Mḥind. Aussitôt que les cavaliers de la suite du chikh nous aperçurent, ils nous prirent au col, Mardochée et moi, en réclamant un droit de passage, une zeṭaṭa. Leur maître s’était arrêté et regardait impassible la bousculade. Un des hommes nous demanda d’où nous étions. « De Merrâkech. — Des gens de Merrâkech, des sujets du sultan ! s’écria le chikh. La bonne aubaine ! Trois Zenâga sont en prison dans le blad el makhzen. Voici des otages qui arrivent à propos. Qu’on les emmène et qu’on les mette aux fers. Ils y resteront jusqu’à ce que Moulei El Ḥasen nous ait rendu nos sujets. » Lorsqu’il entendit ce langage, l’esclave du marabout prit la bride du chikh et lui déclara que, sujets ou non du sultan, nous étions sous l’ạnaïa de son maître Sidi Ḥamed, et que par conséquent nul n’avait droit de nous toucher. A ces paroles, tout change. Toucher aux protégés de Sidi Ḥamed ! Qui y a pensé ! Non seulement on ne nous emmène pas, mais on nous laisse passer sans exiger de zeṭaṭa. Tel est le prestige du sultan. On le regarde comme un chef de tribu éloigné, avec qui on serait en assez mauvais rapports.

Les Zenâga comptent environ 1700 fusils ; ils ont à peine 20 chevaux. Un seul marché sur leur territoire, l’Arbạa Taleouin.

13 novembre.

Départ à 7 heures du matin. Nous marchons d’abord dans la même plaine qu’hier, toujours unie, fertile, peuplée. A 9 heures et demie, nous sommes à son extrémité sud, au pied du talus qui la borne. Le sommet de ce talus forme ici la crête supérieure du Petit Atlas. Nous allons la franchir. Une brèche profonde se dessine en face de nous ; nous montons vers elle par un couloir en rampe douce. A 10 heures un quart, nous atteignons le col, _Tizi Agni_, et la ligne de faîte du Petit Atlas. Devant nous, au milieu d’entassements de roches noires, s’ouvre un ravin : aucune largeur au fond, où un filet d’eau bondit par hautes cascades ; flancs très escarpés, souvent à pic ; pas de trace de terre ni de végétation ; tout est pierre, grès noir et luisant. Vers le sud, on n’aperçoit d’abord qu’une longue succession de croupes brunes, flancs de la vallée dont la source est ici, versant méridional du Petit Atlas ; puis, au delà, à une grande distance, une plaine blanche ; enfin, bornant l’horizon, une dernière chaîne de montagnes, dominée par un pic bleuâtre : c’est le Bani, avec le mont Taïmzouṛ, au pied duquel est Tisint. Nous nous mettons à descendre le ravin où plongent nos regards ; chemin difficile à travers les roches du flanc droit : du col au village d’Agni, où nous parvenons à midi, on ne peut marcher qu’à pied. A Agni, le sentier atteint le fond de la vallée ; celle-ci, en aval de ce point, change d’aspect : jusque-là, la rivière coulait par cascades ; la pente de son lit était très rapide ; les flancs étaient si escarpés, et en même temps si resserrés, qu’en arrivant ici j’ai vu l’ouad pour la première fois depuis le col. Au delà, au contraire, plus de chutes ; les flancs resteront hauts et raides, mais le fond de la vallée sera en pente douce et prendra quelque largeur.

Ce changement n’est pas le seul qui m’attende : en approchant d’Agni, j’aperçois, se détachant sur le fond noir du roc, les panaches verts des palmiers ; ils recommencent ici : à l’ouest du Dra, la crête du Petit Atlas est leur limite nord ; je les retrouve donc pour ne pas les quitter de longtemps. Nous faisons halte au village d’Agni[56]. C’est un groupe de huttes en pierres sèches, où vivent misérablement dix ou douze familles de Ḥaraṭîn. Le fond de la vallée a momentanément 80 mètres de large ; il est couvert de cultures et ombragé de dattiers ; au milieu coule l’Ouad Agni, avec 3 mètres d’eau verte et courante. Les habitants reconnaissent l’autorité des Zenâga ; elle finit ici.

A 3 heures et demie, nous nous remettons en route. Nous rentrons dans le désert pour y rester jusque auprès de Tisint. A présent, c’est dans le lit de la rivière que l’on marche ; dès la sortie d’Agni, il se dessèche et embrasse tout le fond de la vallée, large de 40 mètres ; cet espace est couvert d’une couche de galets, qui rendent la marche pénible ; pas d’autre végétation que des jujubiers sauvages, de 2 à 3 mètres d’élévation, et des ḥeuboubs, de 1 à 2 mètres, croissant au pied des flancs. Ceux-ci restent les mêmes, toujours rocheux et noirs, hauts, escarpés. Nous cheminons lentement dans ce couloir sauvage, en en suivant les mille détours. Pendant trois longues heures, la vallée demeure ainsi. Après ce temps, le fond s’élargit un peu. A 7 heures, les flancs s’abaissent et meurent : c’est la fin du Petit Atlas ; j’en suis arrivé au pied. Devant moi s’étend une immense plaine, qui apparaissait du haut du col : on l’appelle la Feïja. C’est un vaste désert s’étendant entre le Petit Atlas et le Bani : sol de sable, parfaitement plat ; un grand nombre de rivières et de ruisseaux, tous à sec, le sillonnent ; pas d’autre végétation que des gommiers de 2 à 3 mètres, nombreux au pied du Petit Atlas et le long des cours d’eau, d’autant plus clairsemés qu’on s’éloigne de ceux-ci et qu’on va vers le sud : je vois ces arbres pour la première fois. Il fait nuit quand nous entrons dans la Feïja ; Chikh Moḥammed l’avait calculé ainsi ; ce désert, sans cesse parcouru par les _ṛezous_[57] des Ida ou Blal, des Oulad Iaḥia, des Berâber, est un passage des plus dangereux : a-t-on à le traverser ? on s’arrange pour le faire de nuit, afin d’échapper, à la faveur des ténèbres, aux embuscades qui s’y dressent. Nous nous y engageons donc, nous dirigeant droit sur la cime du Taïmzouṛ, qui se détache en noir devant nous. A 10 heures du soir, après trois heures d’une course rapide, nous parvenons au pied du Bani, à l’oasis de Tanziḍa. Ici, plus de péril ; nous circulons lentement au travers de mille canaux, entre de grands palmiers aux aspects fantastiques, dont les rameaux, argentés par la lune, jettent sur nous une ombre épaisse. J’arrive ainsi jusqu’au qçar : il m’apparaît tout entier, avec ses maisons de pisé blanc étagées au pied de la paroi luisante de la montagne, dont les roches polies miroitent par cette belle nuit. La lune, qui brille au milieu d’un ciel sans nuages, jette une clarté douce ; l’air est tiède, pas un souffle ne l’agite. En ce calme profond, au milieu de cette nature féerique, j’atteins mon premier gîte du Sahara. On comprend, dans le recueillement de nuits semblables, cette croyance des Arabes à une nuit mystérieuse, _leïla el qedr_, dans laquelle le ciel s’entr’ouvre, les anges descendent sur la terre, les eaux de la mer deviennent douces, et tout ce qu’il y a d’inanimé dans la nature s’incline pour adorer son Créateur.

Depuis le Tizi Agni, je n’ai pas rencontré une seule personne sur la route. Auprès de Tanziḍa, j’ai traversé l’Ouad Agni (lit de sable de 30 mètres de large ; 8 mètres d’eau ; la rivière coule à 20 mètres environ au-dessous du niveau de la Feïja ; rives bordées de palmiers), et l’Ouad Tanziḍa (40 mètres de large ; fond de sable ; eau salée ; il n’y a que 4 mètres d’eau dans le lit, la plus grande partie étant détournée pour l’arrosage des plantations).

14 novembre.

Tanziḍa est un grand qçar peuplé surtout de Ḥaraṭîn. Il se gouverne à part et ne compte avec aucun district ; mais il reconnaît, comme tous les centres des environs, la suzeraineté des Ida ou Blal. La vallée, ou plutôt l’encaissement au bord duquel il s’élève, a environ 1000 mètres de large ; il est borné au sud par le Bani, et au nord par la Feïja, en contre-bas de laquelle il est de 20 à 25 mètres ; un talus presque à pic l’en sépare ; le fond, de sable blanc, est planté de palmiers.