Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)
Part 16
Départ de Tanziḍa à 8 heures et demie. Je suis le fond de la vallée. Il se rétrécit peu à peu et finit, près d’Aqqa Aït Sidi, par n’avoir plus que 200 mètres de large ; hors cela, il demeure le même : toujours sablonneux, toujours ombragé de dattiers, toujours séparé de la Feïja par une muraille verticale. A Aqqa Aït Sidi, changement brusque : les dattiers disparaissent ; la vallée se rétrécit tout à coup, de façon à ne garder qu’une largeur de 40 mètres, la place de la rivière ; en même temps celle-ci s’enfonce dans un profond kheneg. Ce défilé s’appelle Foum Tisint ; s’ouvrant dans le flanc du Bani, il donne issue aux eaux du Petit Atlas et de la Feïja. Le passage, de 150 mètres de largeur totale, se divise en deux parties : l’une est un plateau sur lequel passe le chemin ; l’autre, en contre-bas de la première, et large de 40 mètres, est occupée par le lit du cours d’eau ; ces deux portions sont séparées par un talus à 1/1 de 20 à 30 mètres de haut. Plateau, talus, chemin, tout n’est que pierre, comme les flancs de la montagne ; ceux-ci sont escarpés, et composés de cette roche noire et luisante que je trouve si souvent dans le sud. Le Bani est fort étroit ; c’est une arête aiguë, une lame qui émerge du sol ; quoique je le traverse obliquement, il est bientôt franchi : en un quart d’heure, j’atteins l’extrémité sud du kheneg. Là toute l’oasis de Tisint se découvre à mes yeux : immense forêt de palmiers, vaste étendue sombre, au milieu de laquelle brillent les taches blanches des qçars ; des collines basses, des talus de sable jaune, bordent au loin l’océan de verdure ; à mes pieds, la rivière, qui sort du kheneg, s’avance avec majesté, pleine d’une eau bleue et limpide, vers les bois de dattiers où je la vois bientôt s’enfoncer et disparaître. Sur sa rive droite, au seuil des plantations, est le grand qçar d’Agadir. J’y entre à 10 heures du matin.
Dans cette courte marche, j’ai traversé ou vu plusieurs cours d’eau : l’Ouad Tanziḍa (lit mi-sable, mi-gravier ; 100 mètres de large, avec 8 mètres d’eau, jusqu’au confluent de l’Ouad Aginan ; 200 mètres de large, avec 20 mètres d’eau, au-dessous de ce point) ; l’Ouad Aginan (je ne le vois que de loin ; sa vallée, ombragée de palmiers, se creuse à pic dans les sables de la Feïja ; elle semble identique à celle de l’Ouad Tanziḍa) ; l’Ouad Qaçba el Djouạ (lit moitié roche, moitié sable, de 25 mètres de large, avec 8 mètres d’eau claire et courante ; cette eau est douce) ; l’Ouad Tisint (le lit, au point où je le traverse, a 40 mètres de large ; il est de sable ; une eau limpide et courante, profonde de 70 centimètres, en occupe la moitié ; cette eau est salée, comme celle de l’Ouad Tanziḍa qui la compose en partie).
[Note 53 : Au singulier, _khenîf_ ; au pluriel, _khenfân_.]
[Note 54 : La _zemmita_ se compose de blé ou d’orge grillé, puis moulu ; elle se mange avec un peu d’eau ; suivant la quantité de celle-ci, on fait soit une pâte, soit une bouillie.]
[Note 55 : On peut leur appliquer de tous points ces mots de M. Duveyrier sur les Touâreg : « En général les Touâreg sont de haute taille... Tous sont maigres, secs, nerveux ; leurs muscles semblent des ressorts d’acier. Blanche est leur peau dans l’enfance ; mais le soleil ne tarde pas à lui donner la teinte bronzée spéciale aux habitants des tropiques. » (H. DUVEYRIER, _Touâreg du Nord_, liv. IV, chap. IV, _Caractères physiques des Touâreg_.)]
[Note 56 : _Agni_, pluriel _ignan_. Mot amaziṛ ayant le sens de brèche, tranchée, défilé très étroit.]
[Note 57 : On appelle _ṛezou_ des troupes de partisans qui se réunissent pour exécuter des coups de main, _ṛazia_. Les ṛezous n’ont pour but que le pillage ; ils opèrent soit contre les caravanes et les voyageurs, soit contre des tribus ennemies.]
V.
SÉJOUR DANS LE SAHARA.
1o. — TISINT.
En arrivant à Tisint, une région nouvelle a commencé pour moi ; ciel, productions, habitants, costumes, tout y diffère de ce que j’ai vu avant ce jour. Jusqu’ici j’étais dans un pays montagneux ; il avait le climat et les produits du sud de l’Europe ; les habitants étaient des Chellaḥa, presque tous vêtus de laine blanche. Ce pays, le Bani en est la limite. Lorsque, après l’avoir traversé, on entre à Tisint, on met le pied dans un monde nouveau. Ici, pour la première fois, l’œil se porte vers le midi sans rencontrer une seule montagne : la région au sud du Bani est une immense plaine, tantôt blanche, tantôt brune, étendant à perte de vue ses solitudes pierreuses ; une raie d’azur la borne à l’horizon et la sépare du ciel : c’est le talus de la rive gauche du Dra ; au delà commence le Ḥamada. Cette plaine brûlée n’a d’autre végétation que quelques gommiers rabougris, d’autres reliefs que d’étroites chaînes de collines, rocheuses, entrecoupées, s’y tordant comme des tronçons de serpents. A côté du désert morne, sont les oasis, avec leur végétation admirable, leurs forêts de palmiers toujours verts, leurs qçars pleins de bien-être et de richesse. Travaillant dans les jardins, étendue nonchalamment à l’ombre des murs, accroupie aux portes des maisons causant et fumant, on voit une population nombreuse d’hommes au visage noir, Ḥaraṭîn de couleur très foncée ; leurs vêtements me frappent d’abord : tous sont vêtus de cotonnade indigo, étoffe du Soudan. Je suis dans un nouveau climat : point d’hiver ; on sème en décembre, on récolte en mars ; l’air n’est jamais froid ; au-dessus de ma tête, un ciel toujours bleu,
Où jamais ne flotte une nue,
S’étale implacablement pur.
Tisint est une des plus grandes oasis du Sahara Marocain. Elle est située au fond d’une cuvette dont les bords sont, d’une part le Bani, de l’autre une ceinture de collines, rocheuses au sud, sablonneuses à l’est et à l’ouest. Au milieu de ce cercle, s’étend une plaine de sable blanc : là se trouve l’oasis, forêt de palmiers traversée par une belle rivière, avec qçars s’élevant à la lisière des plantations.
L’Ouad Tisint a en toute saison beaucoup d’eau ; cette eau est salée ; les habitants boivent de préférence celle qui provient de pluie, et qui se conserve en quelques creux de rochers des environs ; ils n’ont pas de citernes. La rivière renferme beaucoup de poissons ; on en pêche qui ont 40 centimètres de longueur. Ces poissons, cette onde abondante et amère donnent lieu à mille légendes : les gens du pays ne doutent pas que l’Ouad Tisint ne tire ses eaux de la mer. Leur opinion tient à une croyance répandue dans les campagnes du Maroc. Les fleuves, les ruisseaux, les sources qui coulent à la surface du globe, ont deux origines principales : les uns, d’eau douce, viennent des nuages du ciel, dont la substance s’emmagasine dans la terre ; les autres, salés, sont produits par l’onde marine, qui s’infiltre sous le sol. Il y a aussi des lits qui ne s’emplissent que durant les pluies : pour ceux-ci, point d’hésitation sur la cause qui les forme. Enfin on voit des cours d’eau d’une quatrième sorte, les plus mystérieux ; ils coulent l’année entière, qu’il pleuve ou non, sans qu’on leur connaisse de source : ils ne viennent ni de la terre, ni de la mer, ni du ciel, mais de Dieu seul. L’Ouad Tisint passe au milieu des dattiers ; ils croissent sur ses bords mêmes et ombragent ses flots ; le lit de la rivière, presque partout rocheux, est au niveau des plantations et sans berges ; il a 100 à 120 mètres de large, dont le quart est couvert par la nappe liquide, d’ordinaire divisée en plusieurs bras. Au-dessus de l’oasis, le volume des eaux est plus considérable. A l’entrée de la forêt, en face d’Agadir, un barrage les arrête : il se forme à ce point un réservoir long et profond, d’où partent une foule innombrable de conduits qui vont arroser chaque clos. Des diverses oasis que je verrai au Maroc, aucune n’est comparable à Tisint pour la quantité des eaux courantes : à chaque pas, on traverse des canaux, dont plusieurs ont jusqu’à 2 mètres de large et 40 ou 50 centimètres de profondeur.
Le sol de l’oasis est tout sable. Les palmiers qui le couvrent sont plantés très serrés ; des murs de pisé les divisent en une infinité d’enclos ; peu d’autres arbres s’y mêlent, de loin en loin on aperçoit quelques figuiers. Point de cultures à l’ombre des dattiers : on réserve toute l’eau pour l’irrigation de cet arbre précieux. Il n’y a de champs qu’en dehors de la forêt, à la lisière de l’oasis ; là on cultive dans le sable des légumes et de l’orge ; on ne le fait que les années de pluie, quand l’eau du ciel féconde la terre, et que la rivière, plus grosse que d’habitude, fournissant plus qu’il ne faut aux palmiers, permet d’arroser une plus grande surface de terrain. La datte est la fortune de Tisint ; grâce à elle, cette dernière est un des centres les plus prospères du Sahara Marocain : suivant un dicton du pays, des trois oasis célèbres de la contrée, Tatta, Aqqa et Tisint, la première l’emporte en population, et la dernière en nombre de palmiers. Tisint produit des dattes de plusieurs espèces : _djihel_, _bou iṭṭôb_, _bou feggouç_, _bou sekri_, _bou souaïr_[58] ; les djihels y dominent de beaucoup : elles y sont très bonnes, tandis qu’ailleurs elles sont d’ordinaire médiocres.
Les qçars de Tisint sont au nombre de cinq : Agadir (500 familles), Aït ou Iran, Taznout, Ez Zaouïa, Bou Mousi. Agadir et Bou Mousi sont les deux principaux ; en temps de guerre, tout Tisint enferme ses biens entre leurs murs. Bou Mousi et Ez Zaouïa sont habités presque exclusivement par des marabouts ; à Bou Mousi, se trouve la zaouïa de Sidi Ạli ou Ạbd er Raḥman, dont l’influence est grande sur les Oulad Iaḥia ; à Ez Zaouïa, celle de Sidi Ạbd Allah ou Mḥind, avec le tombeau de ce saint et celui de son fils Sidi Moḥammed ou Bou Bekr ; cette dernière est très vénérée d’une partie des Berâber ; de tout le voisinage on vient visiter les mausolées des trois bienheureux et apporter des offrandes à leurs descendants. Il y a d’autres qoubbas à Tisint : telle est celle de Moulei Ismạïl, en face d’Agadir. Tant de saints, morts et vivants, prouvent une population pieuse ; en effet les Ḥaraṭîn de Tisint sont dévots, formant contraste en cela avec les autres Musulmans de la contrée, et surtout avec ces « païens » d’Arabes, comme ils appellent les nomades voisins. A Tatta, à Aqqa d’une part, chez les Zenâga de l’autre, personne ne fait le pèlerinage de la Mecque, personne ne sait lire, si ce n’est un petit nombre de marabouts ; personne ne dit régulièrement les prières, beaucoup ne les savent pas. Le seul acte religieux qu’on fasse est de donner quelque argent à des zaouïas ; encore ne le leur apporte-t-on point : il faut que les religieux aillent eux-mêmes quêter en chaque village. Chez les nomades, chez les Ida ou Blal surtout, c’est pis : on a beau venir chez eux, ils ne donnent rien ; si les marabouts insistent, ils les traitent de fainéants et les renvoient en se moquant d’eux ; leur parle-t-on du ḥadj ? ils répondent qu’ils ne vont qu’où il y a de l’argent à gagner ; quant à lire et à écrire, pas un homme ne le sait dans la tribu ; prier, ils n’y ont jamais pensé. A Tisint, au contraire, peu de gens jouissant d’un peu d’aisance qui ne portent le titre de ḥadj. Faire le pèlerinage est l’ambition de tous les habitants. Il faut 1000 ou 1500 francs pour cela, grosse somme dans le pays : ils travaillent sans relâche jusqu’à ce qu’ils l’aient acquise ; l’ont-ils ? les voilà partis pour Tanger, et de là pour la Mecque. Prodige plus rare, quelques-uns savent lire. C’est la première fois qu’en dehors des villes et des zaouïas je vois des Marocains lettrés. Tisint est une merveille au milieu de l’ignorance générale. Avec cette piété, il ne peut régner pour les marabouts qu’une libéralité et un respect extrêmes : couvents et religieux ont fleuri de toutes parts sur un sol si propice.
A Tisint, comme partout au sud du Bani, la plupart des constructions sont en pisé ou en briques séchées au soleil ; quelquefois, dans les maisons pauvres, les parties basses sont en pierre ; les demeures riches sont tout en pisé. Cette dernière matière est la seule estimée dans le pays. Pour les charpentes, on se sert de poutres de palmier. Les maisons ont un rez-de-chaussée, un premier étage et une terrasse ; chacune possède une cour intérieure. Quelques rares bâtiments sont blanchis ; la chaux est en général réservée aux qoubbas. Les rues sont étroites, à tel point que, dans la plupart, les mulets ne peuvent passer chargés ; elles sont en grande partie couvertes.
La population de Tisint, comme celle de toutes les oasis du sud du Bani, est un mélange de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn ; ici ces derniers, en proportion bien plus forte que partout ailleurs, forment plus des neuf dixièmes des habitants : ainsi Tisint est presque entièrement peuplée de Ḥaraṭîn. En même temps, sans doute à cause de cela, leur couleur y est plus foncée que nulle part. Nous remarquerons, en tous lieux, que le teint des Ḥaraṭîn est d’autant plus noir qu’ils sont plus compacts, d’autant plus clair que les Chellaḥa auxquels ils sont mélangés sont plus nombreux.
Les costumes sont les suivants. Au lieu de chemise, on porte une kechchaba de cotonnade indigo (_khent_)[59] : c’est un morceau d’étoffe, de 2 mètres à 2m,50 de long sur 1 mètre à 1m,20 de large, au milieu duquel est pratiquée une fente longitudinale où l’on passe la tête ; les deux pans de la pièce tombent naturellement, l’un par devant, l’autre par derrière ; point de coutures ; on se contente de nouer ensemble les coins des pans dans le bas, à droite et à gauche ; le côté reste nu. La plupart du temps on n’a qu’une kechchaba ; quelques riches en mettent deux, la seconde étant en coton blanc (_sḥen_). Par-dessus ce vêtement, les uns portent le ḥaïk de laine blanche, d’autres le bernous, parfois blanc, plus souvent brun (_kheïdous_), quelques-uns le khenîf. On s’entoure la tête d’un étroit turban de khent ou, plus souvent, on reste tête nue. Aux pieds on a des belṛas jaunes, au bras quelque amulette, au cou un cordon de cuir où sont pendus quatre objets : une pipe[60] à fourneau en bois noir du Soudan, un poinçon pour la nettoyer, une pince pour saisir la braise et allumer, enfin un sachet de cuir pour le tabac ; ces sachets, appelés _bit_, tous du même modèle, sont apportés de Timbouktou. Le costume comporte une dernière pièce, qui couvre tour à tour diverses parties du corps : c’est le caleçon. Il est de khent et descend au-dessous du genou. Les riches seuls le possèdent. A l’intérieur des qçars, ils le portent comme se porte d’ordinaire ce vêtement. Sortent-ils, ont-ils une marche à faire ? ils l’ôtent, sous prétexte qu’il gêne les mouvements, et se l’enroulent autour de la tête comme renfort de turban. Tels sont les costumes et la façon de s’habiller des Musulmans sédentaires dans les oasis du sud du Bani, entre Dra et Sahel. Les vêtements des nomades de la même région diffèrent peu ; ils sont moins variés encore : une seule kechchaba, toujours de khent ; le caleçon facultatif ; un ḥaïk de laine blanche ; un bernous de même couleur ; rien sur la tête, chez quelques vieillards seuls un turban de khent ; une amulette enfermée dans un étui de métal et pendue soit au cou, soit au bras ; la pipe et ses accessoires : c’est là leur costume uniforme. Parmi eux, les Ida ou Blal se distinguent par leur façon de porter les cheveux : alors que les autres Marocains que j’ai vus les rasent ou les tiennent très courts, beaucoup d’Ida ou Blal les laissent pousser et gardent une chevelure longue de 10, 15 et 20 centimètres. Les femmes s’habillent d’une manière identique chez les Ḥaraṭîn, les Chellaḥa et les nomades. Leur vêtement est le même que dans le reste du Maroc, une pièce d’étoffe unique attachée sur les épaules et retenue à la ceinture ; le tissu, au lieu d’en être comme auparavant de cotonnade blanche ou de laine, est de khent. Un voile court, en khent, complète le costume ; elles s’en couvrent le visage devant les hommes, lorsque leurs pères ou leurs maris sont présents ; hors de la vue de ces derniers, elles ne le mettent pas. Elles se peignent peu la figure et ne se tatouent point ; la coutume du tatouage est à peu près inconnue au Maroc. Comme bijoux, elles ont de grosses boucles d’oreilles d’argent, des agrafes de même métal, un grand nombre de colliers où l’ambre domine, mêlé de mial, de pièces d’un et de deux francs, de grains de verre et de corail, puis des diadèmes argent et corail, des bracelets de corne, enfin quelques bagues d’argent. Pieds nus d’ordinaire, elles mettent pour sortir les belṛas rouges de toutes les Marocaines.
Parmi les hommes de cette région, les Chellaḥa et les Ḥaraṭîn sont en général de taille moyenne, bien faits, forts, lestes, et laids de figure ; les Arabes sont presque tous petits et d’apparence chétive, avec de beaux traits. On trouve peu de femmes agréables chez les Chellaḥa ; au contraire, beaucoup de Ḥarṭaniat sont jolies ; elles se distinguent dans leur jeunesse par de grands yeux pleins de mobilité et d’expression, une physionomie ouverte et rieuse, des mouvements souples et gracieux. Les femmes des tribus nomades, Ida ou Blal, Oulad Iaḥia, etc., sont la plupart belles ; en aucun lieu du Maroc je n’ai vu d’aussi beaux types que parmi elles : elles ont la noblesse, la régularité, la grâce ; leur peau est d’une blancheur extrême, celle du moins de leur visage et de leurs bras ; car l’habitude de porter des habits indigo, jointe à celle de ne se jamais laver, donne à leur corps des tons foncés et bleuâtres différents de sa couleur naturelle.
Dans cette contrée, comme dans le blad es sîba tout entier, on ne va jamais sans armes : tant qu’on est dans l’intérieur d’un qçar ou d’un douar, on ne porte que le poignard ; dès qu’on sort, fût-ce pour la course la plus courte, on prend son fusil. Sédentaires et nomades ont comme armes le fusil et le poignard à lame courbe. La poudre se met dans une corne de cuivre ouvragé. Les cornes et les poignards sont d’un modèle uniforme, déjà décrit. Les fusils sont de deux sortes : les uns appartiennent au type en usage chez les Glaoua, à Tazenakht, etc. ; les autres sont des armes à deux coups de fabrication européenne. Ces derniers sont des fusils de chasse, à pierre, de la fin du siècle dernier ou de la première partie de celui-ci, qu’on exporte du Sénégal ; ils en viennent par terre, apportés par les caravanes du Sahel[61]. Les nomades les recherchent, près de la moitié d’entre eux en sont armés ; on en voit moins parmi les sédentaires. Les cavaliers portent le sabre. Il y a peu de ces privilégiés. Les chevaux sont très rares. Les nomades eux-mêmes n’en ont pas beaucoup. Dans les qçars, où la difficulté de les nourrir est extrême, il s’en trouve au plus trois ou quatre, en moyenne ; il n’y en a pas quinze dans tout Tisint. Les vaches sont un luxe non moins grand ; seules, les quelques maisons regardées comme très riches en possèdent ; on n’en compte pas vingt-cinq à Tisint. Les mulets sont plus rares encore que les chevaux. Il existe quelques ânes et un petit nombre de moutons et de chèvres. On nourrit ces animaux de paille, et d’herbe quand on peut, ce qui n’est pas fréquent ; on donne, en outre, aux chevaux et aux mulets des dattes de la dernière qualité (bou souaïr). Le plus souvent, pour se délivrer de ces difficultés, les habitants des qçars font des arrangements avec des nomades et leur confient leurs chevaux et leurs moutons : les nomades se chargent de les nourrir, en ont la jouissance et, au premier signal, doivent les ramener au propriétaire. Quant aux nomades, ils ont des chameaux, des moutons, des chèvres et quelques chevaux.
Dans les qçars de cette région, la nourriture des habitants est la suivante : le matin, au réveil, le _ḥesou_ ; vers 11 heures, l’_ạsida_ ; le soir, le _ṭạm_ avec des navets. Le ḥesou est une sorte de potage où entrent de l’eau, un peu de graisse ou d’huile et une poignée de farine d’orge ; il se mange à la cuiller[62]. L’ạsida est une bouillie épaisse ayant la consistance du ṭạm ; elle est faite de farine d’orge, ou de maïs cuite avec un peu d’eau ; au milieu, on verse de l’huile ou du beurre fondu. Le ṭạm est ce qu’on connaît ailleurs sous le nom de couscoussou ; il se fait ici avec de l’orge. La viande ne figure pas comme mets habituel dans les repas ; les riches même en goûtent rarement. Le petit nombre des heureux qui ont une vache remplacent le ḥesou du matin par une jarre de lait aigre qu’ils boivent en mangeant des dattes. L’arrivée d’hôtes transforme peu l’ordinaire : à leur entrée, on offre une corbeille de dattes ; de même avant le ṭạm du soir. Si la maison est riche et si l’on reçoit des gens de qualité, on sert le matin, au lieu de ḥesou, des galettes chaudes avec du miel de dattes[63] ; s’il y a du lait, on le boit vers 3 heures, en mangeant des bou iṭṭôb ou des bou feggouç, ce qui fait une sorte de goûter ; on fait le thé deux fois par jour, avant le repas du matin et avant celui du soir ; enfin on sert de la viande avec le couscoussou. Le thé est la grande friandise au Maroc[64] : c’est la seule boisson de ce genre qui y soit en usage ; sauf à Merrâkech, à Fâs, et dans les ports, le café est inconnu ; dans ces villes, on en prend peu. Le thé, au contraire, est répandu dans tout l’empire ; au Sahara c’est un coûteux régal, que se donnent seuls les qaïds, les chikhs, les marabouts et les Juifs. Nous venons de dire la nourriture des Musulmans sédentaires ; celle des nomades est la même, si ce n’est qu’ayant des troupeaux, le lait, de chamelle surtout, tient une grande place dans leur alimentation. Les uns et les autres, lorsqu’ils voyagent, emportent des dattes comme unique provision, quelle que doive être la longueur de la route[65].