Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 18

Chapter 183,803 wordsPublic domain

Ceux qui ont pour patronne une tribu sont moins bien protégés. Des hommes, des troupes, ont-ils lésé des gens d’un groupe vassal du leur ? L’action est blâmable. Le devoir de l’assemblée de la tribu suzeraine est de faire rendre justice aux clients offensés. Mais là nul n’a d’intérêt personnel, nul ne prend la chose à cœur ; au contraire. Quel est le fait dont on se plaint ? un ṛezou a enlevé une caravane ? quelques hommes ont pillé un voyageur isolé ? Dans l’assemblée siègent plusieurs membres du ṛezou en question ; il leur coûte de rendre gorge, surtout si le convoi était richement chargé ; ceux qui n’ont point participé au profit sentent que le lendemain pareille chose pourra leur arriver, et craignent de demander à leurs concitoyens des comptes qu’à leur tour ils seront heureux de ne pas rendre ; enfin la prise d’une belle proie est un succès qui flatte l’amour-propre de toute la tribu. Quand la fraction plaignante est puissante, qu’on a des représailles graves à craindre, il faut s’exécuter ; mais on traîne les choses en longueur, on cherche mille prétextes pour restituer moins qu’on n’a pris, on donne aussi peu que possible. Si la tribu lésée est faible, éloignée, qu’on n’ait pas de vengeance à redouter, l’on ne rend qu’au bout de longtemps, et presque rien. Aussi les gens de fractions clientes, en voyage sur le territoire de leurs patrons, se font souvent accompagner, par précaution, de l’un d’eux comme zeṭaṭ. Lorsque, de deux tribus unies par un acte de debiḥa[70], l’une met trop de mauvaise volonté à remplir ses engagements, le pacte se rompt et une guerre s’ensuit. Elle peut avoir lieu entre sédentaires et nomades, ou entre nomades. Dans le premier cas, les nomades se réunissent en masse, marchent sur les qçars, les assiègent et dévastent les jardins. A moins que les habitants n’appellent d’autres nomades à leur secours, ils sont obligés, s’ils ne veulent voir détruire leurs cités, de demander grâce et d’acheter la paix par une rançon. Entre nomades, la guerre est différente : guerre peu active, toute de surprises ; rarement il y a de vrais engagements, on se borne à des ṛazias mutuelles ; on tâche de tomber à l’improviste sur les tentes, sur les troupeaux de ses adversaires, cherchant le butin et non le combat. Ces guerres-là durent souvent pendant plusieurs générations.

Lorsque, dans un qçar ou une tribu, on vole, on pille ou on tue des membres d’une fraction limitrophe, et qu’on refuse tout dédommagement, la guerre en résulte ; cela ne peut être lorsque les lésés appartiennent à des tribus lointaines. Entre groupes éloignés, un usage est universel : celui des représailles. Prenons des exemples. Un individu du qçar de Tisenna s Amin a été tué par des hommes d’Agadir Tisint. Le premier habitant d’Agadir qui tombera entre les mains des gens de Tisenna s Amin sera mis à mort. Un Zenâgi, étant à Agadir Tisint, a été dupé dans un marché par un homme du qçar, et l’anfaliz a refusé de lui rendre justice. Le premier individu d’Agadir qui entrera sur le territoire des Zenâga sera arrêté ; on ne le laissera partir qu’après qu’il aura donné une somme égale à celle dont ses compatriotes ont fait tort au Zenâgi : s’il ne l’a pas avec lui, il devra la faire chercher, et restera prisonnier jusqu’à paiement complet. Ainsi du reste. C’est la loi du talion : chacun reprend, dès que l’occasion s’en présente, ce dont il a été frustré. D’après cette coutume, l’Azdifi ordonnait de me mettre en prison comme sujet du sultan, parce que des hommes de sa tribu étaient incarcérés à Merrâkech.

Les habitants de Tisint et tous les sédentaires de la région emploient la langue tamaziṛt. La plupart d’entre eux possèdent, par suite de leurs rapports avec les nomades voisins, une teinture d’arabe. Les femmes et les enfants ne connaissent que le tamaziṛt. Les hommes apprennent l’arabe à mesure qu’ils grandissent ; ils le savent plus ou moins : les pauvres, sans cesse occupés de travaux manuels, peu ; les riches, davantage, grâce au commerce et aux affaires quotidiennes avec les nomades. Les principaux citoyens le parlent couramment. Pour ce motif, le tamaziṛt en usage est moins pur qu’il n’était à Tazenakht et chez les Zenâga ; des mots arabes s’y sont introduits, surtout dans la conversation des hommes ; les femmes ont mieux conservé les anciennes expressions. Si les populations sédentaires des oasis ont pour idiome le tamaziṛt, toutes les tribus nomades du sud du Bani, Oulad Iaḥia, Ida ou Blal, Aït ou Mrîbeṭ, parlent l’arabe. Femmes et enfants n’usent que de cette langue. Parmi les hommes, beaucoup n’en savent point d’autre ; ceux-là seuls que de fréquentes affaires appellent dans les qçars apprennent à la longue un peu de tamaziṛt ; ils mettent de l’amour-propre à ne s’en servir que quand leur interlocuteur ne comprend pas l’arabe, lorsque c’est une femme, par exemple. Les familles d’Oulad Iaḥia qui habitent le Zgiḍ et les bords du Dra, celles d’Ida ou Blal qui ont des domiciles à Tatta et celles d’Aït ou Mrîbeṭ fixées à Aqqa et à Tizounin, font exception à cette règle. Ces familles, isolées, en contact journalier avec les Imaziṛen, ont appris leur langue, bien qu’elles se servent entre elles de l’arabe.

Nous nous sommes occupés à plusieurs reprises de la langue, des usages, des coutumes des Marocains ; nous n’avons pas dit un mot de leur caractère : c’est qu’il nous paraît difficile d’être exact sur ce sujet. Quelles qualités, quels défauts attribuer à un ensemble de tant d’hommes, dont chacun est différent des autres et de soi-même ? S’efforce-t-on de démêler des traits généraux ? Lorsqu’on en croit reconnaître, une foule d’exemples contradictoires surgissent, et, si l’on veut rester vrai, il faut se restreindre à des caractères peu nombreux, ou dire des choses si générales qu’elles s’appliquent non seulement à un peuple, mais à une grande partie du genre humain. Partout même mélange de qualités et de défauts, avec les modifications qu’apportent la civilisation ou la barbarie, la richesse ou la pauvreté, la liberté ou la servitude. Il me paraît difficile de reconnaître aujourd’hui à ceux qu’Ibn Khaldoun appelle Berâber le bouquet de vertus dont il les orne. Si une chose peut donner l’idée du caractère des Marocains, ce sont les ouvrages où a été décrit celui des Kabiles ou d’autres populations imaziṛen de l’Algérie. Une longue expérience, des études approfondies, ont donné à des hommes éminents le droit de traiter avec autorité un tel sujet. On ne saurait l’avoir quand on a, comme moi, passé une seule année dans un pays. Aussi n’entreprendrai-je point de dire ce que sont et ne sont pas les Marocains ; je me bornerai à signaler quelques traits isolés qui m’ont frappé et que j’ai retrouvés en beaucoup de lieux ou remarqué dans certains groupes. Je le ferai en déclarant que « je n’ay rien à dire entièrement, simplement, et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en un mot ». Presque partout règnent une cupidité extrême et, comme compagnons, le vol et le mensonge sous toutes leurs formes. En général, le brigandage, l’attaque à main armée, sont considérés comme des actions honorables. Les mœurs sont dissolues. La condition de la femme est au Maroc ce qu’elle est en Algérie. D’ordinaire peu attachés à leurs épouses, les Marocains ont un grand amour pour leurs enfants. La plus belle qualité qu’ils montrent est le dévouement à leurs amis. Ils le poussent aux dernières limites. Ce noble sentiment fait faire chaque jour les plus belles actions. En blad es sîba, pas un homme qui n’ait bien des fois risqué sa vie pour des compagnons, pour des hôtes de quelques heures. La générosité, se traduisant surtout par l’hospitalité, n’est l’apanage particulier d’aucun groupe : les nomades ont l’habitude de taxer les Chellaḥa d’avarice ; ces derniers accusent les Ḥaraṭîn du même vice. Je ne me suis point aperçu qu’il y ait entre eux de distinction profonde à ce sujet. Partout également, m’a-t-il semblé, il y a des avares et des hommes généreux ; d’ordinaire, dans les contrées riches on reçoit avec libéralité les étrangers, dans les localités pauvres on ne leur donne rien ; dans tel qçar, qu’il se présente cent voyageurs en même temps à la mosquée, on apportera à manger pour tous, dans tel autre on n’offrira pas l’hospitalité à un seul. De même chez les nomades. Les Marocains ont, comme tous les hommes, plus ou moins d’amour-propre ; chez les Arabes du sud, ce sentiment est très développé et se change souvent en une noble fierté ; chez les Ḥaraṭîn, il prend volontiers la forme d’une vanité puérile ; les Chellaḥa l’ont moins. Inutile de dire que ces populations, qui passent leur existence les armes à la main, sont braves. Inutile de dire qu’elles sont attachées à leur indépendance : la plupart l’ont conquise et la défendent chaque jour au péril de leur vie, soit contre le sultan, soit contre leurs voisins ; les tribus du blad el makhzen elles-mêmes ne font que se révolter. Je n’ai pu juger avec mes yeux de la valeur guerrière des divers habitants du Maroc ; il est admis dans le pays que les peuplades les plus braves et les plus aguerries sont les grandes tribus nomades du sud et de l’est du Grand Atlas : Berâber, Aït Seddrât, Ida ou Blal, Oulad Iaḥia, Aït ou Mrîbeṭ d’une part ; Doui Mnia, Oulad el Ḥadj de l’autre. Après eux, très braves aussi, viennent les montagnards, les Chellaḥa du massif Atlantique et les Qebaïl du Rif. Les populations de plaine, cantonnées dans les basses vallées des fleuves et sur les bords de l’Océan, forment une troisième classe regardée comme au-dessous des précédentes en courage. Les moins estimés de tous sont les Ḥaraṭîn. Les Marocains sont prompts à verser le sang et ne font aucun cas de la vie des autres ; je n’ai vu ni entendu citer d’exemple de cruauté de leur part. En général, Chellaḥa et Ḥaraṭîn sont laborieux : adonnés à l’agriculture, ils semblent, les seconds surtout, industrieux en ce qui la concerne. Ils n’ont pas l’esprit vif de certains Arabes, tels que les Ida ou Blal et les Oulad Iaḥia : ceux-ci, malgré leur ignorance, ont une intelligence remarquable, sont curieux et comprennent vite. Ces Arabes ont des façons distinguées et de la politesse, tandis que les Imaziṛen sont la plupart grossiers. En revanche, on trouve parfois dans ceux-ci une certaine bonhomie, rare chez les premiers. Le Maroc, à l’exception des villes et de quelques districts isolés, est très ignorant. Presque partout, on est superstitieux et on accorde un respect et une confiance sans bornes à des marabouts locaux dont l’influence s’étend à une distance variable. Nulle part, sauf dans les villes et districts exceptés plus haut, on ne remplit d’une manière habituelle les devoirs religieux, même en ce qui concerne les pratiques extérieures. Il y a des mosquées dans tout qçar, village ou douar important ; elles sont plus fréquentées par les voyageurs pauvres, à qui elles servent d’abri, que par les habitants.

Avant de quitter Tisint, disons qu’auprès des cinq qçars actuels, s’en trouvent quatre autres ruinés, trois au sommet du Djebel Taïmzouṛ et un à l’extrémité sud de Foum Tisint, traversé par le chemin. On ne sait de quelle époque date leur destruction ; de mémoire d’homme on les a vus ce qu’ils sont aujourd’hui ; leur fondation est attribuée aux Chrétiens.

2o. — DE TISINT A TATTA.

Comptant revenir plus tard à Tisint, je ne désirai pas m’y arrêter cette fois ; dès mon arrivée, je voulus partir pour Tatta. Deux zeṭaṭs Ida ou Blal, escorte suffisante, furent bientôt trouvés ; mais un contretemps se présenta : un ṛezou de 400 Berâber était signalé depuis quelques jours aux environs ; on jugea imprudent de se mettre en route tant que ses intentions ne seraient pas connues. Le 16, il tomba sur la partie occidentale des jardins de Tisint, les pilla et enleva des travailleurs. Son but était atteint ; il ne lui restait qu’à battre en retraite pour sauver son butin. Je pouvais partir.

Pendant ce court séjour, je fis plusieurs connaissances. Aussitôt le bruit de mon arrivée répandu, tous les ḥadjs, familiers avec les choses et les gens des pays lointains, voulurent me voir. Une fois de plus, je reconnus les excellents effets du pèlerinage. Pour le seul fait que je venais d’Algérie, où ils avaient été bien reçus, tous me firent le meilleur accueil ; plusieurs, je le sus depuis, se doutèrent que j’étais Chrétien ; ils n’en dirent mot, comprenant mieux que moi peut-être les dangers où leurs discours pourraient me jeter. L’un d’entre eux, le Ḥadj Bou Rḥim ould Bou Rzaq, devint dans la suite pour moi un véritable ami, me rendit les services les plus signalés et me sauva des plus grands périls.

16 novembre.

Parti à midi d’Agadir, avec deux Ida ou Blal, j’arrivai à 3 heures et demie à Qaçba el Djouạ, petite oasis où l’on devait passer la nuit. De Tisint à Tatta, on suit constamment le pied des monts Bani. Cette chaîne est un mouvement de terrain fort curieux et l’un des plus importants du Sahara Marocain. S’élevant de 200 à 300 mètres au-dessus du sol environnant, d’un à deux kilomètres de largeur à la base, sans aucune largeur au sommet, elle forme une lame rocheuse, un tranchant, émergeant de terre au seuil du désert. Nul contrefort, nulle chaîne, ne se rattache à cette digue isolée dans le Sahara. Elle est orientée de l’est-nord-est à l’ouest-sud-ouest, comme le cours inférieur du Dra et comme les chaînes de l’Atlas. La longueur en est grande : elle est traversée, dit-on, par le Dra au-dessous de Tamegrout et se développe, toujours semblable, gardant même composition, même forme et même hauteur, jusqu’au bord de l’Océan, où elle expire au sud du groupe de villages appelé Ouad Noun. Un certain nombre de khenegs la percent, étroites brèches par où s’écoulent vers le Dra les eaux du Petit Atlas. Chacun de ces passages est le point de réunion de quatre ou cinq rivières, et comme l’orifice d’un entonnoir. Les eaux se trouvant assemblées en ces points, il s’est créé à chacun d’eux une oasis. Les grandes oasis qui se voient entre le Sous, le Dra et l’Atlantique ont toutes cette origine ; toutes, Zgiḍ, Tisint, Tatta, Aqqa, Tizgi el Ḥaraṭîn, Icht sont à la bouche d’un kheneg du Bani. Le Bani est en roche, sans terre ni végétation : grès calciné, comme les monts de Tazenakht, il présente une écaille noire et brillante sur toute la surface de ses flancs. Ceux-ci sont en pente douce au pied, très raide vers le sommet. En maints endroits du Bani existent des minerais : cuivre, zinc, argent, or vers l’occident. Au nord de cette muraille s’élèvent les pentes du Petit Atlas ; commençant à son pied, à l’ouest, elles sont séparées d’elle par la Feïja, dans la portion orientale. Au sud, plus une montagne, la plaine à perte de vue. Tel est le Bani, la dernière chaîne avant le Grand Désert ; parallèle au Grand et au Petit Atlas, il est comme le ruban d’écume qui borde la plage en avant de ces deux vagues monstrueuses. Je suivrai cette chaîne remarquable jusqu’à Tatta, tantôt en longeant le pied, tantôt m’en tenant à peu de distance, marchant dans la Feïja d’abord, sur les premières pentes du Petit Atlas ensuite. Le chemin est facile : terrain sablonneux dans la Feïja, pierreux ailleurs, nu en cette saison, couvert de plantes basses les hivers pluvieux ; comme arbres, des gommiers de 2 à 3 mètres, d’autant plus nombreux qu’on se rapproche du lit de quelque ruisseau ou qu’on s’éloigne du Bani, au pied duquel le sol, tout de roche, ne leur permet pas de pousser. Point de gibier dans ces régions stériles, si ce n’est des mouflons ; eux seuls vivent dans les vastes solitudes du Petit Atlas et sur les rocs du Bani. Au sud de celui-ci, dans la plaine, courent de nombreuses gazelles.

Depuis le kheneg de Tisint jusqu’à Qaçba el Djouạ, je n’ai cessé de suivre l’Ouad Qaçba el Djouạ. A hauteur d’Aqqa Aït Sidi, il a 12 ou 15 mètres d’eau, dans un lit de pierre de largeur double, que bordent deux parois rocheuses et escarpées élevées de 20 à 30 mètres. Deux kilomètres plus haut, l’eau courante disparaît ; il reste des flaques plus ou moins longues, de distance en distance ; lit de 50 mètres ; le fond, parfois recouvert d’une légère couche de sable, est de roche blanche ainsi que les parois qui le bordent ; celles-ci n’ont plus que 15 à 20 mètres de haut. Peu après, elles s’abaissent encore et se changent en talus de sable de 10 à 15 mètres, formant de chaque côté une ligne de dunes irrégulières appelées Idroumen. A partir de Trit, plus d’eau dans l’ouad : lit de galets au niveau de la Feïja. Dans l’oasis de Qaçba el Djouạ, la rivière prend une largeur extrême, mais reste à sec ; le lit, moitié sable, moitié gravier, se remplit de palmiers et, confondu avec le terrain qui l’entoure, cesse bientôt de se distinguer. Chemin faisant, j’ai traversé la petite oasis de Trit, bois de palmiers au milieu duquel s’élève un qçar d’environ 100 maisons, peuplé de Ḥaraṭîn vassaux des Ida ou Blal. Trit se gouverne à part. De Tisint à Qaçba el Djouạ, beaucoup de monde sur la route.

17 novembre.

Séjour à Qaçba el Djouạ. Qaçba el Djouạ est un grand qçar, situé au milieu d’une belle oasis. Les constructions s’élèvent sur les premières pentes de la plus basse et la plus septentrionale de trois collines qui, se dressant près du Bani, sans s’y rattacher, forment un massif isolé au bord de la Feïja. L’Ouad Qaçba el Djouạ, plein de dattiers et confondu avec le sol de l’oasis, contourne ce massif. A son entrée dans les plantations, il reçoit sur sa rive gauche l’Ouad Ṭriq Targant[71], ainsi nommé parce que, pour gagner au nord-ouest le qçar de ce nom, on en remonte le cours un certain temps. Ici, les palmiers, moins serrés qu’à Tisint, ombragent des cultures. Le sol est sablonneux. Point d’eau courante ; l’ouad est à sec, à moins qu’il ne pleuve. Une nappe d’eau existe sous le sol, à peu de profondeur ; une multitude de puits sont creusés dans l’oasis ; par eux la Qaçba s’alimente et irrigue ses plantations. L’arrosage des palmiers est inutile les années de pluie : que l’eau coule dans l’ouad durant vingt-quatre heures, c’est assez pour inonder l’oasis, assez pour que la terre soit fécondée, assez pour que la récolte de grains et de dattes soit assurée. Mais il ne pleut pas tous les ans ; en voici sept que ce bonheur n’est arrivé : sept années de sécheresse viennent de passer sur la partie occidentale du bassin du Dra. Le pays s’en est ressenti et est fort appauvri. L’orge est hors de prix ; il n’y a presque plus de bétail : la misère est générale. Un ciel nuageux et un peu de pluie ayant signalé le commencement de ce mois, l’allégresse fut universelle ; on employa les dernières économies à acheter des grains, et chacun se mit à labourer avec acharnement. Tous déploient ici une activité fiévreuse ; pas un homme de la Qaçba qui ne soit au travail ; on voit de toutes parts des gens conduisant leurs charrues entre les palmiers, traînées par des vaches, des chevaux, des mulets, des ânes et, faute de mieux, des femmes : les bêtes de somme et de trait sont rares dans les qçars et le moment des semailles va passer ! Qaçba el Djouạ est vaste, prospère, et bien construite, partie en pisé, partie en pierre. Les habitants, Chellaḥa. contrastent, par leur blancheur, avec les noirs possesseurs des oasis voisines ; exception remarquable, ils ne reconnaissent point de suzerain, n’ont de debiḥa sur personne. Beaucoup d’entre eux sont cherifs, la plupart sont riches. Ils forment 400 fusils. Leur langue habituelle est le tamaziṛt, presque tous savent aussi l’arabe. Fraction des Aït Semmeg de la rive gauche du Sous, et depuis longtemps séparés de leur tribu mère, ils ont conservé de bons rapports avec elle, et en cas de guerre, malgré la distance, lui envoient et en reçoivent des secours. Ils sont en bonnes relations avec les Ida ou Blal ; beaucoup épousent des femmes de cette tribu. Qaçba el Djouạ est célèbre par l’abondance et la bonne qualité de ses dattes ; elle produit des bou feggouç, des djihel, des bou souaïr, des bou iṭṭôb et surtout des bou sekri.

On distingue d’ici quatre petites oasis, situées de l’autre côté de la Feïja ; chacune d’elles contient un qçar dont elle porte le nom. De ces qçars, Aqqa Iṛen, Tiskmoudin, Ida Oulstan, Serṛina, le plus important est Aqqa Iṛen. On appelle les trois autres Qçour Beïḍin, à cause de la blancheur de leurs maisons. Tous sont peuplés de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn tributaires des Ida ou Blal.

18 novembre.

Départ à 6 heures du matin. Je continue à suivre le Bani. Bientôt la Feïja finit et je passe dans une nouvelle région, sur les premières pentes du Petit Atlas, terrain pierreux, mais facile. Vers 10 heures, j’approche d’Aqqa Igiren : on voit d’une part cette petite oasis, de l’autre un kheneg dans le Bani, Kheneg eṭ Ṭeurfa. A cette brèche se trouvent une source et des dattiers, propriété des habitants d’Aqqa Igiren, mais point de maisons. Une rivière s’échappe par là vers le sud, l’Ouad Kheneg eṭ Ṭeurfa. Elle est formée de trois cours d’eau, l’Ouad Aqqa Izen, l’Ouad Tesatift et l’Ouad Aqqa Igiren : les deux premiers sont des ruisseaux et coulent dans le désert ; le troisième est une rivière importante ; au-dessus d’Aqqa Igiren, qu’il traverse et où il reçoit un affluent, il prend le nom d’Ouad Targant et arrose plusieurs lieux habités. Aqqa Igiren est une oasis peu étendue, avec deux petits qçars d’aspect misérable ; la moitié des constructions est en ruine et abandonnée ; les maisons qui restent sont en pierre, mal bâties, n’ayant la plupart qu’un rez-de-chaussée, ce qui est le dernier signe de pauvreté dans le pays. Population de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn, tributaires des Ida ou Blal. Point d’eau courante ; plusieurs puits de bonne eau et une feggara auprès du qçar occidental.

Vers 3 heures, j’aperçois devant moi les palmiers de Tatta. Cette oasis n’est pas comme Tisint une forêt compacte ; elle se compose d’un grand nombre de groupes distincts, les uns au nord du Bani, les autres au sud : dans la première région, les qçars sont rapprochés et leurs plantations se touchent souvent ; dans la seconde, ils sont isolés et dispersés un par un dans la plaine. Celui où je vais, Tintazart, est de ces derniers. Pour l’atteindre, je commence à gravir le Bani : la montée est difficile : bientôt il faut mettre pied à terre ; je chemine péniblement au milieu des roches. A 3 heures 35 minutes, je parviens au sommet, arête effilée sans aucune largeur. Le coup d’œil, vers le sud, est admirable. Une immense plaine s’étend à perte de vue : c’est le désert. Il se déroule, indéfiniment jaune et plat, jusqu’à un double ruban bleu que forment à l’horizon les coteaux de la rive gauche du Dra et le talus du Ḥamada. Comme des taches noires sur le sable, apparaissent divers qçars de Tatta ; ils sont disséminés près du Bani, à quelque distance les uns des autres, chacun entouré de ses palmiers. Le col où je suis s’appelle Tizi n Tzgert[72]. La descente est aussi lente que la montée. Au pied du Bani, je rencontre un sable dur sur lequel je marche jusqu’à Tintazart. J’y arrive à 5 heures et demie.