Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 19

Chapter 191,077 wordsPublic domain

Personne sur la route, de toute la journée. Les cours d’eau que j’ai rencontrés étaient à sec ; ils avaient un lit semblable, à fond de gros galets, à berges de terre de 50 centimètres à 1 mètre de haut. Aucun d’eux n’a d’importance, excepté l’Ouad Aqqa Igiren. Celui-ci, dans l’oasis de ce nom, a 80 mètres de large et des berges à pic de 2 mètres. Le long du trajet, les gommiers sont assez nombreux, sauf sur les flancs du Bani. Dans la vallée de l’Asif Oudad, ils se mêlent, au bord du ruisseau, de quelques tamarix. Des touffes de melbina et de kemcha sèment le sol. Enfantées par les pluies récentes, de petites herbes sortent de toutes parts. Ce qu’on voit, chemin faisant, du Petit Atlas est tout roche, aussi bien les pentes prochaines, noires comme le Bani, que les crêtes éloignées, majestueux massifs d’un rouge sombre.

3o. — TATTA.

Tintazart est un des plus grands qçars de Tatta ; elle est bâtie sur l’extrémité d’une petite chaîne rocheuse de 15 à 20 mètres d’élévation, à flancs très escarpés. Cette chaîne fait partie de l’enchevêtrement d’arêtes de roche noire qui serpentent dans la plaine. Le point où est construite Tintazart s’appelle Irf Ouzelag, « la tête du serpent ». La localité se compose de trois parties : l’une, dominée par le donjon de la maison commune, forme le qçar actuel ; une seconde, plus petite de moitié, est ruinée : c’était le quartier de Chikh Ḥamed ; la destruction, qui date de quelques années, est l’œuvre des Mekrez, l’une des deux branches des Ida ou Blal, et fut cause d’une guerre longue et sanglante, à peine achevée, entre les Mekrez et l’autre moitié de la tribu, les Ḥaïan, dont Chikh Ḥamed était client. Le troisième quartier, plus petit que les précédents et hors des murs, est le mellaḥ. Les maisons sont, comme celles de Tisint, pierre à la base, pisé dans les parties supérieures ; elles sont uniformément couvertes en terrasse. Belles plantations de palmiers, arrosées de sources nombreuses. Toutes les eaux qui descendent du Bani et arrosent la plaine entre cette chaîne, Toug er Riḥ et Anṛerif, aboutissent à Tintazart, El Qcîba et Anṛerif et en fertilisent les terres. Dans les trois lieux, les jardins sont au sud des bâtiments ; au nord, on ne voit que le sable desséché de la plaine, l’areg. Tintazart est peuplée de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn ; les premiers dominent. Elle se gouverne à part, comme chacun des qçars de Tatta ; comme eux, elle est tributaire des Ida ou Blal. L’administration y est confiée à un chikh élu par l’assemblée générale. Lors de mon arrivée, un jeune homme de dix-huit ans, Ḥamed ou Baqâder, remplissait ces fonctions. Pendant mon séjour, on eut sujet d’être mécontent de lui et on le remplaça par son cousin, El Ḥasen ould Bihi, aussi jeune que lui. Leurs pères ont péri de mort violente : on voit peu de vieillards en ce pays. Le fait qui motiva ce changement fut le suivant : un Chleuḥ de Tintazart, nommé Ạbd Allah, avait depuis trois ans une affaire en litige avec des gens d’Aqqa Izenqad, autre qçar de Tatta. Ceux-ci lui réclamaient une somme d’argent qu’il refusait de rembourser : ils s’impatientèrent, vinrent au nombre de 17 fusils dans sa maison, le tuèrent, prirent ce qu’ils purent et s’en retournèrent. Cet événement se passait à l’époque où j’étais là. Ḥamed ou Baqâder n’avait rien fait pour prévenir le meurtre et n’essaya point de le punir : il se borna à de molles réclamations auprès de l’assemblée d’Aqqa Izenqad. Son manque d’énergie mécontenta : on lui enleva son titre, et on le donna à son cousin.

Tatta est la plus étendue des oasis situées entre le Dra et l’Atlantique. Elle se compose de deux parties. La première, au nord du Bani, comprend de nombreuses localités, échelonnées sur les rives de trois cours d’eau, les ouads Tatta, Toug er Riḥ et Adis. Ces rivières se rapprochent en arrivant au Bani, où le kheneg d’Adis donne passage à toutes trois et conduit dans la seconde région. Celle-ci est ce qu’on appelle l’_areg_, vaste plaine à sol sablonneux et dur, située au sud du Bani, semée, de distance en distance, de qçars isolés, les uns sur les bords des trois rivières, les autres arrosés par des sources ; l’areg est moins peuplé que la portion supérieure : il compte 14 lieux habités, l’autre en possède 22. Ces diverses localités ont une population identique, mélange de Ḥaraṭîn et de Chellaḥa ; le dernier élément y domine. Elles sont sans lien entre elles et indépendantes. Chacune en particulier est tributaire des Ida ou Blal ; les plus septentrionales ont une seconde debiḥa sur les Aït Jellal, tribu nomade cantonnée non loin de là, vers les pentes supérieures du Petit Atlas. Les principaux centres de Tatta sont Afra et Adis. L’un et l’autre se composent de deux qçars presque contigus. L’un et l’autre réunissent les deux causes d’importance d’un lieu, marché et zaouïa. La zaouïa d’Adis a peu de membres ; le chef en est S. Moḥammed d Aït Ouzeggar. Celle d’Afra, plus considérable, appartient à la nombreuse famille des Aït Ḥoseïn ; les religieux habitent Afra Fouqania, appelée aussi Aït Ḥoseïn, où est enseveli S. Moḥammed d Aït Ḥoseïn, leur ancêtre ; cette zaouïa jouit d’une grande vénération dans le pays. Une troisième existe à Tatta : celle de Djebaïr, fondée par S. Ạli ben Djebira, dont la qoubba s’élève entre Adis et Toug er Riḥ. S. Ạli ben Djebira descendait de S. Moḥammed ech Chergi, de Bou el Djạd ; sa postérité, fixée à Djebaïr, est un rameau de la famille dont Sidi Ben Daoud est le chef. L’un de ses rejetons, Ạli Ben Hiba, ayant gagné une fortune considérable dans le commerce du Soudan, où il a fait un long séjour, a acquis par là une grande influence ; peu d’hommes ont autant de poids à Tatta et dans la tribu des Ida ou Blal. Enfin, une quatrième puissance religieuse, celle du marabout S. Moḥammed Mouloud, a son siège à Tintazart. S. Moḥammed Mouloud est étranger : son père fut S. El Mokhtar bel Lạmech, fondateur de Tindouf et chef de la tribu religieuse des Tajakant. A son lit de mort, S. El Mokhtar partagea entre ses enfants la zone où s’étendait son influence : les Ida ou Blal échurent à Moḥammed Mouloud. Pour être près d’eux il s’établit à Tatta. Mais la tribu est des moins dévotes et ne lui donne ni travail ni profit. A-t-on un acte à dresser, quelque chose à écrire ? on s’adresse à lui ; une légère rémunération le gratifie. Là se bornent et ses fonctions et ses bénéfices. Encore lui préfère-t-on souvent son frère cadet, Aḥmed Digna, qui réside à Tindouf.