Récits marocains de la plaine et des monts

Part 9

Chapter 94,007 wordsPublic domain

Le bon juif aidait sa coreligionnaire à accomplir ce qu’il appelait la période exilique de sa vie. Cette charité s’accommodait, d’ailleurs, avec son sens exact des réalités positives; tous les jeudis, il passait à domicile et prélevait une bonne part du salaire de la femme exilée, moyennant quoi il lui apportait, le vendredi soir, la nourriture rituelle, la _skhina_, qui lui permettrait jusqu’au dimanche de manger des choses pures selon la loi et, si elle touchait au feu, de dire que ce n’était pas pour elle-même. Toute la famille du rabbin vivait du même coup pendant vingt-quatre heures aux frais de la servante. Le samedi, il venait à la chute du jour rompre le sabbat et bénir la vigne, faire enfin la cérémonie que doit accomplir un homme au moins par maison juive.

Devant le rabbin assis, les jambes croisées, au seuil d’une des pièces qui donnaient sur le patio, la femme plaça une petite table basse recouverte d’un linge blanc. Puis elle tira d’une malle un grand gobelet de cuivre très astiqué et brillant, le remplit d’un vin blanc qui devait coûter cher à son maître et posa le tout sur la _maïda_, auprès d’une branche de menthe verte et parfumée.

--Ce vin n’est pas _Kacher_ mais il est bon, dit Youda, il est pur. C’est un des nôtres qui le fait venir pour le vendre aux chrétiens et qui en tire un bon bénéfice.

--De plus, reprit la femme, il est ici très enfermé par le maître; le domestique musulman qui travaille avec moi ne le voit jamais.

--C’est bien, car le regard seul du goïm rend impur le vin le plus orthodoxe. Écarte-toi, femme! Je vais prononcer le _Bark el guiffen_.

Alors, soulevant le gobelet en un geste d’offrande, d’une voix chantante, il dit un psaume qui célèbre la terre de Chanaan et ses richesses apparaissant au delà du désert devant le peuple hébreu échappé d’Égypte par douze chemins ouverts dans la mer... un psaume qui glorifie le vin pur sorti des fouloirs antiques de Sichem et de Gamala... Le haut de son corps accompagnait le chant d’un balancement continu sur chaque hanche. Et il termina par l’invocation d’Isaïe.

--Voici Dieu qui est mon soleil et mon secours! par lui, enfants d’Israël, vous puiserez dans la joie l’eau des sources de l’allégresse!

Béni soit Dieu qui sépare la lumière des ténèbres. Le sabbat des six jours de travail!

Béni soit Dieu qui a créé les différentes espèces de parfums, les diverses lueurs du feu!

Béni soit Dieu qui a séparé les saints des profanes et Israël de toutes les autres nations!

Quand le rabbin parla des parfums, il posa le gobelet, prit les feuilles de la menthe odorante, les porta à ses lèvres puis à ses narines. En parlant du feu, de sa main placée devant la bougie, Rabbi Youda fit le geste de masquer et de démasquer la flamme qui, à la fin du sabbat, libère les juifs de l’odieuse et incompréhensible contrainte de ne pas toucher au feu. Enfin, il but une partie du vin et appela les hôtes de la demeure comme il l’eût fait en quelque case bondée du mellah.

La femme s’approcha, trempa un doigt dans le liquide, passa ce doigt sur sa nuque et en frotta la paume de sa main gauche. La cérémonie était terminée. La juive vint s’asseoir près de l’officiant qui achevait de boire le vin du gobelet.

--Et maintenant, rabbi, raconte-moi ce qu’il y a de nouveau, dit la femme, curieuse de revivre un peu la vie du mellah.

--Peu de choses cette semaine, dit le rabbin; la femme de Braham Lévy a mis au monde une fille morte, c’est la seconde fois; son mari va la répudier et épousera probablement la fille de Menahem, mon neveu. Les Khakhamine ont déclaré illicite pour son mari la petite Rina qui cause toujours avec les jeunes gens sur le pas de sa porte. On dit qu’elle a été surprise avec l’un d’eux. Mais le mari ne veut pas divorcer. Il prétend sa femme pure. Il y a des disputes sans issues et, comme toujours, les juges hésitent au lieu d’appliquer la loi sans faiblesse. J’ai proposé de prendre l’avis du rabbin de Salé. Tu comprends que c’est faire avouer aux imbéciles d’ici leur incapacité, leur ignorance des textes. Ah! si j’étais, moi, rabbin, si les chefs français voulaient m’écouter, il y aurait plus de justice! Mais au fait, ajouta le vieux juif, tu me fais perdre mon temps avec tes histoires. Ne me dois-tu pas aujourd’hui une réponse? allons, ne fais pas l’étonnée... Le musulman avec lequel j’étais associé est mort. Je t’ai expliqué l’autre semaine comment son fils prétend ignorer que son père me devait cent mouds de grain. J’ai tous les papiers en règle, mais, pour obtenir gain de cause, il me faudra arroser les mokhazeni du Pacha, le Pacha lui-même et aussi le chaouch du bureau. Que me restera-t-il pour nourrir mes deux femmes et mes enfants? Je suis un malheureux! Toi, le maître que tu sers est un homme important. Il n’a qu’à faire dire un mot au Caïd de la fraction et je serai payé sans marchandage... tu m’avais promis d’en parler à ton chrétien... l’as-tu fait?

--Bien sûr... mais le maître m’a envoyée au diable dans sa langue et m’a dit qu’il ne voulait pas s’occuper de plaintes de ce genre.

--Alors!--s’écria le juif qui devint tout à coup furieux et gesticulant--alors, à quoi nous sert que tu travailles, toi fille d’Israël, chez cet Idumi, chez ce fils d’Aissab, si tu ne peux rien en tirer pour les tiens? Fille maudite dès le ventre de ta mère! Et tu t’appelles Esther? Esther notre sainte qui consentit à épouser Ashverus pour sauver son peuple! Quel est l’homme qui t’a donné ce nom, à toi qui n’es même pas capable de me faire rendre cent mouds de grain? cent mouds, je te dis! Et mes enfants qui meurent de faim!

Jugeant que son ouaille récalcitrante à servir sa cause commençait à s’affoler, le rabbin joua plus ferme l’intimidation. Il devint lyrique et prit un air inspiré.

--C’est entendu, tu veux que je t’abandonne dans ta misère. Je cesserai de venir ici; tu n’entendras plus les saintes prières; tu ne mangeras plus que des choses immondes. Bien mieux, voici toute proche la fête de Purim où nous allons précisément glorifier Esther et Mourdikhaï, où nous allons brûler solennellement les images d’Aman que préparent en ce moment les enfants dans les Talmud-Tora. Et quand les Khakhamine, devant le peuple remplissant nos synagogues, frapperont de leur marteau de fer la bûche, tu sais bien la bûche que l’on garde pour cette cérémonie, quand ils frapperont en criant: mort à Aman! mort à ses enfants! je serai là et les coups que je frapperai t’atteindront sur la tête. Tu seras confondue avec la semence d’Aman, fils de Malek, que nous tuons tous les ans depuis des siècles... car la colère de Dieu le veut ainsi... car nous nous vengeons et je suis, moi, pauvre malheureux, un peu de la colère de Dieu!

Rabbi Youda s’arrêta essoufflé de sa pathétique période et constata que la femme, contrairement à ce qu’il attendait, s’était ressaisie. Une idée pratique lui était venue et l’avait empêchée sans doute d’apprécier la virulente apostrophe de son vieil ami.

--Calme-toi, rabbi, fit-elle, et ne crie pas si fort; on pourra peut-être arranger cette affaire. Par exemple, je dirai au maître que ces grains sont à moi... au moins en partie, que je n’ai personne pour m’aider; il aura pitié de moi et s’en occupera, s’il plaît à Dieu.

--Combien veux-tu? dit le rabbin immédiatement ramené au terre à terre et d’ailleurs inquiet.

--Tu me donneras deux foulards de soie neufs, pas plus.

--Es-tu folle! deux foulards, mais c’est le prix de dix mouds au moins...

--Non pas, car en échange je te donnerai deux des miens encore bons, l’un pour ta femme et l’autre pour son associée. Elles les mettront pour la fête.

Le rabbin palpa le foulard que la femme lui tendit en exemple de ce qu’elle donnerait et le troc envisagé lui convint.

--Allons! tu es une brave fille, c’est entendu et tu vas réussir sans retard?

--Je ferai mon possible... mais, tu sais, en ce moment, les chrétiens oublient facilement; il faudra peut-être que je revienne plusieurs fois à la charge... ils ne pensent qu’à la guerre...

--La guerre, fit Youda soudainement pensif, c’est vrai, il y a la guerre. Est-ce qu’il t’en parle, le fils d’Edom?

--Jamais; seulement il cause avec des amis qui viennent le voir et ils discutent pendant des heures. C’est vraiment une chose terrible; plus de dix peuples se déchirent, des millions d’hommes sont morts, des centaines de villes sont détruites. C’est très triste et quand je les entends raconter ces choses, j’ai envie de pleurer.

--Pourquoi pleurer? dit Rabbi Youda, tu dérailles, femme! Garde tes larmes pour les tiens. Veux-tu, ajouta-t-il après une hésitation, veux-tu que je te console par avance de tout ce que tu peux entendre de ces gens? Écoute, je vais te parler à cœur ouvert.

--Parle, parle, rabbi, ta voix est douce comme le miel.

--Ne peut-on nous entendre de la terrasse? dit le rabbin, jetant un regard vers le ciel ouvert du patio; approche-toi et parlons en hébreu...

La femme vint s’asseoir les jambes croisées devant son vieux maître; leurs genoux se touchaient presque et rabbi ramena instinctivement les siens pour éviter le contact de cette femme qui pouvait être en état d’impureté.

Et Rabbi Youda dit ceci:

--Ne t’inquiète pas de la guerre. Laisse sans émoi ces peuples se déchirer. Certes, ceux des nôtres qui sont disséminés dans les pays chrétiens en souffrent et en meurent. Mais c’est là peu de chose dans l’ensemble de la question. Le principal est qu’Israël sortira fortifié extrêmement d’une épreuve qui pèse sur les races chrétiennes. Songe à ce qu’a souffert notre peuple dispersé au milieu des ennemis de sa foi. Ils nous disaient: «Votre loi est cruelle et dure, vous n’avez pas de pitié, vous ignorez la charité; nous avons fait une autre loi plus pure, plus humaine.» Et ils ont créé quelque chose qui n’est qu’une déformation sentimentale de notre loi à nous. Ils n’ont pas compris que notre loi vient de Dieu et lui ressemble. Or Adonaï est terrible; il ne s’occupe des hommes que pour les juger impitoyablement et les frapper. Ils ont inventé un Dieu doux et qui pardonne toujours, un Dieu pour les pauvres et pour les femmes. En son nom ils nous ont pourchassés, méprisés à travers les siècles, ne se doutant point qu’ils nous faisaient subir, par la volonté même de notre Dieu et non du leur, le jugement annoncé par nos prophètes. Aujourd’hui tout est renversé; notre jugement se termine, le leur commence sans doute. Eux qui proclamaient la justice se livrent contre elle aux pires excès et la religion du Dieu doux, juste et bon étouffe dans un déluge de sang et sous un chaos de ruines.

Sur ces ruines Jahvé plane brandissant la loi et dans l’écroulement des choses, les convulsions des races, l’effondrement des idées fausses de charité, d’égalité, Israël se redresse et compte ses enfants. Tout cela, femme, te surprend et sans doute n’y comprends-tu rien. Tu n’as jamais connu tes frères autrement que jugulés, parqués comme des pourceaux, malmenés, méprisés. Vous en avez pris depuis longtemps votre parti et vous êtes arrivés à vivre de vos oppresseurs. Ceci prouve bien que notre race est faite pour dominer quand elle sera libre de toute entrave. Comparé à ce qu’était l’ancien, le régime apporté ici par les Français vous paraît agréable. Il ne te vient pas à la pensée qu’en d’autres pays il y a des communautés qui n’admettraient pas, dans les affaires qui ne relèvent que de la loi, l’ingérence d’une réglementation hétérodoxe. Tu ignores ce qu’est la puissance de ta propre race.

Mais moi, j’ai beaucoup voyagé dans tous les pays à l’époque où je parcourais la diaspora, quêtant pour nos frères opprimés de Russie et d’ailleurs. Je ne suis plus qu’un pauvre homme réfugié dans ce mellah misérable, cela parce que je n’ai pas été raisonnable ni heureux. Mais j’ai contemplé dans le monde la grandeur croissante d’Israël. J’ai plus étudié et j’ai plus vu de choses que vos ignares rabbins qui se réclament le matin de la loi et le soir du chaouch du contrôleur et vous mènent, usant de l’une ou de l’autre menace, suivant le cas.

J’ai donc vu Israël grandir et, de ses membres puissants, prendre à bras le corps le destin hostile. J’ai visité les superbes communautés, admiré les juifs de la terre dont la richesse règle le crédit du monde. J’ai vu des sultans gouverner leurs peuples à l’aide de vizirs à nous. J’ai vu dans d’admirables écoles les savants juifs enseigner les foules et nos enfants, dans une poussée de race incomparable, prendre le premier rang de tout ce qui travaille, de tout ce qui pense et gagne de l’argent.

Entraîné par son sujet, le vieux fanatique parlait maintenant pour lui seul sans s’occuper de la femme qui était devant lui. Celle-ci abasourdie de toutes ces choses qu’elle entendait pour la première fois, bercée, impressionnée par les accents de la langue sacrée dont se servait le rabbin, courbait la tête comprenant vaguement, devinant plutôt que tout cela exaltait sa race étrangement. Peu à peu, son buste fléchissait de respect, ses bras s’étendaient en un geste de muette adoration, tandis que la voix de son maître clamait la gloire d’Israël.

Et Rabbi Youda, tout à son rêve prophétique, continuait:

--Diaspora, ai-je dit? Ce mot n’a plus de sens. Le peuple de Dieu a été dispersé, il ne l’est plus; car toutes ses fractions grossies se sont soudées et forment un tout répandu sur le monde. Le peuple saint refait son unité morale et matérielle. Il est fort, il domine; il n’a qu’un geste à faire pour redevenir une nation. Dans la lutte des peuples, il laisse ceux-ci se déchirer; il n’a pas à prendre parti. Il lui suffit d’être, par le crédit, maître de l’heure où il dictera ses volontés aux peuples harassés et ruinés. Ce jour-là, puissé-je, ô mon Dieu, contempler ta gloire et le triomphe de ta loi! Laisse-moi vivre assez pour que je puisse aller, en un dernier effort, voir Sion ressuscitée, ton temple reconstruit et ton peuple rassemblé, puissant et respecté, sur la terre de nos pères!

Dis _amen_! ma fille, conclut le vieux sioniste.

Et la femme empoignée répéta: _amen_, _amen_, trois fois _amen_.

--Il se fait tard, je vais partir, dit le juif après un silence, que Dieu nous garde durant cette nuit; qu’il nous fasse voir demain! Et si nous devons mourir d’ici là, que notre dernier souffle s’exhale de nos cœurs purifiés par notre sainte profession de foi.

Et ensemble, avec une ferveur impressionnante, les deux voix proférèrent: «Sima Israël! Adonaï ilihino Adonaï ihad--Écoute Israël! Adonaï ton Dieu est un Dieu unique.»

A ce moment, on entendit les pas du maître qui revenait.

La femme courut ouvrir la porte et il entra suivi d’un domestique musulman qui portait une lanterne. En passant, il eut un petit geste à l’adresse du rabbin qu’il connaissait et celui-ci courbé en deux, obséquieux, sortit à reculons.

La juive se tint sur le seuil tandis que son ami disparaissait dans la rue obscure.

--Rabbi! Rabbi! cria-t-elle, n’oublie pas surtout les deux foulards de soie!

--Et toi, pense à mes cent mouds de grains! c’est pour mes pauvres enfants...

Et la voix naguère si ferme du sioniste illuminé se perdit geignante dans le lointain.

L’Amrar

I

Il y a au Maroc des populations d’origines diverses qui toutes méritent une étude spéciale et attentive. Mais, sans aller si loin, on peut faire de tous les Marocains un premier classement très simple en deux catégories. Il y a d’abord ceux qui se laissent convaincre et se soumettent assez rapidement, soit par lassitude du passé troublé, soit parce qu’ils sont riches et peu guerriers. Il y a ensuite le parti très important de ceux qui ne veulent rien entendre. Ces derniers sont pauvres et pensent sans doute que la liberté même peineuse est préférable à la servitude la plus douce et la plus dorée. Les gens soumis et tranquilles habitent les belles plaines et parlent arabe. Les intransigeants se tiennent sur les plateaux élevés et les hautes montagnes du Maroc Central; ils y vivent à leur guise depuis des siècles. Ce sont des êtres simples qui ignorent ce que peuvent être le confort et un gouvernement. Ils se disent «hommes libres», _imaziren_, et parlent une langue rude nommée par eux _tamazirt_ et par nous berbère. Ils sont indépendants jusqu’à l’anarchie.

De ce nombre sont les tribus de la confédération Zaïane qui occupent dans le moyen Atlas un pays infernal, brûlant l’été, glacé en hiver, implacable comme le caractère de ses habitants. Les savants nous disent que ces tribus appartiennent au groupe des Berbères Cenhadja. Les Zaïane entre eux s’appellent _Aït ou Malou_, les fils de l’ombre, pour se distinguer des autres qui sont au revers sud de l’Atlas, face au soleil.

Il y a d’abord le bas pays jusqu’à l’Oum er Rebia. Les géologues appellent peut-être cela une pénéplaine. C’est pour les autres un chaos de montagnes et de plateaux crevassés. La matière est un gros schiste dont les couches renversées, tourmentées de la plus étrange façon, affleurent par la tranche et strient le sol d’immenses courbes parallèles entre lesquelles giclent par moment des filons de quartz laiteux. L’érosion a mis partout à nu ces strates, et il semble que l’on marche indéfiniment sur les gradins redressés d’un formidable escalier couché à plat sur votre route pour vous contrarier. Des arbres sauvages et rugueux, habitués évidemment aux grands écarts de température, poussent dans ces rocailles, contribuent à les disjoindre, à en effriter la surface. Parfois ces débris entassés et nivelés forment des plaines elles-mêmes crevées encore de pointements rocheux qui n’ont pas terminé de s’effondrer. Le plateau de Tendra en est un beau morceau, et ce nom berbère qui signifie gémissement rappelle, paraît-il, la tristesse des échos dans ce bled malheureux.

Après la plaine viennent des montagnes en désordre, ou plutôt de gigantesques amoncellements de rocs entassés entre lesquels s’enracinent des chênes et des thuyas. Tout cela est compliqué de creux, de culs-de-sac, de ravins que l’on ne voit pas, de reliefs que l’on devine et qui n’existent pas, d’un fouillis de détails à hauteur d’homme où un bataillon s’émiette et disparaît. Laissez cela à votre gauche et suivez, plus bas, le pays moins couvert où coule, après les pluies, l’oued Bou Khemira. Mais vous serez tout de même obligé de prendre le défilé de Foum Aguennour pour traverser la montagne des thuyas.

Ça, c’est un cauchemar dantesque, la réalisation de quelque pensée fantastique d’un Gustave Doré.

Le sentier où l’on passe, à la queue leu leu, serpente entre deux murailles de blocs empilés qui tiennent, comme cela, au-dessus de votre tête sans raison d’équilibre très nette. De ces pierres sortent des troncs de thuyas énormes, pelés par le temps ou par les hommes, ne montrant en signe de vie que de rares feuilles éparses sur leurs bras courts et convulsés. Et pendant une lieue au moins ces arbres désespérés tendent vers vous le geste tragique de leurs grosses branches mortes, comme pour vous détourner d’aller plus loin.

Il vient à l’idée que les mamans berbères doivent menacer leurs enfants, quand ils ne sont pas sages, de les abandonner dans le Foum Aguennour. Mais ce n’est pas vrai; les petits de ce peuple savent que les hommes seuls sont à craindre et ils grimpent familièrement sur les affreux géants pour y dénicher des rayons de miel sauvage.

Il faut tenir vigoureusement les crêtes pendant deux ou trois heures, au débouché du Foum Aguennour, jusqu’à ce que le convoi ait serré. Si, pendant ce temps, vous êtes cartonnés par trois ou quatre salopards embusqués du côté de Sidi Ter, le mieux est de prendre votre parti de cet inconvénient et d’attendre que les amateurs aient épuisé leurs cartouches.

Après, c’est une grande montagne plate et dénudée, le Bou Ayati. Du passage qui la tourne on voit le fleuve et le haut pays Zaïane: d’abord la plaine agitée d’Adekhsan, puis de gros massifs très boisés qui vont en s’étageant jusqu’à boucher très haut l’horizon. L’œil y devine trois coulées, l’Oum er Rebia qui tombe en torrent furieux du djebel Fazaz, l’oued Chebouka qui descend de Tizi Mrachou et traverse le repaire de Moha ou Hammou le Zaïani, l’oued Serou enfin qui est peut-être le vrai fleuve et qui vient de chez Ali Amaouch, chef religieux de tous ceux qui vivent là-haut _maa el qouroud_ «avec les singes», comme on dit au Makhzen.

La terre ici est rouge dans la plaine et sur les monts jusqu’à mi-hauteur où commencent les hautes futaies sombres qui les couronnent. En été, par la grande chaleur, la couleur du sol ne frappe pas; tout est ardent. Dès les premières pluies ce rouge s’intensifie et les grandes plaques d’herbe nouvelle et peu serrée accentuent par contraste insolite l’étrangeté de l’ensemble.

Au premier plan, pour qui arrive du nord, la plaine est étranglée par deux massifs qui compteront dans la geste des Francs en Berbérie, car ils virent de rudes combats. C’est l’Akellal à gauche, le Bou Guergour à droite, deux mâchoires d’étau menaçantes. Et déjà beaucoup qui ont franchi leur intervalle ne sont pas revenus.

Enfin une longue coulée de basalte noir en tuyaux d’orgue traverse la plaine rouge. Là-dessus court vertigineusement l’Oum er Rebia aux eaux salées. C’est la séparation entre le haut et le bas pays Zaïane. Sur le fleuve il y a une grande bourgade qu’on appelle Khenifra. Mais, comme elle est tout entière de la couleur du sol, on la voit mal à distance, ce qui dispense pour le moment d’en parler.

Les tribus de la confédération oscillent annuellement d’un bout à l’autre de leur territoire. En été tout le monde évacue la plaine en feu et sans eau pour se réfugier dans la montagne boisée au delà de l’Oum er Rebia. La plaine se remplit en hiver de gens et de troupeaux fuyant la neige et en quête de pâturages.

C’est un pays âpre et inhospitalier qui peut intéresser, empoigner même par sa grandeur sauvage. Mais ce n’est pas là que je prendrai ma retraite, comme dit l’autre.

II

La colonne formée en un grand losange articulé, convoi au centre, avait envahi de son grouillement un vaste tertre de la plaine déserte, s’y était arrêtée et assoupie.

Par bonheur, on avait trouvé de l’eau une heure avant l’étape. Les hommes et les animaux avaient pu boire abondamment; on arrivait ventres et bidons pleins. Et, aussitôt les tentes dressées, on n’avait eu qu’à se laisser choir en attendant une heure moins rude. Sous les guitouns les Sénégalais affalés, sans nerfs, continuaient à se gorger d’eau. Les blancs, aryens ou sémites, dormaient ou bricolaient en causant. Les animaux à la corde attendaient sous le ciel en feu que séchassent leurs dos où la sueur avait dessiné d’un contour blanchâtre l’emplacement du bât ou de la selle. Vers le soir, ils recommenceraient à jouer des dents et des sabots, mais, pour le moment, ils digéraient leur fatigue et, tout le long de leurs lignes immobiles, seules gesticulaient les queues chassant les mouches. A quelque distance dans la plaine, tout autour du camp, des silhouettes de spahis en vedettes apparaissaient tremblotantes dans la buée du sol que pompait le soleil.

Sous leurs tentes d’officier, Duparc et Martin ne pouvaient dormir et cela pour des raisons différentes. Martin, en puissance de paludisme, avait l’appréhension de l’accès possible. Duparc, encore tout plein du sang de France, n’éprouvait pas le besoin de faire la sieste. Cette grosse chaleur pourtant le surprenait et regardant la haute taille du djebel Mastourguen, tout près, il évaluait l’heure où son ombre calmante s’étendrait sur le camp. Se sentant incapable même de lire, Duparc s’en fut trouver Martin qui, étendu sur son lit de camp, cuisait stoïque sous la tente surchauffée.

--Dure journée et dur pays! dit l’officier d’état-major; se peut-il que des gens vivent heureux dans cette solitude roussie?

--On vit où l’on peut, dit Martin; ces populations n’ont pas le choix et d’ailleurs leur rage à nous harceler provient de ce que nous les empêchons de changer.