Récits marocains de la plaine et des monts
Part 8
--Le camp, continua Martin, ne peut voir le groupe caché et qui le menace. Tout le reste n’est que pour amuser l’escorte. Le grand effort va se déclencher tout d’un coup sur le caravansérail. Il nous faut faire cinq cents mètres de plus avec la voiture, nous arrêter à hauteur de ce gros rocher et là, ma foi, ouvrir un feu d’enfer sur tout ce que nous verrons.
Le chauffeur avait déjà compris et mis son moteur en marche. Quelques secondes plus tard, la voiture dévalait à une allure folle, tous freins lâchés, le mécanicien cramponné furieusement à son volant pour résister aux secousses.
--Halte! et prends ton fusil, Grégoire! cria Martin au chauffeur.
Les Berbères avaient vu la voiture. Tous se levèrent, se démasquant pour les voyageurs et aussi pour la section en réserve qui ouvrit le feu au moment même où le tir précis des officiers les prenait à revers. Il y eut un éparpillement de toute la masse et il sembla un instant que la rocaille roussâtre se mouvait; puis l’objectif s’évanouit laissant de nombreux corps derrière lui.
Sur le front de combat, les Berbères qui manœuvraient l’escorte, entendant une vive fusillade en arrière d’eux et à gauche, lâchèrent prise. Ils disparurent complètement et rapidement pour la compagnie dans un repli de terrain que les voyageurs voyaient parfaitement d’enfilade. Les quatre fusils firent rage sur tout ce qui apparaissait courant au ras du sol dans ce creux. En même temps, on entendit des cris: c’était la compagnie, qui, baïonnette au canon, se lançait en avant et bientôt couronnait la crête abandonnée par les Berbères.
--Erreur, cette charge dans le vide! cria Martin.
En effet, avant même que les fantassins fussent arrivés sur la crête, il n’y avait plus personne derrière, sauf deux corps tombés. Les Berbères avaient reflué sur la lisière du bois prolongeant la ligne de leurs camarades du groupe de gauche. Et, presque instantanément, une fusillade partit du bois et la compagnie dut se terrer. Les assaillants manœuvraient en repli ou préparaient une autre attaque. Les balles pleuvaient autour de la voiture.
--En route à toute allure vers le camp, cria Martin, sinon les camarades vont vouloir nous dégager et ce sera la pire des choses. Ils sont bien sur cette crête. Il ne faut pas leur donner la raison d’en sortir.
La voiture marchait mal, mais, aidée par la pente, elle roula cahin-caha vers le caravansérail. La compagnie occupant un pli dominant toute la vaste clairière de Harcha activa son feu sur la lisière du bois, cherchant à protéger la progression de l’automobile. Celle-ci avançait lentement. Autour d’elle, sur les pierres, crépitaient les balles partant du bois, déjà à une assez grande distance.
Soudain, le grand corps de Mongarrot fléchit et son front vint toucher le dossier du chauffeur...
Quelques instants plus tard, le toubib du convoi examinait le blessé étendu au milieu du caravansérail. Mongarrot ne paraissait pas souffrir et souriait doucement. Le médecin rapidement fixé s’écarta et, par un geste, indiqua à ses compagnons que l’homme était perdu. La balle avait fracassé la colonne vertébrale. Duparc et Martin tenaient chacun une main de leur ami.
--Je vais mourir très vite, dit celui-ci. Et il demanda qu’on lui apportât sa trousse de voyage.
Fébrilement Duparc courut à la voiture, rapporta le nécessaire et, parmi les objets qu’il contenait, trouva un étui plat.
--C’est cela, dit le blessé.
Il y avait là dedans un petit crucifix pareil à ceux que portent sur la poitrine certaines religieuses. Duparc le plaça entre les deux mains de Mongarrot; très péniblement celui-ci parvenait encore à les joindre.
Les deux officiers discrètement passèrent derrière le blessé, laissant celui-ci à son ultime recueillement.
Cela ne dura pas une minute. Le crucifix, échappant des mains qui ne pouvaient plus le tenir, tomba sur la poitrine du moribond. Duparc et Martin se rapprochèrent vivement, juste à temps pour entendre la voix de leur ami qui disait:
--_Nunc dimitte servum tuum, Domine._
Et ce fut la dernière citation latine de Mongarrot, capitaine de cavalerie.
Martin pleura longtemps, il fallut l’emmener comme un enfant. Et Duparc, reposant le soir sous la tente d’un camarade, se prit longuement à réfléchir à tout ce qu’il avait vu et fait depuis le matin. Et très loyalement il convint que, s’il y avait, comme il le disait à Casablanca, «quelque chose à faire», c’était évidemment de se mettre à l’unisson de tous ces braves gens.
Il l’a fait d’ailleurs et jusqu’au bout, et nous le pleurons lui et Martin et tant d’autres, tant d’autres des belles divisions africaines!
La Prière du soir
«... et la Juive en inquiétude qui cherche son messie...»
FLAUBERT.
Le chrétien ou, comme ils disent, le fils d’Edom, l’_Idumi_ sortit et la lourde porte de la maison mauresque se referma derrière lui.
C’était une maison mauresque tout à fait. Comme elle était en contre-bas du chemin très en pente, on n’en voyait au dehors que la terrasse étendue dont tout un côté tenait au formidable mur en pisé de la vieille enceinte. De ce mur sortait un figuier, divers autres arbustes et du sommet pendaient en grappes épaisses les raquettes épineuses d’énormes cactus. Les parties du parement visibles entre les plantes montraient les trous jamais bouchés qui avaient servi jadis aux échafaudages des bâtisseurs. Des essaims de frelons y entretenaient leurs alvéoles et des lézards très laids et plats y vivaient en silence.
Devait y vivre aussi le _hanech_, gardien de la maison et de toutes les autres rangées comme celle-ci le long du mur, bien que les bonnes gens du quartier prétendissent avoir chacun chez soi, logé aux fentes de sa terrasse, le serpent appelé Moul ed Dar, le maître de la maison. Tout le monde ne peut avoir dans les villes son nid de cigognes, autres gardiens qui, la chose est avérée, réservent leur faveur aux édifices religieux et aux grandes demeures des citadins riches.
C’était donc une maison mauresque tout à fait; les deux portes franchies et refermées, on avait la sensation d’être séparé du monde et d’entrer dans du calme. Le patio proprement carrelé de zellij était petit mais se doublait d’une galerie couverte formant cloître. Quatre forts piliers blanchis à la chaux, portant des madriers de cèdre, soutenaient la terrasse aux quatre angles du ciel ouvert. Un grillage de tringles en fer largement espacées garnissait celui-ci, assurait l’inviolabilité de la maison musulmane, sans gêner en rien le passage de l’air et du soleil, des frelons et des lézards. Enfin, sur chaque face du cloître, d’immenses portes en cèdre donnaient accès aux appartements.
Il faisait nuit quand sortit le maître, l’Idumi, et que se fermèrent les portes derrière lui. Dans le cloître, un grand chandelier posé sur le sol près d’un pilier éclairait le patio d’une lumière jaune. Debout dans ce silence, la femme juive, toute vêtue de blanc, regarda la porte qui venait de se clore et de suite mesura l’immensité de son malheur.
Elle était seule entre les quatre gros piliers blancs, seule avec le candélabre dont la flamme vacillante remuait de grandes ombres imprécises! N’était-ce pas l’ombre des piliers? N’était-ce pas son ombre à elle? Elle était donc seule avec son ombre qu’il est défendu de regarder, disait rabbi. Non vraiment, il valait mieux croire à l’ombre d’un pilier!... Elle était seule, l’âme inquiète et les «autres» sans doute la regardaient et aussi «les voisins qui sont sous la terre». Elle pensa que si le hanech entrait, elle ne le verrait pas, le hanech qui vient la nuit sucer le lait des femmes; et elle fit un geste pour protéger sa poitrine.
Puis elle eut cette idée que, dans son abandon, le hanech lui serait une compagnie, qu’il ne ferait pas de mal à la fille d’Israël qu’elle était, pas plus que le serpent dont on parle dans les synagogues et qui s’alliait, en sa fruste pensée, à la redoutable figure de Moïse, de _Sidna Moussa_.
Elle l’appela: «Moul ed Dar, ajji!» Mais sa voix dans le silence de la cour à peine éclairée lui fit peur; son angoisse s’accrut et, désolée, elle se laissa choir auprès du chandelier. Là, étendue le bras sous la tête, ses pieds nus ramenés dans sa longue _faradjia_ blanche, elle maudit sa condition servile qui la tenait enfermée seule et peureuse dans cette nuit de sabbat, loin de tout ce qui pour elle en sanctifiait les heures, loin de ceux de sa race qui la maudissaient certainement pour son absence. Elle entendit les mélopées que les mâles chantent devant le _kas el qeddous_ à l’heure de la libation rituelle. Elle vit des gestes mystérieux et murmura des mots de cabale. Peu à peu, envahie de torpeur extatique, elle perçut les chants des synagogues qui rappellent un à un tous les malheurs du peuple élu, qui clament les fureurs du Dieu-Roi, annoncent des châtiments, profèrent des malédictions, disent les aspirations déçues, les espoirs immenses. Et toutes ces choses, souvent répétées mais incomprises d’elle jusqu’alors, lui apparaissaient maintenant, dans son demi-sommeil, claires, utiles et fatales. L’âme de sa race se glissant dans son rêve l’envahissait, la possédait. Elle eut l’impression d’une force qui lui venait, d’un orgueil, de l’orgueil d’être juive, d’appartenir à un peuple qui avait tout vu dans le passé, qui dominait le présent et savait son avenir; elle prophétisa en rêve des choses ignorées et formidables, d’autres stupidement banales, elle se crut Esther et Judith ou Débora. Puis, évoluant des aspirations mystiques aux appétits violents, elle se vit riche et par conséquent adulée des siens, recherchée des hommes; elle compta des sacs d’or et revit des orgies. Et tandis que s’attardait son extase, tout son être s’abîma au souvenir des caresses brutales qui suivent les beuveries de _maïa_, dans la promiscuité des demeures encombrées.
L’excès de ces impressions la secoua d’un frisson et la fit se redresser à demi. Elle eut la sensation d’être plus seule dans la demeure plus sombre. En effet, la bougie n’éclairait presque plus; la mèche, parvenue sans doute en un de ses points faibles, crépitait dans une petite flamme très jaune dont la base flottait sur un excès de paraffine fondue. La lumière qu’avant de s’en aller le domestique musulman, le goïm, avait allumée pour elle, allait s’éteindre! La juive sentit s’écrouler tous les courages de son rêve à la pensée de rester seule dans l’obscurité; il ne lui était pas possible de toucher à ce feu pour le raviver, pour le rallumer s’il disparaissait. C’était le jour du Seigneur et rabbi n’était pas venu encore rompre le sabbat.
Mais, pendant qu’elle sommeillait, un des «voisins qui sont sous la terre» ne lui aurait-il pas joué ce vilain tour de jeter un sort sur la bougie? La chose était fort probable, se dit-elle, et aussitôt elle poussa le cri qui conjure cette sorte de maléfice: Haïrim! A peine l’eut-elle proféré que déjà ses doigts pinçaient ses lèvres pour éviter la fatale erreur de répéter ce mot; car tout le monde sait que le dire une seconde fois détruit complètement l’effet de la première.
Ainsi considéré, l’affreux danger de voir la lumière disparaître cessa de l’inquiéter. Du moment qu’il s’agissait de sorcellerie, elle était à son affaire et le courage lui revint avec le sentiment de sa supériorité. La lumière était malade, elle la guérirait, lui dicterait sa volonté, sans être pour cela obligée de la toucher. Et elle se mit à l’œuvre, vite, mais avec sûreté pour envoûter la méchante. A genoux, à quelque distance du candélabre, le corps penché en avant, tout son être et toute sa volonté de sorcière tendus vers le but à atteindre, lentement elle descendit vers la lumière mourante ses deux mains dont le bout des doigts se touchant formaient un anneau. Et cet anneau prudemment encercla la petite flamme. Des mots, murmurés très bas et très vite, agitaient ses lèvres et telle était l’attention qui l’absorbait, que le hanech, les «autres» et tous «les voisins qui sont sous la terre» auraient pu apparaître dans l’ombre des grands piliers sans qu’elle en fît le moindre cas. Puis l’incantation sans doute étant achevée, les deux mains lentement se séparèrent, libérant la flamme qui clignotait dans son bain de matière fondue. Poursuivant leur mouvement lent et continu, les mains se joignirent sur la tête de la juive et défirent rapidement le mouchoir de soie qui la coiffait et qui, tassé en une boule froissée, resta dans la main droite. Trois fois, avec lenteur, la main tenant le mouchoir passa au-dessus du candélabre envoûté et chaque fois la sorcière prononça à haute voix ces paroles: «Ahilaha Braham! Ahilaha Ishaq! Ahilaha Yacoub! O Abraham! O Isaac! O Jacob!» Pivotant ensuite sur ses genoux, elle tourna le dos à la lumière et, tandis qu’au bout du bras tendu, les doigts tenant le mouchoir se dénouaient laissant lentement se déployer et couler la soie jusqu’à terre, d’un ton grave elle proféra en hébreu un ordre qui peut se traduire ainsi: «Sois pareil à la descendance de Joseph; sois aussi beau que lui, aussi beau que ses dix frères étaient laids!»
A ce moment, la flamme ayant dépassé sans doute le point critique de la mèche s’allongea, brilla et la cire débordant coula en bave au long de la bougie ressuscitée. Très simplement, avec ce calme que donne devant le succès la certitude qu’on en avait, la sorcière s’assit les jambes repliées sous elle au bord du patio, sans s’occuper davantage de la malade guérie.
Presque aussitôt, d’ailleurs, la flamme pâlit à nouveau mais pour une tout autre cause. La lune, une lune de dix jours déjà étoffée s’était levée et montra son croissant bien net dans le grand carré bleu de nuit que découpait le ciel ouvert du patio. Une lumière douce et calme envahit la maison, diffusant les grandes ombres et bleuissant la blancheur laiteuse des piliers. La femme vit l’astre, une vraie joie s’épanouit sur son visage et, comme il sied entre gens de connaissance, la conversation s’engagea.
--Ya Lalla, M’barka, O madame bénie. Tu viens d’arriver? Bonsoir! Tu es venue me tenir compagnie! La bénédiction sur toi! Dieu que tu es belle, ya Lalla!
Et toujours assise, le visage tourné vers l’amie bienfaisante, les mains jointes simulant un livre ouvert, la juive s’absorba en quelque mystérieuse action de grâces où s’épanchait sa pauvre âme réconfortée.
Le chant d’une _ghaïta_ ponctué des contretemps du _goual_ s’éleva dans la nuit de quelque maison voisine et l’oraison en fut interrompue. Sans effort apparent, la femme se dressa et, tendant ses bras vers la lune, elle lui cria avec un balancement mutin de la tête:
--Tu as apporté de la musique aussi. Ya Lalla! que tu es bonne, je t’aime, je vais danser pour toi!
Alors toute droite, la tête un peu renversée en arrière, les bras étendus, les mains pendantes, en une pose hiératique rappelant des cortèges aux frontons de Thèbes ou de Memphis, elle dansa. Suivant avec une précision étonnante le chant de la ghaïta et les temps forts du goual, tout son corps ondulait dans la longue faradjia blanche; épousant l’oscillation des genoux, le bas de cette robe tournait en cloche découvrant légèrement tour à tour les pieds nus au rythme fidèles qui lentement glissaient. Entre ses lèvres battait un susurrement saccadé qui avait saisi le contre-temps du tambour lointain et ne le perdait pas. Et tout cela faisait un ensemble surprenant de sons, de mouvement et de blancheur qui se confondait et tout doucement évoluait, entre les quatre lourds piliers, dans le faisceau lunaire.
Quel mystère, quel rite lointain accomplissiez-vous ainsi, étrange fille de Sem égarée aux tentes de Japhet? Ne craigniez-vous point les colères d’Yahvé, du Dieu jaloux qui vous fut légué par vos pères et qu’enseignent vos rabbins hirsutes? Avez-vous toute seule, sorcière que vous êtes, rénové par pure intuition le culte de Sin, d’Istar ou d’Astarté que vos ancêtres pratiquèrent aux rivages de Cham? N’est-ce pas plutôt à travers les âges, à travers toute votre race chercheuse d’inconnu, quelque rappel en votre âme désordonnée des erreurs d’Israël au temps d’Isaïe et de Manassé?
Telle fut sans doute l’opinion de Rabbi Youda qui discrètement venait d’entrer et qui, d’un angle obscur du cloître, regardait la danseuse extasiée. Sans doute aussi jugea-t-il nécessaire de rompre le charme païen qui imprégnait cette scène, car durement sa voix proféra, au lieu du salut habituel de l’arrivant, la formule mosaïque qui depuis des siècles rappelle à ce peuple son inéluctable voie: _Sima Israël! Adonai ilihino adonai ihad!_ Écoute Israël! Adonai notre Dieu est un Dieu unique!
La danse s’arrêta net et la femme courut vers celui qui si brusquement l’avait tirée de son rêve.
--Rabbi! comme tu viens tard? Tu n’as pas peur la nuit dans la rue au milieu des fils du «pachoul», de tous ces musulmans? Que Dieu brûle leur religion!
--Non, par Dieu! d’abord je traverse le marché où les petites boutiques sont ouvertes à cette heure pour la vente du soir. Les gens dorment pendant le jour... je connais presque tous ces marchands, je passe de boutique en boutique et puis les chrétiens ont mis à peu près partout des lumières et des «poulice». Que Dieu bénisse le Gouvernement!
--Amine! mais tu aurais pu venir plus tôt!
--J’ai été appelé à la maison de Mourdikhaï Cohen. Il est absent et sa femme était dans les douleurs. L’enfant ne voulait pas venir et la famille m’a demandé de réciter l’_aquida_. Cette prière est longue et peu de gens la savent comme moi. Elle est souveraine; l’enfant est venu presque aussitôt.
--Louange à Dieu! mais tu me raconteras cela tout à l’heure. Vite! Le moment est passé de _Bark el guiffen_.
--En effet, dit le rabbin qui s’installa au seuil d’une des pièces dont la femme ouvrit largement les hautes portes pour que la maison entière profitât de la bénédiction.
Rabbi Youda était un de ces rabbins marrons comme il y en a dans tous les mellahs et qui y vivent en marge de la communauté israélite. Physiquement, il était pareil à tous ses collègues; son facies sémite s’ornait d’une respectable barbe blanche; il était vêtu d’une longue lévite noire serrée à la taille par une ceinture; un vilain mouchoir à carreaux qui avait été bleu lui couvrait la tête et se nouait sous le menton, coiffure d’allure féminine imposée jadis par les musulmans impitoyables. Enfin, depuis que les Français étaient là, il avait, comme premier essai d’émancipation, remplacé les _balra_ faciles à enlever au voisinage des mosquées par une paire de souliers plus inamovibles. Rabbi Youda était certainement un peu plus négligé et sale que la moyenne de ses coreligionnaires. C’était là un effet de sa pauvreté, mais un reflet aussi de son esprit et de ses tendances.
Livré pour vivre à des besognes inférieures qu’il arrachait pourtant de haute lutte aux rabbins en titre, il passait chaque jour de maison en maison, égorgeant pour un sou des poulets, disant des prières mal payées aux chevets des pauvres, ses frères, coupant au rabais des prépuces miséreux.
Il était d’ailleurs bien reçu dans les divers milieux; d’abord chez tous ceux qui composent l’inexprimable plèbe des mellahs, le peuple loqueteux, affamé, superstitieux et jaloux qu’écrase la morgue des riches et des pharisiens en place. Et ces derniers l’accueillaient en raison même de l’influence qu’il avait sur la masse.
Avec quelques autres de son genre, il représentait le parti d’opposition à l’oligarchie qui menait les affaires de la communauté. Souvent on l’avait vu guider, mais dominer aussi les remous de colère, généralement provoqués par des questions de logements trop exigus ou de secours inéquitablement distribués, qui dressaient parfois la plèbe juive contre ses chefs et secouaient rudement le mellah aux portes closes. Il était enfin sectaire et sioniste révolutionnaire. Aimé du peuple dont il représentait les aspirations, il était redouté de tous pour l’indépendance de son caractère, la tournure mystique de son esprit et une réelle culture hébraïque dont il faisait montre avec violence. Il lui arrivait parfois, en des crises religieuses qui impressionnaient ses ennemis mêmes, de se lancer par les rues puantes en poussant des imprécations prophétiques où passait tout Ézéchiel et tout Jérémie. On voyait alors les femmes se jeter dans les corridors en criant de terreur et les hommes se coller aux murs sur son passage muets, furieux, mais impuissants et émus par le souffle vraiment juif qui animait l’énergumène.
C’était là d’ailleurs le grand jeu causé le plus souvent par un excès de misère, car Rabbi Youda était naturellement d’humeur très sociable. Il avait pour lui les femmes qui baisaient leur index quand elles avaient prononcé son nom, ce qui présageait qu’après sa mort il jouirait d’une longue vénération, tout comme Rabbi Kebir de Sefrou ou Rabbi Amran d’Ouezzan. En attendant, il se débrouillait pour vivre de son mieux. Parmi ses ouailles, le rabbin visitait quelques femmes de sa race qui, sans famille ou besogneuses, s’étaient mises en service chez des chrétiens et, pour cette raison, étaient un peu comme bannies de la communauté. La vie des juifs marocains est tellement surchargée de pratiques religieuses, à ce point compliquées de détails infimes et obligatoires, qu’elle s’accorde mal avec un travail continu chez des Européens. Le chômage rituel prend près de cent jours par an. Les gens aisés peuvent encore tourner et tournent couramment ces prescriptions; les affaires sont les affaires; mais elles n’en constituent pas moins une grande gêne pour le simple salarié et encore plus pour les femmes qui sont normalement tenues dans une sujétion d’une rigueur extrême. Nous traitons ici du cas général des communautés à forte cohésion hébraïque. Mais il y a des exceptions produites fatalement par une réaction contre ce rigorisme même. L’exemple s’en trouve dans certains ports où le commerce avec l’Européen adoucit les angles religieux et facilite les contacts. Mais, quel que soit le relâchement de la coutume juive, il y a des époques où Israël reprend sur l’individu ses droits immuables et où cet individu rentre soumis, discret et prudent dans les mailles serrées de sa doctrine et s’y complaît. C’est en faisant allusion à ces multiples détails de la vie juive, à ces mille petits riens sus par tous qui remplissent d’une religiosité intime chaque heure et chaque geste de l’israélite marocain, qu’un des plus notoires membres d’une des grandes communautés disait un jour: «Qu’un Européen parvienne à se faire passer dans le bled pour un musulman, c’est peut-être possible, mais qu’il prétende pouvoir être pris pour un juif parmi les juifs, même sous le déguisement le plus parfait, jamais!»
Donc parmi ses clientes «hors les murs» Rabbi Youda visitait régulièrement celle-ci qu’un engagement sévère tenait éloignée du mellah, même le jour du sabbat. Il avait une emprise particulière sur l’âme de cette femme, mélange compliqué de religiosité, de faiblesse intellectuelle, corrigé brusquement par des sursauts de volonté et de sens pratique. Rabbi Youda entretenait pieusement l’esprit de sa cliente dans la terreur des châtiments célestes réservés aux mécréantes qui vivent hors des mellahs, dans la promiscuité des fils d’Edom ou des goïm, font la cuisine le samedi, mangent forcément dans des plats souillés par le mélange affreux du beurre et de la viande de bœuf et commettent des quantités de crimes du même genre.