Récits marocains de la plaine et des monts
Part 7
Traînant ses vastes pieds heureusement chaussés de bottes solides, le doux géant fit son inspection planche par planche. Parvenu à l’autre bout, il fit un geste d’appel, et la voiture s’engagea lentement sur le pont. L’eau sautait aux roues.
--Mon capitaine, cria le chauffeur, j’ai le vertige. Mais Martin, qui venait de voir Duparc mettre la main sur ses yeux, avait pressenti le danger. Cette nappe d’eau fuyant violemment sous la voiture produisait à lui-même une impression fort pénible.
Dès l’appel du chauffeur, il se leva de sa place et, se penchant par-dessus l’homme qui s’effaça, il saisit le guidon. Les yeux fixés sur l’autre bord, il maintint l’automobile en direction.
--Quelle bête et inopportune sensation, dit-il en rendant la barre au mécanicien dès qu’on fut sur la terre ferme; et si nous étions arrivés un quart d’heure plus tard nous n’aurions pu passer. Ces crues sont très rapides. Celle-ci résulte de quelque violent orage qui a dû éclater dans le haut pays.
Mongarrot reprit sa place et l’automobile repartit. Laissant à gauche le camp Bataille, d’ailleurs abandonné pour cause d’insalubrité, la piste gravit les premières pentes du pays Zemmour à travers une broussaille épaisse. On ne s’arrêta que fort peu au poste de Khemisset pour prendre de l’essence. Il s’agissait en effet de gagner du temps, partout où la piste le permettrait, pour ne pas être surpris par la nuit entre Tedders et Oulmès, région encore peu sûre. La piste aménagée traverse entre Khemisset et Tiflet une région sablonneuse où l’automobile fatigua beaucoup. Il fallut plusieurs fois stopper pour laisser refroidir le moteur.
Mongarrot, au milieu de ces péripéties diverses, restait toujours silencieux et complaisant. Martin parlait de choses multiples sans prendre de repos.
Duparc, de plus en plus conquis par les imprévus constants du voyage, amusé par la conversation de Martin, revenait sur ses fâcheuses impressions et jugeait mieux ses deux compagnons. L’un, Mongarrot, était certainement un homme de très haute conscience, de manière délicate, et cette loi du silence qu’il s’imposait avait sans doute quelque cause profonde et respectable. Martin n’était pas l’homme aigri et débineur qu’on lui avait dépeint. Il parlait évidemment beaucoup, mais sa conversation était intéressante, nullement pédante. Elle ouvrait au nouveau venu des horizons curieux sur la vie des Français au Maroc et sur les mœurs indigènes. En résumé, c’était un homme sachant beaucoup de choses et les disant gaiement. Avant midi, Duparc se sentit presque réconcilié avec l’armée d’Afrique.
Les voyageurs ne s’arrêtèrent point à Tiflet qui est le chef-lieu du cercle des Zemmour. Le chemin à suivre se sépare en effet, un peu avant ce poste, de la route principale de Meknès à Rabat. L’automobile marchait rondement sur le terrain plus résistant d’un grand plateau où Duparc vit de nombreuses cultures et de beaux douars. Martin lui dit ce qu’il savait sur la façon de vivre de ces populations. Mais Duparc, qui suivait depuis quelque temps une idée, demanda:
--Qu’entendez-vous par roumi, qualificatif dont vous vous êtes servi tout à l’heure?
--Le mot roumi, répondit Martin, est un adjectif emprunté à la langue arabe, dans laquelle il signifie chrétien, par le vocabulaire administratif militaire et civil en usage au sud du 35e parallèle et à l’ouest du 4e méridien. Il sert à désigner les agents de tout ordre et de tout grade que la métropole a embarqués, souvent malgré eux, et à qui le «puissant protecteur» a dit, avec un petit tapement de main sur l’épaule: «Allez là-bas, mon cher, il y a de bonne besogne à faire... vous me comprenez, n’est-ce pas...? et surtout écrivez-moi souvent...» Le mot roumi s’applique donc à un grand nombre d’individus qui, ayant subi l’épreuve de la barcasse, franchissent la barre de Casablanca et découvrent le Maroc.
--Voilà une merveilleuse définition, dit Duparc qui s’amusait.
--_Vir dicendi peritus_, fit Mongarrot qui suivait attentivement.
--_Et cum spiritu tuo_, dit à tout hasard Martin pour répondre à cette amabilité.
Et il continua, sans laisser à Duparc le temps d’étouffer la quinte de rire qui le secouait entre ses deux impayables compagnons: «Le roumi se distingue à des aptitudes et vertus nombreuses. Il a, entre autres, la faculté d’appliquer un jugement purement européen à des gens et des faits qui relèvent, ou résultent, d’un système philosophique et d’un climat tout différents de ceux d’Europe. Il a aussi la volonté singulière de faire régner, partout où il passe, l’ordre et les méthodes en usage dans son patelin d’origine. Cet état d’âme est plus ou moins tenace suivant les individus. Certains évoluent très vite, d’autres point. D’aucuns s’acclimatent immédiatement; il en est, par contre, qui pourraient rester vingt ans en contact avec les gens et les choses de ce pays sans s’y intéresser le moins du monde. Ceux-là appartiennent au genre cuirassé.
--_Aes triplex_, murmura la voix de Mongarrot.
--Mais il y a d’autres espèces, continua Martin; nous connaissons, par exemple, le roumi néfaste, le roumi inopérant, le pratique, le...
--Quel est le roumi néfaste? demanda Duparc.
--Cette espèce comprend plusieurs variétés, reprit Martin, je ne saurais ici les décrire toutes; mais, me tenant sur le seul terrain militaire, je vous en montrerai une par un exemple. Imaginez le chef d’un escadron à qui l’on aurait confié des chasseurs d’Afrique, qui en colonne s’écarterait à plus de deux cents mètres de l’infanterie et, sans y être forcé par l’absence de troupes spéciales, ferait faire à ces enfants de France un métier de spahis ou les enverrait battre l’estrade comme des partisans. Il est sûr de se faire rafler ses canards.
--Mais il ne pécherait que par ignorance, objecta Duparc.
--La première fois, répondit Martin; la seconde, ce sera par roumite chronique. Maintenant cela vous intéresse-t-il de savoir ce qu’est le roumi pratique, le roumi poire, le roumi conscient, l’inconscient, le journaliste et toutes les variétés du roumi civil?
--Ils sont trop, gémit Duparc, je me contenterai du roumi pratique, quel est-il?
--C’est un modèle fréquent, en particulier chez les militaires; sa doctrine se résume en une formule de quatre mots: Dix-huit mois, une colonne, une proposition au choix, le bateau. Laissez-moi, pour finir, ajouta Martin, vous signaler une sorte dernière. On n’en parle jamais, et c’est une ingratitude qu’il me plaît aujourd’hui de réparer. Il s’agit du roumi nécessaire.
--Quel est donc celui-ci? dit Duparc.
--C’est le roumi de France, celui qui paie, conclut Martin.
Et tout en devisant de la sorte, les trois camarades atteignirent la grande vallée où se trouve, près du Bou Regreg, le poste de Maaziz. L’automobile d’ailleurs négligea celui-ci et continua sa route vers Tedders dont on apercevait au loin, entre deux collines, les tôles ondulées miroitant au soleil.
--Les Zemmour, reprit Martin, répondant à une question de son voisin, sont de très beaux Berbères, sains et robustes comme vous pouvez en juger d’après les spécimens que nous rencontrons. Leurs femmes ne simulent pas en nous voyant une terreur imbécile et mal jouée. Leurs enfants sont aimables et nullement effarouchés, ce qui est un excellent indice.
--Comment cela? dit Duparc.
--Pour qui a observé avec soin les indigènes, reprit Martin, il n’est pas de meilleur baromètre de l’opinion intime des populations que le visage et la contenance des petits au contact du chrétien. Ceci d’ailleurs est surtout vrai chez les Arabes et plus encore chez les Maures des villes. Les enfants ne savent pas dissimuler et reflètent, dans la rue, l’état d’âme de la famille. Ils nous abordent tout impressionnés de ce qu’ils entendent des hommes et aussi des femmes, mère, tante, sœur ou servante. Celles-ci nous connaissent fort peu et les recommandations sans fin, par lesquelles leurs maîtres et seigneurs s’efforcent de les protéger contre nous, ajoutent à l’horreur instinctive produite sur leur esprit par les êtres impurs que nous sommes. Ces campagnards berbères sont moins compliqués que les habitants des villes et de la plaine. Ils sont peu imprégnés de philosophie musulmane. Leur résistance, leur réaction à notre contact proviennent, presque uniquement, de leur répulsion pour toute autorité. Mais ils s’islamisent de plus en plus à notre contact et chez eux la haine du vainqueur fait place, peu à peu, à la haine du chrétien. Nous ne gagnons pas au change. En attendant, ces gaillards que vous voyez, ces femmes qui ne se détournent pas à votre approche, ces enfants joyeux ne sont pas mal disposés pour nous. N’étant pas trop embarrassés encore de dogme hostile, ils apprécient la paix française sans arrière-pensée. Mais voici que nous approchons de Tedders...
--Et du déjeuner, remarqua Mongarrot.
Les officiers du poste attendaient leurs camarades dont le télégraphe avait signalé le passage à Khemisset.
Duparc fut très entouré. En qualité d’officier d’État-major, il devait avoir, pensait-on, des renseignements sur les projets du commandement, sur les opérations futures auxquelles tout le monde voulait participer. Il ne put, comme de juste, répondre à ces espérances. Ne venait-il pas à peine de débarquer? Par contre, il apprit lui-même avec intérêt qu’il allait, après déjeuner, quitter la zone de pleine sécurité pour entrer dans un pays moins hospitalier. Les risques à courir n’étaient pourtant pas tels que les voyageurs dussent attendre un convoi pour gagner Oulmès en deux étapes. La voiture postale avait circulé depuis longtemps sans être inquiétée.
--Il ne vous faut que trois heures au plus, avec une automobile, pour atteindre Oulmès, leur dit le commandant d’armes, et vous devez rencontrer en route, au relais de la forêt de Harcha, le convoi qui descend sous escorte. Aucun djich n’est d’ailleurs signalé dans la région.
Commentant cette dernière réflexion, quand il fut de nouveau en route avec ses camarades, Martin remarqua:
--Le fait qu’aucun djich n’est signalé n’est point l’assurance définitive d’une parfaite sécurité. Nous sommes ici dans le pays de «la peur et du mensonge», suivant l’expression indigène. Jamais un indicateur ne donne le renseignement complet ou au moment strictement utile. Il y a donc toujours une part d’aléa dans un voyage à la limite imprécise du pays soumis.
--Et comment opèrent ces djich? demanda Duparc.
--C’est, la plupart du temps, l’embuscade banale en quelque point de passage obligé. Les isolés, les petits détachements sont leurs victimes les plus fréquentes. Je les ai vus une fois provoquer, en coupant le fil télégraphique, l’arrivée d’une équipe de réparation qui fut massacrée. On prend depuis toutes les précautions voulues et d’ailleurs, rassurez-vous, ils ne se sont point encore attaqués aux automobiles.
--Et vous croyez que nous pourrions rencontrer de ces coupeurs de route?
--Monsieur, répondit Martin, je ne crois rien du tout; mais je suis toujours en méfiance. Aujourd’hui, je ne vous cacherai point que j’ai été mis en éveil par deux mots entendus à Tedders.
--Ceci devient tout à fait intéressant, fit Duparc, qu’avez-vous donc appris?
--Appris n’est pas le terme exact, répondit Martin; d’abord, si je savais quelque chose de certain ou même seulement de probable, nous ne roulerions pas à cette heure sur cette piste; j’ai tout simplement rencontré un homme que je connais, qui me connaît et dont le tempérament d’indicateur est utilisé de temps à autre. C’est peut-être par lui que le chef qui nous offrit un si bon déjeuner a su qu’aucun djich ne courait le pays. Cet homme examinait d’un œil enfantin et curieux notre voiture arrêtée près du corps de garde. Quand il m’a vu, son visage est devenu soudainement sérieux et il m’a dit: «C’est toi, moui Captan, qui est dans la voiture?... Ce n’est pas kif la grosse voiture du Coronnel, il n’y a pas de fusils ni de _taraka_»--la taraka, mon cher, c’est la mitrailleuse--et il a ajouté: «Les gens ici sont des enfants du péché.» Puis il s’est éloigné sans en dire plus long.
--Et vous en concluez? demanda Duparc.
--Rien, mais comme je me disposais à aller chercher des carabines, j’ai vu Mongarrot qui avait eu sans doute la même idée et venait suivi d’un chaouch portant les flingots. Ils sont là attachés par une ficelle au marchepied.
--Deux cents cartouches dans la sacoche de portière, dit la voix de Mongarrot.
--Voyez, reprit Martin, comme le pays devient sauvage et compliqué. Remarquez aussi comme la piste est bonne. Elle est découpée dans le schiste et on roule sans poussière et sans boue. Par les nombreux lacets que vous distinguez, nous allons atteindre la crête à droite de cette énorme masse rocheuse qu’on appelle le Mouichenn. Nous filerons au revers sud pour ressortir là-bas, très à gauche, dans ce bois de grands chênes-lièges assez clairsemés. C’est la forêt de Harcha.
--Ce pays est impressionnant de rudesse grandiose, dit Duparc, et l’on pressent que les gens qui vivent ici doivent être très différents de ceux des villes et des plaines basses. Dites si je me trompe, à moins que la vitesse plus grande de la voiture ne vous gêne pour parler.
--J’ai pour mon malheur, dit Martin, une disposition spéciale à parler en tout temps et à toutes les vitesses, avec une égale franchise sur ce que je sais. L’homme, ainsi que vous le dites, est l’image du sol qui le nourrit; et il est exact que les habitants de ces montagnes et de ces futaies sont rudes, sobres et vigoureux. Ils ont des mœurs et des passions violentes, mais pas de vices calculés, fruit d’un trop grand bien-être sous un climat ardent, fruit d’une philosophie complaisante pour l’espèce humaine et pour toutes ses aspirations charnelles.
--Voyez, interrompit Duparc, cette fumée qui s’élève là-bas à gauche sur ce piton couvert de petits arbres. Comme elle s’allonge toute droite dans l’air calme! Ne croirait-on pas qu’elle sort langoureuse de quelque brûle-parfum?
--J’y vois moins de poésie, dit Martin, ce doit être un charbonnier au travail.
--Ou un signal, dit la voix de Mongarrot.
--Les gens chez qui nous entrons, continua Martin, sans paraître faire attention à la remarque de Mongarrot, sont encore plus frustes, plus sauvages et plus indépendants de caractère que les Zemmour. Dans le vaste et fatal mouvement qui depuis des siècles a déferlé le monde berbère sur la plaine occupée par les Arabes, mouvement au cours duquel ces tribus luttaient non seulement contre les Arabes occupants, mais encore entre elles, les Zemmour semblent avoir été favorisés. Formant un groupe d’une cohésion plus grande, ils ont passé sur le corps d’autres Berbères et, dès qu’ils eurent découvert la région qui leur convenait, ils s’y accrochèrent avec vigueur. Protégés au nord par la grande forêt de la Mamora, défendus au sud par des massifs compliqués, à l’est et à l’ouest par de profonds sillons, ils se firent une vie indépendante et mirent en quarantaine le gouvernement des sultans. Ils coupèrent en deux l’Empire; et ses maîtres, forcés de longer leur territoire pour aller d’une capitale à l’autre, furent obligés de traiter avec eux; et ce même gouvernement qui en imposait à l’Europe ignorante de ces faiblesses était réduit, avec des sujets récalcitrants, aux moins glorieuses compromissions.
--Mais tout cela c’est de l’histoire qu’on écrira plus tard; laissons d’ailleurs les Zemmour, puisque les gens chez qui nous sommes n’en sont plus mais se rattachent plutôt au groupe Zaïane.
--Le pays est en tout cas moins peuplé, dit Duparc, on ne voit plus de douars ni même de troupeaux; je n’ai pas dans cette solitude l’impression très nette de sécurité que me donna la belle plaine de tantôt, avec ses nombreux groupes de campagnards occupés à leurs champs.
Martin ne répondit pas. L’automobile arrivait, à ce moment, par de vigoureux lacets tracés dans le schiste, à une ligne de faîte près du gros mouvement rocheux que les voyageurs avaient aperçu de loin. Devant eux une profonde dépression, la vallée du Bou Regreg, courait de l’est à l’ouest; au delà un massif très boisé fermait l’horizon et, non loin sur la gauche, la piste très visible et jalonnée par des poteaux télégraphiques s’engageait en forêt.
La voiture s’arrêta un instant au sommet de la côte et le chauffeur vida sa réserve d’eau dans le radiateur.
--Dépêchons, dit Martin, sans quitter sa place, nous sommes ici à huit kilomètres du caravansérail de Harcha. L’automobile repartit.
--J’aurais bien voulu changer ou nettoyer mes bougies, dit le chauffeur.
La piste longeait le revers sud du Mouichenn; à droite, le terrain disparaissait tout d’une pièce dans le grand sillon du Bou Regreg. Un peu avant d’arriver au bois, on passa devant quatre tombes alignées au bord de la route; un petit monument en forme de pylône les gardait. La vitesse empêcha Duparc de lire les noms inscrits en creux, sous une croix, dans la plaque de ciment qui en parait la face.
--Un petit détachement qui est resté là, renseigna Martin.
Au moment où l’automobile prenait la piste sous bois, Mongarrot dit:
--Le fil est coupé.
Ses camarades vérifièrent le fait.
--Ceci est tout récent, dit Martin; à Tedders, j’ai vu de mes yeux, dans la cabine du sapeur, arriver le télégramme d’Oulmès donnant la composition du convoi descendant. J’ai vu expédier le télégramme annonçant notre départ à 14 heures.
Duparc ne put s’empêcher d’admirer à part soi la perspicacité d’hommes du bled dont faisaient montre ses compagnons, leur faculté d’apercevoir et d’interpréter les détails dont l’importance n’apparaissait point à première vue.
--La fumée était donc bien un signal, comme tu l’as dit, ajouta Martin à l’adresse de Mongarrot.
Un bruit retentit qui semblait l’éclatement d’un pneu; mais la voiture roulait toujours vivement et le bruit se répéta, devint claquant.
--Ils tirent, dit Martin, de ce mamelon rocheux et dénudé, là-bas, en avant de nous. Vous, ajouta-t-il en s’adressant au chauffeur, occupez-vous uniquement de votre machine et de votre direction.
--_Age quod agis_, fit Mongarrot, qui détachait les fusils et les passait à ses compagnons.
--Nous les sèmerons, dit Duparc qui n’entendait plus de coups de feu.
--Voire, dit Mongarrot qui distribuait des cartouches.
--La piste est fort sinueuse entre tous ces mamelons boisés, expliqua Martin; ils peuvent, par un raccourci, nous rattraper. Nous allons arriver à une grande clairière que la piste traverse obliquement avant de rentrer à nouveau dans la forêt. Nous serons là à quatre kilomètres du caravansérail où le convoi doit être campé depuis midi.
A un détour brusque de la piste débouchant sur la clairière, le chauffeur bloqua sa voiture qui fit un soubresaut des quatre roues et, malgré tout, vint heurter un obstacle. Un arbre énorme gisait en travers de la route.
--Les voilà! dit Mongarrot.
La forêt cessait tout d’un coup pour reprendre à quelques centaines de mètres plus loin. L’intervalle dénudé montait à gauche, en pente raide, vers une crête rocheuse qui fermait le tableau de ce côté. A droite, la clairière s’élargissait et se perdait dans une vallée dont on ne voyait rien.
Mongarrot avait aperçu, encore loin, les «salopards» dévalant de l’arête rocheuse, bondissant éparpillés, le fusil à la main, avec cette extraordinaire agilité des fantassins berbères. Les trois amis se portèrent en demi-cercle en avant de la voiture.
--Ils sont nombreux, dit Martin, et ils attaquent en règle: encore trop de distance.
Le chauffeur examinait sa machine et tapait à grands coups de marteau sur sa manivelle faussée.
Deux minutes s’écoulèrent, puis Martin dit:
--Je crois qu’on peut commencer.
--Chacun sa part, fit Duparc, qui était artilleur.
--_Cuique suum_, dit Mongarrot.
Les trois fusils entrèrent en action et, après une quinzaine de cartouches, les silhouettes bondissantes se terrèrent et disparurent.
--Ceci, mes amis, dit Martin, le fil coupé, l’arbre en travers, ce n’était pas pour nous, car ces gens ne pouvaient savoir notre venue. Ils en ont été avertis tardivement par le filet de fumée que vous avez vu. C’est un fort parti qui en veut au convoi et qui aurait bien voulu nous choper avant que nous eussions tiré un coup de fusil. Écoutez!
Le bruit d’une salve lointaine arrivait.
--Le combat est engagé, dit Martin, et plus tôt que l’ennemi ne l’aurait voulu. L’éveil a été donné au camp par notre pétarade. Il nous faut sortir d’ici, traverser vivement la clairière sous le feu des lapins qui sont terrés là-haut, gagner l’autre bois et serrer sur le convoi.
--Mais si la route est encore barrée? fit Duparc.
--Je ne le crois pas, dit Martin; voyez l’effort qu’il leur a fallu pour traîner ici cet arbre mort.
Les quatre hommes, réunissant leurs forces, eurent grand’peine à écarter de la piste le tronc qui la barrait. Puis le chauffeur éprouva des difficultés pour remettre en marche son moteur. Il fut nécessaire encore, par un feu nourri, d’arrêter les indigènes qui faisaient un nouveau bond vers la voiture. Et quand celle-ci fut en marche, une volée de balles claqua tout autour. Au loin, la fusillade s’accentuait.
La situation de nos voyageurs était critique. Les gens qui les attaquaient n’étaient qu’un faible parti, d’une dizaine d’hommes peut-être, détaché du gros des assaillants avec mission de s’emparer de la voiture. Il était à craindre que, repoussés par le convoi, les autres indigènes ne se rejetassent sur l’automobile, cause par son arrivée imprévue de l’échec de leur tentative. La vitesse seule pouvait tirer d’affaire la petite Ford et ceux qu’elle portait. Or, le moteur cognait et l’allumage était irrégulier.
La traversée de la clairière s’acheva pourtant sans mal. Une forte odeur d’absinthe indiquait seulement que la caisse placée à côté du chauffeur avait été touchée et coulait.
Dès le sous-bois, les balles qui cinglaient autour d’eux s’espacèrent. Mais Mongarrot signala que les assaillants distancés se jetaient derrière la voiture, comptant peut-être sur un arrêt obligé. Devant, la fusillade était de plus en plus distincte et ponctuée par des feux de salve.
La piste montait et le moteur peinait ferme.
--Nous allons arriver en plein combat, dit Martin, et au revers des assaillants. Cela va être tout à fait intéressant.
Il fallut pourtant descendre et pousser vers le haut de la côte la voiture qui n’en pouvait plus.
--Il est à noter, continua Martin, tout en poussant, que ces Berbères, qui savent si bien nous manœuvrer au combat, sont tout de suite démoralisés dès que nous les manœuvrons nous-mêmes. Je serais curieux de voir si notre intervention sur leur ligne de retraite...
On parvenait au bout de la côte. Dans une vaste clairière, le convoi apparaissait groupé au centre du caravansérail. Une section le gardait prête à parer au mouvement tournant, tandis qu’une compagnie et demie, à peu près, recevait, déployée sur un front très étendu, l’attaque des Berbères qui paraissaient en nombre. Ceux-ci tournaient le dos aux voyageurs et à la machine. Mongarrot l’avait prudemment stoppée d’un geste derrière la crête.
Le chauffeur prit son fusil et rejoignit les officiers qui, à plat ventre sur un talus, examinaient le terrain devant eux.
--Voyez, dit Martin, la façon de combattre de ces Berbères..., quelle admirable leçon le hasard nous donne aujourd’hui en nous plaçant de ce côté-ci du tableau! Voyez comme cette ligne de tirailleurs utilise le terrain et peu à peu glisse vers la droite entraînant notre riposte. Voyez! voyez! ajouta-t-il, le bras tendu vers la gauche, on les distingue à peine, tant la couleur de leurs nippes se confond avec celle des cailloux; ils sont là toute une masse en réserve et prêts à bondir sur le camp défendu par une seule section.
--Il ne semble pas qu’il y ait de chef, dit Duparc, et pourtant tout cela marche avec ordre.