Récits marocains de la plaine et des monts

Part 6

Chapter 63,790 wordsPublic domain

Dans la chambre du médecin, étendue sous la lueur jaune de la lampe, la folle exténuée s’abandonne aux mains qui la soignent. Elle n’est plus agitée, mais toujours de ses lèvres blanches sort le plof, plof, qui résume toute l’horreur qu’elle a vécue. Et soudain à l’autre bout du jardin une voix s’élève qui fait sursauter les officiers:

La illaha illallahou, la illaha illallahou!

C’est le musulman toqué, le famélique recueilli par le médecin qui s’éveille et clame, dans la nuit brûlante, la gloire de Dieu aux quatre murs de la grande demeure.

--Cette femme va mieux, dit le docteur à ses amis, surveillez-la un peu; ménagez l’éther, je n’en ai plus beaucoup. Je vais aller m’occuper de l’autre là-bas, voulez-vous?

L’Automobile

Le capitaine Duparc, de l’artillerie, parvint à Meknès après un voyage fatigant. Il débarquait en Afrique pour la première fois et y venait sans enthousiasme. Mais, officier consciencieux et esprit cultivé, il eut soin, avant de quitter la France, de se documenter sur le pays où il allait vivre. Il acquit ainsi en une dizaine de jours d’un travail assidu des idées qu’il jugea satisfaisantes sur le régime dit de Protectorat, sur la religion mahométane dite Islam, sur la géographie, l’ethnographie de l’Afrique du Nord.

Il apprit qu’au Maroc la population se divise en quatre classes: les Maures et les Juifs qui habitent les villes, les Arabes qui remplissent le pays, les Berbères qui sont confinés quelque part dans la montagne. Il lut une description intéressante du cortège qui accompagne le Sultan à la prière du Vendredi et admira la vitalité du gouvernement dénommé Makhzen qui, cramponné pendant des siècles aux destinées de quelques tribus mograbines, a résisté aux folies d’Abd-el-Aziz, à l’acte d’Algésiras et aux massacres de Fez. Puis il versa une cotisation de quinze francs au Comité de l’Afrique Française et acheta une grammaire arabe, se promettant de consacrer aux premiers éléments de cette langue les longues heures du voyage.

Mais la mer, d’humeur fâcheuse, ne lui en laissa point le loisir. Après quatre jours de traversée agitée et deux jours de «bouchonnage» devant la barre de Casablanca, après la surprise du panier de débarquement et l’épreuve décisive de la barcasse, il échoua dans un hôtel qu’on lui affirma «Touring Club». Il y passa deux jours au lit. Et de cette couche étrangère qui longtemps remua elle aussi, il entendit, perpétuant son cauchemar, le grondement continu et tout proche de la mer furieuse se jetant affamée sur les blocs de Schneider et Cie.

Dès qu’il fut en état de trouver une paire de gants dans ses cantines, il s’en alla, muni d’un sabre, se présenter aux autorités locales. L’accomplissement de cette corvée lui fit visiter la ville. Son intelligence native et d’ailleurs exercée lui permit vite de comprendre que ce chaos n’était pas le Maroc, mais le résultat encore informe du «formidable essor économique» annoncé par les bouquins. Étant venu pour vivre, comme il disait déjà, la vie du bled, il résolut de ne pas séjourner à Casablanca. Ses impressions s’y trouvaient au surplus chagrinées par ce qu’il crut être la confirmation d’une vieille idée apportée de France et qu’il aurait voulu inexacte.

Duparc appartenait à ces milieux très bourgeois de l’armée métropolitaine, qui avaient pour l’armée d’Afrique le fraternel mépris réservé au cadet qui a mal tourné. Celle-ci n’avait alors donné à la France que la totalité de l’Afrique mineure. Elle n’avait pas encore l’auréole du sacrifice vigoureusement et joyeusement consenti qui la jeta, merveilleuse d’entraînement, de santé physique et morale, contre les corps d’armée allemands. Pour Duparc, comme pour bien d’autres, l’officier d’Afrique était un buveur d’absinthe ou un malheureux retenu loin des honnêtes garnisons de province par des dettes ou un banal collage avec quelque sauvageonne.

Il vit donc à Casablanca de multiples et bruyants cafés remplis d’un nombre vraiment impressionnant d’officiers de toutes armes attablés, souvent en compagnie de cocottes et voisinant avec des civils qui lui parurent d’origines diverses.

Comme la température l’y invitait, il s’assit lui aussi à une table et, après quelques secondes d’hésitation, se trouva bien.

Il y fut très vite l’objet des sympathies de camarades qui, reconnaissant à son sabre et à ses gants blancs qu’il était nouveau dans le pays, l’entourèrent, l’invitèrent et lui firent fête. Il en fut très gêné, mais, en dépit de la froideur dont il voulut se cuirasser, il fut entraîné jusqu’à une heure avancée, de café en café, de boîte en boîte. Quand vint la dislocation de la bande joyeuse, il était tout à fait écœuré, navré du lamentable exemple de désœuvrement, de mauvaise tenue et de légèreté morale donné par ses camarades d’Afrique. Il jugea qu’_il y avait là vraiment quelque chose à faire_ et se promit d’y penser.

Un des officiers le raccompagna jusqu’à son hôtel et, engagé par la réserve un peu plus grande qu’il avait cru observer en ce compagnon parmi tous les autres, Duparc ne put s’empêcher de lui faire entendre discrètement que ce qu’il venait de voir lui paraissait irrégulier. L’autre lui demanda, en guise de réponse, de quelle garnison il venait.

--D’Orléans, répondit Duparc.

--Ah oui... Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme! Vendôme! Ma nourrice chantait une ronde où ces noms sonnaient comme des cloches. Cela, c’est toute la noble et vieille France... Orléans est une bien bonne garnison. Moi, depuis des années, je roule de Tunis au Sahara, des Touareg aux Beni Snassen, à Bou Denib, à Fez, au Tadla. Je viens de faire deux ans de colonne sans débrider, sans boire un bock frais, sans voir un chapeau de femme. Je n’avais plus de chaussettes et j’ai demandé quinze jours de répit pour venir ici me faire couper les cheveux et me requinquer un peu... Les autres, c’est la même chose. Bonsoir, cher ami, que le Maroc vous soit propice. Et cordial, il serra la main de Duparc et le quitta.

En se couchant, celui-ci pensa à ce qu’il avait vu, à ce qu’il venait d’entendre et il eut ce petit malaise d’amour-propre fréquent chez ceux qui ont du cœur et qui vient de la crainte d’avoir été maladroit ou injuste.

Rabat lui fit une impression différente et déjà meilleure. Il subit le charme des deux villes encore bien musulmanes. Il admira le grand bras de mer qui les sépare et que semble remplir toujours la mouvante cascade de la barre qui gronde à son embouchure. Les paillotes de la Résidence l’amusèrent et l’État-major, nombreux, lui offrit des figures de connaissance qui s’épanouirent à l’entendre demander un emploi dans l’intérieur. On lui donna satisfaction immédiate et Meknès lui fut attribuée. Il sortit enthousiasmé de chez le grand chef et ému lui-même des dévouements dont il se sentait capable. Il rendit aimablement son salut au chaouch de la porte résidentielle et partit plein d’ardeur.

On était à la fin du printemps et la chaleur déjà forte rendit pénible au voyageur le séjour dans le train de Meknès. Il devina à peine Kénitra, soupçonna seulement à travers sa somnolence congestionnée la Mamora et la plaine de Sidi Yahia. Il parvint à Dar Bel Hamri avec un commencement d’insolation qui lui évita le repas, les menthes à l’eau et surtout le café à l’eau salée vendus en ce lieu néfaste et obligé, terreur du voyageur assoiffé.

Le lendemain, l’air plus vif du plateau lui fit mieux supporter la route. Il eut la surprise agréable de trouver à la gare une automobile qui était venue le prendre et le conduisit aux baraquements de l’État-major.

--Vous allez arriver juste pour admirer le coucher du soleil, lui dit l’officier qui était venu le quérir.

Cette remarque laissa Duparc indifférent, mais, par la suite, il apprit à la faire à tous les voyageurs importants qu’il lui advint d’aller chercher à la gare.

Dès le premier contact avec son chef accueillant, l’officier d’État-major fut plongé au vif des questions qu’il aurait à traiter.

--Pour vous mettre au courant de la Subdivision, conclut ce chef, vous allez faire la tournée des postes. Vous étudierez sur place certains points qu’il m’importe de connaître. On vous donnera la «petite Ford» et vous verrez ainsi un maximum de détails dans un minimum de temps.

Ce discours plut beaucoup à Duparc. Il eût préféré pourtant faire cette visite à cheval, c’est-à-dire tout à son aise. Mais ceci était incompatible avec le lourd travail de bureau dont il entendit ses camarades se plaindre à la popote, ce qui l’invitait clairement à ne pas s’attarder sur les chemins.

Duparc décida de commencer sa tournée par le poste excentrique d’Oulmès où il aurait d’ailleurs à conduire deux officiers de troupe qui, venus à Meknès pour le service, devaient rejoindre au plus vite leur résidence. Il s’enquit de ses compagnons et fut très volontiers renseigné. C’étaient deux excellents garçons, parfaits officiers, mais nantis de travers singuliers.

L’un s’appelait de Mongarrot. Officier de cavalerie des plus allants, il vivait dans un mutisme presque absolu. Devait-il cela à quelque chute sur la tête ou à un trop long séjour dans le désert silencieux, nul n’était en état de le dire. Mongarrot s’abstenait de parler pour une raison physique ou morale dont personne n’avait sondé le mystère. Il commandait sa troupe par gestes ou par de brèves interjections. En dehors du service, il intervenait dans les conversations par des bouts de phrases latines qu’il appropriait à l’idée émise, réminiscences lointaines de quelque grammaire, bouffées de bréviaire ou de missel romain, échos affaiblis et aujourd’hui désuets des classes d’humanités du temps jadis. Il était doux et taillé en athlète. Son caractère et son austérité l’avaient fait surnommer l’ange radieux.

Martin était le nom du second compagnon de route. Celui-ci, tout à fait différent du premier, manifestait une loquacité déconcertante. Très averti, d’ailleurs, des choses et des gens d’Afrique, il était quelquefois intéressant, précieux souvent par son expérience et, en tout cas, jovial et bon enfant. Mais il était coté comme un cerveau brûlé, voire comme un braque, pour de nombreuses facéties de jeunesse et il manquait de souplesse, c’est-à-dire bêchait volontiers ses supérieurs. Il critiquait, dit-on à Duparc, sans mesure--ce qu’il faut traduire par non sans esprit--et s’attardait, de ce fait, dans des grades subalternes, malgré des états de service remarquables. Enfin, un bon camarade glissa cette dernière pointe: «Je vous préviens qu’il aime peu les officiers d’État-major.»

Méditant sur ces avis, Duparc sentit se confirmer son opinion qu’il tombait dans un monde nouveau. La faible expérience que ses nombreuses études lui avaient laissé prendre de la vie, l’amenait à trouver étrange l’existence possible de gens aussi différents du type qu’il s’était forgé de l’être humain normal et pondéré. Il s’estima, _in petto_, très au-dessus de ces pauvretés et trouva, dans l’avancement rapide dont il avait joui jusqu’à ce jour, la confirmation de sa supériorité. Il augura mal enfin du voyage obligé avec ces étranges compagnons et se consola en songeant que cela durerait au plus une journée. Puis il s’arma ce soir-là, comme il faisait chaque jour, de sa grammaire arabe qui lui procura bientôt un sommeil dépouillé d’inquiétude.

Quand il se présenta le lendemain au point initial il y trouva l’automobile et, autour, Martin qui se démenait entre de nombreux colis. Duparc, lui, s’était vêtu de pied en cape de la tenue de campagne: revolver, jumelle, boussole et sacoche d’État-major qui, en plus des papiers de service, abritait l’indispensable grammaire; un petit paquet contenait enfin la trousse de toilette et le strict nécessaire pour un court déplacement. Martin, qui s’acharnait avec le chauffeur à arrimer ses colis, accueillit Duparc comme s’il ne connaissait que lui.

--On les casera bien! dit-il, en montrant ses paquets, ce qui n’ira pas dans la berline ira sur le marchepied. Passez-moi votre casse-croûte, on va le mettre dans la boîte aux outils.

--Ce n’est pas mon... déjeuner, répondit Duparc, c’est mon nécessaire de toilette.

--Vous n’avez pas apporté de boulot?

--Je comptais que nous mangerions une omelette à la première auberge... ou dans quelque ferme.

Martin fut si étonné de cette réflexion qu’il n’y sut répondre. Son compagnon manquait évidemment d’expérience marocaine; mais il eut le bon esprit de ne pas le blaguer.

--Cela ne fait rien, dit-il, j’ai tout ce qu’il faut pour vous, pour Mongarrot et d’autres encore. Voyez-vous, dans ce pays, on rencontre toujours quelque part quelqu’un à qui il manque quelque chose. La caisse de pernod, continua-t-il, en s’adressant au chauffeur, ira à côté de vous et, dessus, les caleçons du commandant. Ah! voilà Mongarrot; ça va, mon vieux?

Un géant bien mis s’approchait, maniant avec discrétion des pieds énormes.

Il répondit des yeux à Martin, salua aimablement Duparc en lui disant: «Capitaine Mongarrot, 18e spahis.» Puis il s’engouffra dans la voiture.

--Allons! en route, dit Martin, nous nous mettons tous les trois dans le fond, vous au _mitan_, Duparc, vous êtes le plus mince et vous serez calé; la voiture aussi; d’ailleurs il n’y a pas d’autre place à cause des paquets qu’on rapporte aux camarades. Toi, Mongarrot, tâche de ne pas écraser ton voisin et ne parle pas trop si nous voulons dormir. Et maintenant, en avant!

Le chauffeur réveilla la petite Ford d’un grand coup de manivelle dans le nez et Duparc, encore tout ahuri, se sentit, au démarrage, effondrer entre ses deux camarades.

La grande guerre a multiplié à l’infini l’usage des voitures automobiles, mais c’est au Maroc oriental d’abord, puis à l’occidental, que l’emploi dans tous les terrains en fut généralisé pour la première fois. Dans ce pays l’automobile vint longtemps avant la route, elle passa à peu près partout et précipita de la plus heureuse façon la conquête et la pacification.

A l’époque où se place ce récit, il n’existait encore que des pistes indigènes parfois améliorées et constamment ravagées par les pluies, défoncées par les charrois. Un voyage en automobile dans les sables de la Mamora, dans les tirs, dans les glaises du Sebou et de l’Innaouen était la chose la plus extravagante et la plus pénible aussi. Le Maroc fut le tombeau des pneumatiques; mais on marchait et le progrès aussi. Les machines soumises à des cahots continuels duraient peu. Les maisons françaises fabriquèrent des cadres et des roues robustes pour le service du Maroc. Les Américains suivirent mais avec des modèles légers, solution différente et d’ailleurs bonne du problème à résoudre: le passage dans tous les terrains.

Duparc n’avait aucune idée d’un voyage de cette sorte. Aussi, quand après avoir traversé la ville, l’auto sortant par la porte du mellah s’engagea sur la piste du camp Bataille, lorsque coincé entre ses deux voisins, gêné par les paquets, il vit la voiture ballottée, cahotée, sauter des mottes de terre, pencher au delà de tout équilibre raisonnable dans des ornières de terre molle, en sortir pour y retomber, progresser de côté comme un crabe en glissant des quatre roues, aborder des talus obliquement pour échapper par moment à la piste trop mauvaise, quand il entendit les halètements, les emballements fous du moteur et vit l’adresse et la force jusqu’alors victorieuses du chauffeur, il éprouva la sensation d’être embarqué dans une mauvaise farce. Martin parlait, s’efforçant d’intéresser son compagnon à tout ce que l’on voyait. Mais celui-ci, s’estimant secoué comme il ne l’avait jamais été, pensait à son cheval qui aurait si allégrement marché d’un pas souple sur cette piste infernale.

--On est évidemment un peu surpris la première fois, dit Martin, comprenant l’impression désagréable qu’éprouvait son voisin; mais on s’y fait rapidement. Vous serez certainement un peu courbaturé ce soir.

--Je m’y attends, fit Duparc qui se sentait devenir furieux. Je trouve tout à fait illogique cette façon de se déplacer; écoutez ces chocs, jamais la voiture ne supportera cela sans que quelque chose casse.

--Soyez-en convaincu, répondit Martin. On casse, on verse, on crève, on répare et on continue; je vous assure qu’on a de la distraction. Ah! nous voici à l’oued. Ne vous embarquez pas sur le pont! le tablier a été enlevé par la crue, cria-t-il à l’adresse du chauffeur.

Et, à la grande surprise de Duparc, la voiture laissant à gauche un pont de bois qui prolongeait la piste dégringola vers le lit d’un ruisseau qui barrait la route, entra dans l’eau, sautilla furieusement sur les gros cailloux ronds qui formaient le gué et se lança à l’assaut de la rampe opposée dont elle atteignit le sommet après trois secousses d’essieux des plus inquiétantes.

--Il faut toujours, dit Martin, mettre des paillons aux bouteilles et surveiller la mise en caisse, si l’on veut éviter la casse et ménager l’argent des camarades qui vous ont chargé de commissions. Mes bouteilles sont bien emmaillotées.

--J’en prends note, dit Duparc, se décidant à rire, vous me paraissez plein d’expérience.

--J’ai été roumi, moi aussi, répondit Martin, mais il y a longtemps. Voici la piste qui s’améliore, nous allons pouvoir marcher.

Au même moment, la voiture pencha violemment sur le côté, et les voyageurs s’accrochèrent instinctivement à l’arceau de la capote.

--_Cave ne cadas!_ dit la voix de Mongarrot.

Mais déjà, l’obstacle franchi, la Ford repartait de plus belle. La piste s’allongeait vers des collines au travers du bled Guerrouan; le soleil montait, chauffant de belles moissons, des indigènes allant vers la ville ou en venant circulaient nombreux sur les sentiers.

Ils s’arrêtaient pour regarder la voiture qui, rapide et sautillante, passait auprès d’eux. Tous s’en amusaient et riaient.

Duparc, à son propre étonnement, se prit à aimer ces choses, ces gens, ces collines roses à l’horizon et même ses compagnons, tout étranges qu’ils lui parussent encore. Il s’informa des oueds qui se trouvaient sur la route.

--Le mot oued, dit Martin, est arabe et signifie vallée, vallon, lit d’une rivière: mais ces sens n’impliquent pas forcément la présence de l’eau. C’est ainsi qu’en Algérie, le mot oued donne plutôt une impression de siccité, de chaleur lourde dans un bas-fond rocailleux. Au Maroc, ce même vocable s’applique à un endroit où l’eau coule, où il y a des arbres, de l’ombre et de la fraîcheur. C’est une des caractéristiques de la langue arabe qu’un seul mot puisse avoir des acceptions différentes et même contraires.

Puis il développa cette thèse et cita des exemples, tandis que la voiture, quittant la plaine de Meknès, passait par un petit col dans la cuvette d’Aïn Lorma. La route devint aussi plus accidentée; le sol était encore imprégné des pluies de printemps; l’auto avançait par embardées, glissant des deux roues de derrière, tantôt vers un des côtés de la route, tantôt vers l’autre. Il fallut plusieurs fois descendre pour l’alléger au passage de petits ruisseaux bourbeux qui coupaient la piste. Mongarrot poussait sans mot dire, et sa force très grande évitait le plus souvent à ses camarades d’en faire autant. Le mauvais passage franchi, on repartait et on recommençait un peu plus loin. Une fois même, les efforts réunis des trois hommes et du moteur ne purent sortir les roues d’une ornière grasse où elles s’empâtèrent. Il fallut avoir recours aux gens d’un douar qu’on apercevait non loin de là. Martin les appela de la voix et du geste, et quatre ou cinq gaillards s’approchèrent avec timidité.

Quand ils comprirent ce qu’on voulait d’eux, ils se mirent à la besogne gaiement et, tout en échangeant très fort leurs réflexions, dégagèrent les roues enlisées, soulevèrent et poussèrent lestement. Puis, l’auto remise sur le terrain ferme, ils regardèrent, sans cesser de causer entre eux, les voyageurs réintégrer leurs places et la voiture partir.

--Que disaient-ils dans leur conversation si animée? demanda Duparc.

--Je n’en sais rien, répondit Martin.

--Comment! vous, un vieil africain, vous ne savez pas l’arabe?

--Je le parle couramment, mais ces gens-là sont des Berbères et, comme ils se doutaient que l’un de nous au moins parlait l’arabe, ceux d’entre eux qui le connaissent se sont bien gardés de s’en servir. Le plus jeune m’a pourtant souhaité bon voyage dans la langue du Prophète.

A ce moment, la voiture manqua un tournant, quitta la piste et dévala 4 ou 5 mètres de talus et s’arrêta dans un champ. Les trois camarades saluèrent brusquement le dos du chauffeur.

--_Quid?_ demanda la voix de Mongarrot.

--Ce n’est rien, répondit le troupier, c’est le différentiel...

Il fallut, à force de bras et de machine rouler la voiture dans le champ, puis la remettre sur la piste.

Tandis que le mécanicien vérifiait le fonctionnement de l’organe avarié, Duparc, qui peu à peu s’aguerrissait ou qui ne s’était pas rendu compte du danger que lui et ses compagnons venaient de courir, reprit ses questions. Son esprit amoureux de clarté trouvait insuffisante la réponse de Martin.

--Expliquez-moi, je vous prie, dit-il, pourquoi ces gens, s’ils le pouvaient, n’ont pas cherché à se faire comprendre de vous.

--Ils n’y tiennent pas; pourquoi voulez-vous d’ailleurs que ces paysans qui sont très indépendants de caractère se donnent la peine d’user, pour me faire plaisir, d’une langue étrangère? C’est très calé, d’abord, de savoir deux langues; et ensuite la possibilité qu’ils ont de rester impénétrables est un avantage; ils le gardent.

--Sans doute, reprit Duparc, les officiers qui commandent à ces populations savent leur langue intime?

--Non, personne ne la connaît; on dirige ces gens à l’aide de ceux d’entre eux qui sont bilingues, ou par l’intermédiaire de secrétaires arabes d’origine, mais sachant le berbère.

Duparc demeura un instant pensif. Puis il reprit:

--Voilà qui est sans doute particulier au Maroc; il existe, du fait de cette langue qu’on ignore, un mur entre ces tribus et nous. De plus, ces gens sont, dans leurs rapports avec l’autorité et nous-mêmes sommes, dans notre action sur eux, à la merci d’intermédiaires.

--Vous venez d’émettre là, dit Martin, à l’endroit de nos méthodes un jugement sévère, et chez un roumi débarqué d’hier, cela promet.

--Sévère, dites-vous, mais est-il juste? demanda Duparc.

A ce moment, le chauffeur voulant éviter une ornière, frôla un gros _bétoum_ qui se trouvait près de la piste. Une maîtresse branche de cet arbre rugueux prit au passage le devant de la capote et avec un grand craquement celle-ci se rabattit en arrière, tandis que l’auto s’arrêtait. Et les voyageurs qui étaient à l’ombre furent tout à coup inondés de soleil.

--_Fiat lux!_ dit dans un rire la voix de Mongarrot. Le rire d’ailleurs fut général quand le capitaine silencieux eut ajouté, en français cette fois: «On ne peut pas causer un quart d’heure tranquillement!»

Les courroies de tension de la capote étaient seules cassées; on décida de laisser la voiture découverte; il serait ainsi possible de mieux voir le paysage qui devenait de plus en plus pittoresque. A un tournant de la piste, au haut d’une côte très rocailleuse, embarrassée de blocs et qu’il fallut gravir à pied, la vallée de l’oued Beht s’offrit tout à coup à la vue. La descente vers la rivière fut lente et pénible. La piste en corniche était sinueuse et complètement bouleversée par quelque récente pluie d’orage. La rivière était en crue, ses eaux limoneuses atteignaient et couvraient le tablier du grand pont en bois jeté par le Génie.

--Passerons-nous? demanda Duparc.

--Nous passerons s’il ne manque pas de madriers au tablier, dit le chauffeur.

Mais déjà Mongarrot s’était porté devant la voiture et s’engageait sur le pont, marchant au centre, dans l’eau. Celle-ci montant à l’assaut du tablier passait dessus en inquiétante vitesse et à ce point boueuse qu’on ne distinguait plus les madriers.