Récits marocains de la plaine et des monts

Part 10

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--Expliquez-vous, fit Duparc qui, nouveau venu, se plaisait à faire causer son compagnon dont il savait la longue pratique de ces pays et de leurs habitants.

--Voilà! dit Martin; il est signalé par l’histoire et nos observations établissent que les Berbères étaient en train de reconquérir le Maroc quand nous sommes venus les déranger. On parle beaucoup des violentes poussées almoravides, almohades et des Beni-Merine qui fusèrent à travers le Maroc jusqu’en Espagne, jusqu’à Tunis et brassèrent des populations encore peu fixées au sol. Mais on connaît moins la séculaire et puissante coulée des peuples venus du sud, par-dessus les monts, à la recherche du meilleur habitat. C’est pourtant là un fait qui démontre en particulier la force de cette race Cenhadjia à laquelle appartiennent les tribus qui nous occupent. Il n’est pas utile de remonter bien loin dans le passé pour trouver des événements qui fixeront nos idées. Chez ces gens qui n’ont jamais eu le souci d’écrire des annales, il faut se contenter de ce que peuvent nous dire les vivants, mais c’est déjà suffisant pour interpréter les récits très vagues et embarrassés des historiens de langue arabe.

Il y a cent ans, la tribu des Iguerouane était déjà dans la plaine de Meknès et des souverains arabes se servaient d’elle pour couvrir cette ville et Fez contre la marée berbère. Les efforts accomplis de ce côté ont probablement contribué à rejeter vers le nord-ouest le flot qui marchait normalement du sud au nord et menaçait les capitales.

Il y a cent ans les Zemmour étaient ici dans cette plaine de Guelmous à côté des Zaer. Poussés par les Zaïane, maîtres actuels de cet affreux pays, les Zemmour ont chassé devant eux les Arabes aux marécages du Sebou et se sont emparés de la Mamora jusqu’à Kénitra. Les Zaer ont résisté un peu plus longtemps. Il y a quarante ans ils étaient encore ici; mais, bousculés par deux vagues de Zaïane, ils ont repoussé leurs voisins vers le bord de la mer et ont fait de Rabat leur bonne ville. Dans le même siècle se sont produits plus à l’est des mouvements analogues. Les Iguerouane ont giclé dans la plaine du Sebou. Les Imjat qui étaient du côté d’Azrou sont aujourd’hui à soixante kilomètres plus au nord, sous les murs mêmes de Meknès. Ils y ont été aidés vigoureusement par les Beni M’tir qui étaient en montagne là où sont aujourd’hui les Beni M’guild et qui ont rempli de force toute la plaine de Meknès. Leurs frères d’origine les Aït Ayach ont détaché du Grand Atlas, où la tribu mère est encore, un fort rameau d’avant-garde qui a disloqué les groupements arabes des environs de Fez et leur ont pris des terres. Les auteurs mograbins racontent comment, dans leur marche vers la plaine, les Beni M’tir et les Imjat ont dépossédé deux tribus, les Oulad Ncir et les Dkhissa qui les gênaient. Cela s’est passé il y a quarante ans, sous le règne béni du puissant Sultan Moulay Hassan qui tira, paraît-il, une vengeance terrible des Berbères. Mais il les laissa où ils s’étaient installés de force et ne rendit pas leurs terres à ses tribus arabes.

--Et que devinrent ces populations évincées? demanda Duparc.

--Elles forment douze cents tentes qui au nord de Meknès louent pour vivre des terres de l’État ou de leurs vainqueurs. Elles seraient peut-être allées plus loin aux dépens d’autres voisins, mais notre arrivée a stabilisé les tribus. Ces gens mourront donc locataires ou salariés du roumi et du Berbère envahisseurs. Je pourrais vous citer bien d’autres exemples de la poussée récupératrice dont nous avons sauvé le Maroc Makhzen. Mais ceci peut suffire sans doute pour expliquer la rudesse de la lutte que nous livrons aux montagnards. En plus de leur esprit d’indépendance, nous avons à vaincre leur besoin fatal de progression vers la plaine. Ils sentent qu’ils ne pourront plus bouger de leur rude pays, qu’il leur faut renoncer à manger les Arabes, suivant l’expression qui revient sans cesse sous la plume inquiète de l’historien des Alaouites. Comprenez-vous maintenant comment leur haine a une double cause et pourquoi, inlassablement, se dépensent ici des hommes que la montagne produit mais qu’elle ne peut nourrir?

Martin s’animait en parlant et son camarade s’excusa de mettre ainsi ses connaissances à contribution en cette heure torride où la fièvre le guettait.

--Certes, lui dit Martin, elle n’est pas loin, je la connais, la teigne! mais cette épreuve est, en attendant mieux, une façon d’acquitter notre dette à la patrie. Et d’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, il me semble que la fièvre, avant de me terrasser, m’inspire. J’éprouve, sous sa première étreinte, un sentiment étrange d’affection suraiguë pour tout ce qui est nous, pour mon métier, pour ces troupes bigarrées où blancs, noirs et basanés, Français, _pons légions_, monsieur Sénégal, Arabes d’Algérie, de Tunis, Chleuhs marocains vivent et meurent pêle-mêle, une admiration filiale enfin pour la pensée vigoureuse de notre race qui mène tout cela. Et, me croirez-vous? je trouve plus aisément quand elle approche, la pâle souffrance, les mots utiles à dire aux miens pour leur exprimer tout ce que j’ai senti de l’âme de cette terre et de ces populations. Mais, pour le moment, c’est des Zaïane qu’il s’agit. Vous les avez vus; ce sont, comme les Zemmour, de grands Berbères au thorax conique, très frustes et résistants. Ils sont acharnés et présentent un exemple singulier dans cette race anarchique d’une confédération de tribus, non pas féodalisées à un grand seigneur, mais disciplinées par une poigne de chez eux. Ils sont là quelques centaines armés de fusils modernes, admirablement servis par un pays compliqué, soldats merveilleux d’ailleurs, sachant utiliser le terrain et se souciant autant que d’une seringue du canon léger que nous pouvons y amener. Vivant surtout de glands doux et de privations, leur sobriété souffre peu du blocus économique auquel nous les soumettons. Et l’âme de leur résistance est un homme de la plus haute énergie, un tyran qui les a dominés, qu’ils ont détesté. C’est Moha fils de Hammou, le Zaïani, un vieillard qui met à les défendre la rage qu’il apporta à les mater. Ils le suivent après l’avoir maudit, car le despote d’hier incarne aujourd’hui l’esprit d’indépendance et la haine de l’étranger.

--Voilà de beaux adversaires, fit Duparc.

--Beaux et estimables, répondit Martin.

III

C’est une histoire qui s’est passée quarante ans environ avant l’époque où Martin et quelques autres de son genre vinrent attrapper la fièvre au pays des Zaïane.

La région était sans doute aussi sauvage qu’aujourd’hui. Il y avait peut-être aux flancs du Mastourgen quelques gros arbres de plus qui sont devenus charbon. Les thuyas géants du foum Aguennour devaient avoir pris déjà leur aspect affolé. Mais il y avait, ce qu’il n’y a plus depuis notre venue, de grandes tentes noires très aplaties groupées en rond, de loin en loin, sur les lèvres broussailleuses des longues crevasses; des familles, des troupeaux s’abreuvaient aux poches d’eau qui jalonnent le lit des oueds d’hiver. Des chèvres noires faisaient des excentricités d’équilibre sur les éboulis; des moutons tout ronds et ocreux se confondaient avec les grosses pierres croulées de l’escarpement, de l’entassement de blocs au sommet duquel l’homme de garde, perdu dans les chênes à glands doux, surveille le pays. Et l’homme et le vautour qui plane très haut à l’aplomb du douar entendaient le ronronnement des moulins à mains que tournent inlassablement les femmes et le bruit de trompettes que les petits enfants tirent de la tige renflée des oignons sauvages. La nature chaude vibrait parfois de l’appel alterné que les pâtres se jettent à grande distance, en longues modulations de tête suraiguës, appel de sentinelles et cri de passion:

Ya Ho Raho, prends garde! Veille là-bas, je veille ici; Prends garde! Le chacal a son trou, La vieille a sa pelote de laine, La femme a son moulin, La fille a la fontaine Et mon cœur saute comme un noyau sur un tambour; Ya Ho Raho, prends garde!

Cela, c’est le grand ravin où il y a des rochers, des arbres et dans le fond un peu d’eau sous des lauriers rouges. Mais il y a aussi la plaine où paissent les moutons en hiver et qui, en été, se couvre d’une mince graminée, serrée et roussâtre. Ce tapis flambe avec une rapidité déconcertante et une ardeur singulière. Il est prudent de brûler la place avant de camper. Il y eut une fois un topographe de colonne qui ayant reporté avec soin ses croquis et calculs d’une semaine, jeta à terre sa cigarette et alla faire visite à son cheval. Entendant derrière lui un crépitement il se retourna et vit sa tente, son lit, sa table, la précieuse planche à dessin et l’ombrelle à manche coudé et un tas de choses encore disparaître dans une longue flamme en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Mais c’est là un détail contemporain, rapporté seulement à titre d’avis.

Donc, il y a quarante ans environ--les Berbères disent un an après que le sultan de Marrakch eut fait payer l’impôt aux Arabes du Tadla--un parti de Zaïane déboucha certain matin dans la plaine de Tendra. Il y avait trente selles, une centaine de piétons, douze slouguis en laisse et trois mulets portant des bagages. Ces gens marchaient très vite, le fusil à la main ou en travers de la selle et bientôt la horde s’arrêta sur le grand tertre où plus tard Martin et Duparc devaient causer. Aussitôt les conducteurs de mulets déchargèrent leurs bêtes et se mirent à dresser une tente pour le chef. Celui-ci, descendu de cheval, s’assit sur une grosse pierre et, silencieux, le coude sur un genou, le menton dans sa main, il regarda travailler ses gens.

C’était Moha fils de Hammou le Zaïani, du clan des Imahzan, Amrar élu des Aït Harkat. Il avait une trentaine d’années. Son visage à peine barbu était énergique et parfois inquiétant de rudesse, sous l’influence sans doute de graves pensées. Il paraissait élancé et très vigoureux dans ses vêtements flottants d’où sortaient des bras nus et brunis par l’air comme ses traits. Il portait un _selham_, burnous marocain de drap noir couvrant les trois chemises de laine superposées qui composaient tout son costume, de telle sorte qu’à cheval sa cuisse nue étreignait la selle. Le soleil tapait directement sur son crâne rasé ceint d’une mince bande de mousseline blanche. Et, dans la pose de délassement qu’il prenait alors, il avait placé sur la _belra_ déchaussée son pied nu, petit comme celui d’une femme.

Successivement d’autres cavaliers notables de la tribu vinrent s’asseoir sur le sol auprès de Moha. Il y avait là, entre autres, ses frères Hossein et Miammi, son cousin germain Bouhassous, tous hommes faits d’aspect sauvage et bien taillé. Puis vint Ben Akka, père de Bouhassous et oncle de Moha. C’était un grand vieillard à barbe grise. Il marchait pieds nus et son seul vêtement était une jellaba en grosse laine et à manches courtes serrée d’une ceinture de cuir à laquelle pendait un couteau dans une gaine. En marchant, il s’appuyait sur son fusil comme sur un bâton.

--Moha, dit-il, fils de mon frère, tu dois nous expliquer ce que nous faisons ici. Tu as amené des chiens. Est-ce donc pour chasser que tu m’as appelé de mon douar où il y a la révolte! Était-ce bien le moment pour l’Amrar de quitter la tribu? Nos voisins, les Aït Ichkern, ont franchi l’oued Serou et pillent les silos de nos frères d’El Héri. Les chorfas de Tabqart ont coupé la route qui mène aux marchés de la montagne. Et toi, tu rassembles des chiens pour une chasse, à moins que ce ne soit une ruse. Fils de mon frère, dis-nous quel est ton but.

Hossein frère de Moha intervint pour articuler des reproches plus graves.

--Il a perdu la tête, dit-il, depuis qu’il est allé au Tadla voir le Makhzen. Peut-être a-t-il traité avec les ennemis de la tribu. Est-ce vrai, Moha?

La bande entière s’était rassemblée peu à peu en un grand cercle entourant les _ikhataren_, les hommes importants groupés au centre avec l’Amrar. La foule discutait, des bras nerveux gesticulaient, les voix montaient puis s’arrêtaient soudain pour écouter quand un des notables ou des parents de Moha prenait la parole. Parfois, un remous se produisait lorsque quelque homme, ayant son mot à dire, se lançait les mains en avant, écartant les têtes et les poitrines pour arriver au premier rang: puis l’homme disparaissait absorbé par la foule et un autre surgissait ailleurs, criait son grief et rentrait dans le rang.

La _djemaa_, l’assemblée démagogique berbère, essayait de mettre en accusation le chef élu qui avait cessé de plaire ou plutôt dont l’importance croissante inquiétait. Et Moha écoutait impassible le débordement de critiques déchaîné par l’exemple du vieux Ben Akka, l’amrar des Imraren, l’ancien des anciens de la tribu.

Une voix dans l’orage des voix cria:

--A Bejad, l’autre jour, un Arabe m’a demandé: Comment va votre caïd Moha?

Le titre de caïd suggérant à ces libertaires l’idée de soumission au pouvoir central, au sultan Moulay Hassan, était ce qu’il fallait pour achever de troubler l’opinion inquiète.

Un énergumène _derqaoui_, vêtu de haillons rapiécés, un adepte d’Ali Amaouch, chef de la secte en montagne, vociféra:

--Il n’y a de Dieu que Dieu; hors de lui, pas de maître! Moha veut se faire sultan. C’est Sidi Ali le Saint qui l’a dit!

Moha quitta sa pose insouciante et leva la tête d’un mouvement net qui provoqua l’attention et le silence. L’apostrophe du fanatique lui rappelait l’ingérence en ses affaires du marabout d’Arbala, du sorcier qui cherchait à étendre son influence mystique sur ceux qu’il voulait, lui Moha, soumettre à sa volonté par la force. La rivalité de ces deux hommes devait pendant toute leur existence diviser la montagne. La venue même des Français, la lutte pour le salut commun furent raisons impuissantes à calmer leurs dissensions.

Moha donc comprit qu’il fallait répondre et l’occasion lui parut d’ailleurs favorable pour ressaisir l’opinion populaire. Sans bouger de la pierre où il était assis, il proféra à l’adresse du fakir:

--Serviteur d’un cagot, va lécher les pieds de ton maître. Tu n’es pas des nôtres, tu n’as pas à parler dans la djemaa des Aït Harkat.

Des rires, des approbations s’élevèrent dans la foule rappelée à propos au sentiment de ses droits. L’étranger sortit, violemment bousculé, du cercle où il n’avait pas de place.

Après ce premier coup l’Amrar continua.

--Vous hurlez tous comme des hyènes; mais elles font plus de bruit que de mal. Et quand elles serrent de trop près ma tente dans la nuit, je lâche dessus mes chiens qui les étripent.

Des mouvements divers agitèrent la bande. Il y eut des cris de colère, mais aussi des approbations, des: écoutez, écoutez Moha! Alors l’Amrar élu se leva et tout de suite il apparut à la voix, aux gestes et aux idées, que celui-ci était fait pour commander aux autres.

--Je vous ai conduits ici, dit-il, parce que là-bas dans vos douars, parmi vos femmes en rut et vos enfants qui piaillent il n’est pas possible de vous faire entendre une parole sensée.

--Réponds d’abord aux questions posées, cria Ichchou, c’est-à-dire Josué, notable de Ihabern.

--Dis toi-même qui m’interromps, fit l’Amrar, où était ta tribu il y a deux ans? Ne viviez-vous pas de l’autre côté de l’Oum er Rebia, sans terres et sans pâturages? Et aujourd’hui la fumée de vos douars s’étale dans la plaine. Vous n’aviez rien, je vous ai donné les champs des Zaer. De quoi te plains-tu?

Mais au fait, ajouta-t-il, je ne vois aucun notable des fils de Maï. Ils sont occupés sans doute à creuser des silos, à bâtir des casbas sur le territoire qu’ils ont gagné depuis que je les commande. Ce sont des ingrats. Ils paieront l’amende pour ne pas avoir répondu à mon appel. Y a-t-il une protestation au nom de la coutume? demanda Moha en s’adressant aux anciens.

Ceux-ci acquiescèrent en portant la main à leur front.

--A toi, maintenant, Hossein, mon frère, qui m’as accusé tout à l’heure; et soyez tous témoins de ce qu’il pourra répondre! Qui a chassé les Aït Bou Haddou de Khenifra pour vous la donner? N’est-ce pas mon père et moi son continuateur? Qui a mis entre vos mains, après l’avoir réparé, le pont par lequel vous pouvez aujourd’hui franchir l’oued et sauver vos enfants et vos troupeaux de la neige?

--C’est toi, c’est toi! commencèrent à répondre des voix dans la foule, tandis que Hossein se taisait, obligé de reconnaître l’œuvre de son frère. Mais il réitéra avec entêtement son grief:

--Tu as traité avec le Makhzen et sans consulter la djemaa. Tu es trop indépendant.

--Je vous ai sauvés tous du servage, reprit Moha. Et tourné vers la foule, ses bras tenant étendus les pans de son selham, ainsi que deux grandes ailes noires, il les referma lentement en croix comme s’il voulait en recouvrir et protéger ceux de sa race.

Puis, baissant le ton, il chercha des mots pour persuader ces gens simples.

--Écoutez-moi, ô Imaziren, ô hommes libres! Le Sultan, ses troupes, ses canons, ses scribes, tout le Makhzen étaient chez les Tadla. Par la force, par la crainte et aussi par les paroles mielleuses entortillées de religion, par l’argent, par tout ce qui trouble et divise et jette le doute entre le père et le fils, il est arrivé à transformer en enfants les plus fermes guerriers. Il les a mis en tutelle et ils paient l’impôt à un homme qu’ils ne verront peut-être jamais plus. Et vous, enfants de la montagne aux grandes ombres, qui n’avez que vos bras et quelques fusils, auriez-vous pu lutter de force et de ruse avec ceux qui ont la langue et le roseau, qui prononcent des mots inconnus pour vous et qui écrivent des sortilèges sur de grandes feuilles blanches? Et ils ont des canons, des fusils, de l’argent! Moi, je suis allé là-bas. Mon cousin Bouhassous était avec moi.

--J’en témoigne, dit Bouhassous.

--En voyant cette immense mehalla qui mangeait la moisson des Beni Ameir, j’ai frémi d’effroi et de colère. Pour arriver à cet homme, au travers de ses serviteurs, j’ai vendu jusqu’à mon cheval. Il a des tentes sans nombre. Il a plus d’esclaves qu’il n’y a de moutons chez nous. Et pour vous, hommes libres, je me suis mis à genoux devant lui, car on ne lui parle pas autrement, et deux nègres me tenaient par mon capuchon.

--J’en témoigne, dit Bouhassous.

--Écoutez bien! Ces gens étaient en appétit, mais ils se souviennent du passé. Je leur ai raconté que vous êtes nombreux, forts et bien armés. Je leur ai dit que chez vous personne ne commande s’il n’est désigné par les anciens au consentement de la tribu entière, que vous êtes plus terribles qu’au temps où Moulay Sliman fut pris par les Aït ou Malou dont vous faites partie. C’est une histoire que vous avez oubliée parce que vous n’avez pas de tête, mais moi je sais et je vous ferai voir, dans un vieux coffre de mon père, l’étendard laissé par ce sultan aux mains de vos aïeux.

--J’en témoigne, dit encore Bouhassous.

La foule, impressionnée par le récit de l’Amrar, paraissait moins houleuse. La plupart des assistants, pour mieux écouter, s’étaient assis par terre, non point comme les Arabes des villes qui doivent à l’entraînement prolongé de l’école coranique et de la prière une aptitude spéciale à s’asseoir sur leurs jambes reployées, mais accroupis au contraire à la façon de nos paysans, les genoux à hauteur du menton et les mains jointes en avant. Et ceci est un détail important dans les distinctions à faire entre les deux races arabes et berbères.

Moha avait, comme il convenait à cette heure critique où il jouait gros jeu, amené un témoin, un répondant de sa sincérité, et non de mince importance. Bouhassous était le fils du vieux Ben Akka et, en raison de l’âge de celui-ci, chef déjà reconnu du clan principal, de ce qu’ils appellent _l’os_ même de la tribu, le maître tronc dont les autres fractions ne sont que les rameaux. Très tôt, Bouhassous avait reconnu la supériorité de son cousin et embrassé sa cause. Toujours il lui resta fidèle et dans les jours graves, depuis que le Zaïani nous tient tête, les tentes des gens de Bouhassous ne se sont jamais séparées de celle du maître sans cesse menacé.

On conçoit l’importance pour Moha d’un appui aussi ferme au moment difficile où il cherchait à faire admettre par l’opinion maîtresse son alliance avec le Makhzen. Ceci est, en effet, le début de la vie politique d’un chef berbère de grande valeur. Simple Amrar de guerre nommé et jalousement surveillé par les djemaas, il est déjà parvenu, grâce à sa valeur personnelle et par ses qualités de meneur de bandes, à agrandir le territoire de sa propre tribu aux dépens des tribus voisines de la même confédération. Son ambition va plus loin. Il veut dominer cette confédération tout entière et se tailler un fief important dans le bled siba, c’est-à-dire là où le Sultan ne commande pas. Il y arrivera malgré deux sérieux obstacles: d’abord l’hostilité des Berbères à toute autorité susceptible d’échapper au contrôle des assemblées populaires, ensuite l’influence religieuse d’Ali Amaouch, grand marabout de la montagne, descendant d’une longue lignée de thaumaturges adorés, véritable pôle vivifiant de la volonté berbère faite d’un immense et mystique orgueil de liberté. Ali Amaouch trouva dans la doctrine de la secte des Derqaoua un merveilleux moyen de captiver l’esprit libertaire des montagnards qui l’entourent. «Il n’y a de Dieu que Dieu, dit-il, hors de lui il n’est point de maître.» Nous reparlerons de cet homme. Moha ou Hammou, au contraire, est profondément antireligieux. Sa vie n’a été qu’un long blasphème. Il n’est point d’avanie qu’il n’ait faite aux bons musulmans. Il n’aura d’ailleurs aucune morale, aucun frein et, devenu despote, il entraînera ses proches aux pires orgies et son peuple à toutes les rapines, à tous les excès contre ses voisins. Il permettra tous les crimes pour justifier les siens.

Comprenant, dès le début de sa carrière, son impuissance à discipliner l’esprit démagogique berbère, il a résolu de faire appel à la force. Il se met d’accord avec le Makhzen qui, partout où il ne peut atteindre, cherche des hommes qui commandent en son nom. Il recevra donc du Sultan des soldats, des armes, de l’argent. Il dénaturera aux yeux de son peuple simpliste l’esprit et la forme de cette intervention. Puis, un jour, le Gouvernement central faiblira. Et alors, Moha ou Hammou qui n’a jamais été de bonne foi et qui est Berbère par-dessus tout, s’allégera d’une suzeraineté d’ailleurs lointaine. Il dressera contre le Makhzen son autorité appuyée sur des masses sauvages et armées. Le Maroc aura son duc de Bourgogne et les sultans feront avec lui une politique de finasserie et de tractations pas toujours brillantes. L’un d’eux, Moulay Abd-el-Hafid, lui demandera son _mezrag_, sa protection pour pouvoir gagner Fez en évitant le bled makhzen encore fidèle à son frère Moulay Abd-el-Aziz. Entre temps, Moha, au travers de fortunes diverses, aura maté ses compagnons, domestiqué à son profit la coutume berbère. Les djemaas ne s’assembleront plus que pour exécuter ses ordres.

Moha, d’ailleurs, aura de vraies qualités de chef. Il améliorera l’état social de sa confédération; il fera la guerre, mais conclura aussi des paix opportunes et emploiera souvent la politique des mariages. Il développera l’élevage et à ce point qu’à l’arrivée des Français, la confédération des Zaïane alimentait en moutons les grandes villes du Maroc.

Il construira une petite ville, Khenifra, et y créera un important marché. Là s’établiront des transactions suivies et les gros commerçants de la côte y auront des représentants. Les Zaïane connaîtront toutes les marchandises indigènes et celles de l’étranger dont ils ignoraient jadis l’usage. Les vices du dehors pénétreront aussi à Khenifra avec la pacotille et la bourgade berbère et les châteaux forts où vivent Moha et les siens deviendront des repaires de folie.