Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans le nord, le sud et l'ouest de la Tunisie
Part 8
Au bout de trois quarts d’heure d’une marche qui ne nous a pas paru bien longue, nous débouchons dans une plaine où, parmi des buissons bas, poussent de nombreux pieds d’une variété du _Thymelæa Tarton-Raira_, arbuscule rare sur les Hauts-Plateaux de l’Algérie, près de Djelfa, et non encore signalé en Tunisie. Nous croisons la route directe de Tebessa et suivons une pente douce tapissée d’un gazon ras, au sommet de laquelle s’élève une rangée de piliers reliés à leur sommet par une longue bande de pierres de taille. Sur le _pavimentum_ régulier qui entoure les piliers, se dessinent parfaitement nettes des rainures circulaires qui ne laissent aucun doute sur la destination de l’édifice. Nous sommes en face de magnifiques presses à huile près desquelles existent des restes considérables de murailles. Sur cette colline de Bou-Chebka existait au temps des Romains un de ces _Prædia rustica_, immenses domaines qui renfermaient tout un peuple d’esclaves. Les plantes que je recueille au milieu des ruines et jusque dans les fentes du _pavimentum_ annoncent, aussi bien que les grands champs de Halfa, que nous sommes en pleine région des hauts plateaux. Ce sont :
Medicago secundiflora DR.
Trigonella Monspeliaca L.
T. polycerata L.
Hippocrepis scabra DC.
Minuartia campestris L.
Centaurea incana Lag.
Carduncellus Atlanticus Coss. et DR.
Androsace maxima L.
Phelipæa lavandulacea Schultz.
Calamintha graveolens Benth.
Salvia Verbenaca L.
Sideritis montana L.
Les _Trigonella polycerata_, _Minuartia campestris_, _Carduncellus Atlanticus_ et _Calamintha graveolens_ n’avaient point encore été rencontrés en Tunisie. De tout le voyage, nous n’avions fait en aussi peu de temps, et sur un espace aussi restreint, une moisson aussi précieuse.
Cependant le convoi nous a dépassés avec ses lourds chameaux, l’heure s’avance et l’appétit vient. Nous poursuivons notre route en longeant de grands carrés de blés ; çà et là des Artichauts sauvages (_Cynara Cardunculus_), qui montrent leurs capitules aux épines féroces, attestent, de même que la beauté des épis jaunissants, la profondeur de l’humus.
Au plateau fertile succède un col ombragé de quelques arbres et coupé par des ressauts de calcaires stratifiés. Nous en descendons la pente pour tourner à droite dans une plaine plus basse où les moissons ne sont pas rares et m’offrent, avec des débris d’_Androsace maxima_, des touffes nombreuses de _Gypsophila compressa_. Le terrain, qui s’élève vers le nord-est, est couvert de bois de Pins, et devant nous une ruine, qui fut une forteresse au temps de l’occupation romaine, domine du haut d’une colline légèrement aplatie un marécage rempli de Joncs, de Cypéracées et de hautes Graminées. La source qui lui donne naissance s’appelle Aïn Bou-Driès et doit son nom au _Thapsia Garganica_ (en arabe Driès, Deriès) dont les ombelles jaunissent la colline. Bêtes et gens se précipitent vers l’eau. J’aperçois, dans le fouillis végétal d’où s’échappe le ruisseau, une touffe énorme de _Senecio giganteus_ que je n’atteins qu’à grand’peine en enfonçant jusqu’à mi-jambe dans le sol spongieux et tremblant.
La fraîcheur de la source, la beauté du paysage, la proximité des ruines nous invitaient à faire halte à Aïn Bou-Driès, mais cet arrêt n’était pas prévu dans notre itinéraire et nous avions intérêt à pousser plus loin avant la pluie qui menaçait. Nous reprenons donc notre route en suivant, à gauche du ravin qui se creuse en descendant, le bord d’un plateau où le sol gréseux s’effrite et se couvre d’une couche de sable. A mesure que nous avançons, le plateau est coupé de ravins de plus en plus profonds, aux ramifications anastomosées qui rendent notre marche de plus en plus difficile ; en outre nous étions entrés dans un bois de Pins d’Alep et de Chênes-verts rabougris où il n’était pas aisé de se frayer un passage. Nous campons dans un ancien champ au-dessus du ruisseau qui, rencontrant une assise de roche plus résistante, forme une chute d’un mètre et demi de hauteur et prend le nom d’Oued Cherchara (rivière de la cascade). Sur l’autre rive, la colline devient une vraie montagne toute verte de grands Pins où roucoulent les palombes. Près de notre tente une dépression, profonde de plus de sept mètres et large au plus de deux, entaille le grès du plateau et ne s’évase un peu qu’en débouchant dans l’oued ; là elle est obstruée par un immense Figuier qui verse une ombre dense, favorable à la sieste. Malheureusement, à peine avais-je commencé une exploration sommaire qu’une averse violente me ramène sous la tente et ce n’est qu’à la faveur de rares éclaircies que je puis faire encore quelques recherches dans le bois.
La présence du sable auquel donne naissance la désagrégation de la roche explique seule l’abondance, à une pareille altitude, loin du Sahara ou de la mer, des _Stachys arenaria_, _Nolletia chrysocomoides_, _Echiochilon fruticosum_, _Silene Nicæensis_, _Anthemis pedunculata_ var., _Senecio coronopifolius_, _Ononis longifolia_, _Rumex Tingitanus_ var., _Andryala Ragusina_ var. _ramosissima_, _Medicago littoralis_.
Sous les Pins végètent un certain nombre d’espèces qui appartiennent à la flore des hauts plateaux et de leur région montagneuse inférieure :
Cistus Clusii Dun.
Helianthemum Niloticum Pers. _var._
Silene conica L.[30]
Medicago Lupulina L.
M. sativa L. (à fleura jaunes).
Trigonella Monspeliaca L.
T. polycerata L.
Hippocrepis scabra DC.
Lœflingia Hispanica L.
Galium verum L.
Othonna cheirifolia L.
Lithospermum Apulum L.
Arnebia decumbens Coss. et Kral.
Phelipæa Schultzii Walp.
Thymus hirtus Willd. _var._ Algeriensis.
Blitum virgatum L., etc.
Entre l’oued et le pied de la berge s’étend une étroite prairie marécageuse où dominent les :
Geranium molle L.
Trifolium fragiferum L.
Tetragonolobus siliquosus Roth.
Lythrum Græfferi Ten.
Rubia lævis Poir.
Pulicaria Arabica Cass. _var._ longifolia.
Carduus macrocephalus Desf.
Cirsium lanceolatum Scop.
Phelipæa Muteli Schultz.
Juncus glaucus Ehrh.
J. Fontanesii J. Gay.
Carex echinata Desf.
Agrostis alba L. _var._ contracta.
Festuca arundinacea Schreb. _var._ interrupta.
Brachypodium pinnatum P. B.
Equisetum...
La tablette de pierre dure d’où l’eau se précipite est ornée d’une élégante bordure de _Samolus Valerandi_ et d’_Adianthum Capillus-Veneris_.
27 juin. Après une nuit pluvieuse, le ciel était resté ouaté de nuages. Il était impossible d’atteindre la plaine en longeant le cours de l’Oued Cherchara dont on ne pouvait suivre le lit étroit et la pente rapide, et sur ses bords la forêt de Pins était trop dense et déchiquetée par d’infranchissables ravins. Nous nous hâtâmes donc de gagner le plateau couvert de Halfa. Après l’avoir franchi et avoir traversé un petit filet d’eau sorti d’une grosse roche encadrée de Capillaire (_Adianthum Capillus-Veneris_) et d’_Hypericum tomentosum_, nous atteignons des pentes largement ondulées dont nous suivons longtemps la ligne de faîte au milieu du bois de Pins sous une pluie fine et pénétrante. Vers la base de la montagne, la forêt s’éclaircit et finit par disparaître ; devant nous s’étend la longue plaine de Fousana, bordée à gauche par des hauteurs qui, couronnées de puissantes assises calcaires, et séparées par d’énormes ravins boisés, représentent de gigantesques bastions. A leur pied s’étend un terrain bas parsemé de douars formant des cercles sombres et de ruines antiques ; dans le lointain vers l’est, on distingue par intervalles les berges de l’Oued El-Hateb.
Lorsque nous gagnons la plaine, au sol sablonneux des croupes boisées succède une argile grasse où les bêtes patinent ; la pluie redouble, et sans prendre garde aux cailles et aux outardes qui s’envolent des champs de blés le long de la route, sans même nous arrêter à quelques éminences surmontées de monuments mégalithiques, nous nous hâtons, sous la pluie qui fait rage, de traverser la route officielle pour sortir de la plaine. Nous nous engageons dans une vallée qui, d’abord largement ouverte, ne tarde pas à se rétrécir en gorge étroite (Foum Bouibet). En ce moment l’averse devient une tempête et nos montures qui glissent sur le sol détrempé refusent obstinément d’avancer. Il est impossible, dans ces conditions, de songer à atteindre Tala, la citadelle berbère à laquelle Jugurtha confiait ses trésors. Nous dépassons à grand’peine un ravin rempli de grands Genévriers (_Juniperus Oxycedrus_ et _J. Phœnicea_), et, traînant nos mules par la bride, nous cherchons un refuge dans la forêt de Pins qui garnit la gorge. Une bâche tendue dans les arbres nous garantit fort mal du déluge jusqu’à l’arrivée du convoi. Un peu plus tard quelques éclaircies rendent possible une herborisation, malheureusement trop rapide, dans les environs immédiats de notre campement.
Je crois cependant devoir citer un certain nombre des espèces observées pour donner un aperçu de la végétation dans les forêts de Pins de la région :
Nigella arvensis L.
N. Hispanica L. _var._ intermedia.
Rapistrum Orientale DC. _var._
Dianthus serrulatus Desf.
Silene cerastoides L.
S. nocturna L. _var._ brachypetala.
Linum corymbiferum Desf.
Genista capitellata Coss. et DR. ?
Ononis Columnæ All.
O. ornithopodioides L.
Lotus corniculatus L.
Lotus edulis L.
Astragalus geniculatus Desf.[31]
Ebenus pinnata L.
Hedysarum pallidum Desf.
H. capitatum Desf.
Onobrychis venosa Desv.
Aizoon Hispanicum L.
Seseli varium Trev.
Atractylis cæspitosa Desf.
Scolymus grandiflorus Desf., etc.
Le sous-bois est presque entièrement composé par des buissons de _Rosmarinus officinalis_ et des touffes de _Cistus Clusii_, de _Lygeum Spartum_ et de _Stipa tenacissima_. Ces deux Graminées nous servent de litière pour recouvrir le sol délayé et défoncé de notre tente.
Nous nous endormons encore une fois tristement au bruit de l’averse ruisselante et du vent qui courbe la cime des grands Pins.
Le lendemain, 28 juin, le jour se lève terne et gris : la pluie a cessé, mais les arbres secouent encore des gouttelettes. Néanmoins on aperçoit au-dessus de la montagne un coin de ciel bleu. D’après les guides, l’état des chemins ne nous permet pas d’atteindre Tala avant la nuit et, si le mauvais temps continue, il faudra renoncer à visiter le Guelâat Es-Snam, tandis qu’en sacrifiant Tala et marchant directement sur Haïdra nous pourrons à la rigueur subir un retard de vingt-quatre heures sans abandonner notre objectif principal.
Nous revenons donc sur nos pas jusqu’à l’entrée du Foum Bouibet et marchons à l’ouest le long des collines pour atteindre la route officielle dans la passe du Khanguet Es-Slougui (le défilé du Lévrier). Sur notre chemin s’allonge un éperon rocheux dont la crête est formée par un mur berbère, c’est-à-dire par deux lignes parallèles de pierres brutes plantées verticalement. Vers le milieu de sa longueur ce mur est interrompu par une plate-forme presque circulaire de dalles non taillées dont le centre est occupé par un dolmen. A la pointe de l’éperon et à l’extrémité du mur, un second dallage porte un autre dolmen dont la table renversée gît sur le sol.
Arrivés au khanguet, nous prenons sur la droite un chemin qui grimpe sur une pente raide, bordé des deux côtés par des ruines romaines. A droite s’élève la paroi abrupte de la montagne. La rampe aboutit à un étroit plateau formé d’un côté par cette paroi, à l’ouest par un escarpement gazonné qui plonge sur un oued presque caché parmi les Joncs et les Cypéracées. Au sud il est limité par un petit relèvement rocheux où grouillent les Goundis. Ce plateau est coupé par plusieurs doubles lignes de mégalithes qui relient, à intervalles à peu près réguliers, des dolmens bâtis au milieu d’un dallage circulaire.
Ces bandes de pierres brutes avec leurs monuments barrent complètement la seule voie de communication qui des ruines conduise vers le nord et n’ont pu être établies qu’après la destruction de la ville romaine[32].
Après une courte halte sur ce plateau, nous abordons une plaine ondulée où alternent, suivant la nature du sol, de larges bandes de _Lygeum Spartum_ ou de _Halfa_. Dans les ravins où la terre est profonde le _Cynara Cardunculus_ s’étale en grosses touffes. La plaine aboutit à une croupe allongée qui se termine par une ligne de collines couronnées, comme toujours dans cette région, par un bois de Pins d’Alep et de Chênes-verts. Nous franchissons une coupure étroite dans la crête rocheuse et entrons dans une nouvelle plaine de Halfa où jaunissent ça et là des carrés de moissons dorées. Une nouvelle chaîne de hauteurs boisées borne devant nous l’horizon. Nous arrivons au sommet par un terrain raviné, récemment ravagé par l’incendie. Le flanc nord, en pente très douce, présente, au milieu de la forêt, quelques fonds encore verdoyants où les blés alternent avec d’étroites et longues prairies naturelles. Tout à coup, en sortant du couvert, nous apparaît l’ensemble imposant des ruines d’Haïdra, l’antique Ammædra : une citadelle, deux arcs de triomphe, une basilique, une tour hexagone, de hauts pans de murailles. Nous passons au milieu de cippes funéraires et, tournant à gauche, nous franchissons la rivière sur une couche horizontale de rocher d’où l’eau tombe en cascade et allons camper à l’ouest de la citadelle. Ruinée par les Vandales ou par les Berbères de l’Aurès, rebâtie par les Byzantins de Bélisaire ou de Salomon, la forteresse a subi une nouvelle destruction, peut-être au temps de la légendaire Kahina, et ses murs encore majestueux n’entendent aujourd’hui que les ululements de l’effraie et le glapissement des chacals.
Un officier tunisien s’est arrangé au milieu de ces ruines un modeste asile ; il y exerce les importantes fonctions d’inspecteur-receveur des douanes. C’est un excellent homme qui nous accueille avec force compliments et, ce qui vaut mieux encore, nous envoie un pot de beurre qui améliore singulièrement notre ordinaire.
La visite des ruines et les préparatifs de notre excursion du lendemain absorbent le reste de la journée.
Mercredi, 29 juin. Avec quelle impatience j’attendais le jour où je pourrais enfin mettre le pied sur le Guelâat Es-Snam, ce merveilleux plateau, cette tranche nummulitique de 100 mètres d’épaisseur qui termine une montagne presque pyramidale et qu’à quinze lieues à la ronde on aperçoit de tous les points de l’horizon. En 1862, lorsque, avec le qaïd Ali, je visitais la frontière algérienne de l’Oued Melleg à Tebessa, j’avais réussi à escalader le Djebel Bou-Djaber dont la crête sert de limite à l’Algérie et recueilli sur le territoire de la Tunisie le _Bupleurum Gibraltaricum_ et l’_Artemisia Atlantica_ ; mais, à la suite d’une conférence de deux heures avec les chefs des Oulad Bou-Ghanem, j’avais dû renoncer à pénétrer plus avant sans faire parler la poudre. Il fallut s’éloigner, non sans jeter un regard de regret sur cette merveilleuse forteresse naturelle qu’à cette époque je n’espérais plus revoir.
Aussi, dès l’aube, nous étions en selle et, laissant à Haïdra nos tentes et notre convoi, nous prenions au nord-est pour tourner la grande forêt de Pins d’Haïdra et traversions une longue plaine de Halfa coupée de petits plateaux pierreux où fleurit le Romarin. Après plus de deux heures d’une marche dont l’ennui n’est rompu que par le vol des Poules-de-Carthage ou la fuite effarée de quelques lièvres, nous atteignions un grand ravin aux berges marneuses au delà duquel le terrain s’élève rapidement, à peine recouvert d’un maigre gazon qu’égaient seules les fleurs du _Convolvulus tricolor_. Le sommet est occupé par une bande de calcaire à Inocérames, couverte comme d’habitude par un bois de Pins et de Chênes-verts. Avec la nature du sol change le caractère de la végétation et nous faisons rapidement la récolte des espèces suivantes :
Moricandia arvensis DC. _var._
Helianthemum rubellum Presl.
H. lavandulæfolium DC.
H. virgatum Pers.
Dianthus Siculus Presl.
Linum suffruticosum L.
Erinacea pungens Boiss.
Ononis Natrix L. _var._
Coronilla minima L.
Hedysarum pallidum Desf.
Bupleurum fruticescens L.
Santolina squarrosa Willd.
Centaurea incana Lag.
Carduncellus calvus Boiss. et Reut.
Anagallis linifolia L.
Linaria scariosa Desf.
La formation crétacée se termine, ainsi que la forêt, au petit col aplati de Foum Rechiana ; devant nous se dresse une montagne aux flancs argilo-marneux couverts de belles moissons et que domine l’immense bloc de rocher aux bords taillés à pic qui forme à son sommet une plate-forme de 75 à 80 hectares et s’appelle Guelâat Es-Snam. Ce n’est pas sans une véritable émotion que j’en atteins la base en passant au milieu des rocs détachés de la masse qui ont roulé sur la pente. Le sommet n’étant accessible que sur un seul point, il nous faut suivre assez longtemps le pied des hautes parois verticales. Dans leurs anfractuosités croassent des bandes de corbeaux et de choucas ; sur nos têtes, les aigles décrivent de grandes courbes en jetant leur cri aigu. Au sommet des blocs, les Goundis montrent leur tête curieuse et disparaissent au moindre geste suspect. Une végétation luxuriante couvre le sol, des touffes de l’_Oreobliton thesioides_[33] pendent le long des rochers ; dans un enfoncement, un Lierre gigantesque monte jusqu’à la cime et orne plus de cinq cents mètres carrés d’une admirable draperie.
Non loin de là un grand dolmen se dresse parmi les blocs éboulés et deux rochers isolés présentent dans leurs flancs chacun une chambre artistement taillée : l’une de ces chambres est même éclairée par une étroite fenêtre.
Nous avions déjà parcouru un kilomètre depuis la pointe du rocher, lorsque nous apercevons au bord de la plate-forme, vers le nord, quelques maisons en pierres auxquelles on accède par des rampes de degrés taillées en zigzag dans le rocher. Notre approche a été signalée : deux jeunes gens descendent en bondissant l’escalier vertigineux pour venir nous souhaiter la bienvenue au nom de leur père, le _moqaddem_ (chef religieux) de la pauvre zaouïa du Guelâat Es-Snam. Ils nous invitent à monter au village et à y recevoir l’hospitalité jusqu’au lendemain, pendant que leurs gens garderont nos bêtes à la base. Nous ne pouvions songer à séjourner dans ces parages et la seule perspective de passer une nuit au contact des parasites indigènes nous causait des démangeaisons. D’ailleurs il était déjà tard et notre appétit, aiguisé par une longue course, réclamait une satisfaction immédiate. L’ascension de la plate-forme est en conséquence remise jusqu’après le déjeuner, et pendant qu’on apprête ce repas sommaire sous l’arceau d’une voûte naturelle, je recueille à pleines mains les belles plantes qui garnissent les consoles des parois ou qui s’abritent dans les fissures. Je revois là avec une véritable joie bon nombre des espèces que j’étais habitué jadis à rencontrer sur les montagnes calcaires des cercles de Guelma et de Souk-Ahras, et ce n’est qu’au troisième appel que je me décide à revenir m’asseoir près de mes compagnons affamés, rapportant un richissime butin :
Fumaria Numidica Coss. et DR. _var._ sarcocapnoides.
Sinapis pubescens L.
Brassica Gravinæ Ten.
Rapistrum Orientale DC.
R. hispidum Godr.
Dianthus Caryophyllus L.
Silene ambigua Camb.
S. Atlantica Coss.
Geranium molle L.
Erodium hymenodes L’Hér.
Rhamnus Alaternus L. _var._ prostrata.
R. lycioides L.
Medicago Lupulina L.
M. sativa L.
Prunus prostrata Labill.
Umbilicus pendulinus DC.
Sedum album L. _var._ micranthum.
S. dasyphyllum L. _var._ glanduliferum.
Petroselinum sativum Hoffm.
Galium lucidum All.
Anthemis punctata Vahl.
Calendula suffruticosa Vahl.
Carduus macrocephalus Desf.
Campanula Erinus L.
Echium calycinum Viv.
Verbascum Boerhavii L.
Linaria flexuosa Desf.
Stachys circinata L’Hér.
Festuca plicata Hack. (F. duriuscula L. _var._), etc.
Les _Silene Atlantica_, _Petroselinum sativum_ et _Festuca plicata_ sont nouveaux pour la flore tunisienne, ainsi que la variété _sarcocapnoides_ du _Fumaria Numidica_ et l’_Oreobliton_.
Au sommet du rocher qui nous abrite, je distingue plusieurs beaux pieds d’_Asphodeline lutea_ en fruits ; malheureusement ils sont juchés sur une corniche inaccessible.
Après le déjeuner, nous longeons la base du guelâat à travers les Chardons (_Silybum Marianum_, _Notobasis Syriaca_) et les Orties (_Urtica pilulifera_) déjà desséchés. L’_Oreobliton_, le _Brassica Gravinæ_, le _Sinapis pubescens_ et le _Stachys circinata_ sont extrêmement abondants. L’_Erodium hymenodes_ étale partout ses fleurs élégantes. Il est fâcheux que la végétation printanière ait déjà disparu ; il n’en reste que des débris dans lesquels je crois reconnaître l’_Arabis auriculata_ et des vestiges indéterminables d’une Véronique. En revanche le _Campanula Numidica_ n’a pas encore épanoui ses fleurs.
Arrivés au pied des degrés, nous n’en tentons pas l’ascension sans une certaine appréhension, bien que les mulets et les troupeaux de la zaouïa les franchissent chaque jour. Les marches entaillées dans un calcaire presque marmoréen sont usées, polies et effroyablement glissantes. La première rampe aboutit à une sorte de tour carrée dont les murs sont en partie bâtis avec des blocs antiques et qui, en cas d’attaque, fournirait aux assiégés une défense inexpugnable. L’escalier, affreux casse-cou, en sort par une rampe en sens inverse et forme encore un nouveau repli avant de gagner le sommet du plateau protégé par un mur en parapet. La plate-forme, qui présente un développement beaucoup plus considérable que le plan incliné sur lequel est bâti Constantine et qui a été la citadelle des Hanencha à l’époque de leur puissance, a dû servir en tout temps de refuge inaccessible et d’asile inviolable.
Les Romains y avaient au moins un poste ainsi que l’attestent des voûtes antiques qui ont dû constituer des citernes (ou peut-être des silos) et de nombreuses pierres taillées ou sculptées dont l’une porte l’épitaphe d’un Fortunatus pleuré par sa femme. Le nom arabe de Guelâat Es-Snam (la forteresse des idoles) semble indiquer qu’il s’y trouvait des statues et probablement un temple.
Nous sommes reçus très courtoisement par le _moqaddem_, vieillard à barbe blanche, qui insiste pour nous conserver comme hôtes au moins pendant vingt-quatre heures, offre d’autant plus méritoire que sa zaouïa, où affluaient jadis les pèlerins et les offrandes, est aujourd’hui presque complètement délaissée. Nous traversons rapidement les rues encombrées d’herbes rudérales et bordées de maisons en ruines, pour gagner deux cavités rectangulaires à ciel ouvert creusées dans le roc, mais peu profondes, qui servent de citernes aux habitants. La première est encombrée par le _Ranunculus aquatilis_ var. _Baudotii_, que nous sommes surpris de rencontrer en pareil lieu. Nous parcourons ensuite trop rapidement l’immense étendue de la plate-forme, où la roche nue ne présente guère de végétation que dans les crevasses qui la sillonnent et où s’est déposé un peu d’humus. Des Légumineuses, déjà rôties par le soleil, en forment le fond : _Medicago Cupaniana_, _M. elegans_, _M. tuberculata_, _M. tribuloides_, _M. turbinata_, _M. minima_, _Trifolium scabrum_, _T. stellatum_, _T. suffocatum_, _T. tomentosum_, _Melilotus sulcata_, _Astragalus sesameus_, _A. hamosus_, _A. Stella_, _A. cruciatus_ var. ?, etc. Vers les bords du plateau, nous retrouvons les _Sedum_ qui croissent le long des parois et en outre une forme intéressante du _Sedum acre_ ainsi que quelques restes presque méconnaissables d’un _Sagina_ nain.