Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie

Part 8

Chapter 83,588 wordsPublic domain

Le ciel paraissant s’éclaircir, nous nous mettons en route sans plus tarder et franchissons bientôt un large oued, qui, une heure avant, n’offrait qu’un lit de sable à sec et qui est devenu une véritable rivière. La traversée de ces eaux, coulant avec rapidité et que la force du vent rebrousse en sens inverse de leur courant, produit sur nous un effet physique des plus étranges : nous éprouvons une sorte de vertige qui nous fait perdre absolument le sentiment de la direction. Sur le sol ferme, nous retrouvons l’équilibre de nos sens, mais les terres argileuses du chemin étant partout devenues glissantes et présentant de nombreuses flaques d’eau, nous sommes obligés de lutter tout à la fois contre le pas mal assuré de nos montures et contre leur tentation de s’abreuver à chaque instant à cette eau d’une saveur délicieuse que l’orage a prodiguée sur leur route. Après environ deux heures de marche, nous découvrons enfin Tozzer, au moment où les nuages gris, qui n’ont cessé de voiler le ciel, laissent échapper de nouvelles gouttes de pluie.

Malgré le temps sombre, l’aspect de la ville, qui se détache devant nous sur le fond vert d’une immense oasis, est réellement saisissant. Le terrain déclive qui nous conduit aux premières maisons est parsemé de blocs argilo-sableux, lambeaux du sol du plateau perdus au milieu d’une véritable mer de sable. Des minarets carrés et quelques édifices importants ornementés de dessins en relief formés de briques blanches, se font remarquer au milieu de la masse des maisons carrées, basses et plates. C’est la première fois que nous rencontrons ce genre d’ornementation architecturale empreint d’élégance et dénotant un certain goût artistique. Ayant franchi le mur d’enceinte, le faubourg et la place des souks (marchés), nous arrivons devant un énorme bâtiment de forme rectangulaire, construit sous la direction du capitaine du Couret, et actuellement occupé par les officiers de la garnison et les soldats de la compagnie mixte qui en ont été les constructeurs. Au moment où nous allons passer sous le portail de cette vaste caserne, nous remarquons un peloton de soldats manœuvrant face au mur ; on nous explique que c’est le peloton de discipline et que ce genre de punition produit sur ces hommes les meilleurs effets moraux, d’où nous concluons qu’ici comme ailleurs les hommes sont de grands enfants.

Le 11 mai, le clairon nous éveille à la pointe du jour ; la pluie n’a cessé de tomber durant une grande partie de la nuit, mais le soleil se lève dans un beau ciel d’Afrique et fait étinceler comme autant de diamants les gouttes d’eau encore suspendues aux brins d’herbe. Le Bou-Habibi, ce charmant petit oiseau naturellement familier, objet d’un juste et religieux respect de la part des Arabes, fait entendre son chant mélancoliquement amoureux ; une fraîcheur exceptionnelle pour le pays et pour la saison semble nous inviter à la promenade ; aussi, dès que nous avons donné à nos récoltes les soins qu’elles exigent impérieusement, nous nous empressons de faire, sous la conduite des officiers de la garnison, une première reconnaissance à cheval dans l’oasis ; nos guides, avec une courtoisie toute française, semblent faire assaut de bonnes grâces pour nous rendre plus faciles nos recherches. Trois heures durant, nous parcourons en tous sens ce merveilleux massif de Dattiers, par des chemins frais et ombreux, bordés de rigoles où coule à flots une eau limpide et vivifiante donnant à la végétation une ampleur et une magnificence qui impriment à l’oasis de Tozzer un aspect enchanteur et en font un véritable Éden au milieu des sables du désert. La plume la plus féconde, le style le plus coloré, le pinceau le plus habile, ne sauraient donner une idée vraie des splendeurs de ce coin du monde où, sous l’ardeur d’un soleil brûlant et dans un sol souvent formé de sable pur, arbres et plantes croissent avec une incomparable vigueur. On ne peut se lasser d’admirer l’élégance et la variété de formes qu’offrent les nombreuses races de Dattiers, parmi lesquelles se font remarquer les Degla, qui produisent la meilleure qualité des célèbres dattes du Djerid. Près d’une habitation indigène, perdue au milieu des Dattiers, nous nous extasions devant les gigantesques proportions d’un Jujubier (_Zizyphus Spina-Christi_) qui doit compter plusieurs siècles d’existence, a en juger par la grosseur du tronc et par le développement énorme de ses branches auxquelles sont encore suspendus quelques gros fruits.

Un petit marais, que nous traversons en regagnant Tozzer, nous offre en abondance le _Lippia nodiflora_ ; plus loin nous rencontrons l’_Ambrosia maritima_, dont le feuillage, moins l’odeur, simule à s’y méprendre celui du _Pelargonium capitatum_ d’où l’on extrait la fausse essence de rose. Les Pommiers, les Poiriers, les Cognassiers, les Pêchers, les Abricotiers, les Citronniers, les Orangers, les Figuiers, les Vignes, les Tomates, les Poivrons, les Oignons et autres plantes maraîchères, le Blé, le Fenugrec ou Elba des Arabes, etc., croissent à l’ombre des Dattiers. Mais l’heure du repas a sonné, et nous rentrons en ville après avoir franchi l’oued sur un barrage d’origine romaine.

Dans l’après-midi, nous retournons à l’oasis où nous faisons une chasse fructueuse de mollusques terrestres et fluviatiles, d’insectes, de petits crustacés des eaux douces ou saumâtres, de poissons et de reptiles, et le soir nous jouissons, du haut de la terrasse qui surmonte les bâtiments militaires, du beau spectacle d’un orage accompagné d’éclairs qui illuminent tout le sud-ouest et le sud-est du ciel. Enfin, après le repas qui termine cette journée si bien remplie, nous regagnons le logis qui nous a été offert et où nous éprouvons une véritable satisfaction à nous trouver dans de vraies chambres munies de véritables lits et de draps, confort dont nous avons perdu l’habitude depuis que nous avons quitté Sfax.

La matinée du 12 mai est consacrée à visiter les sources de l’oued de Tozzer, qui coule entre deux berges de terrain argilo-sableux assez compact. Son cours est interrompu de distance en distance par des barrages dont il est facile de reconnaître l’origine romaine et d’où partent les divers canaux qui servent à l’irrigation des jardins de l’oasis. A deux kilomètres environ en amont, nous atteignons la tête de l’oued, c’est-à-dire le point d’où sortent les principales sources qui le forment. Ces sources, très nombreuses, s’échappent toutes au même niveau, soit à environ quinze mètres au-dessous des terrains environnants. Elles sourdent d’une puissante masse de sable (évidemment le terrain aquifère même) à son contact avec le terrain argileux qui la recouvre et dont la nature compacte ne permet à l’eau de s’échapper que par des fissures ou des érosions. Au-dessus de cette plaque argileuse s’étendent d’autres couches argilo-sableuses, puis, surmontant le tout, des sables mouvants au milieu ou au-dessus desquels gisent des lambeaux de grès calcaire coquillier ou de poudingues graveleux souvent imprégnés de fer. C’est le régime normal de toutes les eaux potables qui alimentent les oasis de cette contrée, et qui sont à une température de 21 à 23 degrés centigrades. Cette nappe paraît être le produit de l’écoulement souterrain des eaux qui tombent sur les pentes des montagnes et se perdent dans les sables ou s’infiltrent sous les terrains argileux des plaines. Quant aux sources thermales qui sont à une température de 33 à 40 degrés, comme celles de la piscine de Gafsa et celles de l’oasis d’El-Hamma dont nous avons déjà parlé, nous admettons sans difficulté que leur origine est très différente et beaucoup plus profonde. Il ne faut donc pas confondre celles-ci avec les sources qui alimentent les oasis. Or il résulte pour nous d’un examen attentif du régime et du niveau de ces dernières la conviction que, pour détruire entièrement et en peu de temps les oasis du Djerid, il suffirait de pratiquer une saignée continue au-dessous du niveau de sortie des eaux qui arrosent les oasis. Un canal qui joindrait la Méditerranée au Chott El-Gharsa, dans le but de conduire les eaux de la mer dans le bassin des grands chotts et de les transformer en mer intérieure, ne serait autre que cette saignée si redoutable pour l’existence des oasis, véritable collecteur de drainage dans lequel toutes les eaux douces du pays viendraient s’épancher au niveau de la mer en tarissant toutes les sources qui sortent aujourd’hui par des orifices situés à un niveau supérieur. Un résultat aussi déplorable que le dessèchement et la ruine de toute la contrée du Djerid nous paraît être un motif suffisamment sérieux pour faire abandonner un projet dont les avantages sont plus que problématiques à tous les points de vue.

Après avoir visité en détail le point intéressant qui était le but principal de notre course, éclairés maintenant sur la véritable origine des sources de l’oued de Tozzer, nous regagnons la ville par une chaleur suffocante en traversant dans toute sa longueur le curieux faubourg construit par une colonie d’Arabes venus d’Algérie. Nous y rencontrons, mais exécuté avec moins d’art et de soin, le système de palissades entourant les maisons et servant de parc aux animaux, que nous avons déjà signalé à Melitta dans la petite île Kerkenna. Cette course se termine d’une façon intéressante par une série de détours que nous sommes forcés de faire dans les rues et dans les impasses de la vieille ville de Tozzer. Le retard que nous causent à chaque instant des obstacles imprévus est largement compensé par la rencontre d’un grand nombre de ces maisons ornées de dessins en briques en relief, qui donnent à la ville un aspect si particulier. Quelle est l’origine de ce genre d’architecture que nous n’avons encore rencontré qu’à Tozzer et qui ne subsiste que dans les maisons de construction déjà ancienne ?

Rentrés en ville, nous sommes reçus et traités tout à fait à l’orientale par le lieutenant de Florac, chef des affaires arabes, lequel nous donne de curieux renseignements sur le pays et les mœurs indigènes. Nous voyons aussi avec intérêt, dans la cour et les dépendances de la maison qu’il occupe, plusieurs animaux vivants, entre autres deux jeunes Fennecs, des Gazelles, un Hérisson qui diffère sensiblement de celui d’Europe, et des Cerfs vivants provenant du Nefzaoua ; ces cerfs doivent être rapportés au _Cervus Elaphus_ var. _Barbarus_ qui, je crois devoir le rappeler, ressemble beaucoup par sa taille et ses bois grêles à la variété qui vit dans les grands maquis de la côte orientale de la Corse.

Les documents zoologiques que nous avons recueillis à Tozzer, soit par nous-mêmes, soit auprès des officiers français, méritent d’être consignés ici.

Outre les Gerboises qui abondent dans ces parages, nous trouvons le Surmulot (_Mus Decumanus_) à Tozzer même. Nous constatons aussi l’existence dans cette région de quatre espèces d’Antilopes dont les cornes nous ont été présentées ; ce sont : _Antilope Addax_, _A. Bubalis_ ou _Bubalis Mauritanica_, _A. Dorcas_ (Gazelle ordinaire) et la seconde espèce de Gazelle, dite de montagne, plus grande et dont les cornes sont plus en forme de lyre que celles de la première. Ces quatre espèces appartiennent également au Sahara algérien. Une peau de Guépard (_Cynailurus guttatus_ ou _Guepardus jubatus_) nous est indiquée comme venant aussi du Nefzaoua ; nous voyons également la peau d’un Chat tué dans l’oasis. Des Fennecs (_Canis Zerda_) vivants, pris dans les environs, sont élevés, comme nous l’avons dit, dans la cour intérieure de la maison de M. de Florac en compagnie de plusieurs Hérissons (_Erinaceus Algirus_ ou _E. deserti ?_), espèce plus petite et plus élégante que celle d’Europe. Parmi les oiseaux nous signalerons plusieurs espèces d’Alouettes, entre autres l’_Alauda Dupontii_ et le _Certilauda deserti_, un grand nombre de Traquets, des Vautours et autres rapaces que nous n’avons pu déterminer, ne les ayant vus qu’au vol, l’Outarde Hubara ; tous ces oiseaux se montrent depuis Gafsa jusqu’à Tozzer. Dans cette ville même abonde le charmant Fringille désigné dans le pays sous le nom de Bou-Habibi, lequel habite familièrement les maisons, qu’il égaye par son chant d’une extrême douceur. Il nous est aussi présenté deux peaux du Guêpier de Savigny (_Merops Savignyi_), espèce d’Égypte et accidentellement du Sud de l’Europe.

Les reptiles, les sauriens principalement, sont très abondants dans les sables désertiques de cette région, mais nous ne capturons que les espèces précédemment trouvées. Parmi les ophidiens, les Cérastes pullulent, et nous avons déjà signalé à Gourbata le _Periops parallelus_.

Aux insectes déjà pris à Gafsa, parmi lesquels le _Brachinus Africanus_ est le plus abondant, viennent s’ajouter plusieurs espèces du Souf algérien ; nous citerons : _Heteracantha depressa_, _Ocnera grisescens_, _Brachyestes Gastonis_, _Pimelia confusa_, etc. On est frappé, par contre, de l’abondance dans l’oasis de certains types européens. Une Guêpe, qui se trouve partout sur les fleurs de _Daucus_, est le _Vespa Gallica_. Le _Blaps Gigas_ y est aussi abondant qu’à Tunis même. Sous toutes les mottes de terre on y trouve un Carabique commun dans l’Europe entière, le _Harpalus griseus_. Le _Pimelia obsoleta_ y est aussi commun qu’à Sfax, mais dès que l’on gagne les dunes environnantes, on retombe dans la faune entomologique du Souf algérien. Les coléoptères y abondent, mais on est surpris de la rareté des espèces appartenant à d’autres ordres.

Les eaux de l’oasis recèlent, dans les Characées qui y vivent, une Crevette (_Palæmon varians_) qui y est en grande abondance, ainsi que des mollusques appartenant aux genres _Melania_, _Melanopsis_, _Bithynia_, _Paludinella_ et _Planorbis_. Quant aux mollusques terrestres, ils sont très nombreux au pied des Dattiers, notamment les Hélices des groupes _Pisana_ et _maritima_.

Une seconde course à cheval, poussée au delà de l’oasis jusqu’à la rencontre des marécages du Chott El-Djerid, complète la journée. Revenant ensuite vers les sources que nous avons visitées le matin, nous traversons une vaste plaine salée couverte d’_Anabasis_ et autres Salsolacées, et à l’extrémité de laquelle nous trouvons une large dépression où nous rencontrons, gisant éparses sur le sol, un grand nombre de Mélanies et de Mélanopsides subfossiles analogues à celles qui vivent actuellement dans les eaux de l’oasis. Quelques vieux pieds de Dattiers isolés et complètement décrépits se dressent sur divers points de cette dépression, dans laquelle nous n’avons pas de peine à reconnaître une ancienne portion de l’oasis aujourd’hui desséchée et ruinée par suite de la disparition ou du retrait des eaux qui coulent maintenant à un niveau plus bas et dans un lit plus profond. Aux coquilles fluviatiles que nous venons de signaler sont associées quelques valves d’un _Cardium_ voisin du _C. edule_, mais nous ne tardons pas à avoir la preuve que ces valves sont d’un âge bien antérieur aux coquilles fluviatiles citées plus haut, car nous trouvons les analogues encore en place dans les lambeaux de grès coquillier grossier qui émergent du milieu des sables ; ils sont donc fossiles et ne peuvent nullement servir d’argument en faveur de l’existence d’une mer intérieure contemporaine de l’époque actuelle. Rentrés en ville par la route de Nefta, nous passons notre dernière soirée au bordj avec nos aimables hôtes, le capitaine du Couret, le docteur Collignon (archéologue distingué) et les autres officiers de la garnison, dont nous ne saurions oublier le cordial accueil. Comme pendant les précédentes soirées, des éclairs sillonnent l’horizon occupé au nord et au sud par des masses nuageuses épaisses, phénomène dont la fréquence insolite pour cette contrée caractérise cette année exceptionnellement pluvieuse. Nous jouissons du reste, pendant la soirée et la nuit, d’une fraîcheur tout à fait anormale.

L’oasis de Tozzer offrant un assez grand intérêt, nous croyons devoir donner une liste assez longue bien qu’incomplète des récoltes que nous y avons faites ; cette liste viendra s’ajouter à celle que notre collègue M. Letourneux a dressée dans son exploration beaucoup plus complète que la nôtre.

Ranunculus muricatus L.

Hypecoum Geslini Coss. et Kral.

Malcolmia Ægyptiaca Spreng. _var._ longisiliqua.

Koniga Libyca R. Br.

Capsella procumbens Koch.

Helianthemum sessiliflorum Desf.

Reseda Duriæana J. Gay.

Frankenia pulverulenta L.

Saponaria Vaccaria L.

Malva parviflora L.

Zizyphus Spina-Christi Willd., sans doute cultivé.

Melilotus parviflora Desf.

Astragalus Gyzensis Delile.

Medicago laciniata All.

Lotus pusillus Viv.

Hedysarum carnosum Desf.

Neurada procumbens L.

Tamarix pauciovulata J. Gay.

Cucumis Colocynthis L.

Polycarpæa fragilis Delile.

Polycarpon alsinæfolium DC.

Aizoon Canariense L.

Orlaya maritima Koch.

Apium graveolens L.

Rubia tinctoria L. (subspontané).

Ifloga spicata Schultz. Bip.

Inula viscosa Ait.

—— crithmoides L.

Chlamydophora pubescens Coss. et DR.

Rhanterium suaveolens Desf.

Tanacetum cinereum DC.

Calendula stellata Cav. _var._ hymenocarpa Coss.

Atractylis citrina Coss. et Kral.

Centaurea furfuracea Coss. et DR.

Zollikoferia resedifolia Coss.

Kœlpinia linearis Pall.

Ambrosia maritima L.

Cynanchum acutum L.

Echium humile Desf.

Heliotropium undulatum Vahl.

Lippia nodiflora Rich.

Statice pruinosa L.

—— globulariæfolia Desf.

Limoniastrum Guyonianum DR.

Plantago ciliata Desf.

Asphodelus pendulinus Coss. et DR.

Potamogeton pectinatus L.

Aristida Adscensionis L.

Polypogon Monspeliensis Desf.

Festuca Memphitica Coss.

Adianthum Capillus-Veneris L.

Ajoutons qu’à l’ombre des Dattiers, dont les variétés sont très nombreuses à Tozzer, on cultive presque tous les arbres fruitiers d’Europe, y compris un Pommier buissonnant et la Vigne, qui y est d’une grande vigueur et y donne d’énormes grappes. C’est aussi sous l’abri des Dattiers que viennent les céréales et une grande variété de légumes, cultivés avec succès dans des jardins abondamment arrosés par les eaux des dérivations du torrent qui fertilise cette merveilleuse oasis.

Nous quittons Tozzer le 13 mai, à huit heures du matin, malgré l’insistance aimable de nos hôtes, qui voudraient nous garder plus longtemps, et leurs offres de nous conduire à Nefta, offres que nous accepterions avec enthousiasme s’il nous restait plus de temps pour réaliser notre itinéraire obligatoire. Sous la conduite d’un sous-lieutenant indigène au physique quelque peu grotesque et qui paraît peu satisfait de se déranger pour accompagner la Mission, nous nous dirigeons vers les oasis d’El-Oudian, laissant à gauche El-Hamma et, à droite, les bords du Chott El-Fedjedj dont la nappe blanche et unie s’étend au delà de la portée de notre vue. Un trajet de deux heures à travers une plaine sablonneuse nous conduit à l’entrée de Sedada, village arabe encastré entre des talus élevés et abrupts de terre argilo-sableuse. Les maisons et les murs d’enceinte y sont construits en terre battue, ce qui ne laisse pas que de leur donner un aspect fort original. Là, l’officier indigène nous remet aux mains d’un cavalier du pays qui doit nous guider jusqu’à la rencontre de la route qui rejoint celle de Gouifla.

Vers onze heures du matin, nous faisons halte sous l’ombrage des Palmiers au bord de la belle source d’Aïn Sbebia, sortant d’un rocher, au pied d’un monticule calcaire sur le flanc duquel existe un édifice romain en ruine. C’est là que passe l’un des derniers tracés du canal Roudaire, coupant à cet endroit un relief de plus de 70 mètres d’altitude au-dessus de la mer. Les eaux de la source sont abondantes, mais légèrement saumâtres et à une température de 18 degrés. Elles sont peuplées de Mélanies et de Paludinelles. Le rocher au pied duquel elles sourdent contient des fossiles (_Pecten_, _Ostrea_, etc.) et de petits Oursins.

Après un repos d’une heure, nous gravissons le coteau par un chemin scabreux aboutissant à un plateau aride où gisent quelques silex taillés. Déviant ensuite à droite, en dépit du mauvais vouloir de notre guide, nous gagnons, par un ravin décharné, les pentes du Djebel Droumès.

Cette montagne est fort intéressante en raison des innombrables fossiles qu’elle recèle et qui en jonchent le sol. Ils se détachent des strates de marnes schisteuses fortement chargées de fer qui forment en cet endroit le fond du terrain sénonien. Je dois à M. Rolland la détermination de ce terrain et celle des _Ostrea dichotoma_ et _proboscidea_, qui y forment de véritables bancs dans lesquels nous avons également recueilli quelques dents de Squales que nous croyons appartenir au genre _Notidanus_. Peu avant d’arriver au Djebel Droumès, le relief de Kriz, au pied duquel s’échappe la source abondante d’Aïn Sbebia, nous avait fourni, dans un calcaire jaunâtre, des échantillons d’une espèce d’_Inoceramus_, associés à des _Janira_, des _Echinobrissus_ et des valves de _Pecten_. Nous avons recueilli aussi quelques bonnes espèces de plantes sur ce point où nous nous sommes attardés malgré une chaleur suffocante, et nous y mentionnerons un reptile intéressant, le Fouette-queue (_Uromastix Acanthinurus_).

Par un sentier très frayé, passant au pied de crêtes dentelées et traversant de puissantes couches de marnes remplies d’huîtres fossiles, nous rejoignons, près d’un redir conservant encore l’eau des dernières pluies, le chemin que nous avions abandonné et qui doit nous conduire à Gouifla, où nous n’arrivons qu’à la nuit, après avoir longtemps erré dans la plaine sans pouvoir retrouver la véritable direction de ce poste.

Le 14, nous regagnons Gourbata, mais en nous écartant sensiblement de la route que nous avions suivie quelques jours avant ; il en résulte d’autant plus de retard que l’une des charrettes du train s’enfonce, au passage de l’oued, dans des sables détrempés dont on ne peut la faire sortir qu’à grand’peine. Nous ne pouvons plus dès lors espérer atteindre Gafsa dans cette même journée, comme nous avions compté le faire, et nous devons coucher de nouveau dans nos cellules de Gourbata.

Le 15, dès six heures du matin, nous nous mettons en route pour Gafsa ; à environ deux kilomètres du bordj, une borne milliaire romaine, encore en place, attire notre attention ; elle est assez bien conservée et indiquait la route de Gafsa à Tozzer ; il en existe une autre un peu plus loin, mais en moins bon état de conservation et sans doute déplacée.

Tandis que M. Valéry Mayet se livre à la chasse des reptiles et des insectes, l’apparition de deux Outardes me fait faire un grand détour dans la plaine ; mais, selon leur manœuvre habituelle, elles fuient devant moi dès que je suis près d’arriver à portée de fusil, et je les poursuis longtemps, mais sans pouvoir les tirer.

Les abords de l’oasis de Gafsa se signalent par la réapparition du _Zizyphus Lotus_ et du _Thymelæa microphylla_, que l’on ne rencontre plus dans la direction de Tozzer. Vers midi, nous entrons enfin dans les plantations d’Oliviers auxquelles succèdent les magnifiques massifs de Dattiers qui entourent la ville. Nous retrouvons en bon état les hommes et le campement que nous y avions laissés, et nous apprenons dès notre arrivée que l’on a acquis la certitude que le maraudeur sur lequel notre spahi Abd-er-Rahman avait fait feu à l’Oued Eddedj est allé mourir quelques jours après à Bled-Sened, son domicile. Ce fait donne lieu à une instruction et à un interrogatoire de notre spahi, à la suite desquels j’adresse mon rapport au colonel commandant supérieur, qui nous félicite d’avoir donné cette rude leçon aux maraudeurs et délivré ainsi, pour quelque temps du moins, la région du Tahla des bandes pillardes qui en inquiétaient les douars.