Part 9
Notre excursion de Gafsa à Tozzer avait duré huit jours ; bien que trop rapide, elle a eu pour nous une réelle importance, car elle nous a permis de constater la différence profonde qui existe entre la nature du Djerid et celle des pays que nous avions déjà parcourus, ainsi que de ceux que nous avions encore à explorer. Elle nous a, en outre, fourni des données positives et _de visu_ relativement au projet de création d’une mer intérieure dans le bassin des grands chotts. Notre conviction, déjà contraire à cette conception, n’a fait que s’accentuer en considérant les difficultés et les désavantages attachés à la réalisation de ce projet chimérique.
OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES FAITES ENTRE GAFSA ET TOZZER.
* * * * *
OUED GOURBATA, 9 mai, 5h 45 matin.
Baromètre holostérique no 2 753mm,7
Baromètre Fortin 754mm,0
Thermomètre du baromètre + 16°,5
Thermomètre frondé + 15°,8
Minima de la nuit + 12°,5
Vent. — Nord sans force (1).
État du ciel. — Beau (4), quelques cumulus.
GOUIFLA, 10 mai, 6 heures matin.
Baromètre holostérique no 2 763mm,4
Baromètre Fortin 764mm,4
Thermomètre du baromètre + 19°,8
Thermomètre frondé + 19°,0
Minima de la nuit + 18°,4
Vent. — Nul (0).
État du ciel. — Couvert (9), strato-cumulus.
EL-HAMMAM. — Température des sources thermales + 39°,0
Violent orage à 1h de l’après-midi.
TOZZER, 12 mai.
Minima de la nuit + 14°,5
TOZZER, 13 mai, 7h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 763mm,2
Baromètre Fortin 764mm,6
Thermomètre frondé + 24°,0
Minima de la nuit + 16°,3
Vent. — Est faible (2).
État du ciel. — Très beau (0).
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Pendant notre séjour à Tozzer les 10, 11, 12 et 13 mai, nous avons observé chaque soir des orages lointains au nord et au sud, de 7 heures à 9 heures du soir.
GOUIFLA, 14 mai, 5h 45 matin.
Baromètre holostérique no 2 763mm,0
Baromètre Fortin 763mm,5
Thermomètre du baromètre + 17°,7
Thermomètre frondé + 16°,3
Minima de la nuit + 15°,4
Vent. — Nul (0).
État du ciel. — Beau (1).
OUED GOURBATA, 15 mai, 6 heures matin.
Baromètre holostérique no 2 756mm,2
Baromètre Fortin 755mm,5
Thermomètre du baromètre + 17°,2
Thermomètre frondé + 16°,0
Minima de la nuit + 12°,5
Vent. — Est modéré (3), frais.
État du ciel. — Beau (2).
GAFSA, 16 mai, 9 heures matin.
Comparaison des instruments de l’hôpital militaire avec les nôtres :
Baromètre Fortin de l’hôpital no 731 739mm,5
Thermomètre + 29°,6
Baromètre Fortin de la Mission no 104 739mm,8
Thermomètre + 29°,5
Thermomètre minima de l’hôpital (Maisonneuve, Marseille) + 25°,8
Thermomètre Baudin de la Mission no 9645, frondé + 26°,2
GAFSA, 17 mai, 6h 15 matin.
Baromètre holostérique no 2 744mm,0
Sommet du DJEBEL HATTIG, 3h 15 soir.
Baromètre holostérique no 2 689mm,1
Thermomètre frondé + 23°,4
Vent. — Est modéré (3).
État du ciel. — Nuageux (4).
=V=
=Séjour à Gafsa. — Ascension du Djebel Hattig.=
Quelques jours de repos nous étant indispensables avant de reprendre notre route vers Gabès, nous utilisons de notre mieux le temps que nous laissent notre ravitaillement et les soins nécessaires à nos collections, en explorant l’oasis et les environs de Gafsa.
Gafsa, qui, en 1874, avait été le point extrême de mon voyage au Sud, m’avait fourni à cette époque une ample récolte de plantes parmi lesquelles plusieurs types de Desfontaines qui n’y avaient pas été revus. Mais j’avais dû renoncer à aborder les montagnes voisines, notamment le Djebel Hattig, une des plus élevées. Pour combler cette lacune dans mes recherches antérieures, le 17 mai, accompagnés de M. Gessard, pharmacien militaire, M. Valéry Mayet et moi, nous entreprenons l’ascension de cette montagne, qui se dresse au sud-ouest de Gafsa, pour se relier à la longue chaîne allant rejoindre, au sud de l’Algérie, le massif des monts Aurès. Partis dès six heures du matin, et évitant, sur la recommandation pressante d’un officier, les balles de la compagnie franche en train de tirer à la cible, nous abordons peu après les terrains dolomitiques riches en plantes qui constituent les premières pentes abruptes de la montagne. Tournant ensuite un second mamelon, nous suivons, à mi-flanc, des assises de roches, formant gradins du côté de la plaine, et par lesquelles nous espérons atteindre facilement le sommet. Nous n’avons malheureusement pas compté sur une succession dissimulée de coupures semblables aux feuillets d’un paravent à demi fermé, qui allonge considérablement notre parcours, en offrant partout de sérieuses difficultés de passage. Après plusieurs heures de cette monotone et fatigante gymnastique, nous nous arrêtons pour reprendre quelques forces, puis, las de voir surgir indéfiniment ces malencontreuses coupures, nous nous décidons à gagner la crête en gravissant des rochers presque à pic. Nous évitons ainsi la chaleur intense que vient modérer une agréable brise et pouvons nous diriger vers le point culminant, plus sûrement et avec moins de fatigue ; cependant, à une heure, nous sommes encore loin du but, et ce n’est qu’après avoir franchi une dernière et plus profonde coupure que nous finissons par escalader péniblement le véritable sommet où nous ne parvenons qu’à trois heures du soir, c’est-à-dire après neuf heures d’une marche très pénible. De ce point, la vue embrasse un immense espace de pays, au nord, à l’est et au sud, l’horizon étant borné à l’ouest par les montagnes qui se succèdent dans la direction de Feriana.
Le baromètre holostérique marque 689 millimètres, et le thermomètre frondé 23°,4, ce qui donne une altitude d’environ 950 mètres. La température, modérée, est rendue encore plus agréable par la brise soufflant de l’est. Les broussailles abritent quelques plantes intéressantes, beaucoup d’insectes et de nombreux sauriens. Des Gundis s’enfuient rapidement à notre approche ; quelques empreintes de fossiles se montrent dans la roche dolomitique, mais les mollusques vivants sont très rares. Nous nous applaudissons d’avoir poursuivi jusqu’au bout notre ascension, malgré la lassitude à laquelle succombe notre spahi Abd-er-Rahman ; les Arabes sont peu aptes à gravir les hauteurs ; de même, en 1874, lors de l’ascension que j’ai faite du Djebel Arbet, à mi-chemin du sommet, les guides du pays renoncèrent à me suivre.
Après quelques instants de halte, nous effectuons notre retour, en gagnant par des pentes de roches inclinées, glissantes et dangereuses, le fond d’une vallée creusée entre le Djebel Hattig et les montagnes situées à l’ouest. Là nous trouvons un sentier frayé, mais qui nous oblige à contourner entièrement la montagne, et ce n’est qu’après une marche forcée de près de trois heures que nous rentrons au camp, harassés et accablés par la chaleur et la soif, mais en revanche très satisfaits de notre excursion.
Nos récoltes botaniques au Djebel Hattig nous ont fourni un grand nombre d’espèces parmi lesquelles nous citerons :
Notoceras Canariense R. Br.
Farsetia Ægyptiaca Turr.
Moricandia suffruticosa Coss. et DR.
Matthiola oxyceras DC. _var._ basiceras Coss. et Kral.
Cleome Arabica L.
Reseda Duriæana J. Gay.
—— propinqua R. Br.
Silene tridentata Desf.
Lavatera maritima L
Erodium arborescens Willd.
Fagonia Sinaica Boiss.
Rhamnus lycioides L.
Rhus oxyacanthoides Dum.-Cours.
Argyrolobium uniflorum Jaub. et Spach.
Anagyris fœtida L.
Pteranthus echinatus Desf.
Ferula Vesceritensis Coss. et DR.
Malabaila Numidica Coss., nouveau pour la Tunisie.
Deverra scoparia Coss. et DR.
Eryngium ilicifolium Desf.
Galium petræum Coss. et DR.
Pyrethrum fuscatum Willd.
Cladanthus Arabicus Cass.
Senecio Decaisnei DC.
Leyssera capillifolia DC.
Asteriscus pygmæus Coss. et DR.
Amberboa crupinoides DC.
Atractylis prolifera Boiss. _var._ ou espèce nouvelle.
—— citrina Coss. et Kral.
Catananche arenaria Coss. et DR.
Andryala Ragusina L. _var._ ramosissima.
Apteranthes Gussoneana Mik.
Celsia laciniata Poir.
Teucrium ramosissimum Desf.
Caroxylon articulatum Moq.-Tand.
Traganum nudatum Delile.
Atriplex mollis Desf.
Euphorbia Bivonæ Steud.
—— glebulosa Coss. et DR.
Forskahlea tenacissima L.
Ephedra fragilis Desf.
Andropogon laniger Desf.
Pennisetum dichotomum Delile.
—— Orientale Rich.
Arthratherum obtusum Nees.
—— ciliatum Nees.
Festuca tuberculosa Coss. et DR. (Catapodium tuberculosum Moris), nouveau pour la Tunisie.
Cheilanthes odora Sw.
Notochlæna Vellea Desv.
Gafsa, au point de vue zoologique, est l’une des localités les plus intéressantes que nous ayons visitées. On peut citer, parmi les mammifères, de nombreuses Gerboises et une Gerbille (_Meriones albipes_), dont il a été pris une femelle avec trois petits. Au Djebel Hattig, les Mouflons et les Gundis sont abondants.
Parmi les oiseaux, nous noterons, comme à Tozzer, le gentil et familier Bou-Habibi et d’abondantes Huppes qui peuplent l’oasis.
Les reptiles sont particulièrement nombreux. Notons, parmi les Chéloniens, l’_Emys leprosa_, qui habite les sources et les canaux d’irrigation (saguïa). Parmi les Sauriens :
Chamæleo vulgaris.
Hemydactylus verruculatus.
Tropidocalotes Tripolitanus.
Agama inermis.
Uromastix Acanthinurus.
Ophiops elegans.
Acanthodactylus Boskianus.
—— Savignyi.
Eremias guttulata.
Eremias pardalis (Scincoïde nouveau pour la Tunisie).
Sphenops capistratus.
Gongylus ocellatus.
Euprepes Savignyi (Scincoïde qui vit dans les Joncs et les Cypéracées du bord des saguïas et des fossés).
Plestiodon Aldrovandi.
Parmi les Ophidiens :
Psammophis sibilans.
Tropidonotus viperinus.
Periops Algirus.
Cœlopeltis insignitus.
Echis carinata.
Echidna Mauritanica (Vipera Euphratica).
Cerastes Ægyptiacus.
Et parmi les Batraciens :
Discoglossus pictus.
Rana viridis.
Bufo pantherinus.
—— viridis.
Dans l’oued et les sources chaudes, particulièrement dans la piscine romaine du Dar-el-Bey, vit abondamment un élégant _Chromis_, poisson particulier aux eaux sahariennes, avec de nombreux mollusques des genres _Melania_ et _Melanopsis_, communs dans presque toute cette région.
Parmi les insectes nous devons signaler : _Anthia venator_, le plus grand carabique de la faune saharienne : _Calosoma Olivieri_, _C. Maderæ_, _Brachinus Africanus_, _Micipsa Mulsanti_, _Julodis cicatricosa_, et un gros Criquet aux ailes jaunes, _Eremobia insignis_, volant partout comme un oiseau. Les Arachnides ne nous ont fourni que de grands Galéodes : _Galeodes Olivieri_, _Rhax melanus_, _R. ochropus_, et d’énormes Scorpions, appartenant à quatre espèces : _Buthus Europæus_ et _australis_, déjà vus sur la côte, et _B. Maurus_ et _Æneas_, espèces plus désertiques.
L’_Helix Doumeti_ habite aussi le Djebel Hattig.
Au point de vue géologique, nous n’aurons à signaler, après le gisement de calcaires gris surmonté de dolomies et de grès du Djebel Hattig, que le massif de poudingue grossier à cailloux siliceux qui émerge, à Gafsa même, au milieu des terrains argilo-sableux de la plaine située au pied de cette montagne.
=VI=
=De Gafsa au Bir Marabot : El-Guettar, Oum-el-Asker, bords du Chott El-Fedjedj, Oum-Ali, Djebel Berd, Bir Marabot.=
Le 18 et le 19 mai sont employés à compléter nos approvisionnements et à reformer notre convoi.
Le 20, nous quittons définitivement Gafsa, en prenant la direction d’El-Guettar. Notre caravane est constituée comme à notre départ de Sfax, car nos chameliers ont tenu à nous attendre pour continuer le voyage avec nous ; notre personnel s’est seulement accru d’un spahi appartenant à la garnison de Gafsa, qui nous a été donné comme conducteur par le colonel d’Orcet, et du frère de ce spahi qui, connaissant beaucoup mieux le pays, lui sert à son tour de guide.
De plus, nous sommes accompagnés par un habitant de Gafsa, dont la femme malade de la fièvre et le petit garçon atteint d’une ophtalmie ont reçu la veille une consultation du docteur Bonnet ; la confiance de ce brave homme dans le savoir du « thebib francis » est si complète qu’il a sollicité la grâce de nous suivre, avec son fils aîné et son jeune enfant, en dépit des fatigues et des privations que nous lui prédisons.
Au delà du large lit de l’Oued Baïech que nous avons franchi au-dessus du barrage du général Philebert, nous cheminons longtemps entre de fertiles jardins, où les arbres fruitiers se mêlent à de splendides groupes de Dattiers et d’Oliviers. Nous laissons à gauche l’oasis de Lella, située au pied des montagnes, et, prenant la grande route de Gabès, nous débouchons bientôt dans une vaste plaine pierreuse dénuée de toute végétation arborescente. Cette plaine, que j’avais déjà traversée en 1874 et dont j’avais conservé un souvenir désagréable, offre une assez grande similitude avec celle de la Crau dans les Bouches-du-Rhône ; et, comme pour accentuer cette ressemblance, un vent des plus violents se met à souffler, soulevant des tourbillons de poussière qui nous enveloppent à chaque instant, arrêtant parfois même notre marche et surtout celle du convoi. La récolte de quelques bonnes plantes nous dédommage un peu de l’ennui de la route ; quant aux insectes, il ne peut en être question ; ils se sont tous mis à l’abri du vent.
A mesure que nous avançons vers El-Guettar, nous nous rapprochons du pied du Djebel Arbet, dont j’avais fait l’ascension en 1874 en y endurant une chaleur torride et une soif ardente. A plus de 1100 mètres d’élévation, c’est-à-dire au sommet, se trouve actuellement un poste de télégraphie optique qui correspond avec Gafsa. Vers une heure, nous atteignons le poste de la compagnie de discipline qui réside à El-Guettar, et, dès que notre convoi nous a rejoints, nous nous empressons de dresser nos tentes à l’abri des premiers groupes d’Oliviers qui se sont montrés à nous. Le lieu est des mieux choisis, bien que le vent, une véritable tempête de l’est, rende l’établissement de notre campement des plus difficiles. Puis, après le repas et notre visite à l’officier commandant le poste, je me dirige, en dépit du mauvais temps, vers le pied du Djebel Arbet où je fais une fructueuse herborisation, pendant que M. Valéry Mayet se livre, de son côté, à la chasse des insectes et des reptiles.
Les environs d’El-Guettar et surtout la base du Djebel Arbet ou Orbata sont riches en plantes. Aussi, malgré le mauvais temps et la brièveté de notre séjour, nous avons pu y récolter un grand nombre d’espèces, parmi lesquelles nous citerons :
Matthiola oxyceras DC. _var._ basiceras Coss. et Kral.
Conringia Orientais Andrz.
Ammosperma teretifolium Boiss. (Brassica teretifolia Desf.).
Farsetia Ægyptiaca Turr.
Neslia paniculata Desv.
Reseda propinqua R. Br.
Erodium arborescens Willd.
—— guttatum Willd.
Retama sphærocarpa Boiss.
Astragalus corrugatus Bert. _var._ tenuirugis.
Eryngium (espèce peut-être nouvelle).
Callipeltis Cucullaria Stev.
Scabiosa Monspeliensis Jacq.
Leyssera capillifolia DC.
Senecio Decaisnei DC.
Senecio coronopifolius Desf.
Chamomilla aurea J. Gay.
Asteriscus aquaticus Mœnch.
Cyrtolepis Alexandrina DC. _var._
Centaurea furfuracea Coss. et DR.
Zollikoferia angustifolia Coss. et DR.
—— resedifolia Coss. _var._
Echinospermum Vahlianum Lehm.
Linaria fallax Coss.
—— laxiflora Desf.
Celsia laciniata Poir. _var._
Scrophularia arguta Ait.
Andrachne telephioides L.
Euphorbia glebulosa Coss. et DR.
Forskahlea tenacissima L.
Andropogon laniger Desf.
Chloris villosa Pers.
La faune entomologique des environs d’El-Guettar est la même que celle de Gafsa, mais on y rencontre aussi quelques espèces monticoles telles que : _Gonocleonus Heros_ et _Pimelia Tunetana_. Le _Calosoma Olivieri_ y est mêlé, comme à Gafsa, au _C. Maderæ_ du Nord de la Régence. On y retrouve aussi une espèce prise à Tozzer : _Ocnera grisescens_.
D’après les renseignements fournis par le lieutenant commandant le détachement de disciplinaires, l’Hyène serait commune dans le massif du Djebel Arbet. C’est aussi d’après la description que m’en avaient faite les indigènes à El-Guettar en 1874, que je crus pouvoir indiquer l’existence du _Naja_ en Tunisie, fait dont nous avons eu la confirmation au Redir d’El-Aïa.
Comme renseignement géologique, nous signalerons, au pied même du Djebel Arbet, un calcaire dur renfermant de gros nodules de silex, parfois géodiques, qui se détachent de la roche par désagrégation.
L’heure avancée nous a ramenés, M. Valéry Mayet et moi, au camp où nous attend une nuit des moins agréables et des plus anxieuses, la fureur du vent nous faisant craindre, à tout instant, de voir les amarres de nos tentes se casser et celles-ci se renverser sur nous.
El-Guettar ayant déjà été visité par moi dans ma mission de 1874, il y a moins d’intérêt à y séjourner, et le 21, à neuf heures du matin, nous faisons route pour les montagnes d’Oum-el-Asker. En traversant la sebkha d’El-Guettar, dont les grandes pluies des jours précédents ont accru la quantité d’eau au point d’en rendre le passage difficile en certains endroits, nous recueillons : _Delphinium pubescens_ var. _dissitiflorum_, _Statice pruinosa_, _S. globulariæfolia_, _S. echioides_, _S. Thouini_ var.
Des collines de nature désertique, qui succèdent à la sebkha, nous offrent une flore assez riche. Laissant sur notre gauche une tombe de marabout, isolée dans une plaine herbeuse au-dessus de laquelle tournoient de nombreux rapaces (Busards), nous arrivons à l’entrée des gorges d’Oum-Ghafa. Là nous sommes en plein terrain calcaire, et le lit desséché du torrent est creusé à travers de puissants bancs d’énormes huîtres (_Ostrea proboscidea_) enchâssées dans une sorte de molasse jaunâtre sableuse qui paraît appartenir à l’étage sénonien (Rolland). Nous faisons halte à l’entrée d’une gorge sauvage, près d’un redir creusé dans le rocher et rempli d’une eau dont l’aspect n’a rien d’engageant et qui est peuplée de tortues (_Emys leprosa_). La gorge étant impraticable pour les animaux, nous tournons la montagne par la droite, afin de gagner les défilés pittoresques du Djebel Cheguieïga, dans lesquels nous engage un chemin parsemé de tables d’un calcaire poli et glissant contenant quelques fossiles. Sortant enfin de cet affreux chaos de rochers, nous nous trouvons dans une coupure large d’environ 300 mètres, entre deux énormes falaises à pic, des plus étranges par leur forme et leur coloration. Ce passage, sorte de disjonction de la montagne, porte le nom de Fedj El-Kheïl et est des plus curieux à étudier. Nous y établissons notre campement pour la nuit, et nous y trouvons de nombreux fossiles, notamment des Nummulites et un Nautile d’assez grande taille, le premier que nous ayons encore rencontré.
Le massif du Djebel Cheguieïga, que nous n’avons fait que traverser, nous a fourni une intéressante récolte de plantes, parmi lesquelles nous noterons :
Lonchophora Capiomontiana DR.
Ammosperma teretifolium Boiss.
Diplotaxis pendula DC.
Capparis spinosa L. _var._ Fontanesii.
Reseda Duriæana J. Gay.
Erodium arborescens Willd.
—— hirtum Willd.
—— glaucophyllum Ait.
Lathyrus Clymenum L.
Hippocrepis bicontorta Lois.
Hedysarum carnosum Desf.
Reaumuria vermiculata L.
Pteranthus echinatus Desf.
Gymnocarpon decandrum Forsk.
Gymnarrhena micrantha Desf.
Pyrethrum fuscatum Willd.
Calendula stellata Cav. _var._ hymenocarpa.
Microlonchus Duriæi Spach.
Amberboa Lippii DC.
—— crupinoides DC.
Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.
—— angustifolia Coss. et DR.
Echinospermum Vahlianum Lehm.
Arnebia decumbens Coss. et Kral. _var._ macrocalyx.
Plantago ovata Forsk.
Caroxylum articulatum Moq.-Tand.
Traganum nudatum Delile.
A peine sommes-nous installés sur ce point, d’où la vue embrasse une vaste étendue vers le sud, que nous recevons la visite du cheïkh d’un douar voisin, lequel, réparant la maladresse de son frère, chef lui-même d’un autre douar où l’on avait refusé de vendre un mouton à nos spahis, vient nous en offrir plusieurs et insiste pour nous faire accepter chez lui la diffa le lendemain à notre passage.
Le 22, dès l’aube, nous achevons d’explorer les alentours accidentés de notre campement, et nous éprouvons une désagréable surprise à la vue d’une Vipère-à-cornes qui est venue pendant la nuit s’abriter sous une caisse, à l’entrée même de l’une de nos tentes ; le redoutable serpent est immédiatement puni de cette audace par son immersion dans l’alcool. Ce reptile est abondant dans ces lieux pierreux, et la présence du Naja dans la plaine du Bled Cegui, qui précède l’Oum-el-Asker, nous est affirmée par le cheïkh du douar voisin.
La coupure du Fedj El-Kheïl est des plus curieuses, car elle montre à nu les diverses couches superposées qui forment le Djebel Cheguieïga. A la base, des calcaires noirs très durs, puis des marnes rouges ferrugineuses, et enfin des dolomies surmontant le tout et formant la crête. Au pied de ces escarpements on trouve de nombreux fossiles ; c’est là que j’ai recueilli le Nautile dont il est question plus haut. Les Dolomies du sommet se délitent à certains endroits et forment des dentelures capricieuses, qui, vues d’une certaine distance, prennent l’aspect de murailles en ruine.
La flore du Fedj El-Kheïl est presque identique à celle du Djebel Cheguieïga, dont il n’est du reste qu’une coupure ; nous ne citerons donc que les quelques espèces suivantes : _Capparis spinosa_ var., _Deverra chlorantha_, _Galium petræum_, _Rhanterium suaveolens_, _Celsia laciniata_, _Plantago ovata_, _Panicum Teneriffæ_.
Nous récoltons en outre une curieuse monstruosité du _Caroxylum articulatum_, qui donne à cette espèce l’apparence d’une plante en fleur ou en fruit.
A neuf heures et demie le signal du départ est donné. Une vaste plaine d’aspect désertique, ondulée par de basses collines, s’ouvre devant nous. Elle est parsemée de douars et bornée au sud par les montagnes d’Oum-El-Asker que nous devrons franchir pour atteindre les bords du Chott El-Fedjedj. Nous ne tardons pas à arriver au douar des Sidi-Djeimia, fraction de la tribu des Hammema ; c’est là que nous sommes invités à prendre une diffa qui nous est offerte avec beaucoup de cordialité, mais que nous payons largement par de nombreuses consultations données aux malades ; les enfants étant en majorité, le chocolat est substitué dans bien des cas aux médicaments spéciaux qui nous manquent ; à défaut de guérison radicale, ce remède produit un excellent effet moral et ne manque pas de grossir le nombre des clients qui se succèdent indéfiniment ; mais le temps presse et, prenant congé de notre hôte, nous continuons notre marche vers l’Oum-el-Asker.