Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie

Part 6

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Les montagnes voisines du Ksar Ceket sont particulièrement curieuses : une crête de calcaires dolomitiques fortement redressés présente, comme nous l’avons dit plus haut, les dentelures les plus bizarres, et montre une infinité de trous dus au détachement de rognons de quartz parfois géodiques, qui sont encastrés dans la roche. Ce sont évidemment ces rognons de silex qui ont fourni aux habitants de l’époque de la pierre taillée les matériaux qui leur ont servi à confectionner les innombrables instruments, couteaux, grattoirs, haches, etc., que l’on rencontre sur un si grand nombre de points.

Au nord-ouest du Ksar Ceket, les montagnes sont formées de couches fortement inclinées et relevées vers le sud-est, constituées par des calcaires gris foncé très durs renfermant des Huîtres et des Placunes. Des couches de marnes feuilletées alternent avec ces calcaires durs et laissent échapper par milliers des fossiles marins, Huîtres, Térébratules, Cérites et autres genres qui jonchent le sol. Ce terrain, qui appartiendrait au cénomanien, d’après M. Rolland, renferme entre autres espèces, _Ostrea flabellata_, _O. Delestrei_, _O. Nicaisei_, _O. Overweigi_ var. qui appartient habituellement à l’étage sénonien. Enfin, au Djebel Sened, nous avons trouvé le _Strombus Mermeti_, non caractéristique, mais souvent cénomanien. Les sommets de cette chaîne sont formés de dolomies et de grès superposés aux calcaires.

Tandis que se fait le rechargement de nos mulets, opération toujours assez laborieuse, M. Bonnet et moi gravissons le pic d’El-Biada, couronné par un ancien village fortifié à l’instar des châteaux féodaux. Ce pic, isolé entre deux cols qui font communiquer la vallée de Ceket avec une autre vallée se dirigeant vers l’ouest, n’est accessible que par une sorte de chemin de ronde, intercepté par les restes de plusieurs poternes. L’enceinte terminale, dans laquelle nous pénétrons malgré les assauts furieux de plusieurs chiens arabes, est habitée par une famille de chevriers à peine vêtus de quelques guenilles et vivant avec leurs femmes et leurs enfants dans une malpropreté repoussante. Bientôt convaincus par notre attitude de nos intentions bienveillantes, ces pauvres gens nous offrent du lait que nous payons de quelques caroubes, à la grande satisfaction des femmes et des enfants.

El-Biada est un point fort intéressant sous bien des rapports. L’observation que nous y faisons au baromètre Fortin nous permet d’attribuer au point culminant de cette forteresse, maîtresse absolue du passage, une altitude de 780 mètres. A partir de ce point, le chemin des plus scabreux que nous suivons côtoie le flanc nord-est du Djebel Sened. La vue embrasse toute la plaine du Tahla et s’étend au sud jusqu’au Chott El-Fedjedj, au delà des sommets du Djebel Berd et des montagnes qui bordent le chott au nord. Quoique dépourvue de grands arbres, la montagne est boisée et la végétation, variée et entièrement monticole, rappelle beaucoup celle des montagnes relativement basses du cap Bon, en y ajoutant quelques espèces d’un caractère plus méridional.

Sur le Djebel Sened, qui succède immédiatement au pic d’El-Biada, la flore s’enrichit encore ; nous en donnerons une liste assez étendue en y joignant les plantes récoltées autour du Bled Sened :

Matthiola parviflora R. Br.

Alyssum Granatense Boiss. et Reut.

Cistus Clusii Dun.

Helianthemum lavandulæfolium DC.

Fumana viscida Spach.

Reseda Duriæana J. Gay.

—— lutea L.

—— alba L.

Gypsophila compressa Desf.

Silene muscipula L.

Dianthus _sp._

Malva parviflora L.

Ononis ornithopodioides L.

—— Sicula L.

Anthyllis Numidica Coss. et DR.

Astragalus tenuifolius Desf.

—— cruciatus Link.

Erinacea pungens Boiss.

Genista cinerea DC.

Trigonella Monspeliaca L.

Ebenus pinnata Desf.

Herniaria fruticosa L.

Paronychia nivea DC.

Rhodalsine procumbens J. Gay.

Hippomarathrum pterochlænum Boiss. ?

Galium petræum Coss. et DR.

—— setaceum Lmk.

Callipeltis Cucullaria Stev.

Anacyclus clavatus Pers.

Micropus bombycinus Lag.

Centaurea Melitensis L.

—— pubescens Willd, nouveau pour la Tunisie.

Atractylis cancellata L.

Calendula arvensis L.

—— stellata Cav. _var._ hymenocarpa Coss.

Campanula Atlantica Coss. et DR.

Campanula Erinus L.

Echinospermum Vahlianum Lehm.

Orobanche cernua Lœfl.

Celsia laciniata Poir.

Teucrium Pseudochamæpitys L.

—— ramosissimum Desf.

Sideritis montana L.

Ajuga Iva Schreb.

Thymus Algeriensis Boiss. et Reut.

Plantago albicans L.

—— Psyllium L.

Thymelæa nitida Endl. _var._

Euphorbia glebulosa Coss. et DR.

—— falcata L.

Andrachne telephioides L.

Juniperus Phœnicea L.

Du Ksar Ceket au Bled Sened la faune entomologique se montre sensiblement la même qu’au col des Aïeïcha ; on y trouve cependant, sur le _Juniperus Phœnicea_, un Charançon des montagnes sahariennes, le _Sitropus Phœniceus_. Au Bled Sened, M. Valéry Mayet prend, sur les _Thapsia Garganica_, l’_Agapanthia irrorata_, longicorne qui vit habituellement sur les Carduacées.

Comme sur la majeure partie des crêtes de ce puissant massif, qui s’élève majestueusement entre la Sebkha Naïl et la plaine de la Madjoura, la roche est généralement siliceuse ou dolomitique, par désagrégation elle a formé les sables qui, mêlés aux détritus de gypse et à l’argile, constituent le terrain argilo-sableux des plaines désertiques voisines.

Une descente rapide, et, sur certains points, des plus dangereuses, nous amène dans la vallée au fond de laquelle se trouve le village de Sened ; nous y arrivons à cinq heures du soir et y sommes l’objet d’une réception des plus empressées de la part du cheïkh. Nous ignorons encore que Sened est le pays du maraudeur, qui, quelques jours avant, a payé de sa vie sa participation à l’audacieuse agression de l’Oued Eddedj. Malgré nos recommandations réitérées, nous ne pouvons nous soustraire à une diffa complète et, ce qui est plus gênant, aux assiduités du chef du village, qui nous amène son fils et reste sous notre tente jusqu’à une heure avancée. Un vent violent et froid qui continue à souffler pendant une partie de la nuit, après nous avoir créé de sérieuses difficultés pour l’installation de nos tentes, nous oblige à les amarrer solidement aux arbres voisins ; grâce à cette précaution, nous sommes préservés de tout accident, et le lendemain matin, 2 mai, nous pouvons contempler à notre aise le curieux panorama du village dont les maisons, échelonnées sur le flanc de la montagne, sont entremêlées de cavernes creusées dans une roche dolomitique sablonneuse ; une vieille tour en ruine, que nous ne manquons pas d’aller visiter, domine le tout. Ces grottes, véritables habitations troglodytes, sont des plus curieuses dans leur disposition ; quelques-unes communiquent entre elles de bas en haut. Elles servent actuellement de greniers aux habitants, dont beaucoup se livrent avec succès à l’apiculture. Comme la plupart des villages que l’on rencontre dans le Sud de la Tunisie, Sened recèle des vestiges de l’occupation romaine : des travaux de captation de sources, des barrages et de nombreux murs, rasés à quelques pieds au-dessus du sol, dénotent un centre de population important, ce que l’on comprend facilement en voyant le cours d’eau qui coule dans cette vallée fertile. Les indigènes nous indiquent qu’il existe, en amont, des ruines plus considérables, mais le temps nous manque pour vérifier le fait, et, vers midi, nous nous hâtons de rejoindre le gros de la troupe déjà en route pour Aïn Segoufta que nous voulons visiter avant de gagner Gafsa.

Un large chemin, très frayé, mais fort dangereux pour les cavaliers, en raison des roches tabulaires glissantes dont il est parsemé, semble avoir été l’ancienne voie romaine conduisant aux grandes villes dont les vestiges sont si nombreux dans la plaine de Madjoura. Nous le suivons assez longtemps après être sortis du défilé étroit et jadis fortifié qui, de ce côté, masque la vue du Bled Sened, puis nous entrons dans la plaine désertique, franchissant de temps à autre les lits desséchés des oueds qui descendent des gorges de la montagne. Ce pays est très giboyeux, comme toutes les parties de la Tunisie où n’ont pas pénétré les troupes du corps d’occupation.

Vers trois heures, nous abordons le ravin d’Aïn Segoufta, où nous trouvons bientôt notre camp dressé sur une plate-forme dominant un torrent qui s’est creusé un lit profond dans des sables argileux d’une grande épaisseur. Sans perdre de temps, je me mets en devoir de gravir la montagne couverte de broussailles qui s’élève à droite du campement ; quelques bonnes espèces de plantes, non rencontrées jusque-là en état de floraison, ne tardent pas à me récompenser d’une pénible ascension ; puis, franchissant la crête dentelée qui couronne la montagne, je descends par le versant opposé jusqu’au fond de la vallée où se trouvent les diverses sources d’Aïn Segoufta. Une luxuriante végétation, composée en grande partie de _Phillyrea_, de Lentisques, de vieux Oliviers, de _Rhus oxyacanthoides_ et de gigantesques Lauriers-Rose en pleine floraison, cache au regard un mince filet d’eau et fait du fond de cette fraîche vallée un site enchanteur animé par une nombreuse colonie de Pigeons, de Tourterelles et de Perdrix Gambra. Mais la nuit s’approche et je dois regagner le camp dont mes deux compagnons avaient de leur côté soigneusement exploré les abords.

La flore des environs d’Aïn Segoufta, bien que riche, est sensiblement la même que celle du Djebel Sened. Nous avons déjà signalé, dans le ravin d’où sortent les sources, l’abondance du Laurier-Rose (_Nerium Oleander_) qui s’y mêle à de nombreux Oliviers très vieux et à des Amandiers, restes probables des anciennes cultures de l’époque romaine, ainsi que le feraient supposer les ruines d’antiques moulins à huile que nous rencontrerons le lendemain plus bas dans la plaine.

Citons parmi les plantes récoltées à cette station :

Moricandia suffruticosa Coss. et DR.

Helianthemum Kahiricum Delile.

Dianthus _sp._, le même qu’au Djebel Sened.

Rhamnus oleoides L.

Gymnocarpus decandrus Forsk.

Carum Mauritanicum Boiss. et Reut.

Scabiosa maritima L.

Helichrysum Fontanesii Camb.

Amberboa crupinoides DC.

Centaurea pubescens Willd.

Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.

Linaria rubrifolia Rob. et Cast.

Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.

Sideritis incana L.

Le Lièvre d’Égypte paraît abonder dans ces parages, ainsi que la Gazelle. Les oiseaux se montrent nombreux, sans doute à cause du voisinage des eaux douces qui attirent en grand nombre les Pigeons et les Tourterelles. Nous y observons aussi le Rollier vulgaire, les Guêpiers, plusieurs Traquets, de nombreuses Perdrix Gambra et la Huppe. Les reptiles ne nous offrent d’intéressant qu’un Caméléon pris sur un Retam (_Retama Rætam_). Parmi les insectes, on doit noter plusieurs espèces d’_Anthicus_ indéterminées, prises sur les Jujubiers sauvages (_Zizyphus Lotus_), qui viennent s’ajouter aux espèces récoltées dans les stations précédentes.

Nous avons déjà fait remarquer combien peuvent être trompeurs les renseignements fournis à l’avance sur la qualité des eaux de ce pays : au Ksar El-Ahmar, les puits réputés comme mauvais nous avaient fourni une eau de très bonne qualité ; ici c’est tout le contraire, et tandis qu’en 1874 nous nous étions délectés avec une eau excellente provenant d’Aïn Segoufta, cette année nous la trouvons sensiblement salée, à quelque endroit qu’on la puise. Ce renversement dans la qualité des eaux tient évidemment à la plus ou moins grande abondance des pluies. En effet, si l’on considère que les puits de la plaine sont alimentés par des eaux d’infiltration traversant de puissantes couches de sable ou d’argile, on comprendra que, par des années très pluvieuses, le débit étant considérablement augmenté, l’eau en devienne meilleure, tandis que pour les années de sécheresse, l’eau, n’étant pas suffisamment renouvelée, devient croupissante et de mauvais goût. Au contraire, pour les sources et les cours d’eau dus à l’écoulement des eaux à la surface du sol ou à travers les couches rocheuses qui renferment du sulfate de chaux et du sel en assez grande quantité, plus il pleut, plus il y a dissolution des sels et, conséquemment, plus grande est la salure des eaux des sources et des ruisseaux qu’alimentent les égouts de ces couches rocheuses.

Les productions naturelles ne sont pas le seul côté intéressant d’Aïn Segoufta et particulièrement du point où nous sommes campés. L’archéologue trouve à y faire ample moisson des silex taillés dont le sol est jonché sur les monticules qui dominent le lit du torrent. C’est une station préhistorique des plus importantes, probablement même y a-t-il existé une réunion d’ateliers à l’époque de la pierre taillée. Toutefois nous devons constater que si les couteaux, grattoirs et pointes y sont en quantité considérable, les gros instruments y font presque entièrement défaut. Peut-être aussi faudrait-il chercher ces derniers dans des endroits qu’un séjour plus prolongé nous aurait permis de découvrir.

Nous quittons Aïn Segoufta le 3 mai, à neuf heures, après avoir essuyé, vers deux heures du matin, un violent coup de vent, fait qui, du reste, s’est produit presque chaque nuit depuis que nous avons quitté Sfax. Nous prenons tout d’abord la direction de l’ouest afin de rejoindre la route de l’Oued Leben à Gafsa, route que nous avions abandonnée quelques jours avant en partant du Ksar El-Ahmar. A quelque distance de notre point de départ, une série de ruines attirent notre attention ; ce sont des plates-formes circulaires dans lesquelles nous n’avons pas de peine à reconnaître les restes d’anciens moulins à huile. Ce pays, actuellement presque entièrement dépourvu de végétation arborescente, a donc été jadis cultivé et complanté de nombreux Oliviers ; de cet état prospère il ne reste plus aujourd’hui que quelques rares Oliviers éparpillés à de grandes distances et les vestiges de villes dont l’importance des ruines dénote l’ancienne opulence. Les seuls habitants humains de ces vastes solitudes sont maintenant les tribus nomades dont nous rencontrons les douars sur notre parcours, douars qui changent de place dès que les troupeaux ont épuisé l’herbe des alentours. Notre passage inattendu ne manque jamais de mettre ces campements en grande agitation, surtout la population féminine, désireuse, sinon de se faire voir, du moins de contempler, d’aussi près que le lui permettent ses seigneurs et maîtres, les hommes blancs et leurs costumes. Ici, comme partout, nous ne pouvons nous éloigner sans avoir visité quelques malades et distribué un certain nombre de caroubes aux enfants et même aux femmes.

Dans l’un de ces douars, nous ramassons le cadavre d’une Vipère-à-cornes (_Cerastes Ægyptius_) tuée par les indigènes peu d’heures avant notre passage ; c’est le premier individu que nous avons rencontré jusqu’ici de ce reptile non moins redoutable que hideux, commun pourtant dans la contrée.

Après neuf heures d’une marche monotone et fatigante dans l’interminable plaine de la Madjoura, nous atteignons enfin vers six heures du soir les puits d’Oglet Mohamed, près desquels nous campons au milieu d’innombrables débris de poteries, de mosaïques et de constructions presque entièrement recouvertes par le sable. La disposition de loges dont on voit encore le sol bétonné et auxquelles semblent aboutir des conduites d’eau peut faire supposer un ancien établissement balnéaire, opinion que j’ai déjà émise à mon retour de Gafsa en 1874 ; peut-être aussi ne sont-ce que les vestiges d’un caravansérail détruit, qui s’élevait autour des puits.

Cette portion du pays, entièrement désertique, ne fournit que la plupart des plantes déjà récoltées dans les terrains analogues. Nous remarquons cependant que les _Anabasis_, le _Thymelæa microphylla_ ainsi que l’_Anarrhinum brevifolium_ deviennent de plus en plus abondants et forment le fond de la broussaille basse. Nous y avons aussi observé les plantes suivantes : _Sisymbrium torulosum_, _Erodium cicutarium_, _Chamomilla aurea_, _Francœuria laciniata_, _Onopordon ambiguum_, _Centaurea contracta_, _Linaria laxiflora_, _Teucrium campanulatum_, etc.

La faune entomologique est la même que celle du Ksar El-Ahmar. Le _Julodis Onopordi_ var. _Setifensis_ se trouve partout et le _Pimelia coronata_ est pris à Oglet Mohamed dans un trou de Gerboise, ainsi que le _Calosoma Olivieri_.

De bonne heure, le 4 mai, nous nous remettons en route pour Gafsa. A la plaine unie succède bientôt un terrain accidenté de collines dont l’élévation augmente à mesure que nous avançons.

La flore présente un caractère tout à fait saharien : le _Thymelæa microphylla_ continue à abonder au milieu d’innombrables touffes d’_Anabasis_. Les buissons sont couverts de nuées de Papillons (_Vanessa Cardui_) fraîchement éclos et qui ont couvert le sol de taches de la liqueur rouge qu’exsudent leurs chrysalides. Assez longtemps, quelques Vautours (_Vultur fulvus_, _V. Kolbii_ ou _V. auricularis_) volent circulairement à peu d’élévation au-dessus de nos têtes, ne nous abandonnant qu’aux abords immédiats de la ville. Enfin, vers une heure du soir, nous franchissons les berges de l’Oued Baïech, réduit en cet endroit aux proportions d’un ruisseau qui serpente au milieu d’un lit de sable d’environ 400 mètres de largeur. Les premiers Dattiers se montrent, sur la rive droite de l’oued, dans quelques jardins éloignés de l’oasis, dont les murs et les maisons de la ville nous cachent la plus grande étendue, et ce n’est pas sans une vive satisfaction qu’après dix-huit jours de la vie sous la tente, nous entendons les joyeuses sonneries des clairons ; cela nous promet quelques jours de repos, sans avoir à lever le camp chaque matin pour le dresser de nouveau le soir.

Pénétrant d’abord dans la ville jusqu’à la place des souks, vieille connaissance de dix ans, nous nous faisons indiquer le campement du 122e, le commandant d’Amboix nous ayant fait promettre, pendant la traversée de Tunis à Sfax, que nous nous adresserions à lui à notre arrivée à Gafsa. Sur son ordre, nos tentes sont installées dans un emplacement convenable ; puis nous nous hâtons de faire notre visite au colonel d’Orcet, commandant supérieur, dont nous n’oublierons jamais le cordial et obligeant accueil. Sur les indications que nous donne cet officier distingué, qui connaît bien le pays, nous pouvons combiner un itinéraire pour la suite de notre voyage, de façon à parcourir la plus grande étendue de la contrée tout en évitant beaucoup de contremarches. C’est avec le colonel que nous faisons aussi une première excursion dans l’oasis, dont l’aspect grandiose avait laissé dans mes souvenirs de 1874 une impression si profonde.

Assise sur une nappe d’eau importante, véritable fleuve souterrain qui s’échappe avec abondance par de nombreux orifices, les uns naturels, les autres pratiqués de main d’homme, l’oasis est irriguée dans tous les sens par une foule de rigoles (saguias) qui transforment son sol argilo-sableux en de magnifiques jardins où croissent avec vigueur, à l’ombre de grands Dattiers, presque tous les arbres fruitiers et les légumes d’Europe. Le Figuier, la Vigne, le Pommier, le Poirier, l’Amandier, le Cognassier, le Pêcher et surtout l’Abricotier y acquièrent parfois des dimensions inconnues dans nos cultures. Les Grenadiers aux fleurs rouges, les Lauriers-Rose, les Orangers et les Citronniers se mêlent au feuillage sombre des vieux Oliviers qui dans certaines parties occupent presque entièrement un terrain soigneusement fertilisé à l’aide des immondices de la ville. Cependant l’étendue de la surface cultivée m’ayant paru sensiblement moindre qu’en 1874, surtout du côté des rives de l’Oued Baïech, le colonel nous donne l’explication de ce fait en nous montrant l’envahissement de l’oasis par les sables mouvants, envahissement que le général Philebert a tenté d’enrayer par la construction d’une grande digue intelligemment orientée.

De retour en ville, nous visitons la piscine du Dar-el-Bey, édifice de construction en partie romaine, transformé actuellement en hôpital militaire. Nous profitons de la permission qui nous en a été donnée pour nous plonger dans les eaux tièdes (31° cent.) et transparentes de la belle source si intelligemment utilisée par les vainqueurs de Jugurtha. Le nombre des poissons (_Chromis Desfontainei_) qui nagent autour de nous me paraît être beaucoup plus grand qu’en 1874, mais les Couleuvres (_Tropidonotus viperinus_), qui peuplaient la piscine à cette date ont disparu. Nous visitons également d’autres thermes voûtés, ainsi que d’importants restes de monuments enclos dans les habitations délabrées et malpropres des indigènes ; je retrouve encore, dans le mur de la seconde piscine, la fameuse pierre portant l’inscription de Capsa. La ville foisonne du reste, de débris d’inscriptions et de monuments curieux, que nous examinons avec intérêt, mais qu’il serait superflu de décrire après les importants travaux épigraphiques de notre savant devancier Guérin, lequel a consacré à Gafsa un chapitre très détaillé de son voyage publié sous les auspices du duc de Luynes.

La nuit suivante, un violent ouragan de l’ouest menace d’enlever nos tentes et couvre tous nos ustensiles, nos bagages et nous-mêmes d’une épaisse couche de fine poussière dont il est impossible de se garantir.

La journée du 6 mai se signale par une chaleur suffocante qui cause à tous un malaise général et m’occasionne une violente indisposition ; dans ce climat extrême et dans un milieu sérieusement atteint par la fièvre typhoïde, le repos est commandé par la simple prudence ; vers le soir cependant, je me hasarde à faire une visite au cercle des officiers où nous pouvons examiner à notre aise plusieurs animaux indigènes vivants, des Aigles, des Gazelles, et notamment un Cerf provenant des environs de Tebessa ; ce curieux ruminant se rapproche beaucoup de la variété _Elaphus Corsicanus_ qui vit dans les grands maquis de la côte orientale de Corse. Quelques Poiriers cultivés excitent aussi notre étonnement par leur développement ; certains atteignent, à un mètre du sol, 2m,45 de circonférence.

Le 7 mai nous complétons notre visite de la veille par celle que nous faisons à l’installation fort bien comprise de la station météorologique de l’hôpital militaire ; nous en profitons pour vérifier les instruments (baromètre Fortin, psychromètre, thermomètres minima et maxima, sous abri) dont nous constatons l’exactitude aussi satisfaisante que la régularité des observations. Ce n’est pas avec moins de satisfaction que nous voyons la plupart des officiers attachés à l’hôpital et à la pharmacie ne négliger aucune occasion de recueillir les sujets curieux qu’ils rencontrent, ainsi que nous le prouve une série de reptiles qui ne laisse pas que de nous intéresser vivement.

Vers une heure de l’après-midi, un orage éclate accompagné d’un violent coup de vent d’ouest, et, chose rare en ce pays et à cette époque de l’année, une pluie bienfaisante tombe pendant toute la soirée et une partie de la nuit. De suffocante qu’elle était le matin, la température devient froide ; nous sommes forcés d’endosser nos paletots d’hiver et, pendant la nuit, sous l’influence d’un vent violent et glacé qui accompagne la pluie, nous avons peine à nous réchauffer sous notre tente.

OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES FAITES ENTRE SFAX ET GAFSA, du 17 avril au 4 mai 1884.

* * * * *

BIR KHLIFA, près du puits, 17 avril, 6h 30 soir.

Baromètre holostérique no 2 746mm,0

Baromètre Fortin 745mm,4

Thermomètre du baromètre + 16°,5

Thermomètre frondé + 17°,5

Vent. — Est modéré (3).

État du ciel. — Couvert (7).

BIR KHLIFA, près du puits, 18 avril, 7 heures matin.

Baromètre holostérique no 2, réglé 750mm,4

Baromètre Fortin 750mm,4