Part 5
Les journées du 26 et du 27 avril fournissent, outre les espèces trouvées le 25, de nombreux _Pimelia Tunetana_ Fairm., espèce décrite d’après les exemplaires que j’ai rapportés en 1874. Signalons enfin, dans les Orthoptères, une excessive abondance de l’_Eugaster Guyonii_, curieuse espèce qui se trouve principalement dans les endroits pierreux.
En malacologie, nous devons mentionner, dans les eaux douces d’Aïn Cherchara, la présence d’un _Paludinella_ ou _Hydrobia_ et d’un _Physa_, et, sur les buissons et les parties rocheuses, l’_Helix Doumeti_ déjà indiqué.
Bien que par suite du mauvais temps (pluie froide) que nous avons subi, les reptiles se soient montrés rares au Bou-Hedma, nous avons à citer, outre un Geckotien nouveau pour la Tunisie (_Tropidocalotes Tripolitanus_), pris sous une pierre, une Couleuvre très rare (_Cœlopeltis productus_) et un _Psammophis sibilans_. La première de ces espèces, décrite par Paul Gervais sur deux exemplaires de Biskra, n’avait plus été retrouvée en Barbarie, mais avait été signalée aussi en Égypte.
Les mammifères paraissent nombreux dans ces parages ; le Sanglier habite les gorges ; on y rencontre des traces d’Hyènes et de Chacals, et nous avons été intrigués par celles d’un petit félin dans le haut de la gorge de l’Oued Cherchara. Le Gundi (_Ctenodactylus Gundi_), appartenant à un genre voisin des Marmottes, dont nous tuons deux individus, est très abondant dans les rochers ; enfin nous y faisons la capture d’un intéressant insectivore à trompe, le _Macroscelides Rozeti_.
En ornithologie, nous signalerons des Aigles (_Aquila fulva_, sans doute) et d’autres rapaces qui n’y sont pas moins abondants que les Perdrix (_Perdix Gambra_), divers Traquets et des Tourterelles.
Pendant la nuit du 26 au 27, nous sommes assaillis par un coup de vent des plus violents accompagné d’une pluie torrentielle ; plusieurs piquets de nos tentes sont arrachés et nous craignons à tout instant de voir enlever les tentes elles-mêmes. Le vent et la pluie persistent pendant toute la journée du 27 et nous devons renoncer à notre projet de course sur les sommets, nous bornant à l’exploration des environs immédiats du campement restés praticables en raison de leur élévation au-dessus de la plaine, alors que celle-ci est recouverte entièrement d’une épaisseur de plusieurs décimètres d’eau et que les torrents démesurément gonflés roulent avec fracas d’énormes pierres. Dans l’après-midi, la pluie prend des proportions de plus en plus inquiétantes ; les rigoles de circuit ne suffisent plus, l’eau envahit nos tentes et le vent de sud-sud-ouest, soufflant en tempête, renverse celle des hommes de notre escorte. Triste journée, que nous supportons tous cependant avec entrain et résignation. Toutefois, à quelque chose malheur est bon ; car le terrain, lavé par les eaux, nous fournit une ample récolte de silex taillés qui gisent autour et dans les anfractuosités de gros blocs de pierre ayant formé, comme on le reconnaît facilement, les enceintes d’un vaste atelier préhistorique, le premier que nous ayons encore rencontré. Il serait important d’explorer la montagne, car, près des sources, l’existence d’une caverne creusée dans le roc nous porte à croire que nous en rencontrerions d’autres moins fréquentées par les Arabes et qui peuvent recéler encore des restes intéressants. Quelque attrayante que soit cette perspective, nous devons cependant y renoncer, car le temps affreux qui persiste rend impossible toute tentative d’exploration tant soit peu éloignée.
D’après l’itinéraire combiné à Sfax, nous devons partir du Bou-Hedma le 28, traverser la plaine du Tahla du nord au sud, aborder le Djebel Sened et le franchir pour aboutir sur le versant nord-ouest à la source d’Aïn Segoufta, réputée pour l’abondance et la bonne qualité de ses eaux ; mais cette partie du pays étant inconnue de nos indigènes et, ne voulant pas, si possible, repasser par les gorges de l’Oued Eddedj, j’avais jugé prudent d’expédier l’avant-veille un de nos spahis au poste des Aïeïcha, distant de 50 à 60 kilomètres, pour demander des indications sur le pays et même un guide si on pouvait nous le fournir. Alors que nous commencions à concevoir des craintes sur le sort de notre envoyé que le mauvais temps avait empêché de revenir dès la veille au soir, il rentre porteur d’une lettre du capitaine d’Assailly, disant qu’il nous faut forcément reprendre la route de l’Oued Eddedj ou, ce qui serait plus avantageux pour la Mission, gagner les Aïeïcha, d’où nous nous dirigerions ensuite sur le point indiqué, par Ksar Ceket et Bled Sened. Bien que ce nouvel itinéraire doive retarder de plusieurs jours notre arrivée à Gafsa, nous n’hésitons pas à d’adopter, car il nous permettra de renouveler aux Aïeïcha notre provision de pain qui, épuisée depuis deux jours, est remplacée par du biscuit, et nous fera traverser une portion du pays encore vierge d’explorations scientifiques. La colonne se met donc en marche le 28, vers une heure du soir, par un temps magnifique, mais non sans encombre, car l’un de nos cinq chameaux, chargé d’une manière inégale, s’abat lourdement et occasionne par sa chute de nombreux dégâts dans la caisse renfermant les bocaux de reptiles. L’émotion une fois calmée et le mal en partie réparé, on se met en marche après une heure de retard.
Laissant à notre droite l’Oued Eddedj et le château de Guerraouch, nous nous dirigeons sur la montagne des Ouled Mansour, séparée de celles des Aïeïcha par le col d’El-Affaï, en passant à proximité de plusieurs douars où nous sommes accueillis amicalement ; l’un d’eux est en fête à l’occasion d’un mariage et un de nos spahis, voulant participer à la fantasia, fait une culbute avec son cheval dans le gourbi même de la mariée ; il ne se fait aucun mal, mais casse le fusil que je lui avais confié.
Renseignés par les indigènes sur le point où se trouve un redir auprès duquel nous devons passer la nuit, nous laissons cheminer tranquillement le convoi et, à six heures du soir, nous faisons une pointe vers un important massif de Gommiers qui nous paraissent de dimension exceptionnelle ; les arbres que nous mesurons successivement atteignent jusqu’à 3m,75 de circonférence, avec un développement de branchage pouvant atteindre 12 à 15 mètres de diamètre ; ce sont les plus gros sujets que nous ayons encore rencontrés, mais là encore nous avons le regret de constater qu’ils ne sont pas à l’abri du vandalisme des exploiteurs, car nous y trouvons encore les instruments et les installations des bûcherons, lesquels ne sont autres que les fournisseurs de bois de l’administration et de l’armée, ainsi que nous devions nous en convaincre dès le lendemain au poste des Aïeïcha où gisaient encore de grosses piles d’arbres de cette essence rare et curieuse. L’exploitation en est du reste toute récente et peut-être même en cours, si nous en jugeons par quelques gros pieds étendus sur le sol et encore pleins de sève ; cependant nous rappelons que l’abatage de ces arbres est interdit formellement par un décret beylical ainsi que par des ordres précis de l’administration française. Tandis que l’un cueille des échantillons fructifères de Gommier, que l’autre mesure la grosseur des troncs et que le troisième soulève leurs vieilles écorces pour y trouver des insectes, la nuit nous surprend et nous force à retourner dans la direction suivie par notre caravane ; mais, hélas ! ce n’est pas chose facile que de retrouver la piste de celle-ci, et nous sommes bientôt complètement égarés au milieu de cette vaste plaine uniforme, errant à l’aventure sans que rien puisse nous indiquer la route suivie par nos chameliers pour gagner le lieu de campement.
Depuis plus d’une heure et demie, nos hèlements et nos coups de sifflet étant demeurés sans réponse, nous nous voyons menacés de passer la nuit sans abri et sans nourriture ; cependant un imperceptible point lumineux a surgi à l’horizon ; nous cheminons avec assurance vers ce phare minuscule, lorsqu’il disparaît subitement, nous laissant de nouveau dans l’anxiété ; mais bientôt un second foyer plus fort, un vrai feu cette fois, vient frapper nos regards dans une direction sensiblement différente. Nul doute, c’est le feu du campement et nous hâtons la marche de nos montures ; hélas, non, car les aboiements furieux des chiens nous révèlent la proximité d’un douar dont la prudence commande de ne point s’approcher à une heure aussi indue pour les habitants du désert ; peu s’en faut que le découragement nous gagne, quand heureusement le galop d’un cheval et une voix amie que nous reconnaissons viennent enfin nous rassurer ; nous n’étions plus qu’à deux ou trois cents mètres du redir au bord duquel étaient déjà dressées les tentes, et la voix était celle de notre dévoué spahi Abd-er-Rahman, lancé au galop à notre recherche. Il est déjà dix heures du soir, mais tout est bien qui finit bien, et le lieu de campement, abondamment pourvu d’une eau excellente, nous semblerait un coin du paradis terrestre, si de trop nombreux moustiques n’y venaient troubler notre sommeil.
Le trajet effectué dans la plaine du Tahla et le campement auprès du redir du même nom nous ont permis d’ajouter aux listes précédentes les quelques espèces suivantes : _Farsetia Ægyptiaca_ var. _ovalis_, _Lythrum thymifolium_, _Anarrhinum brevifolium_, _Marrubium deserti_, _Teucrium campanulatum_, _Verbena supina_, _Euphorbia cornuta_.
Les Gommiers sont particulièrement beaux lorsque l’on approche du Redir El-Tahla ; on en rencontre un assez grand nombre dont le tronc ne mesure pas moins de 4 mètres de circonférence et dont la tête forme une masse arrondie ou tabulaire de 10 à 12 mètres de diamètre. Malheureusement beaucoup de ces beaux sujets ont été détruits depuis l’occupation française. Si l’on considère que le repeuplement n’a pas lieu, en raison de la rareté des graines détruites par un insecte du genre _Bruchus_ et surtout de l’habitude qu’ont les indigènes de couper même les jeunes arbres pour se procurer du bois, et enfin des dégâts journellement faits par le pacage des troupeaux, on peut craindre la disparition, à bref délai, de cette essence curieuse et si précieuse dans une contrée où elle forme l’élément principal du boisement.
On retrouve dans tout le Bled Tahla les mêmes insectes que nous avons déjà signalés sur les Gommiers, plus de nombreuses espèces vésicantes, surtout des Mylabres, sur les fleurs des Composées, et le _Pimelia simplex_ qui se trouve partout. Les mammifères que nous y avons rencontrés sont le Gundi, des Gerboises en quantité innombrable, la Gazelle, qui y est abondante, le Lièvre (_Lepus Ægyptius_). Les oiseaux sont les mêmes que ceux observés les jours précédents, en y ajoutant de nombreux Gangas. Nous observons, en outre, ce fait particulier, déjà indiqué par moi en 1874, de l’habitat en société par centaines sur les mêmes arbres, où les nids forment de véritables colonies, et principalement sur les Gommiers, du Moineau espagnol (_Fringilla Hispaniolensis_).
Le 29 avril, nous sommes sur pied de bon matin, admirant par un ciel splendide la beauté des herbages que nos bêtes de charge apprécient à un point de vue beaucoup plus pratique ; le temps est très frais (+ 4°,6 au thermomètre minima) ; une rosée abondante couvre la plaine, les reptiles et les insectes foisonnent, et pour rendre le site plus attrayant encore, un vénérable Gommier, non moins remarquable par le développement des branches que par la grosseur du tronc, se dresse en face de nous, de l’autre côté du redir. Séduit par la beauté de ce sujet d’une essence qui marque dans les souvenirs de mes voyages dans le Nord-Afrique, j’en prends rapidement un croquis, puis l’observation barométrique quotidienne étant faite, vers huit heures du matin nous nous remettons en route pour le poste des Aïeïcha. Le point où nous avons passé la nuit est situé à l’extrémité sud de la plaine du Tahla, non loin du col d’El-Affaï par lequel passe la route de Gabès aux Aïeïcha, route que nous ne tardons pas à rejoindre. En 1874 j’avais campé non loin de là, à quelques kilomètres plus à l’ouest, et nous y avions eu les honneurs d’une fantasia exécutée par cent cavaliers et deux cents fantassins appartenant à trois douars réunis, lesquels avaient bien failli commencer par nous accueillir à coups de fusil. Ajoutons que parmi les gens des douars que nous avons rencontrés la veille, il en est qui se sont rappelé notre passage à cette époque.
Le pays que nous traversons avant de rejoindre la route de Gabès est parsemé de moissons dont le développement a été particulièrement favorisé par les pluies exceptionnelles de cette année, de pacages et de monticules pierreux sur lesquels nous trouvons de nombreux silex taillés. Quelques Gommiers se montrent encore et nous observons le dernier à la rencontre d’un ravin qui débouche près de la route dans la longue et étroite vallée d’El-Aïeïcha. La vallée est enserrée entre deux chaînes de montagnes formées l’une et l’autre par une succession de petits pics pointus et inclinés les uns sur les autres comme des capucins de carte ; la curieuse forme de ces montagnes est due au redressement prononcé vers le sud et à la superposition des couches de gypse, de calcaire, de dolomie et de grès, dont chacune forme une crête en dent de scie. On a signalé dans ces reliefs montagneux, entre autres fossiles, des Échinides, mais nous n’avons pas pu en recueillir d’échantillons. Ils renferment aussi des nodules de silex qui ont dû être employés jadis à la confection des instruments préhistoriques que nous rencontrons partout. La chaîne de gauche est assez élevée ; celle de droite, plus basse, semble avoir été séparée de la première.
La flore commence à se modifier à mesure que nous montons ; en même temps que disparaît le Gommier, reparaissent l’Olivier et le Figuier qui manquent absolument dans la plaine du Tahla, et, dès que nous sommes rentrés dans les montagnes, la faune entomologique prend un caractère spécial. L’_Eugaster Guyonii_ nous accompagne toujours et nous signalerons avec lui un autre Orthoptère intéressant, le _Pamphagus marmoratus_, sorte de gros Criquet aptère. Parmi les Coléoptères : _Pimelia Tunetana_, _P. simplex_, _Adesmia Biskrensis_ (Mélasome de montagne), et un gros Charançon rare dans les collections, _Cleonus Heros_, qui court sur le sol en plein soleil.
Du point de rencontre de la route, nous ne cessons de monter sur une longueur d’environ 18 kilomètres, jusqu’au col d’El-Aïeïcha, passant et repassant à diverses reprises le torrent dont le lit est presque partout sans une goutte d’eau. Près du col, la végétation devient plus abondante ; des jardins complantés de Figuiers vigoureux et entourés de haies d’_Opuntia_ bordent la route. Le baromètre Fortin marque une différence de 43 millimètres avec l’observation faite au redir où nous avions campé, soit environ une altitude de 520 mètres en plus.
Le col d’El-Aïeïcha est aujourd’hui un poste important d’occupation, où réside une compagnie de discipline ; il commande le passage le plus fréquenté de tout le massif montagneux situé entre la plaine de Cegui et celle du Bled Tahla. Dans un voyage moins rapide que celui que nous avons à accomplir, ce serait un centre d’exploration intéressant et commode, d’où il serait possible de rayonner sur un espace de pays très étendu. Cette localité élevée présente à la fois des plantes de la montagne et des espèces des régions basses et chaudes.
Nous croyons superflu de donner ici, en raison de son étendue, la liste complète des espèces observées ou récoltées dans les montagnes des Aïeïcha ou aux abords immédiats de cette station visitée déjà par moi en 1874 ; elle m’avait donné à cette époque un certain nombre de bonnes plantes dont quelques-unes n’avaient pas été recueillies depuis Desfontaines. Nous citerons seulement parmi les récoltes de cette année :
Ceratocephalus falcatus Pers.
Adonis dentata Delile.
Sisymbrium runcinatum Lag.
—— torulosum Desf.
Enarthrocarpus clavatus Delile.
Moricandia suffruticosa Coss. et DR.
Reseda Duriæana J. Gay.
Onobrychis Crista-galli Lmk.
Malabaila Numidica Coss.
Ferula Vesceritensis Coss. et DR.
Micropus bombycinus Lag.
Calendula gracilis DC.
Anchusa hispida Forsk.
Echinospermum Vahlianum Lehm.
Cynoglossum cheirifolium L.
Asperugo procumbens L.
Beta macrocarpa Guss.
Les officiers du poste nous ont communiqué aussi quelques renseignements sur les mammifères : le _Ctenodactylus Gundi_ est très abondant dans ces parages où vivent également le Porc-épic (_Hystrix cristata_), le Mouflon-à-manchettes ou Arroui des Arabes (_Ovis Tragelaphus_) et la Hyène (_Hyæna striata_). Nous avons aussi la chance d’examiner une peau de Guépard (_Felis jubatus_) provenant du Nefzaoua.
Malgré la cordiale hospitalité que nous recevons des officiers du poste, notamment de MM. les capitaines Grangent et d’Assailly, nous devons nous borner à quelques récoltes autour du campement, voulant consacrer le plus de temps possible à nos recherches dans les pays encore inexplorés que nous devons traverser pour nous rendre à Gafsa, les Djebels Ceket, Sened et Segoufta, mais nous ne négligeons pas de procéder à la vérification des instruments de météorologie confiés au médecin militaire attaché à l’ambulance. Nous voyons avec satisfaction que les observations sont faites avec soin, bien que nous constations un écart de près de 7 millimètres au Fortin no 756 (Salleron), différence qui provient sans doute de la perte d’une partie du mercure pendant le transport de l’instrument. Nous devons aux recherches botaniques auxquelles nous nous livrons avant de partir plusieurs espèces que nous n’avons pas encore rencontrées ou qui ont cessé de se montrer depuis notre départ de Sfax, entre autres l’_Onopordon Espinæ_ que nous n’avons pas revu depuis Sidi-bou-Aguereb. Cette intéressante Carduacée semble associée aux cultures permanentes, notamment à celle de l’Olivier ; or, au col d’El-Aïeïcha, cet arbre est non moins abondant que le Figuier, qui y donne des fruits réputés pour leur qualité.
Le 30, à une heure du soir, la Mission prend congé des officiers du poste et se dirige sur le Ksar Ceket par la vallée opposée à celle qu’elle a suivie pour arriver au col. Le terrain, sur ce versant, est beaucoup plus humide ; l’eau suinte en beaucoup d’endroits et nous faisons halte auprès d’un puits qui fournit à la garnison une eau pure et abondante. La végétation se ressent de cette humidité permanente du sol ; aussi la route que nous suivons, laquelle n’est autre que celle de Gafsa par El-Guettar, traverse-t-elle des coteaux couverts de broussailles. Une ombellifère (_Malabaila Numidica_), à fleurs jaune d’or, se montre avec profusion, et le joli _Hedysarum carnosum_ fait son apparition presque en même temps.
Tournant à l’ouest, nous quittons les coteaux pour traverser une grande plaine qui sépare les montagnes des Aïeïcha du Djebel Arbet qui se relie au Djebel Ceket et au Djebel Sened par une gigantesque muraille de rochers inaccessibles ; puis, prenant une direction nord-est, nous entrons dans une large vallée fermée à son extrémité par les montagnes de Ceket, ayant à notre droite un chaînon secondaire couronné par une série de crêtes dentelées dont les rochers sont perforés de grands trous dus probablement à des rognons de silex ou des géodes qui se sont détachés de la masse dans laquelle ils étaient enchâssés. Des vestiges d’enceintes, auprès desquels nous rencontrons quelques silex taillés, nous arrêtent un moment sans nous détourner de notre route, et vers six heures, nous faisons notre entrée au Ksar Ceket, village considérable, bâti au pied et sur le flanc d’une colline fortifiée jadis, comme l’indiquent des restes de murs d’enceinte et les ruines d’un château et d’une tour juchés au sommet de la montagne. Ksar Ceket, qui commande un passage analogue à celui du col d’El-Aïeïcha, a dû avoir une assez grande importance dans les temps passés. Actuellement, c’est un village berbère entouré comme ceux d’Algérie de nombreux jardins relativement soignés et bien cultivés par une population intelligente et tout à fait sédentaire. Dès notre arrivée, nous sommes entourés par la foule des indigènes attirés par le désir de voir les « Francis », et reçus cordialement par le cheïkh, désireux de se conformer aux recommandations dés officiers du poste d’El-Aïeïcha.
Nous voici au 1er mai ; la nuit a été très froide, et à cinq heures et demie du matin, le thermomètre frondé marque seulement 8°,5, mais nous ne pouvons savoir quelle a été la température minima, ayant jugé imprudent de risquer un thermomètre à index au milieu des nombreux indigènes qui n’ont cessé d’entourer nos tentes pendant toute la nuit. Toutefois, nous pouvons conclure de l’observation du matin que le climat du Ksar Ceket est loin d’être aussi chaud que pourrait le faire supposer la présence de nombreux Dattiers dans les jardins.
La matinée est laborieusement occupée par la préparation des récoltes faites les jours précédents et par les trop nombreuses consultations demandées au docteur Bonnet par les malades qui envahissent littéralement notre tente. Seul le départ, qui s’effectue à midi, peut mettre un terme à cette affluence importune de visiteurs. Du reste, il ne serait pas prudent de s’attarder plus longtemps au Ksar Ceket. Nous avons été prévenus que le trajet de ce point à Bled Sened est hérissé de difficultés, ce dont nous pouvons bientôt nous convaincre, car à moins d’une demi-heure de marche, nous sommes forcés d’opérer le déchargement des mulets pour faire effectuer le transport des bagages par les chameaux, qui seuls peuvent franchir avec leur charge les strates inclinées de calcaire glissant qui occupent le chemin sur une longueur d’environ un kilomètre. Ce ralentissement forcé dans la marche du convoi a du moins l’avantage de nous permettre de fouiller à loisir de riches bancs de fossiles superposés à un calcaire noirâtre compacte renfermant des Huîtres et des Pernes de grandes dimensions. L’entomologie et la botanique y trouvent aussi leur compte, car, tandis que M. Valéry Mayet recueille de nombreux insectes, nous pouvons récolter une foule de plantes intéressantes, notamment, dans les fentes de rochers, le rarissime _Teucrium ramosissimum_, que dans les montagnes des Aïeïcha, le premier depuis Desfontaines, j’avais retrouvé, en 1874, en Tunisie.
La flore du Ksar Ceket ne diffère pas sensiblement de celle des Aïeïcha ; ces deux localités sont du reste à peu de distance l’une de l’autre. Nous n’y signalerons que le _Rœmeria hybrida_, le _Biscutella auriculata_ et le _Lavatera maritima_ ; mais à quelque distance de ce point, les montagnes changeant de nature et d’aspect, les pentes escarpées qui avoisinent le piton d’El-Biada deviennent très riches. Les légumineuses buissonnantes y sont particulièrement abondantes, notamment l’_Erinacea pungens_ qui s’y montre à fleurs bleues ou blanches, et les _Genista_ épineux (_G. aspalathoides_, _G. tricuspidata_). Les _Cistus_ reparaissent également comme dans les montagnes situées plus au nord, entre autres le _C. Clusii_.
Nous y avons aussi récolté :
Sisymbrium coronopifolium Desf.
Alyssum Granatense Boiss. et Reut.
Cistus Clusii Dun.
Silene tridentata Desf.
—— muscipula L.
—— setacea Viv.
Dianthus _sp._
Haplophyllum tuberculatum Adr. Juss.
Galium setaceum Lmk.
—— petræum Coss. et DR.
Gymnarrhena micrantha Desf.
Atractylis citrina Coss. et Kral.
Centaurea pubescens Willd.
Campanula Atlantica Coss. et DR.
Linaria laxiflora Desf.
Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
Teucrium ramosissimum Desf.
Plantago albicans L.
Euphorbia calyptrata Coss. et DR.
Scilla villosa Desf.
Gagea reticulata Rœm. et Schult.