Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie

Part 4

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Le 23 avril, à huit heures et demie du matin, nous levons le camp pour nous diriger sur le Ksar El-Ahmar. La traversée de l’oued ne s’opère pas avec moins de difficultés que l’avant-veille et les mêmes accidents se renouvellent. Nous franchissons tout d’abord des collines formées de couches de gypse alternant avec des couches de grès, auxquelles succède une vaste plaine désertique qui s’étend entre le Djebel Madjouna et le Djebel Madjoura. Nos soldats du train, déjà parfaitement dressés à la prise des insectes et des reptiles, se livrent, au milieu des broussailles de _Zizyphus Lotus_ et d’_Anthyllis Numidica_, à une chasse active qui est dignement couronnée par la capture d’un magnifique Waran du désert (_Varanus arenarius_).

La plaine qui sépare l’Oued Leben du Ksar El-Ahmar n’offre que la végétation monotone de la région désertique sableuse ; nous n’y récoltons en conséquence qu’un petit nombre de plantes offrant de l’intérêt et que pour la plupart nous retrouverons à peu près partout dans les mêmes conditions d’habitat. Citons seulement : _Notoceras Canariense_, _Reseda propinqua_, _Malva Ægyptia_, _Fagonia Sinaica_, _Rhanterium suaveolens_ (beaucoup moins abondant qu’aux environs du Bir Ali-ben-Halifa), _Atractylis citrina_, _Centaurea contracta_, _Statice Thouini_ var., _Caroxylum articulatum_, _Arthratherum obtusum_.

La faune devient également de plus en plus désertique. Parmi les sauriens qui foisonnent dans les broussailles basses dont la plaine est couverte, citons de nombreux _Agama inermis_, et le beau Waran, de 85 centimètres de longueur, déjà indiqué. Parmi les insectes nous noterons : _Pimelia coronata_, _Hydrosis alata_, _Onitis furcatus_. Une innombrable quantité de _Vanessa Cardui_, fraîchement éclos, donnent lieu à ce curieux phénomène connu sous le nom de pluie de sang, dû au liquide rouge répandu par la chrysalide au moment de l’éclosion.

De loin en loin, la route est jalonnée par des ruines romaines parmi lesquelles je reconnais sans peine un grand édifice carré, construit avec des blocs de gypse gris sillonnés par l’eau, que j’ai déjà signalé dans mon rapport de 1874 ; enfin, vers une heure du soir, après une marche rendue fatigante par la chaleur et le sable, nous dressons nos tentes à côté du grand édifice romain du Ksar El-Ahmar et des puits de 40 mètres de profondeur qui font de ce point l’un des principaux lieux de campement des colonnes et des caravanes traversant la plaine inhospitalière de la Madjoura. Nous constatons avec grande satisfaction que l’eau qu’ils fournissent, indiquée comme mauvaise par les renseignements qui nous avaient été donnés, est au contraire aussi excellente qu’abondante, tandis que celle de l’Oued Leben, signalée comme bonne, était à peine potable. Nous aurons du reste plus d’une fois dans la suite l’occasion de relever des faits semblables et nous attribuons la cause de ces erreurs, commises de bonne foi, aux variations considérables que subit le régime des sources, des rivières et des nappes d’eau souterraines par suite de l’absence ou de l’abondance alternatives des pluies, ce qui augmente ou diminue la salure des eaux du pays en raison de l’activité plus ou moins grande de la dissolution du chlorure de sodium que renferment les terrains qu’elles traversent.

Au point de vue de l’histoire naturelle, les environs du Ksar El-Ahmar ne nous offrent que peu d’intérêt, mais en revanche des vestiges nombreux d’anciens édifices, occupant un espace considérable, ne laissent aucun doute sur l’importance de la cité qui y existait au temps de l’occupation romaine. V. Guérin, dans son beau voyage archéologique, n’ayant pas suivi cette route, ne donne aucun renseignement sur le nom présumé de cette ville importante, mais, bien que j’y fusse passé de nuit, mon rapport de 1874 signale sur ce point, en le désignant comme poste militaire probable, un grand édifice carré que nous regardons aujourd’hui comme ayant été un temple détruit par le feu. Les colonnes encore debout, les corniches, l’entablement et l’appareil en gros blocs taillés avec soin attestent son origine romaine. A deux cents mètres environ de ce monument se montrent distinctement les restes d’un amphithéâtre de 55 mètres de diamètre intérieur, dont subsistent encore quelques gradins et des chambres voûtées, probablement destinées à enfermer les bêtes et les esclaves. Jusqu’à une assez grande distance, sur tout ce terrain sablonneux, ce ne sont que vestiges de maisons, restes d’édifices et débris innombrables de poteries. La configuration du sol indique un ancien lit d’oued dans lequel on reconnaît facilement les restes d’un barrage et ceux d’un vaste réservoir destiné sans doute à emmagasiner une grande quantité d’eau en vue des périodes de sécheresse. Tout en un mot révèle à Ksar El-Ahmar l’existence ancienne d’un centre considérable et fait supposer que ce pays, actuellement inculte, mais dont le sol est loin d’être stérile, a joui autrefois d’une grande prospérité. Dans la nuit, nous essuyons un violent ouragan qui nous fait croire à une température très basse, bien que le thermomètre minima accuse 10 degrés, et dès le matin le campement est levé.

Abandonnant la direction de Gafsa, nous nous dirigeons à l’est vers les hauteurs du Djebel Eddedj qui nous séparent de la plaine du Tahla. Au passage de la première ligne de basses montagnes, nous reconnaissons, dans les couches horizontales de grès qui en forment l’ossature, les carrières auxquelles les Romains ont emprunté les matériaux employés à la construction des grands édifices de l’ancienne ville où existe actuellement le puits. Les Gommiers recommencent à se montrer par pieds isolés et deviennent de plus en plus abondants à mesure que nous pénétrons dans une grande vallée limitée à l’est par des montagnes de moyenne élévation. La chasse aux reptiles, qui se montrent abondants autour des buissons, ralentit la marche du convoi ; j’en profite pour gravir les flancs d’une montagne sur laquelle des arbres au feuillage d’un vert particulier excitent de loin ma curiosité ; j’y reconnais bientôt le _Pistacia Atlantica_ ; puis, me mettant en devoir de rejoindre la colonne qui avait suivi le chemin frayé, je me prends un instant à regretter ma fugue, la descente des gradins, formés par une roche dolomitique dont les couches sont redressées vers le sud, m’offrant de sérieuses difficultés. Chemin faisant, je constate l’abondance de l’Alfa (_Stipa tenacissima_) si répandu sur les Hauts-Plateaux de l’Algérie, et je passe auprès de nombreuses femmes arabes occupées à la récolte de cette précieuse plante textile. Bientôt après, nous nous engageons dans les gorges accidentées de l’Oued Eddedj, et, descendant par un sentier encombré de gros blocs de grès et de poudingues glissants, nous arrivons, après une heure d’efforts pénibles et dangereux de nos malheureux animaux, à un lieu de campement situé auprès d’un passage à gué sur le torrent. L’eau, quoique légèrement saumâtre, y est potable, abondante et vive ; elle est peuplée de batraciens et de mollusques. Un petit plateau abrité, où l’on voit encore les traces des tentes qui y ont été dressées, nous invite à nous arrêter, et nous y établissons notre campement, ne nous doutant pas que nous aurons à nous en repentir. Ample récolte est faite des Mélanies, Mélanopsides et Hydrobies qui abondent dans les eaux du torrent, ainsi que des batraciens et des insectes qui y habitent. Le reste de la soirée est consacré à l’exploration des hauteurs voisines et des rives de l’oued, dont la flore est riche et intéressante ; nous sommes en plein dans la région des Gommiers et nous nous félicitons d’avoir fait halte sur ce point, mais, entre dix et onze heures du soir, alors que tout dort dans le campement, hormis les chameliers qui, comme d’habitude, veillent sur leurs animaux, un coup de feu nous réveille en sursaut, suivi de l’imprécation « kelb » (chien) et d’un appel aux armes accompagné des cris « arbis, arbis ». En un clin d’œil tout le monde est sur pied, les armes à la main ; nous apprenons alors de la bouche de l’un des chameliers, en termes pittoresques, « arbis ... djemel ... moi fousil ... fantasia besef ! », que des Arabes ayant tenté d’enlever ses chameaux, il a tiré sur eux. La nuit étant très noire, nous ne pouvons fouiller sans danger les alentours et, après avoir fait rapprocher des tentes les chameaux et les mulets, un spahi armé est mis en faction ; alors nous rentrons sous la tente, ayant soin de garder nos fusils à portée de la main. Depuis une heure environ le calme semble rétabli, lorsqu’un second coup de feu vient encore jeter l’alarme, cette fois plus sérieusement, car, les mêmes maraudeurs ayant tenté de couper la corde qui retient les mules du train, Abd-er-Rahman, le spahi de faction, nous dit avoir tiré sur l’une des formes blanches qu’il a distinguées ; il prétend même avoir vu l’homme tomber, puis se relever et disparaître derrière les rochers. Cette fois la situation devient véritablement grave et nous nous tenons sérieusement en éveil, mais de ce moment, minuit à peu près, jusqu’au jour, aucun incident, si ce n’est un furieux coup de vent d’est, ne vient plus nous mettre en émoi.

Le lendemain matin, 25 avril, les investigations faites autour du campement nous font découvrir, dans un couloir qui pénètre dans la montagne, les empreintes sur le sable des pas d’une dizaine d’hommes ; cependant aucune trace de sang ne nous révèle que l’un d’eux ait été atteint gravement par le coup de feu d’Abd-er-Rahman ; et pourtant, en arrivant à Gafsa, nous apprîmes par divers rapports que l’Arabe sur lequel il avait fait feu était mort peu de jours après, des suites de ses blessures, dans le village de Sened auquel il appartenait. — Vers sept heures du matin, tandis que nous examinons un groupe majestueux de Gommiers, situé dans le fond de la vallée à un kilomètre environ de notre campement (le tronc de plusieurs de ces arbres, dont la tête arrondie a pris un grand développement, mesure 2m,75 de circonférence), nous sommes croisés par une bande de dix Arabes armés et de mauvaise mine, les uns à pied, les autres montés, se disant à la recherche de chevaux qui leur auraient échappé : éconduits d’abord par les hommes du campement et peu rassurés ensuite en nous voyant marcher vers eux le fusil à la main, ils gagnent rapidement la montagne et disparaissent dans le défilé de l’Oued Eddedj ; la tenue de ces hommes et leur attitude, d’abord hardie, puis embarrassée, ne nous laissent aucun doute sur leur identité avec les maraudeurs de la nuit précédente, mais nous ne jugeons ni prudent ni opportun de nous livrer à des investigations qui nous prendraient un temps plus utilement employé à poursuivre notre route vers le Bou-Hedma où nous avons hâte d’arriver. Cette aventure, bien que sans résultat fâcheux pour nous, a l’avantage de nous montrer qu’il ne faut jamais, en pays peu sûr, camper dans une gorge étroite et dominée de tous côtés. En rassemblant mes souvenirs, je me rappelle en outre que c’est justement au débouché de ce même ravin de l’Oued Eddedj dans la plaine du Tahla et près du château de Guerraouch, c’est-à-dire à quelques kilomètres plus bas, qu’en 1874 nous avons failli être attaqués par les hommes des douars campés dans la plaine, lesquels nous avaient pris pour un parti de Hammema se disposant à venir les dévaliser. A cette époque le défilé de l’Oued Eddedj était réputé comme fort dangereux et nous pouvons encore aujourd’hui voir autour de notre campement les ruines d’une sorte de retranchement, destiné sans doute à défendre ou à intercepter le passage. Il existe également, sur la hauteur qui domine le ravin à gauche, les vestiges d’un village détruit, que j’ai explorés la veille au soir.

Ksar El-Ahmar est, nous l’avons déjà dit, séparé de l’Oued Eddedj par un massif montagneux assez étroit dont les deux versants sont reliés par une plaine élevée parsemée de gros bouquets de _Tamarix_ et de touffes de _Pistacia Lentiscus_ et de _Zizyphus Lotus_. Sur les flancs rocheux du contrefort du Djebel Eddedj se montrent de nombreux _Pistacia Atlantica_ dont la teinte vert clair contraste avec la couleur sombre des Genévriers ou glauque des autres arbustes. Quelques Gommiers rabougris, mêlés à des Amandiers, commencent à paraître dans certaines parties de la plaine, annonçant l’approche de la véritable région du Tahla.

Près de l’Oued Eddedj, la flore devient plus riche, tant sur les bords du cours d’eau que sur les pentes escarpées qui s’élèvent à droite et à gauche du ravin.

Citons parmi les espèces récoltées :

Rapistrum bipinnatum Coss. et Kral.

Reseda Duriæana J. Gay.

Erodium arborescens Willd., très abondant.

Haplophyllum linifolium Adr. Juss.

Anthyllis tragacanthoides Desf.

Paronychia macrosepala Boiss.

Ferula Vesceritensis Coss.

Deverra scoparia Coss. et DR.

Nidorella triloba DC., du Maroc et du Sinaï ; n’a pas été vu en Algérie.

Cladanthus Arabicus Cass.

Amberboa Lippii DC.

Amberboa crupinoides DC.

Atractylis prolifera Boiss. ?, variété, ou peut-être espèce, à très grandes fleurs d’un facies particulier.

Catananche arenaria Coss. et DR.

Carduncellus eriocephalus Boiss.

Celsia laciniata Poir.

Apteranthes Gussoneana Mik.

Sideritis montana L.

Rumex vesicarius L.

Festuca tuberculosa Coss. et DR.

Pennisetum asperifolium Kunth.

Notochlæna Vellea Desv.

Dans la traversée de la plaine qui précède l’Oued Eddedj, nous nous sommes emparés de deux exemplaires d’un magnifique saurien, _Plestiodon Aldrovandi_, aux couleurs les plus brillantes. Les autres reptiles capturés ou observés appartiennent tous aux espèces déjà rencontrées les jours précédents.

De nombreux Traquets de deux espèces distinctes (l’une noire à queue blanche, l’autre blanche à tête, ailes et queue noires) se montrent dans le défilé, où les Huppes, qui y sont particulièrement abondantes, font entendre leur cri, que l’on confondrait facilement avec celui du Coucou.

Les eaux légèrement saumâtres de l’Oued Eddedj sont peuplées de _Rana viridis_ et d’innombrables mollusques des genres _Melania_, _Melanopsis_ et _Paludinella_ ou _Hydrobia_.

Enfin, parmi les insectes, nous avons trouvé trois ou quatre espèces encore indéterminées.

Vers dix heures du matin, nous levons le camp, et, côtoyant la base des montagnes dénudées qui relient le Djebel Eddedj au Djebel Bou-Hedma, nous descendons dans la plaine du Tahla où nous attirent de nombreux et importants groupes de Gommiers, restes de l’ancienne forêt retrouvée par moi en 1874. Je constate, non sans regret, que le nombre des arbres a sensiblement diminué malgré l’interdiction de les couper. Comme à mon premier voyage dans ce pays, notre apparition est annoncée de douar en douar par des colonnes de poussière, tourbillons factices qui sont un indice de défiance de la part des indigènes. Le sol pierreux, argileux et aride des coteaux ne nous offre d’abord qu’une flore peu variée, mais à mesure que nous descendons dans la plaine, quelques plantes nettement sahariennes, telles que _Farsetia Ægyptiaca_, _Marrubium deserti_, accompagnent ou remplacent d’autres espèces que nous avons toujours rencontrées jusque-là.

Les Gommiers (_Acacia tortilis_), dont nous avons déjà vu de magnifiques sujets au bord même de l’Oued Eddedj, deviennent beaucoup plus nombreux, formant parfois des fourrés où il est difficile de pénétrer et qui sont parsemés de vieux arbres, débris de la forêt qui devait jadis couvrir cette vaste plaine. Ils sont souvent mêlés aux buissons non moins impénétrables du _Rhus oxyacanthoides_ (Damouk).

A une heure et demie nous faisons halte pour déjeuner à l’ombre d’un gros Gommier, puis reprenant notre route à travers cette longue plaine uniforme, nous établissons notre campement, à cinq heures et demie du soir, au pied des montagnes de Bou-Hedma, non loin d’un groupe de Dattiers, reste d’anciens jardins abandonnés, indiquant de loin la place de deux sources d’une eau fraîche, relativement abondante et peuplée de _Bythinies_, de _Paludinelles_ et de _Paludestrines_. Le contraste de ces eaux vives avec celles plus ou moins salées ou sulfureuses auxquelles nous avons dû nous habituer, et la situation de notre campement d’où la vue domine toute la plaine couverte par les têtes arrondies des Gommiers et s’étend jusqu’à la nappe argentée de la Sebkha Naïl qui la limite à l’est, font de ce point un lieu relativement enchanteur et nous confirment dans notre intention d’y consacrer plusieurs jours. Du reste les gorges et la montagne de Bou-Hedma, signalées lors de ma première visite en 1874 par la découverte de quelques plantes très intéressantes et d’un _Helix_ (_H. Doumeti_ Bourg.), nouveau alors, mais retrouvé par nous en 1883 et 1884 sur un grand nombre de points de la Régence, étaient spécialement désignées à notre attention.

Le 26 avril, nous consacrons la matinée à l’exploration des environs immédiats du campement et des sources, où il est fait ample récolte de plantes, de mollusques, de reptiles, auxquels il faut ajouter quelques mammifères qui se montrent à nous pour la première fois. Nous constatons la nature calcaire des eaux par des tufs récents remplis de débris de végétaux et de mollusques identiques à ceux qui y vivent actuellement.

Dans l’après-midi, nous nous dirigeons vers l’Oued Cherchara, et, remontant son cours, nous nous engageons dans les gorges d’aspect sauvage et étrange qui s’enfoncent au pied de l’amphithéâtre formé par l’écroulement de la masse gypseuse du Bou-Hedma. Un couloir étroit livre seul passage à un cours d’eau fortement salé qui se perd à quelques kilomètres plus loin dans la vaste dépression sans issue qui forme l’importante Sebkha Naïl.

L’entrée du cirque de Bou-Hedma est fermée par une muraille naturelle de roches peu épaisses dont les couches plongent verticalement. Une ouverture en forme de fenêtre a été pratiquée dans la roche et d’importants vestiges de constructions et d’aqueduc romains existent encore sur la rive droite du ruisseau qui sort d’un vaste marais couvert de roseaux, repaire de nombreuses troupes de Sangliers. Le centre du cirque est occupé par une succession de terrasses, dont l’ensemble forme une véritable montagne terminée par une crête dominant à pic le ravin profond qui la sépare du reste du massif. C’est le fait d’un écroulement qui a produit un chaos des plus étranges au milieu duquel les bancs de calcaire dolomitique, de grès et de gypse se sont enchevêtrés et produisent, en se désagrégeant, les amas de sables et d’argiles de différentes couleurs qui forment des terrasses échelonnées. Le sel se montre un peu partout entre les couches de gypse mises à nu par les érosions dues aux pluies torrentielles. Tout autour se dressent brusquement jusqu’à une hauteur considérable les parois du cirque, laissant voir, en place et dans une position presque horizontale, les mêmes strates qui sont verticales dans la montagne centrale ; il résulte de cette disposition des roches un site de l’aspect le plus étrange.

Les gorges et le cirque offrent l’image de la désolation ; c’est un paysage dans lequel tout est sévère et de plus en plus lugubre à mesure que l’on s’enfonce dans les méandres du ravin ; on se figure être à l’entrée de l’enfer décrit par l’imagination féconde du Dante. La flore du ravin est celle des terrains salés ; les _Tamarix_, les _Statice_, les Salsolacées, etc., y règnent en maîtres et contribuent par leur feuillage grisâtre à augmenter la tristesse de cette solitude qui demanderait à être explorée plus à fond que ne nous permet de le faire le long parcours que nous avons encore à accomplir avant d’arriver à Gafsa.

Malgré le désir que nous avons de pénétrer plus avant dans ces gorges mystérieuses dont nous cherchons vainement l’extrémité, nous devons songer à la retraite, que nous effectuons en gravissant la montagne intérieure et en descendant ensuite de terrasse en terrasse jusqu’à l’entrée de la gorge. Ce trajet a l’avantage de nous faire constater la succession des zones végétales, depuis la flore monticole jusqu’à celle des terrains salés du fond du ravin.

Nous citerons, entre autres plantes récoltées sur les pentes et dans le ravin de Bou Hedma :

Farsetia Ægyptiaca Turr.

Reseda stricta Pers.

Erodium arborescens Willd.

—— glaucophyllum Ait.

Zygophyllum album Desf.

Rhus oxyacanthoides Dum.-Cours.

Acacia tortilis Hayne.

Reaumuria vermiculata L.

Senecio coronopifolius Desf.

—— Decaisnii DC.

Pulicaria Arabica Cass. _var._ longifolia.

Nidorella triloba DC.

Pyrethrum macrocephalum Coss. et DR., trouvé par la Mission de 1883 à Sidi-el-Hani.

Rhanterium suaveolens Desf.

Asteriscus pygmæus Coss. et DR.

Calendula stellata Lov. _var._ hymenocarpa Coss.

Atractylis citrina Coss. et Kral.

—— prolifera Boiss., même variété qu’à l’Oued Eddedj.

Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral., abondant.

Zollikoferia angustifolia Coss. et DR.

Microrhynchus nudicaulis Cass.

Coris Monspeliensis L.

Limoniastrum Guyonianum DR.

Statice globulariæfolia Desf.

—— pruinosa L.

Caroxylon tetragonum Moq.-Tand.

Atriplex mollis Desf.

Echinopsilon muricatus Moq.-Tand.

Rumex vesicarius L.

Euphorbia Bivonæ Steud.

—— glebulosa Coss. et DR.

Juncus maritimus Lmk.

Arthratherum ciliatum Nees.

Digitaria commutata Schult.

Sur les Gommiers morts, on trouve plusieurs espèces d’insectes intéressantes, entre autres un Bupreste qui vient d’être décrit par M. Mayet sous le nom d’_Acmæodera Acaciæ_. Au Bou-Hedma même, on rencontre un _Melasoma_ non décrit, voisin des _Ocnera_, et rapporté déjà de Gafsa par MM. Sédillot et Léveillé en 1883. Un _Opatrum_ trouvé en grande abondance au campement de la Source des Palmiers (Aïn Cherchara) paraît aussi être nouveau.

La particularité la plus intéressante du Djebel Bou-Hedma nous paraît être le cataclysme qui y a mis à nu, sur une hauteur de cinq à six cents mètres, les innombrables strates de gypses diversement colorés, de calcaires, de dolomies et de grès, qui forment l’ossature de la montagne. Surpris d’abord par l’étrangeté de ces escarpements abrupts, bariolés de gris, de blanc, de jaune et de rougeâtre, l’observateur ne tarde pas à y voir le résultat d’un effondrement et le glissement d’une grande partie de la montagne, sans doute précédemment de forme arrondie. Cette énorme masse détachée forme actuellement au milieu du cirque une véritable montagne circonscrite par un profond ravin circulaire servant de lit à un torrent dont les deux branches viennent se réunir à l’entrée de la gorge ; celle-ci est barrée par un grand rocher peu épais, simulant une muraille, et qui n’est autre qu’un lambeau de strate planté verticalement en travers de l’ouverture. A gauche, derrière ce rocher, un assez vaste marais, incessamment comblé par les débris de la montagne, laisse échapper des eaux sulfureuses et salées, parfois chargées d’oxyde de fer. Le lit du bras droit du torrent est formé de couches gypseuses assises horizontalement les unes sur les autres en manière de marches d’escalier ; des traces de sel gemme se montrent sur plusieurs points parmi ces couches dont la surface est plus ou moins couverte d’efflorescences salines. Tandis que les pentes de la montagne centrale présentent des amas de sable alternativement gypseux, dolomitique ou siliceux, et que le sommet est couvert de débris de grès, les falaises abruptes qui forment le cirque montrent la superposition normale des couches ; d’abord les strates peu épaisses, mais multiples des gypses de diverses couleurs, puis celles plus puissantes des calcaires et des dolomies, et en dernier lieu les grès qui couronnent le tout. Le nouvel examen que j’ai fait de la disposition de ces couches dans les diverses parties de ce curieux massif m’a pleinement confirmé dans l’hypothèse que j’avais émise dès 1874, à savoir que c’est par la dissolution de masses importantes de sel gemme situées au-dessous des strates peu épaisses et friables de gypse qu’ont dû se produire l’effondrement de ces couches et le glissement d’une portion de la montagne dans le cirque.