Part 3
Le 17 avril, à une heure du soir, après avoir consacré trois jours aux préparatifs de départ et à la mise en ordre de nos récoltes, nous levons le camp et prenons la route de Gafsa par la plaine de Chaal et l’Oued Leben. Nous sommes munis de deux tentes de seize hommes, l’une pour nous et notre matériel, l’autre pour les hommes de l’escorte. Notre personnel se compose de cinq hommes du train, dont un brigadier, deux cavaliers indigènes des compagnies mixtes et deux chameliers. Le nombre des animaux est de dix-sept, savoir : quatre chevaux montés, huit mulets du train, dont deux montés et six chargés ; et cinq chameaux. C’est à peine suffisant, car, vu le nombre d’étapes que nous avons à fournir avant d’atteindre un point de ravitaillement, il nous faut, outre nos bagages, emporter des vivres en assez grande quantité pour nos hommes et nos animaux.
Notre itinéraire ayant été soigneusement tracé avec le concours du capitaine Coste, de la 3e compagnie mixte, lequel a fait campagne dans la région que nous allons explorer, nous nous dirigeons sur le Bir Khlifa, première halte que nous atteignons vers six heures du soir. Le camp est aussitôt dressé à proximité du puits et au pied d’une petite éminence couronnée par les restes des travaux exécutés par les Romains dans le but d’élever et de distribuer les eaux à l’entour, ainsi qu’ils avaient coutume de le faire dans ces contrées entièrement dépourvues d’irrigations naturelles. Notre première installation s’étant opérée sans difficulté, nous pouvons espérer que notre voyage s’effectuera dans de bonnes conditions, ce dont il était essentiel de s’assurer avant de pousser plus avant.
Le 18, dès que les rayons du soleil éclairent les blanches koubas de Sidi-Aguereb dont nous ne sommes éloignés que d’environ deux kilomètres, les tentes sont repliées et le chargement reconstitué en y apportant quelques modifications dont l’expérience nous a démontré la nécessité. La route que nous suivons a dû être l’ancienne voie romaine conduisant à Capsa, aujourd’hui Gafsa ; nous la verrons dans la suite indiquée par une série de puits et de ruines d’anciennes villes ou de postes militaires distants de quelques kilomètres les uns des autres. Une température modérée favorise notre marche, et l’état satisfaisant de la végétation, exceptionnellement entretenue cette année par de fréquentes pluies, nous promet de riches récoltes en plantes et en insectes ; mais, comme il importe de ne pas nous encombrer dès le premier jour d’espèces déjà recueillies antérieurement par M. Kralik en 1854 et par moi-même en 1874, nous nous bornons à prendre des échantillons des plantes les plus intéressantes et à dresser une liste de plus de 100 espèces qui nous démontre de nouveau l’association des formes désertiques à celles qui sont plus spéciales soit à la région septentrionale, soit à la zone littorale.
Bir Khlifa est riche en plantes, mais la flore en est assez analogue à celle des environs immédiats de Sfax ; aussi je me bornerai à mentionner les espèces suivantes qui en donnent le caractère général : _Enarthrocarpus clavatus_ (des parties chaudes des Hauts-Plateaux et du Sahara en Algérie), _Pteranthus echinatus_, _Gymnocarpus fruticosus_ (Sahara en Algérie), _Deverra tortuosa_ (manquant à l’Algérie), _Daucus pubescens_ (Sahara en Algérie), _Achillea Santolina_, _Cyrtolepis Alexandrina_ (Sahara en Algérie), _Spitzelia cupuligera_, _Plantago ovata_ (presque exclusivement saharien en Algérie), _Pennisetum ciliare_ (Sahara en Algérie), _Ægilops ventricosa_ (assez rare en Tunisie, tandis qu’il est commun en Algérie).
La faune de ce point ne diffère pas non plus sensiblement de celle de Sfax.
La seconde journée de marche nous conduit au bord de l’Oued Bateha, cours d’eau assez important dont le lit très large est profondément creusé dans des terrains argilo-sableux d’une assez grande fertilité. Dès notre arrivée, à une heure du soir, nos tentes sont dressées sur la rive droite de l’oued qui doit nous fournir une eau abondante mais légèrement saline, et nous avons bien soin de nous tenir à quelque distance des douars, sachant par expérience que la proximité de ces agglomérations indigènes cause toujours plus d’ennuis qu’elle n’offre d’avantages.
Les bords de l’oued, à l’exploration desquels nous consacrons tout le reste de la soirée, offrent beaucoup d’intérêt tant au point de vue botanique qu’au point de vue zoologique ; les productions naturelles s’y font remarquer par leur caractère particulièrement saharien et, sans l’obligation où nous sommes de gagner promptement le Sud, nous consacrerions volontiers plusieurs jours à cette station. Le désir de nous procurer certaines espèces d’Orthoptères nous fait poursuivre nos recherches même dans la nuit à l’aide d’une lanterne, malgré les dangers auxquels nous exposent les érosions profondes qui sillonnent les abords du lit de l’oued autour de notre campement.
Parmi les plantes récoltées nous citerons : _Sisymbrium coronopifolium_ var. _ceratophyllum_, _Enarthrocarpus clavatus_ (des Hauts-Plateaux chauds et du Sahara en Algérie), _Astragalus Gombo_ (Hauts-plateaux chauds et Sahara en Algérie, commun en Tunisie où il remonte jusque vers Kairouan), _Muricaria prostrata_ (Hauts-Plateaux et lisière du Sahara en Algérie), _Trigonella stellata_ (Sahara algérien), _Neurada procumbens_ (Sahara en Algérie ; en Tunisie il remonte jusque vers Kairouan), _Paronychia longiseta_ (des parties chaudes des Hauts-Plateaux et du Sahara en Algérie), _Nolletia chrysocomoides_ (Sahara en Algérie), _Asteriscus pygmæus_ (Sahara en Algérie), _Cyrtolepis Alexandrina_ (Sahara en Algérie), _Centaurea dimorpha_ (parties chaudes des Hauts-Plateaux et Sahara en Algérie), _C. microcarpa_ (Sahara en Algérie), _Onopordon Espinæ_ (spécial à la Tunisie), _Echiochilon fruticosum_ (Sahara en Algérie), _Linaria fruticosa_ (Sahara en Algérie), _Echinopsilon muricatus_ (Sahara en Algérie).
Comme la flore, la faune devient plus désertique ; ainsi, nous notons parmi les insectes : _Cicindela leucosticta_, _Anthia sexmaculata_, et _Pimelia Doumeti_, variété pubescente de _P. granulata_, découverte par moi en 1874 et qui pendant plusieurs années a été considérée comme espèce. Un énorme Grillon blanc égyptien (_Brachytrupes megacephalus_) abonde dans les sables du lit de l’oued.
En fait de mammifères, signalons l’apparition des Gazelles et l’abondance de plusieurs espèces de Gerboises dont les terriers criblent le sol.
Le 19 au matin, le camp est levé dès huit heures, non sans avoir, comme chaque jour, procédé aux observations barométriques et thermométriques. La nuit a été relativement froide, car le thermomètre minima n’a marqué que + 5°,3, mais la température remonte rapidement et, tandis qu’à six heures du matin elle était de + 6°,5 au thermomètre frondé, dès huit heures, le même instrument accuse déjà + 19°,8, soit un accroissement de 13°,3 en deux heures, ce qui nous promet une chaleur assez forte pour le reste de la journée. Ce phénomène d’abaissement considérable de la température avant le lever du jour est du reste assez habituel dans la région désertique.
Quittant les bords de l’Oued Bateha, nous entrons bientôt dans une contrée inculte désignée par le nom de désert de Chaal, où règne en maîtresse, sur des espaces considérables, une Composée à fleurons jaunes de la flore saharienne, le _Rhanterium suaveolens_, plante à végétation très tardive et que nous ne trouverons en état de floraison qu’aux environs de Gafsa.
Des ruines occupant de vastes étendues et de vieux Oliviers, en assez grand nombre sur certains points, révèlent l’ancienne occupation du pays par les Romains, ainsi que sa fertilité au temps de leur colonisation. C’est non loin de notre campement que, en 1874, j’ai vu un de ces arbres dont la circonférence ne mesurait pas moins de 11 mètres.
Vers deux heures du soir, après avoir suivi le lit desséché d’un oued très important mais dont le nom nous est inconnu, nous arrivons au Bir Arrach, où nous devons camper. Le puits, auprès duquel nous dressons nos tentes, est creusé sur le flanc d’une colline qui s’élève au-dessus du lit de l’oued, très large en cet endroit. Ce puits a 29 mètres de profondeur et fournit une eau de très mauvaise qualité dont la température est de 21 degrés centigrades ; il est de construction romaine, comme la plupart de ceux que l’on rencontre dans le trajet de Sfax à Gafsa. Sur les hauteurs voisines, on voit encore distinctement les enceintes ruinées d’une sorte de camp retranché. Un vent violent et un sol pierreux, infesté de Scorpions (_Buthus australis_), nous causent de grandes difficultés pour l’installation de nos tentes que l’on ne sait comment fixer solidement. On y parvient cependant, et, lorsque nous avons procédé au repas, nous nous mettons en devoir d’explorer la plaine, couverte de broussailles formées principalement de _Tamarix_, de _Thymelæa_ et du _Retama Rætam_, qui occupe un vaste espace sur la rive gauche de l’oued. Les captures d’insectes et de reptiles y sont nombreuses et intéressantes, et la nuit seule nous ramène au camp, sans les interrompre cependant, car elles se continuent sous la tente même fort avant dans la soirée, les espèces nocturnes ou crépusculaires étant attirées en foule par les lumières de notre campement.
Les environs du Bir Arrach ne nous ayant offert qu’une flore presque identique à celle des stations précédentes, nous ne citerons que : _Dianthus serrulatus_ var. _grandiflorus_, _Neurada procumbens_, _Nolletia chrysocomoides_, _Onopordon ambiguum_, _Dœmia cordata_, _Arthratherum pungens_.
Quant à la faune de cette localité, elle est aussi sensiblement la même que celle des points visités depuis Sfax ; nous y rencontrons pourtant un jeune _Varanus arenarius_, ce géant des sauriens terrestres du Nord de l’Afrique.
Pendant la nuit, un ouragan du nord-nord-ouest, d’une extrême violence, menace à plusieurs reprises de renverser nos tentes ; mais la température s’abaisse beaucoup moins qu’à l’Oued Bateha, et le thermomètre minima ne marque pas au-dessous de + 11°,3, tandis qu’à huit heures du matin le thermomètre frondé accuse + 18°, degré très voisin de celui observé la veille à la même heure.
Le 20 avril, à neuf heures du matin, nous reprenons la direction ouest-sud-ouest à travers un pays accidenté et couvert d’une végétation assez abondante. Un grand nombre de constructions, détruites jusqu’à fleur du sol et dont les débris encombrent le terrain, révèlent l’existence d’une ville antique qui a dû être importante. Un peu plus loin, nous apercevons, au sommet d’une colline dénudée, un columbarium que je reconnais pour l’avoir déjà visité et signalé en 1874. C’est le signe certain que nous rejoignons la véritable route de Gafsa, dont nous nous étions quelque peu écartés sur la droite. Après avoir côtoyé quelque temps un oued peu important, mais conservant encore de l’eau dans quelques redirs ombragés par de vieux Oliviers, des _Tamarix_ et des _Pistacia Atlantica_, nous arrivons au puits connu sous le nom de Bir Ali-ben-Halifa, auprès duquel nous faisons halte à l’ombre d’Oliviers archiséculaires, témoins encore vivants de l’époque où les Romains occupaient et cultivaient ce pays actuellement si désolé. Ce puits est, comme tous les autres, d’origine romaine ; sa profondeur est de 55 mètres ; l’eau qu’il fournit, de qualité plus que médiocre, est à 23 degrés de température. Néanmoins, on est très heureux de trouver cette ressource dans une contrée où l’eau potable fait presque partout défaut.
A cette station, nous notons entre autres plantes : le _Rhanterium suaveolens_, qui couvre entièrement une grande plaine, le _Pyrethrum fuscatum_, l’_Amberboa Lippii_, le _Statice Thouini_, variété très remarquable qui se distingue du type par la couleur blanc jaunâtre de ses fleurs et par des proportions plus grandes. Cette plante, que nous retrouverons sur beaucoup de points pendant notre voyage dans le Sud, pourrait bien être une espèce distincte du _S. Thouini_.
Le _Pimelia Doumeti_ manque à cette station, dont la faune entomologique ne diffère pas cependant de celle des stations voisines.
Nous noterons la rencontre d’un grand Aigle (_Aquila fulva ?_) et du _Strix Aluco_. Cette dernière espèce d’oiseau est commune à peu près partout en Tunisie, où elle est désignée par les indigènes sous le nom de _Bouma_.
A partir du Bir Ali-ben-Halifa, point de rencontre de la route de Gabès à Kairouan avec celle de Sfax à Gafsa, le pays devient d’une extrême monotonie : une immense plaine à peine ondulée s’étend jusqu’au pied du Djebel Madjouna. Revenant de Gafsa à Sfax, en 1874, j’avais dû la traverser de nuit silencieusement et y camper sans faire de feu, dans la crainte d’être attaqué par les bandes pillardes des Hammema. Aujourd’hui, nous la parcourons sans danger, mais nos spahis indigènes connaissant assez mal leur route, nous avons la mauvaise chance de nous y égarer, et ce n’est qu’à la nuit presque close que nous parvenons à découvrir les redirs d’El-Aïa, après avoir exécuté plusieurs marches et contremarches en différents sens. L’étape de cette journée est la plus longue et la plus fatigante que nous ayons eu à faire depuis Sfax ; aussi est-ce avec une satisfaction réelle que nous voyons dresser nos tentes sur un terrain très abondamment pourvu d’herbe et à proximité de réservoirs naturels contenant une eau fraîche et de bonne qualité. El-Aïa, avec son bois de _Tamarix_ et ses frais herbages, nous paraît un véritable Éden au milieu de ces solitudes. Il serait peut-être imprudent, toutefois, d’y séjourner trop longtemps et sans prendre de précautions contre la fièvre, toujours à craindre dans un bas-fond humide. Pendant la nuit, en effet, la température descend à + 5°,5, et le lendemain matin (21 avril), quand nous levons le camp à huit heures et demie, une abondante rosée couvre encore de diamants et de perles les herbes et les buissons de la plaine.
A peine sommes-nous en marche que l’un de nos spahis est arrêté au passage par un magnifique serpent qui, surpris au pied d’une touffe de _Tamarix_, se dresse en gonflant sa gorge et en sifflant avec fureur. C’est un _Naja Haje_ (Bou-Ftira des Arabes, Serpent-à-coiffe, Serpent-des-bateleurs, Vipère-des-pyramides), espèce des plus dangereuses que nous avions un vif désir de rencontrer, son existence n’étant encore que présumée dans cette partie de la Tunisie. Cédant aux coups de cravache qui ne lui sont pas ménagés et non moins effrayé que l’homme qui avait troublé son repos, le reptile rentre prudemment dans le fourré ; mais, traqué dans son repaire et cerné de tous côtés, il est forcé de s’enfuir vers un autre buisson qu’il ne peut atteindre sans être pris, en dépit de l’agilité qu’il déploie. Le grand nombre d’insectes recueillis et la précieuse capture que nous venons de faire augmentent nos regrets de quitter si promptement le campement d’El-Aïa ; mais nos heures sont comptées, et la désagréable expérience de la veille nous fait prudemment poursuivre notre route vers l’Oued Leben dont nous n’atteindrons les bords que vers onze heures du matin.
La station d’El-Aïa, relativement boisée par de nombreux et beaux _Tamarix_, qui croissent vigoureusement grâce à l’abondance d’eau douce que l’on y trouve, ne nous a offert cependant que peu de plantes intéressantes, à part les suivantes : _Ammosperma cinereum_, _Chlamydophora pubescens_, _Amberboa Lippii_, _Arnebia decumbens_, _Asphodelus viscidulus_ (plante des déserts de l’Orient qui manque à l’Algérie).
Les Gazelles se montrent abondamment dans ces parages, où les terriers de Gerboises sont innombrables dans les terrains argilo-sableux. Parmi les oiseaux, nous avons noté l’Œdicnème criard et plusieurs espèces de Traquets. Sur les _Tamarix_ existent plusieurs insectes communs à Biskra en Algérie. Les reptiles sont très nombreux aux environs d’El-Aïa. Nous y avons capturé : _Agama inermis_, _Acanthodactylus Boskianus_, _Tropidosaura Algira_ (espèce qui ne passe pas pour désertique et qui se trouve à Montpellier et à Cette), _Cœlopeltis insignitus_, entre El-Aïa et l’Oued Leben ; mais la prise la plus intéressante, sans contredit, est celle de notre magnifique _Naja Haje_. Dans les endroits marécageux se montrent aussi de nombreuses Tortues d’eau (_Emys leprosa_).
A peu de distance des redirs d’El-Aïa, la contrée reprend son caractère désertique ; le sol sableux n’est plus couvert que de plantes sahariennes, la plupart hérissées d’épines (_Anthyllis Numidica_, _A. tragacanthoides_), qui font les délices des chameaux ; de nombreuses Gazelles effrayées fuient devant nous, et les oiseaux du désert s’envolent à notre approche, tandis que chaque touffe d’herbe sert de refuge à un ou deux sauriens. La brise fraîche du matin a fait place à une atmosphère calme et suffocante qui augmente le malaise que nous causent les rayons brûlants du soleil dardés sur nos têtes. Nous traversons dans ces conditions le lit de l’Oued Leben, très large en cet endroit, que nous laissons à droite ainsi que le marabout désigné comme point de repère dans notre itinéraire.
Lorsque nous atteignons le pied des premières collines gypseuses qui se détachent de la base du Djebel Madjouna, notre attention est attirée par un arbre de moyenne taille auquel je reconnais de loin le facies particulier du Gommier (_Acacia tortilis_) ou Tahla dont la recherche et la constatation avaient été le principal but de mon voyage de 1874. A cette époque, je n’avais rencontré cet arbre curieux qu’à environ 40 kilomètres plus au sud. Comme la première fois, je constate son association avec le _Rhus oxyacanthoides_ (Damouk des Arabes) et le _Pistacia Atlantica_. Nous saluons avec une véritable émotion cette vieille connaissance de dix ans qui nous gratifie d’un peu d’ombre et, après lui avoir dérobé, en dépit de ses dangereuses et cruelles épines, quelques rameaux garnis de jeunes fruits, nous reprenons notre route dans la direction d’un monticule escarpé que couronne le camp fortifié établi par les troupes françaises. Chemin faisant, nous recueillons, au milieu des débris de pierres, quelques silex préhistoriques, qui me rappellent que déjà en 1874 j’avais rencontré des restes analogues de l’âge de pierre sur un sol semblable, entre la Sebkha Naïl et le Djebel Bou-Hedma.
Les baraquements du bordj se trouvent à une grande élévation au-dessus de l’oued et la descente jusqu’au bord de celui-ci offre de grandes difficultés pour les animaux ; aussi nous décidons-nous à le franchir et à établir notre camp sur sa rive gauche à proximité de l’eau et d’un terrain très herbeux où les mulets trouveront une nourriture fraîche et abondante. Toutefois le passage du cours d’eau ne s’effectue pas sans dangers, et ce n’est qu’après une heure environ d’émotions causées par la chute dans l’oued de plusieurs mules et chameaux, que nos tentes sont enfin dressées sur un plateau argilo-sableux dominant plusieurs cascades dont l’eau est beaucoup moins saumâtre que celle de la rivière chargée de sel et de sulfate de chaux provenant des terrains environnants. Nous ne devions pas moins en ressentir des effets purgatifs auxquels, durant notre séjour, personne ne fut soustrait.
La nécessité de faire reposer le convoi après plusieurs jours d’une marche fatigante, non moins que celle de mettre en ordre et d’assurer la conservation des récoltes faites depuis Sfax, nous détermine à demeurer le 22 avril au bord de l’Oued Leben dont nous avons aussi le désir d’explorer les environs ; mais un violent coup de siroco, sec et énervant, en couvrant tout de sable et en nous causant un malaise général, rend ce séjour peu agréable. Ce contretemps ne nous empêche pourtant pas de parcourir les nombreux ravins dont le terrain est sillonné et de fouiller avec soin les broussailles de _Tamarix_ ainsi que les massifs de Roseaux servant de repaires à de nombreuses bandes de Sangliers qui viennent pendant la nuit bouler jusqu’aux alentours de nos tentes. Nous ne négligeons pas non plus d’explorer les collines gypseuses qui s’élèvent à quelque distance de la rive gauche du cours d’eau. De nombreuses captures d’insectes et des récoltes de plantes intéressantes compensent du reste les désagréments de notre séjour à cette station dénuée de ressources.
La flore y est presque uniformément saharienne et les collines basses environnantes fournissent un certain nombre d’espèces que nous n’avions pas encore rencontrées. De ce nombre est l’_Acacia tortilis_ (Gommier), qui a fait son apparition par pieds isolés, environ à un kilomètre avant d’arriver au camp établi par les troupes françaises sur la rive droite de l’oued ; nous supposons du reste qu’il ne franchit pas ce cours d’eau, car, tant dans notre voyage de 1874 que dans celui-ci, nous ne l’avons jamais vu sur la rive gauche. Ce curieux arbre serait donc limité dans son habitat entre l’Oued Leben et l’Oued Baïech, tandis que beaucoup d’autres plantes de cette région, entre autres le _Rhus oxyacanthoides_, s’étendent bien en deçà ou au delà de ces deux rivières, au nord et au sud.
La liste suivante, limitée aux espèces les plus intéressantes récoltées à l’Oued Leben, donnera une idée du caractère essentiellement saharien de cette station :
Adonis dentata Delile.
Lonchophora Capiomontiana DR.
Ammosperma teretifolium Boiss.
—— cinereum Hook.
Matthiola oxyceras DC. _var._ basiceras.
Helianthemum Tunetanum Coss. et Kral.
—— salicifolium Pers. _var._ sessiliflorum.
Silene setacea Viv.
Erodium glaucophyllum Ait.
—— arborescens Willd.
—— —— _var._ laciniatum.
Zygophyllum album Desf.
Fagonia Sinaica Boiss.
Astragalus tenuifolius Desf.
—— Kralikianus Coss. sp. nov.
Acacia tortilis Heyne.
Retama Rætam Webb.
Reaumuria vermiculata L.
Nitraria tridentata Desf.
Deverra chlorantha Coss. et DR.
Malabaila Numidica Coss., nouveau pour la Tunisie.
Pyrethrum fuscatum Willd.
Chlamydophora pubescens Coss. et DR.
Kœlpinia linearis Pall.
Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.
Arnebia decumbens Coss. et Kral. _var._ macrocalyx.
Echium humile Desf.
Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
Linaria laxiflora Desf.
Limoniastrum Guyonianum DR.
Plantago ovata Forsk.
Asphodelus viscidulus Boiss.
Les Sangliers, comme nous l’avons dit, sont particulièrement abondants dans les fourrés de Roseaux qui encombrent le lit de l’oued ; pendant la nuit, ils font des excursions aux alentours et recherchent particulièrement les bulbes et les racines succulentes de certaines plantes. Les Gazelles et les Gerboises n’y sont pas moins communes.
L’_Œdicnemus crepitans_ habite les terrains sableux et les Gangas plus particulièrement les lieux pierreux, tandis que de nombreux Traquets de plusieurs espèces hantent les buissons et que les Pigeons (Bizets) peuplent les hautes falaises à pic du bord de l’oued.
Le soir, à la lumière, nous avons pris plusieurs spécimens d’un petit Hanneton (_Pachydema xanthochroa_), que j’ai découvert en 1874, et quelques autres espèces intéressantes encore indéterminées.
Les alentours et le lit même de l’oued sont spécialement remarquables par un puissant gisement de sulfate de chaux (gypse) qui offre les variétés de structure et de coloration les plus diverses, depuis la Pierre-à-Jésus ou Fer-de-lance jusqu’aux strates fibreuses, depuis le blanc le plus pur jusqu’au rouge le plus intense. Ce gisement, qui constitue la plupart des collines voisines de l’oued, paraît s’étendre tout autour des montagnes environnantes qui forment les chaînes du Djebel Madjouna et du Djebel Bou-Hedma. Il semble recouvrir ou renfermer les dépôts de sel auxquels les eaux de cette rivière importante doivent la saveur saline prononcée qui, sur une assez grande étendue de son parcours, les rend très laxatives et presque impotables. Il existe pourtant sur les bords de l’Oued Leben des affluents peu importants et des sources qui donnent de l’eau douce ou à peu près douce.