Part 14
A deux kilomètres avant d’arriver à la mer, nous trouvons les restes d’un mur antique, dirigé en ligne droite pendant près d’un kilomètre, déviant ensuite, et paraissant être la fondation d’une vaste enceinte. Il traverse actuellement des terrains marécageux, près des ruines d’une cité qui a dû être des plus florissantes. Nous passons plus de deux heures à visiter en détail les restes de divers monuments et de gigantesques édifices qu’il y aurait le plus grand intérêt à déblayer. Partout existent des pavages entiers en mosaïque du travail le plus soigné, partout des débris de revêtement et de colonnes en marbres précieux. Le plus considérable de ces monuments est situé vers le milieu des ruines, sur le bord de la mer à laquelle il paraît avoir fait face. D’énormes fûts et chapiteaux de colonnes en marbre cipolin et des entablements en marbre blanc de la plus belle qualité, ornés de sculptures d’un admirable travail, ne laissent aucun doute sur l’importance de cet édifice, qui occupait un espace considérable et dans lequel se révèle l’architecture grecque. Au milieu des débris gisent encore des fragments de statues en marbre. L’état de ces immenses ruines, la position des colonnes renversées, laisseraient à supposer que la destruction de cette ville, qui a dû être un centre commercial riche et populeux, peut être attribuée à un cataclysme, à un tremblement de terre probablement. Nous signalerons spécialement, parmi les débris que nous avons rencontrés, un splendide morceau d’entablement en marbre blanc, digne de figurer avec honneur dans les collections du musée du Louvre. A peu de distance, des fouilles ont mis à découvert les restes de plusieurs maisons dans l’une desquelles nous avons trouvé une multitude d’objets en os, stylets, etc., qui semblent indiquer un atelier de tabletterie. Ce n’est qu’à regret que nous quittons ces lieux si dignes d’être explorés et où nous voudrions avoir le temps et les moyens d’exécuter des fouilles réservées aux membres de la Mission archéologique. — Ayant regagné le lieu d’embarquement, où nous attendait un repas de poisson préparé par nos matelots, nous ne tardons pas à remonter dans le canot qui nous avait amenés la veille et qui doit nous conduire à bord de notre felouque obstinément restée à son mouillage.
Il est déjà près d’une heure quand la chaloupe quitte la terre. Nous franchissons le goulet qui coupe en deux la chaussée romaine et passons tout auprès du fortin isolé appelé Bordj Trik-el-Djemel (le fort du chemin du chameau) ; nous faisons approcher notre barque autant que possible de cette construction et nous remarquons que, non seulement la portion servant de base construite en gros blocs, mais encore une partie de celle bâtie en petits matériaux, se trouvent au-dessous du niveau de la mer ; de plus, le haut-fond formant chaussée, qui devait jadis relier le fortin à la côte, est à plusieurs mètres sous l’eau. Le rapprochement de ce fait avec ceux déjà constatés aux îles Kerkenna, et le nom significatif de Trik-el-Djemel, viennent à l’appui de l’hypothèse que la côte tout entière, depuis le cap Bon jusqu’au sud de Djerba, est soumise à un mouvement d’abaissement lent, mais continu. Il est cependant à noter que si l’ossature de la côte s’abaisse, le fond du bras de mer qui sépare l’île du continent tend au contraire à diminuer de profondeur, ou tout au moins ne s’approfondit pas, en raison de l’apport considérable de sables dû aux vents venant de terre et aux courants côtiers. Il y a là deux phénomènes inverses qui, principalement au fond du golfe de Gabès, modifient lentement le régime de la côte : affaissement lent de l’ossature d’une part et exhaussement du fond par les dépôts de sables et de vases d’autre part ; d’où il résulte que, tandis que les géologues soutiendront que la côte s’abaisse, les hydrographes au contraire donneront la preuve que les fonds s’amoindrissent.
Une fois rembarqués sur la felouque, nous sommes rapidement poussés vers le port d’Adjim par une brise modérée à laquelle vient s’ajouter le courant produit par le retrait de la marée. Une escale de quatre heures est nécessaire pour que la mer remonte et nous permette de sortir du détroit par lequel nous rentrerons dans le golfe de Gabès. Pour utiliser notre temps, nous descendons à terre et tombons en plein marché, ce qui donne une grande animation au village d’Adjim. Une population bigarrée s’agite et crie beaucoup. Les constructions sont d’une architecture différente de toutes celles que nous avons rencontrées jusque-là ; beaucoup d’entre elles sont flanquées de pavillons carrés élevés d’un ou deux étages ; quelques-unes en présentent à leurs quatre angles. Les femmes portent aussi un costume et surtout une coiffure particuliers : le premier caractérisé par des étoffes rayées de deux couleurs, la seconde consistant en un chapeau de paille pointu, rappelant complètement l’ancienne coiffure grecque appelée Πέτασος. Par contre, rien de bien intéressant comme productions naturelles : la flore, pauvre par suite de la culture, et les insectes, peu abondants et peu variés, ne nous fournissent qu’une maigre récolte.
Après le repas pseudo-civilisé qui nous est offert, dans une maison relativement très confortable, par le fils du commandant du port, avec force excuses sur l’absence de son père, nous regagnons notre felouque un peu avant la nuit, et franchissons lestement la passe qui sépare la rade d’Adjim de la pleine mer. Il est à remarquer que la côte, qui partout ailleurs est basse et sablonneuse, s’élève brusquement sur ce point où elle devient abrupte et rocheuse. Un îlot allongé, qui se montre à notre droite, abrite des vents de nord-ouest et de la lame le port d’Adjim, qui est garanti également des vents de terre par l’élévation du rivage continental. En raison de la profondeur de l’eau, il semble que ce point est spécialement désigné pour constituer le principal port de l’île que nous allons quitter.
On retrouve dans l’île de Djerba une végétation très analogue à celle des îles Kerkenna, qui sont situées sensiblement plus au nord. Quelques plantes d’un caractère plus désertique viennent pourtant s’y mêler. On doit en outre tenir compte des modifications que la culture, fort ancienne dans cette île, et jadis beaucoup plus étendue qu’à l’époque présente, a dû faire subir à la végétation spontanée. Malgré la saison déjà un peu trop avancée, nous y avons fait d’abondantes récoltes. La liste suivante, bien que très abrégée, fera ressortir le caractère maritimo-désertique de la flore :
Delphinium peregrinum L. _var._ halteratum.
Nigella arvensis L.
Glaucium flavum Crantz.
Matthiola oxyceras DC. _var._ basiceras.
Koniga Lybica R. Br.
Brassica Tournefortii Gouan.
Cakile maritima Scop.
Enarthrocarpus clavatus Delile.
Rapistrum Orientale DC.
Cleome Arabica L.
Helianthemum sessiliflorum Desf.
—— —— _var._ ellipticum.
Reseda propinqua R. Br.
Silene succulenta Forsk.
—— Nicæensis All.
Hypericum crispum L.
Erodium glaucophyllum Ait.
—— laciniatum Cav. _var._ pulverulentum.
Zygophyllum album Desf.
Tribulus terrestris L.
Peganum Harmala L.
Ononis longifolia Willd.
—— serrata Forsk.
—— reclinata L.
Trigonella maritima L.
Astragalus Gombo Coss. et DR.
Lotus Creticus L.
Neurada procumbens L.
Lœflingia Hispanica L.
Reaumuria vermiculata L.
Aizoon Canariense L.
Daucus parviflorus Desf.
Deverra tortuosa DC.
Fœniculum vulgare Gærtn.
Smyrnium Olusatrum L.
Crucianella angustifolia L.
Nolletia chrysocomoides Cass.
Helichrysum decumbens Camb. ?
Phagnalon rupestre DC.
Filago Mareotica Delile.
Rhanterium suaveolens Desf.
Atractylis flava Desf.
—— prolifera Boiss.
Centaurea contracta Viv.
—— dimorpha Viv.
Onopordon ambiguum Fres.
Echinops spinosus L.
Zollikoferia resedifolia Coss.
Coris Monspeliensis L.
Heliotropium undulatum Vahl.
Echiochilon fruticosum Desf.
Linaria fruticosa Desf.
Marrubium Alysson L.
Salvia lanigera Poir.
Atriplex Halimus L.
Suæda fruticosa Forsk.
Polygonum equisetiforme Sibth. et Sm.
Thymelæa microphylla Coss. et DR.
Euphorbia Terracina L.
—— serrata L.
—— Paralias L.
Morus nigra L., cultivé.
Ficus Carica L., subspontané et cultivé.
Cyperus schœnoides Griseb.
Scirpus Holoschœnus L.
Phalaris paradoxa L.
Arthratherum ciliatum Nees.
Kœleria pubescens P. B.
Dans la partie sud, entre El-Kantara et Houmt-Cedouich, nous citerons en outre :
Frankenia pulverulenta L.
Ononis Sicula Guss.
Calycotome intermedia DC.
Asteriscus aquaticus Mœnch.
Chrysanthemum coronarium L.
Onopordon Espinæ Coss.
Spitzelia _sp._
Convolvulus supinus Coss. et Kral.
Limoniastrum monopetalum Boiss.
Statice echioides L.
Euphorbia cornuta Pers.
Crozophora verbascifolia Adr. Juss.
Æluropus littoralis Parl. _var._ repens.
La zoologie du nord de l’île fournit peu d’espèces intéressantes. Les seuls reptiles sont : _Gongylus ocellatus_, _Platydactylus muralis_ et _Hemidactylus verruculatus_. En insectes, un hanneton nouveau : _Pachydema Doumeti_, décrit par M. Valéry Mayet ; c’est la faune de Sfax et aucune des espèces désertiques de Gabès ne s’y rencontre. Dans le sud, à El-Kantara et à Houmt-Cedouich, nous avons trouvé : _Lampyris attenuata_, _Cryptocephalus curvilinea_, vivant sur les _Limoniastrum_. Le _Cicindela Latreillei_, décrit par Dejean vers 1820 et qui depuis n’avait pas été retrouvé, croyons-nous, est la capture la plus intéressante ; c’est une espèce des plages maritimes déjà vue à Zarzis et abondante à El-Kantara ; malheureusement, par suite de son agilité et de l’absence des filets restés à bord de la felouque, nous n’avons pu en prendre que quelques individus. Signalons aussi d’énormes scorpions (_Buthus australis_), les plus gros que nous ayons encore capturés ; ils atteignent 9 à 10 centimètres de long.
Vers onze heures du soir, la marée basse nous force à jeter l’ancre, nos marins ayant pour habitude de ne pas s’écarter beaucoup de la côte. Du reste un orage se forme dans le nord-ouest, et, vers minuit, la foudre éclate tout autour de nous ; la pluie, qui s’en mêle à son tour, nous oblige à nous réfugier dans l’entrepont où nous passons une partie de la nuit en compagnie des rats et au milieu de toutes sortes d’ustensiles que l’obscurité profonde où nous nous trouvons ne nous permet pas de distinguer.
Avant le jour, on largue la voile, mais la brise, déjà si faible que nous marchons à peine, ne tarde pas à faire place à un calme plat ; nous n’avançons plus du tout et sommes réduits à nous morfondre en contemplant la limpidité merveilleuse des eaux du golfe de Gabès, dont aucun souffle léger ne vient rider la surface. Dans ces conditions, à bord d’un bateau à voiles, on est bien forcé de s’armer de patience. Six heures se passent ainsi ; enfin, vers une heure du soir, le calme est remplacé par une assez bonne brise, à la faveur de laquelle nous pouvons courir des bordées qui nous font arriver à Gabès à trois heures, heureux encore de n’avoir pas subi un plus long retard.
Nous voici déjà au 16 juin et la végétation est trop avancée dans cette région chaude, malgré la prolongation exceptionnelle de la période pluvieuse, pour nous permettre d’espérer dorénavant de fructueuses excursions. Nous avons cependant encore, pour remplir notre programme, à revoir les îles Kerkenna et à nous rendre, avant notre retour en France, à l’îlot de Djezeïret Djamour (Zembra). Comme le bateau de Sfax part de Gabès le lendemain à cinq heures du soir, nous nous hâtons de nous rendre aux baraquements où nous avons laissé en partant la plus grande partie de notre bagage et de nos récoltes, mais nous avons la désagréable surprise de voir que tout a été déménagé en notre absence et que l’on nous a assigné, comme faveur toute spéciale, le local exigu réservé aux sous-officiers en punition. Pendant notre excursion à Djerba, le bataillon ayant été remplacé par un autre, le nouveau commandant avait trouvé bon de disposer du local que nous occupions pour le transformer en salle de spectacle ; il nous en a donc mis à la porte sans plus de façon et oppose un refus aussi formel qu’autoritaire à nos observations polies. C’est la seule fois que nous avons à nous plaindre de l’autorité militaire, de laquelle nous avons au contraire toujours reçu le meilleur accueil, l’aide la plus empressée et le plus ferme appui durant l’accomplissement de notre mission.
Froissé à juste titre de la façon cavalière avec laquelle le commandant du camp traite une mission scientifique officielle, j’ai recours au commandant supérieur, le colonel de la Roque, au général Allegro, gouverneur de l’Arad, et à l’intendant militaire de la Judie, dont nous avions, par discrétion, décliné les offres hospitalières à notre premier passage à Gabès ; nous les retrouvons encore plus obligeants que la première fois et nous prions nos hôtes d’accepter ici le témoignage de notre gratitude pour leur réception courtoise que nous ne saurions oublier.
=IX=
=Nouveau séjour à Sfax. — Deuxième excursion aux îles Kerkenna. — Rentrée à Tunis.=
Le mardi 17 juin, à trois heures du soir, une partie de nos collections ayant été directement expédiée en France, nous prenons congé du colonel de la Roque qui tient à nous accompagner à bord du bateau, et à cinq heures, nous voguons vers Sfax où nous débarquons le lendemain dans la matinée. Un séjour d’une semaine, entre deux passages de paquebots, nous est nécessaire pour revoir et mettre définitivement en ordre les collections que nous y avons laissées lors de notre départ pour l’intérieur, et pour faire une nouvelle visite aux îles Kerkenna où j’ai à cœur d’explorer quelques-uns des îlots situés au nord de la grande île.
Tandis que mes deux compagnons restent à Sfax pour s’occuper des collections et se livrer à de nouvelles recherches dans les environs de cette ville, je pars le 20 juin, au lever du jour, sur une barque de la Compagnie transatlantique mise à ma disposition, avec son obligeance habituelle, par mon vieil ami Janino Matteï, qui tient à m’accompagner lui-même pour me faire profiter de son expérience et de sa profonde connaissance du pays.
Cette fois, au lieu de passer par l’étroit goulet d’El-Kantara, nous doublons la petite île de Djira et, longeant toute la côte orientale des deux îles, nous allons directement mouiller en face d’El-Ataïa, point où l’absence de brise alternant avec des vents contraires ne nous permet d’arriver qu’à la nuit. Durant cette traversée, trop longue pour un si faible trajet, je peux observer à loisir le fond, que je trouve semblable à celui de l’ouest des îles ; c’est un plateau rocheux, sillonné de coupures étroites plus profondes ; on dirait autant de canaux ayant une direction perpendiculaire aux îles ; cette configuration cesse un peu au large pour faire place à un fond de sable uni. La végétation sous-marine y est extrêmement abondante et me fait regretter de n’avoir ni le temps ni les engins nécessaires pour draguer les nombreux mollusques et zoophytes qui doivent y faire leur demeure. Cependant le soir, à l’aide d’un hameçon, nous ramenons quelques beaux échantillons des spongiaires qui se montrent très abondants et à peu de profondeur autour de la barque.
Nous passons à bord une nuit des plus calmes, et le 21, dès l’aube, nous nous apprêtons à débarquer sur l’îlot le plus rapproché, qui n’est séparé de l’île que par un bras de mer si insignifiant et si peu profond à certains endroits que les chameaux peuvent le traverser. J’ai le regret de trouver la végétation tellement avancée que c’est à peine si l’on peut distinguer quelques plantes des plus vulgaires. Cet îlot n’est élevé que de quatre à cinq mètres tout au plus au-dessus de la marée haute ; il est de forme allongée, d’environ un kilomètre de long, sur trois à quatre cents mètres de large. Le centre en est occupé en partie par des ruines de murailles, et il y existe plusieurs puits alignés dans le sens de la longueur de l’îlot. Les indigènes y entretiennent quelques cultures et s’y établissent avec leurs troupeaux aux alentours des puits dans les murs desquels je recueille l’_Adiantum Capillus-Veneris_. Les restes d’enceinte que l’on rencontre, ainsi que de nombreuses sépultures creusées dans le tuf, au bord même de la mer, sur le rivage qui fait face à l’île, prouvent que l’îlot a jadis été habité, à l’époque sans doute où il n’était pas séparé de cette dernière. Quelques-uns de ces tombeaux ont été détruits en partie par la mer qui les bat journellement. Je vois dans ces faits une preuve nouvelle de l’abaissement général de cette partie de la côte.
De cet îlot qui porte le nom de Khemchi, nous nous dirigeons sur plusieurs autres, sortes de lambeaux formant une chaîne de récifs vers l est. Tous ont dû, comme le premier, faire partie de la grande île. Désireux d’en examiner la nature, je fais diriger la barque sur le plus avancé dans la mer, et comme on ne peut accoster, il faut, pour y descendre, se mettre à l’eau ou emprunter les épaules des matelots. Cet îlot n’a guère que quelques ares de surface et n’émerge pas de plus de deux à trois mètres ; aussi l’on voit distinctement que la mer le balaie en grande partie dans les gros temps. Il n’est cependant pas dépourvu de toute végétation ; quelques Graminées des terrains salés (des _Agropyrum_ principalement) le _Crithmum maritimum_, des _Atriplex_ et autres Salsolacées, y forment un tapis végétal sur lequel les Pétrels et les Puffins viennent déposer leurs œufs.
La visite de cet îlot minuscule ne nous ayant pas pris grand temps, nous gagnons la pleine mer dans la direction de celui qui termine au nord le groupe des Kerkenna. Nous l’abordons vers deux heures du soir. Celui-ci est beaucoup plus important que les premiers, mais n’est guère plus élevé au-dessus de la mer. Son étendue peut être d’environ deux kilomètres sur 600 à 700 mètres de large. Il est un peu rocheux du côté qui fait face au nord et marécageux sur celui qui regarde la grande île. Un abondant tapis de Salsolacées, d’_Atriplex_ et de _Limoniastrum monopetalum_ le couvre en grande partie, et de nombreux oiseaux de mer l’habitent. Je recueille quelques œufs de ces derniers à la grande fureur des femelles, qui ne cessent de me poursuivre en poussant des cris rauques ou aigus et en effleurant parfois mon chapeau de leurs ailes et de leur bec. — Une sorte de marabout s’élève à l’extrémité nord-est de l’îlot. Comme sur celui de Khemchi, on y voit de nombreuses traces d’enceintes qui paraissent fort anciennes, mais il n’y existe point de cultures. Seuls, des touffes de _Nitraria tridentata_ et quelques pieds de _Rhus oxyacanthoides_, dont le plus élevé atteint à peine deux mètres, dominent les Salsolacées, qui sont recueillies par les indigènes pour faire de la soude ; le nom de Coucha, donné à cet îlot, proviendrait de cette industrie. Comme à Khemchi, la saison trop avancée ne me permet pas de faire une récolte botanique fructueuse.
Rembarqués à trois heures et demie, nous faisons voile vers l’anse servant de port à Cherki que nous avons visité lors de notre premier voyage. Une brise assez forte se lève, le ciel se charge en quelques instants de gros nuages noirs, le tonnerre gronde dans le lointain, et bientôt nous avons à essuyer un grain qui n’a pas tardé à nous atteindre. Nous devons donc renoncer à aborder le plus grand des îlots ; le laissant sur notre gauche, nous gagnons au plus vite l’abri de Cherki où nous arrivons à six heures du soir, pour y passer la nuit.
Le 22 au matin, le calme étant rétabli dans l’atmosphère, nous nous disposons de bonne heure à lever l’ancre. Un reste de brise, qui chasse le brouillard, nous permet tout d’abord de doubler facilement la pointe qui abrite Cherki au sud, mais cette brise cesse bientôt et notre navigation devient d’une lenteur désespérante. La mer est si calme et les eaux si transparentes, que l’on aperçoit les moindres détails du fond, à plus de six ou huit mètres de profondeur, aussi distinctement que s’il n’y avait que quelques décimètres d’eau. Ce fond est sableux et riche en spongiaires ; dans les portions où il s’élève et permet à une abondante végétation de croître, une multitude de _Pinna maritima_ sont plantées verticalement, entre-bâillant leurs énormes valves. On ne voit que peu d’autres mollusques, mais les parties herbeuses doivent recéler des Gastéropodes, tandis que les Acéphales doivent être abondants dans le sable vaseux.
Vers onze heures, nous sommes en face de Bordj-el-Ksar, vieille construction romaine relevée en partie par les musulmans et actuellement abandonnée. Une série de loges s’étend sur une assez grande longueur au niveau même de la mer et m’est signalée comme étant les ruines d’un ancien établissement balnéaire, ce dont je doute à première vue. Mon désir d’éclaircir le fait et de visiter le château, non moins que celui de me rendre compte de la nature et de la végétation de cette rive de l’île, me pousse à descendre à terre, ce que nous effectuons en faisant décrire à notre barque de nombreux circuits entre les palissades des pêcheries, et en touchant le fond à diverses reprises. A peine avons-nous mis pied à terre, que d’innombrables débris de poteries, de marbres polis et de mosaïques s’offrent à nos regards. Je ne tarde pas à acquérir la certitude que les prétendues loges balnéaires ne sont que d’anciennes citernes surmontées jadis par une ligne de constructions qui devaient être en bordure sur un quai détruit par la mer. Les citernes et les maisons ont, de même, été démolies ou éventrées, et la roche de gypse friable, entamée, forme aujourd’hui une falaise à pic au-dessus d’une plage basse et caillouteuse. A cinquante mètres environ dans la mer, on voit encore les traces des jetées du port qui existait jadis et qui est obstrué aujourd’hui par les débris des constructions. Cet envahissement par la mer qui ronge peu à peu la falaise est une nouvelle preuve de l’affaissement graduel de la côte. Le bordj est construit sur une petite éminence dominant les terrains voisins, divisés en carrés par de vieux murs d’enceintes de jardins au milieu desquels on voit encore des vestiges de constructions et quelques arbres. Les Anciennes voies de cette ville détruite sont parfaitement visibles ; l’une d’elles, d’une grande largeur, venait aboutir directement au port, au-dessous du mamelon que surmonte le château. Bordj-el-Ksar devait être une cité florissante et commerçante, dont une portion composée de villas entourées par des jardins. Une sorte de columbarium est encore debout à quelques centaines de mètres du bordj. Partout gisent à la surface du sol des fragments de poteries, de marbres et de mosaïques. Des fouilles y seraient intéressantes à faire, mais il faudrait pour cela un temps et des moyens d’exécution dont je ne dispose pas. J’y ai rencontré des enduits de stuc portant les traces de peintures à fresque, et les restes d’un four destiné probablement à transformer en plâtre le sulfate de chaux cristallisé formant en grande partie la roche de la falaise qui se délite journellement sous l’influence de l’humidité saline.
Après deux heures de séjour à Bordj-el-Ksar, nous faisons voile pour Sfax où nous sommes poussés en quelques heures par une brise du nord, qui devient assez forte au passage du chenal profond séparant les îles de la terre ferme.
Les journées du 23 et du 24 juin sont passées à Sfax et absorbées par nos préparatifs de départ, et, le 25, nous prenons définitivement congé des autorités et de M. Matteï, et nous nous embarquons pour la Goulette où nous arrivons le 28, après avoir fait escale pendant une demi-journée à Sousa, cette intéressante ville dont la ceinture de murailles crénelées, blanches comme du lait, peut être comparée à une fine broderie.
=X=
=Excursion à Djezeïret Djamour. — Retour en France.=