Part 13
Température minima de la nuit + 13°,0
Vent. — Nul.
SOMMET DU DJEBEL BERD, 29 mai, 9 heures matin.
Baromètre holostérique no 2 698mm,0
Thermomètre frondé + 19°,5
État du ciel. — Beau (3).
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Orage assez fort vers 3 heures du soir.
GUERAAT EL-FEDJEDJ, 2 juin, 7 heures matin.
Baromètre holostérique no 2 758mm,0
Thermomètre frondé + 19°,9
Minima de la nuit + 16°,5
Vent. — Est modéré (3).
État du ciel. — Couvert (8), brouillard sur les hauteurs. — Rosée.
=VIII=
=Départ de Gabès pour l’île de Djerba. — Escale à Tripoli. — Excursions à Djerba et à Zarzis. — Retour à Gabès.=
Le 8 juin, à midi, nous prenons passage sur l’_Abd-el-Kader_ qui doit nous transporter à Djerba. A cinq heures du soir, nous sommes en face d’Houmt-Souk, ville principale de l’île. Le bateau mouille à quatre kilomètres au large, le fond ne lui permettant pas d’approcher la terre de plus près ; il doit repartir à six heures pour Tripoli et revenir à Houmt-Souk le surlendemain matin. Être si près de Tripoli et manquer volontairement l’occasion de voir cette ville, nous paraît si peu raisonnable que nous n’hésitons pas à faire cette pointe en dehors de notre itinéraire officiel.
Le lendemain, 9 juin, à six heures du matin, le paquebot est mouillé à l’entrée du port de Tripoli, rade naturelle sûre et commode, abritée par des rochers qui forment ceinture. Avec quelques travaux exécutés pour relier les rochers et des dragages, on ferait de ce port, à peu de frais, un des meilleurs refuges de la côte barbaresque. Est-ce une anecdote vraie ou une histoire faite à plaisir, nous ne le savons, mais il paraîtrait que le pacha gouverneur aurait répondu que ces roches étaient trop vieilles et trop usées pour supporter des constructions nouvelles !
Nous descendons à terre immédiatement et notre premier soin est de rendre visite à M. Féraud, consul de France, qui nous accueille avec une grande affabilité et nous donne d’intéressants détails sur le pays et sur l’influence prépondérante qu’y exerce le représentant de la France. M. Féraud est amateur d’archéologie ; aussi l’hôtel du consulat est-il devenu l’asile d’un grand nombre d’antiquités que nous avons plaisir à examiner. Ensuite nous parcourons la ville, qui ne ressemble en rien aux cités de la côte tunisienne. Parmi les nombreux restes romains qu’elle renferme, le plus remarquable est, sans contredit, l’arc de Trajan qui a été décrit et dessiné il y a un siècle par l’un de mes aïeux, J.-B. Adanson (frère du naturaliste), lequel, après avoir été attaché à diverses légations du Levant, mourut à Tunis, victime de la peste.
Tripoli est une ville encore entièrement turque, quoique les chrétiens et les israélites y soient en très grand nombre. Plus encore qu’à Tunis, chaque corps d’état est cantonné dans des rues spéciales que nous visitons rapidement, car, sur le temps très limité que nous avons à passer à terre, nous voulons consacrer une couple d’heures à voir les environs immédiats de la ville ; nous les trouvons bien inférieurs comme fertilité, comme culture et comme pittoresque, aux belles oasis de Gabès. Ici le terrain sableux ou argilo-sableux semble manquer d’eau ; aussi les Dattiers et les arbres et arbustes qu’ils abritent ont-ils une apparence terne et flétrie, accentuée encore par l’abondante poussière qui couvre les routes. Dans les jardins, cependant, grâce à l’arrosage que l’on pratique au moyen de puits et de guerbas analogues à celles de Tunisie, les légumes croissent assez vigoureusement. Dès les premiers pas que nous faisons vers la campagne, nous sommes intrigués par une espèce de gros arbre vert, au tronc tourmenté, que de loin nous prenons d’abord pour un _Casuarina_, mais que nous reconnaissons être un _Tamarix articulata_. Cet arbre, que nous n’avons pas vu en Tunisie, paraît commun à Tripoli où il acquiert d’assez fortes proportions. Après un coup d’œil rapidement jeté sur l’oasis, nous rentrons en ville en passant près d’un camp de troupes turques établi sous les ombrages d’un bois de vieux Oliviers. Sur la plage du port, de nombreux groupes de chameaux prennent leur repas ou font la sieste, à l’exemple des soldats qui gardent la porte fortifiée par laquelle nous rentrons en ville. Nous n’avons plus guère que le temps de prendre congé du Consul français et de nous rendre à bord, le paquebot partant à six heures du soir. Nous jetons un dernier regard sur les murs crénelés de la citadelle pendant que le steamer, doublant les roches de l’entrée du port, prend la direction de Djerba, où nous arrivons le lendemain 10 juin, à sept heures du matin.
Le canot de la Compagnie transatlantique nous transporte à terre, où nous sommes accueillis avec empressement par l’agent français et par les autorités indigènes d’Houmt-Souk, notamment par le caïd, vieux serviteur dévoué depuis longtemps à la France que sa famille sert de père en fils dans les fonctions d’agent consulaire. La ville est distante du port de près de deux kilomètres que nous faisons à pied, tandis que nos bagages sont transportés au fort où nous devons trouver un logis pendant notre séjour.
Houmt-Souk n’est pas une ville à proprement parler ; à peine pourrait-on donner le nom de gros village à cet assemblage de quelques rues tortueuses et étroites, entouré de cimetières et de villas construites par les Européens. Ce qui en fait la capitale de l’île, c’est le marché qui s’y tient, marché où se vendent surtout les étoffes de laine et de soie fabriquées dans l’île de Djerba dont elles sont la principale industrie. Plus encore peut-être que dans le reste de la Tunisie, le commerce est ici entre les mains des juifs, dont la colonie, assez considérable, habite un faubourg spécial. Une longue avenue de plus d’un kilomètre et demi, établie depuis l’occupation française, conduit à la forteresse située sur le bord de la mer, non loin du port. C’est là, nous l’avons déjà dit, que l’autorité militaire nous donne un asile que nous aurions difficilement trouvé dans la ville.
Nous consacrons l’après-midi à faire une première exploration sur la côte nord-ouest. Bien que la végétation soit déjà très avancée, nous recueillons la majeure partie des plantes que nous avons déjà récoltées aux îles Kerkenna. La flore y est donc à la fois désertique et maritime. Le tapis végétal est, du reste, profondément modifié par la culture, l’île presque entière n’étant qu’un grand réseau de champs et de jardins entourant des fermes ou des habitations peu distantes les unes des autres. La plupart de ces maisons, simulant de longues galeries voûtées, très basses, quelquefois en contre-bas du sol, sont occupées par des ateliers de tissage dont les métiers, très primitifs, sont mus à l’aide des mains et des pieds par les ouvriers indigènes. Dans cette partie de l’île, les Oliviers forment l’essence dominante, et leur grosseur, autant que leur décrépitude, permet de leur attribuer plusieurs siècles d’existence.
Le lendemain, 11 juin, nous montons à cheval de bonne heure pour faire une reconnaissance dans la direction du sud-est. Traversant d’abord le faubourg juif qui se distingue par une écœurante malpropreté, nous suivons ensuite un chemin bordé de champs cultivés complantés d’Oliviers, de Figuiers, de Mûriers et de quelques Dattiers. De même que dans la partie visitée par nous la veille, nous rencontrons de nombreuses habitations disséminées au milieu des champs, et surtout beaucoup de maisons en ruine. La Vigne est cultivée partout, mais beaucoup de ceps sont à l’état de décrépitude et redevenus presque sauvages par suite de l’abandon du vignoble. Vers onze heures, une pluie fine et froide nous surprend au milieu de dunes de sable en partie fixées par d’anciennes cultures ; les Oliviers deviennent plus rares, mais les Mûriers, les Figuiers et les Dattiers sont abondants. L’_Aloe vulgaris_ borde partout les champs et les carrés de vignes. La flore est peu variée et presque exclusivement maritime.
Après avoir déjeuné à l’abri d’un Mûrier dont les fruits sucrés et juteux remplacent pour nous le dessert, nous laissons sur notre droite Houmt-Cedrien, et poussons une pointe jusqu’au bord de la mer où nous recueillons, entre autres plantes, le _Diotis maritima_ ; mais le temps devenant de plus en plus mauvais, nous sommes bientôt contraints de battre en retraite et de rentrer à Houmt-Souk par une large route bordée d’Oliviers séculaires. Beaucoup de ces vieux arbres, groupés en cercle, paraissent être des rejetons ayant remplacé le tronc primitif, ce qui laisse supposer que les plantations de Djerba remontent à une époque très ancienne, peut-être à celle de la domination romaine. Du reste, de nombreuses constructions en ruine et une multitude de champs abandonnés semblent prouver que l’île a été jadis beaucoup plus peuplée et surtout beaucoup plus cultivée encore qu’elle ne l’est actuellement.
La pluie, qui a continué pendant la nuit, ne cesse le lendemain 12 juin que vers midi, ce qui nous force à nous borner à l’exploration du bord de la mer à proximité d’Houmt-Souk. Nous retrouvons sur le rivage la même formation remaniée que nous avons déjà vue aux îles Kerkenna. Comme dans cette dernière localité, le _Strombus Mediterraneus_ et plusieurs autres types disparus sont associés, à l’état fossile, aux restes subfossiles des espèces vivant actuellement sur la côte. Cette formation quaternaire, que l’on voit sur le littoral nord plus particulièrement, et qui offre un grand nombre d’espèces parmi lesquelles figurent des _Mactra_, _Arca_, _Cardita_, etc. qui ne vivent plus dans la Méditerranée, associées à d’autres qui y vivent encore, ne manque pas d’intérêt. Comme à Kerkenna, la côte semble être en travail d’affaissement, après avoir subi un relèvement à la fin de l’époque quaternaire.
Le mauvais temps nous ayant empêchés de traverser l’île pour nous embarquer à l’autre extrémité comme nous en avions le projet, nous nous sommes assurés, dès le matin, d’un moyen de transport par mer pour nous rendre à Zarzis. C’est vers minuit que nous montons à bord d’une grande felouque frétée à cet effet, comptant bien lever l’ancre avant deux heures du matin et être rendus à Zarzis vers huit heures ; malheureusement, le vent faisant complètement défaut, nous sommes encore à louvoyer en face d’Houmt-Souk vers une heure de l’après-midi, lorsque le vent se lève et nous permet enfin de marcher, bien que la mer soit mauvaise. A quatre heures du soir, nous débarquons à Zarzis. Nous sommes recommandés par M. Matteï à son gendre M. Carleton, fixé depuis longtemps à Zarzis, et au khalifa par le général Allegro, qui y est propriétaire de vastes terrains et d’une maison où nous sommes logés ; nous prendrons notre repas du soir dans la forteresse avec les sous-officiers attachés au poste télégraphique installé depuis l’occupation française. Les quelques heures qui nous restent avant la nuit sont employées à visiter les plantations de Vignes entreprises sur les terres appartenant au général Allegro, et nous constatons que les ceps ont été trop espacés les uns des autres ; nous pensons que pour réussir, ce vignoble, situé à une faible distance du rivage, aurait besoin d’être garanti de l’influence du vent marin par une haie de _Tamarix_, arbustes qui croissent bien au bord de la mer et constituent d’excellents abris ; à cette condition, la Vigne, qui pousse du reste vigoureusement dans ce terrain sablonneux, pourrait peut-être donner des produits lucratifs.
Zarzis n’est qu’une bourgade composée de quelques maisons habitées par un très petit nombre d’Européens et par une population indigène d’origine berbère. L’idiome parlé par cette dernière est difficilement compris par les autres Arabes, et il est très difficile de se faire entendre, même avec les mots les plus usuels, car les gens de Zarzis les prononcent d’une façon particulière. Les habitants, quoique cultivateurs, se livrent aussi à l’industrie de la pêche des éponges qui abondent sur ce point de la côte, plus encore que dans les parages des Kerkenna.
En parcourant les terrains avoisinant le village, nous remarquons l’abondance particulière des débris d’un purpurifère, le _Murex Trunculus_ (variété à bouche rose fortement colorée), qui forme, paraît-il, non loin de cette localité, des bancs assez étendus pour que la pêche de ce mollusque devienne, à un moment de l’année, la principale occupation de la population qui s’en nourrit. Cette espèce étant l’une de celles que l’on croit avoir fourni la pourpre des anciens, on pourrait supposer qu’à l’époque romaine, la pêche en devait être faite dans un but commercial et industriel.
La faune entomologique ne diffère pas de celle des Kerkenna et de Sfax. Le _Morica octocostata_ ainsi que le _Blaps nitens_ habitent sous toutes les pierres.
Cette localité ayant été visitée avant nous par MM. Letourneux et Lataste, nous n’y avons séjourné que quelques heures, et nous n’aurons pas de liste de plantes à donner. Nous nous bornons à constater que la flore y a, dans son ensemble, un caractère beaucoup plus septentrional que ne le ferait supposer la latitude de cette partie de la côte ; ce fait pourrait tenir à l’orientation de la pente du terrain. L’_Onopordon Espinæ_, que nous y avons retrouvé, est l’espèce la plus intéressante que nous ayons à noter.
La forteresse de Zarzis, construite sur un rocher taillé à pic, est d’origine romaine, ainsi que le démontre l’appareil employé dans les assises inférieures de cet édifice rectangulaire, isolé de tous côtés par d’anciens fossés assez profonds. Elle sert actuellement de résidence à deux sous-officiers français chargés du service télégraphique, en compagnie desquels, après avoir pris notre repas, nous passons le reste de la soirée.
Nous devions reprendre la felouque pour retourner le lendemain à Djerba et débarquer à El-Kantara, mais le docteur Bonnet ayant été très fatigué par la mer, et redoutant pour lui un nouveau trajet en barque, je juge plus prudent de modifier cet itinéraire, car nous pouvons facilement atteindre par voie de terre un point assez rapproché de la côte sud de Djerba pour n’avoir plus à faire qu’une heure environ de navigation. Nous prescrivons en conséquence au patron de la felouque d’avoir à nous attendre en face d’El-Kantara, le lendemain à onze heures du matin.
D’après ce nouveau programme, le 14 juin nous quittons Zarzis à sept heures du matin, escortés et guidés par quatre cavaliers indigènes, et montés nous-mêmes sur des chevaux mis à notre disposition par le khalifa, dont nous prenons congé ainsi que de M. Carleton et des télégraphistes.
Nous n’avons pas à regretter ce trajet par terre qui nous permet de constater de nouveau, dans l’ensemble de la flore, un caractère beaucoup moins méridional que ne semblerait le comporter la position géographique de Zarzis. Tandis qu’à Gabès et à Sfax, situés plus au nord, la végétation saharienne domine, à peine voit-on ici quelques Dattiers dans les jardins, et la majorité des plantes spontanées appartiennent à la flore des environs de Sousa et à celle de la presqu’île du Cap Bon.
A deux kilomètres à peu près de la ville, nous abandonnons la large route que nous suivions entre de fertiles jardins, pour prendre une direction nord, à travers un plateau pierreux couvert de broussailles basses et rabougries. Nous sommes bientôt attirés sur la gauche par des ruines importantes, qui témoignent de l’ancienne prospérité de ce pays actuellement très peu peuplé. Si nous disposions de plus de temps, nous pourrions en quelques heures visiter les ruines de Tina, réputées des plus remarquables et dans lesquelles gisent encore, dit-on, de nombreuses statues de marbre. Vers dix heures, nous traversons un village entouré de jardins irrigués avec soin à l’aide de puits. Les femmes, qui ne s’enfuient pas à notre approche, y sont vêtues d’étoffes voyantes, et les enfants y sont presque tous nus ou à peu près. De ce point la vue embrasse tout le bras de mer qui sépare Djerba de la terre ferme, et nous apercevons distinctement, à l’extrémité de la pointe orientale de l’île, le Bordj Castel, tandis que se montrent, à l’ouest de la baie, les fortins isolés de Bordj El-Bab et de Bordj Trik-el-Djemel, sur lesquels nous nous dirigeons à travers des terrains bas et couverts de broussailles maritimes. Nous avons bientôt atteint le rivage et, peu après, nous nous arrêtons près de la grande chaussée romaine qui reliait jadis Djerba à la terre ferme ; c’est là que nous avions donné rendez-vous à notre felouque ; mais, bien qu’il soit déjà onze heures, et que nous ayons pendant longtemps cru distinguer une voile se dirigeant vers El-Kantara, nous ne trouvons personne à l’endroit désigné : un de ces effets de mirage dont on ne peut se rendre compte que lorqu’on en a été la dupe avait fait revêtir aux moindres objets des proportions considérables et des formes trompeuses auxquelles nous nous étions laissé prendre. Durant cinq longues heures, l’estomac creux, sans rien avoir à mettre sous la dent, croyant à chaque instant voir s’approcher une barque dont l’image s’évanouissait l’instant d’après, tirant en vain des coups de fusil pour attirer l’attention des hommes de notre felouque, nous restons sur la plage sous l’ardeur d’un soleil brûlant. Cette situation est rendue encore plus désagréable par l’impossibilité de nous faire comprendre des hommes qui nous ont escortés et qui, en bons musulmans, attendent avec un calme désespérant qu’Allah veuille bien intervenir. Las de nous morfondre, nous prenons le sage parti d’utiliser notre temps, en cherchant des mollusques à mer basse, en faisant la chasse aux insectes et aux orthoptères et en récoltant des plantes, parfois aussi en nous livrant à un sommeil qui trompe notre faim.
Tenter le passage en suivant l’ancienne chaussée romaine est chose impossible, cette chaussée étant en partie submergée, même à marée basse, et interrompue par une large et profonde coupure qui donne passage aux bateaux, à environ trois cents mètres de la rive opposée. Nous croyons pourtant voir distinctement une grande barque, à l’ancre de l’autre côté de la chaussée, et cette barque, pensons-nous, doit être la nôtre. Cependant, tandis que le soleil baisse et que la marée commence à remonter, l’un des hommes de l’escorte, sans doute un peu inspiré par Allah et beaucoup, certainement, par son désir de retourner à Zarzis, se met résolument à suivre la chaussée, entrant parfois dans l’eau jusqu’à la ceinture ; il revient enfin au bout d’une heure, annonçant qu’une nacelle montée par deux de nos matelots rame énergiquement vers nous. Le mirage s’atténuant à mesure que le soleil baisse, nous ne tardons pas en effet à voir s’avancer un frêle esquif, et, à six heures du soir, nous opérons, à cheval, notre embarquement, mais non sans nous mouiller quelque peu, le défaut de fond ne permettant pas à la nacelle d’approcher de la rive à plus de deux cents mètres. Nous rémunérons les services de nos hommes d’escorte, heureux de recouvrer leur liberté, et voguons enfin à force de rames sur une eau unie comme une glace et dont la limpidité de cristal et le peu de profondeur nous permettent de voir distinctement tous les êtres, plantes, zoophytes, mollusques ou crustacés, qui tapissent le fond de ce bras de mer ; parmi ces êtres figurent de nombreux spongiaires, appartenant tous à des espèces sans valeur commerciale et analogues aux sujets que nous avons trouvés en grande quantité sur le rivage.
La satisfaction que nous éprouvons de débarquer sur l’île de Djerba ne doit pas être de longue durée, car nous n’y trouvons ni felouque, ni ville d’El-Kantara ; la felouque est mouillée à un kilomètre de l’autre côté de la chaussée, et El-Kantara n’est constitué que par une cahute de pêcheurs et par une maisonnette dont la porte est close et qui sert de bureau au commandant du port, lequel n’y vient qu’accidentellement et habite Houmt-Cedouich, à douze kilomètres dans l’intérieur. C’est donc là qu’il faut nous rendre pour profiter de l’hospitalité qui doit nous être offerte par ce haut fonctionnaire. La cahute étant des plus malpropres et le pain manquant totalement, les vivres étant restés à bord de la felouque, nous jugeons qu’il vaut encore mieux faire les douze kilomètres à pied que de passer en cet endroit la nuit qui nous enveloppe déjà. Nous partons donc, guidés par un indigène qui veut bien charger sur son âne notre petit bagage indispensable. A dix heures du soir et harassés de fatigue, nous voyons poindre la lumière, non d’un village, mais de la villa isolée du commandant du port, auquel nous sommes chaudement recommandés, mais qui, surpris d’une visite aussi tardive, nous fait attendre près de trois quarts d’heure, dans une obscurité profonde, au milieu de ses jardins ; après quoi, nous sommes installés par le maître de céans dans un logis séparé de sa maison et destiné aux étrangers. Ce brave homme ne comprend qu’avec beaucoup de peine que nous soyons restés complètement à jeun depuis notre départ de Zarzis, c’est-à-dire depuis sept heures du matin. Cependant un composé de mots arabes et sabirs bien combinés l’ayant mis au fait de notre situation critique, quelques œufs durs, des dattes et autres comestibles viennent, au bout d’une autre demi-heure d’attente, calmer les exigences de nos estomacs. Après une aussi rude journée, les nattes et le mince matelas mis à notre disposition, avec une parfaite courtoisie du reste, nous paraissent si moelleux que nous nous abandonnons sans peine à un sommeil réparateur.
Malgré les fatigues de la veille, le 15 juin, nous sommes sur pied de bonne heure. Une abondante rosée couvre les jardins qui entourent notre logis et que nous trouvons relativement soignés. Ils sont complantés de nombreux arbres fruitiers et d’Oliviers archiséculaires. Nous constatons une fois de plus que l’île entière de Djerba n’est qu’un vaste réseau de jardins et de cultures au milieu desquels sont disséminées des habitations. Aussi ce pays fournit-il des fruits et des légumes en abondance à Gabès, à Sfax, et même beaucoup plus loin sur la côte de Tunisie. Le sol sableux ou argilo-sableux est rendu fertile par des engrais et arrosé par de nombreuses guerbas semblables à toutes celles que l’on trouve dans la Régence et sans l’aide desquelles on ne pourrait obtenir aucun produit en dehors des olives. Bien que notre hôte ait son logis particulier peu éloigné de celui où nous avons passé la nuit, nous n’y pénétrons pas ; il paraît même nous en tenir soigneusement à distance, sans doute pour dérober ses nombreuses femmes aux regards dangereux des « roumis ». Sa vigilance ne parvient pourtant pas à empêcher celles-ci de faire de fréquentes allées et venues de la maison à la guerba, d’où, sous prétexte de puiser de l’eau, elles ne se font pas faute d’examiner avec curiosité les hôtes insolites de leur seigneur et maître.
Le peu d’intérêt que nous offrent les terres cultivées et d’autre part le désir que nous avons de consacrer quelques heures à la visite des importantes ruines que nous avons entrevues la veille à la faveur du crépuscule nous poussent à regagner El-Kantara le plus promptement possible. Ce désir est du reste favorisé par notre hôte, qui nous procure un assortiment de bourriquots que nous nous empressons d’enfourcher, après toutefois avoir fait emplette, sur le souk, de vivres en quantité suffisante pour subvenir aux besoins de la journée.
Chemin faisant, nous récoltons quelques bonnes plantes, parmi lesquelles le bel _Onopordon Espinæ_ en fleur, et le _Convolvulus supinus_, intéressante espèce découverte par M. Espina en 1854.