Quand le rideau s'est baissé

Part 6

Chapter 63,805 wordsPublic domain

--Mais si! répliqua presque joyeusement le vieil hetman, Antinéa lui devait bien ça, parce que... enfin, parce que... Il a été galvanoplastisé comme les autres... Je dis comme les autres!...

Il avait un petit rire singulier.

--Voulez-vous, fit-il un peu précipitamment, pour changer de conversation, que nous allions lui présenter nos hommages?

Ils allèrent, ensemble, jusqu’à la grande salle de marbre rouge, l’immense hypogée, où se tenaient debout dans leur niche, à la lueur des douze hautes lampes de cuivre, les formes immortalisées dans l’orichalque de ceux qu’Antinéa avait aimés. M. Le Mesge avait toujours, sous la couche de métal clair, son crâne chauve, son visage pointu. On lui avait même remis sur le nez, par-dessus ce métal, sa large paire de lunettes vertes. Il occupait la niche 72, et toutes les autres après lui, étaient vides. Lui-même, sans doute, avait pris soin de rédiger son inscription, car elle était soignée: _Guillaume Le Mesge, agrégé ès lettres, né à Saint-Étienne, le 17 juillet 1855, mort au Hoggar, le 4 janvier 1902_.

Et, en dessous, fièrement:

_Tel qu’en lui-même enfin l’Éternité le change!_

Et encore, au-dessous, en caractères grecs, ce seul mot:

Ανκινὴμα

--Ankinéma! Tiens, dit Ferrières, une nouvelle étymologie pour Antinéa, sans doute?

--Évidemment! fit l’hetman de Jitomir, avec un petit rire un peu embarrassé, évidemment!

Cependant, avec l’impression qu’il commettait presque un sacrilège, mais la curiosité scientifique l’emportant, Ferrières se risquait à interroger, d’un coup discret de son index replié, quelques-unes des statues métallisées, funèbres et splendides momies. Surpris, il se retourna vers Saint-Avit:

--C’est singulier, dit-il, elles sonnent creux!

--Ah! fit le capitaine, tristement, depuis que leur pauvre corps est là, dans cette gangue éclatante, il a eu le temps de se dissoudre.

--C’est possible. Tu dois avoir raison... Mais elle, ajouta-t-il, désignant l’effigie de M. Le Mesge, elle donne un autre son. Un son plein...

--Pour le même motif, à l’inverse: il n’y a que cinq ou six semaines...

--Oui, ce doit être cela... Oh! Saint-Avit, Saint-Avit!

--Quoi?

--Je m’y connais un peu. Je suis un peu chimiste, un peu géologue, tu ne l’ignores pas. Eh bien!...

--Eh bien?

--Votre orichalque, mon ami, ce n’est que du plâtre métallisé, patiné en couleur bronze argenté, comprenez-vous!

--Allons! Allons! Vous êtes fou!

--J’en suis sûr!... Et voilà encore autre chose. Le marbre, le marbre rouge de cette salle!... du stuc, mon cher ami, du simple stuc poli, comme dans le hall de la Tunisie à l’Exposition universelle de 1900--et reposant sur de simple staff--de l’étoupe, des bouts de bois et du plâtre, j’en jurerais!

--Tu es idiot!

--Ma foi, regarde toi-même!

Le capitaine de Saint-Avit se tourna vers l’hetman et le révérend. L’hetman se prit à chantonner:

_Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu..._

Et le révérend Spardek, d’un air concentré, ayant tiré de sa poche le _Book of Common Prayers and Administration of the Sacrements_, l’ouvrait pour se donner une contenance.

La situation fut sauvée, pour l’instant, par Céghéir-ben-Cheikh, qui annonça, d’une voix grave:

--Messieurs, la Reine!

A la même seconde, on perçut, venant du dehors, un cliquetis singulier, si semblable au bruit d’une mitrailleuse enrayée quand son tireur essaie de la remettre en état, que le lieutenant Ferrières, instinctivement, porta la main à l’étui de son revolver; mais cet étui était vide, par le soin pieux de Céghéir, sans doute.

... Antinéa parut. Ferrières la reconnut à l’immense _pschent_ dont s’alourdissait son front, aux deux uraeus, à son collier d’émeraudes. Faut-il dire que ce fut à cela seulement? Ferrières se rapprocha de Saint-Avit, et murmura discrètement à son oreille:

--Dis donc, est-ce qu’elle n’a pas un peu forci, depuis six ans?

Le capitaine eut un mouvement d’indignation, puis de mélancolie.

--Eh! Eh! continua Ferrières. Te rappelles-tu le mot de Chérubin sur la marquise d’Almaviva: «Qu’elle est belle, mais qu’elle est imposante!» Je t’accorde qu’elle est belle,--si l’on veut,--mais elle est surtout imposante!

Antinéa continuait d’avancer. Les six Touareg noirs et Céghéir-ben-Cheikh abîmèrent leur front sur le sol. Alors, on entendit encore le déclic de la mitrailleuse supposée. Mais le fait est que la descendante des Dieux-Rois d’Égypte montrait à cette heure des propensions fâcheuses à l’obésité.

--Tu es donc revenu? demanda-t-elle à Saint-Avit avec la même majesté qu’auparavant.

--Je suis revenu, comme vous voyez, dit le capitaine, assez froidement.

--... Et ça t’embête, maintenant, d’être revenu! Allons, avoue que ça t’embête?

--Moi, madame, non! protesta Saint-Avit avec une fausse chaleur. Croyez bien que... Mais ce langage un peu vulgaire chez une souveraine... C’est cela sans doute qui m’étonne, me désarçonne un peu...

Il bafouillait. Pour se rattraper, il interrogea d’un ton sévère:

--Et puis, il y a tant de choses ici, tant de choses! dont je ne m’étais pas aperçu, lors de mon premier séjour. Ces statues sous lesquelles il n’y a vraisemblablement rien, ce stuc vulgaire, ce staff... Ma parole, j’avais la berlue, la première fois! On dirait d’un hammam ici! Le hammam de la rue des Mathurins!

--Je crois qu’on a assez parlé, fit Antinéa bonnement, et de la façon la plus naturelle: la scène doit être tournée et bien réussie. Allons prendre l’air!

C’est ainsi que, une fois sortis, Saint-Avit et Ferrières purent s’aviser que ce déclic de mitrailleuse, qui les avait si fort inquiétés, provenait pacifiquement de la manivelle d’une machine dont l’objectif n’avait jamais lancé un projectile. L’opérateur était en train de replier le voile noir dont il avait couvert sa tête.

--Ainsi, vous ne m’aimez plus, mon ami? reprocha très doucement Antinéa au capitaine. Et pourtant vous étiez venu... Ah! que vous autres hommes êtes donc sensibles aux vaines apparences. Tout ce changement, parce que je pèse un peu plus à la balance de mon cabinet de toilette!

--Madame, jura Saint-Avit, il n’en est rien, mais j’étais venu... oui, j’étais venu pour vous faire mes adieux: j’ai l’intention de me faire chartreux.

--Puisqu’il en est ainsi, fit la reine, pourquoi ne pas tout vous dire?... Retournons un instant, si vous le voulez bien, dans cette salle que nous venons de quitter.

Elle les mena devant la statue qui perpétuait M. Le Mesge et lut, à haute voix, le dernier mot de l’inscription:

Ἄνκινήμα, Ankinéma, prononça-t-elle.

--Une autre étymologie pour votre nom sacré? insinua Ferrières, avec une nuance d’ironie.

--La vraie, celle-là, lieutenant; de _an_, suffixe malgache, qui indique un lieu, une place, et de «cinéma», tout simplement! Cinéma comme on l’entend aujourd’hui en français, et dans le monde entier. Par le changement du _kappa_ en _tau_, et du _mu_ en _nu_, cela fait...

--Eh quoi, vous seriez?...

--Princesse de cinéma, tout bonnement. Engagée depuis dix ans par la maison Baumont, Nathé et Cie.

--Mais, dans ce cas, descendez-vous des Pharaons d’Égypte et de l’irrésistible Cléopâtre?

--Pensez-vous: J’étais danseuse au grand Casino de Tunis!... Avouez qu’ils ont bien fait les choses, Baumont et Nathé. Avoir construit tout ce fourbi dans le Hoggar!... C’est du chiqué, c’est vrai, mais tout de même ça coûte!

--Et les jardins, ces beaux jardins, ce paradis terrestre?...

--Voyons, vous devriez le savoir! C’est copié sur le Jardin botannique d’Alger!

--Bon Dieu! s’écria Saint-Avit, comment ne l’avais-je pas reconnu!

--Ah dame, fit Antinéa, une fois qu’on s’est mis autre chose dans la tête! Et c’est tout l’art, ça, tout l’art... Mettre les gens en état de crédibilité, comme disait M. Le Mesge notre metteur en scène.

--M. Le Mesge était votre metteur en scène?

--Eh oui! Et ça ne l’empêchait pas de jouer, pour économiser les frais, n’est-ce pas, qu’il les composait bien, les rôles de vieil universitaire? Il l’avait été, du reste: l’agrégation des lettres mène à tout, à condition d’en sortir.

--C’était un as! déclara gravement M. Spardek.

--Un as! confirma l’hetman.

--Et ces messieurs également, j’imagine?...

--Mais oui, engagés par Baumont et Nathé. Céghéir de même, avec cette différence qu’il vient d’Alger, quoiqu’il ait vendu des tapis de jute dans les cafés, à Paris, avant la guerre. Bon artiste, aussi n’est-ce pas? Un acteur né. Et si photogénique!

--Et songer, gémit subitement Saint-Avit, dire que c’est pour ça, pour ça seulement, que j’ai tué Morhange!

--A vrai dire, reconnut Spardek, nous n’avions pas supposé que vous pousseriez la crédulité de votre imagination aussi loin que de commettre ce meurtre. Mais que voulez-vous!... Et puis, quand vous pensiez que tout notre truquage de l’Atlantide était arrivé, vous n’aviez pas le remords de l’avoir tué. C’était terriblement immoral, _yes, awfully immoral_! Vous auriez été damné. Maintenant vous en avez des remords: ça vaut mieux. Ça vaut beaucoup mieux, pour votre salut éternel... Je crois décidément que vous allez vous faire chartreux... Tenez, voulez-vous promettre de nous laisser tourner votre entrée?... Ça donnera un film épatant.

LE LABOUREUR ET SES ENFANTS

Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage Que nous ont laissé nos parents, Un trésor est caché dedans!

Peu après qu’il venait de révéler ce grand secret, le père Huchenot mourut. Il laissait de bonnes terres au soleil, le grand pré qui descend jusqu’à l’Allier, toujours vert par les plus grandes sécheresses, et qui peut nourrir six têtes de gros bétail; par delà ce pré, au-dessus du niveau des plus hautes crues, quatre larges pièces d’un sol bien gras, fumé, chaulé comme il faut, pour le froment, la luzerne et la betterave; et plus haut encore, à flanc de côteau, dans la pierraille, au midi, un joli mouchoir de vignes. Tout cela d’un seul tenant: un beau bien paysan, qu’il avait fait lui-même, pour le tiers ou la moitié, drainant la prairie et plantant le vignoble. Il disait avec contentement: «Il en a fallu, de l’huile de bras.»

Il avait trois héritiers, ses enfants: par rang d’âge Théophile, et puis Jérôme, et puis Euphémie, sa fille et dernière-née, qui avait épousé le gros Cusset, et qu’on nommait pour cette raison la Cussette. Théophile était marié; sa femme, la Louise, aimait la toilette, il aimait lever le coude, et tous deux allaient à Issoire, qui est la ville, même quand ce n’était point jour de marché: mauvais signe! Jérôme était resté garçon: dans le pays il y en avait de plus sérieux, mais aussi de plus méchants. Il prenait la vie du bon côté: à son âge, ça n’est pas défendu. La plus courageuse était la Cussette, première levée, dernière couchée, attachée à ses sous, âpre à les gagner, soigneuse à les garder. Le père Huchenot disait: «Il n’y a qu’elle pour tenir de moi». Et Cusset, son mari, était un fort travailleur.

Ils avaient laissé causer le vieux; les mourants, il ne faut pas les contrarier; il ne faut pas non plus les croire sur parole, il arrive qu’ils n’ont plus bien leur tête, ils racontent des choses qu’ils ne diraient pas dans leur santé. Cette histoire de trésor, ça les tracassait, voilà tout, ça leur paraissait drôle. Mais ils attendaient le testament: un testament, c’est un papier qu’on n’écrit que dans son bon sens, après avoir réfléchi, pesé ses mots. Et peut-être que le père Huchenot donnait des détails dans son testament. Cet espoir fut déçu. Il n’en donnait point! Il répétait seulement la même chose, de la même façon.

Qu’il y eût un trésor, c’était tout de même possible. Dans ce pays, sur le plateau qui domine l’Allier, là où il y a eu Gergovie, et Vercingétorix, et César, quelquefois encore, de nos jours, en labourant son champ, un paysan trouve un «pot»: un pot de terre qui crève en dégorgeant un tas de monnaies: du cuivre, de l’argent, même de l’or. Et là-dessus, durant des mois, ses voisins de piocher, fouiller, piocher à force: ils cherchent un pot. Pourquoi pas eux, à leur tour? C’est ce qui fait que Jérôme, Théophile et sa femme, Cusset lui-même, se demandaient aussi: «Pourquoi pas nous?...» D’autant plus que le bruit venait de se répandre on ne sait comment, dans la commune, que le père Huchenot avait dit ça. Et on y croyait ou on n’y croyait pas, mais on était jaloux: et ceux qui n’y croyaient pas, à cause de leur jalousie même, qui se voyait bien, engageaient cette famille à croire.

Et puis chacun des héritiers, Théophile, sa femme, Jérôme, Cusset songeaient: «Si c’était vrai?... Il était malin le vieux!... Il ne faudrait pas laisser ça aux autres!»

Il n’y avait que la Cussette à garder un noir silence. A moins que, dans le pays, on l’interrogeât: «C’est arrivé, ce qu’on raconte? Il y a un trésor, dans le bien au père Huchenot?» Alors elle répondait: «Ça se pourrait. Pourquoi pas. On verra bien!»

Mais un soir, à la maison, toutes portes fermées, elle dit à Cusset:

--Laisse causer, va, laisse causer... Et puis, quand on sera chez le notaire, pour l’héritage... eh bien? réclame ta part en argent!

--Mais le trésor? fit Cusset.

--Voyons, s’il y avait un «pot» dans le bien, crois-tu que le père ne l’aurait pas déterré lui-même? C’est une chose qu’il a voulu faire croire pour empêcher le partage, parce que ça lui faisait gros cœur de penser qu’on diviserait sa terre, après sa mort! Et c’est aussi parce qu’il le savait, aussi bien que je le sais, que Théophile et Jérôme ont un poil dans la main! Pour chercher le pot, ils feront comme les fous de là-haut: bêche que tu bêches, creuse que tu creuses... Prends ta part en argent, que je dis, et allons nous établir à Paris. Nous y achèterons un petit fonds de vins et charbons; nous sommes Auvergnats, et les Parisiens aiment que les Auvergnats soient dans les vins et charbons.

* * * * *

Quand on fut devant le notaire, à Issoire, Théophile et Jérôme opinèrent d’une voix:

--On est d’accord: on travaillera le bien ensemble. Pas de partage!

Le notaire fut étonné: ce n’est pas l’habitude, à la campagne; chacun prétend rester maître chez soi; on veut que la terre qu’on possède, on la possède vraiment, entièrement, sans concurrent, sans associé. Mais si l’on partageait la terre du père Huchenot, sur la part de qui se découvrirait le trésor? Théophile, Jérôme, la femme de Théophile ne voulaient pas de cette loterie! Cusset, non plus, sans doute.

Pourtant il ouvrit la bouche, poussé par sa femme, et déclara:

--Moi, je ne veux pas rester dans l’indivision!

Si le notaire n’avait pas été là, ils l’auraient tué. Qu’est-ce qu’il avait, ce gros homme, ce propre à rien, à refuser de faire comme les autres? Pourtant ils dissimulaient le motif de leur colère: ce qu’on pense n’est jamais à dire, puisque ce qu’on pense, c’est justement ce qu’il faut que personne ne sache. Ils bredouillaient de rage, ils avaient des chauds et froids. Ce fut la femme au Théophile, qui retrouva la première la parole, avec un prétexte discret:

--Le bien du père, qu’il aimait tant, qu’il a fait autant dire tout seul, le morceler! Faut pas avoir de cœur...

Elle regardait Euphémie. Elle supposait: «Ce n’est pas possible qu’elle marche avec cet imbécile de Cusset; elle est trop avare, elle doit y tenir aussi, au trésor, au cas qu’il y en aurait un!»

En même temps son cœur bondissait, lui criait: «Il y en a un! Il y en a un!»

Euphémie, baissant les yeux, dit à voix basse:

--Je fais comme mon mari, je demande le partage.

Les autres hurlaient: ils levaient les poings contre elle, ils voulaient l’assommer.

--C’est votre droit, reconnut le notaire. Nul n’est tenu de rester dans l’indivision, article 815 du Code civil. Mais vous pouvez vous arranger: suite du même article; les héritiers peuvent convenir de surseoir au partage, pour une période qui ne peut excéder cinq ans, mais est renouvelable.

--Ça va! admirent tout de suite Théophile et Jérôme. C’est bien comme ça!

Ils réfléchissaient que, si au bout de cinq ans ils n’avaient pas déterré le trésor, tout espoir de le découvrir serait perdu, et qu’alors eux aussi auraient intérêt au partage. Cusset lui-même parut indécis. Il regarda sa femme. Elle cligna de l’œil en crispant ses mains, d’impatience, pour faire: non!

--Non! déclara Cusset, obéissant. Je veux le partage tout de suite!

--En ce cas, reconnut le notaire, il faut partager, le Code est formel...

--Nous ne voulons point! protestèrent Jérôme, Théophile et sa femme.

--Puisque je vous dis, fit le notaire, qu’on ne peut plus faire autrement!... Ou bien alors désintéressez l’héritier qui réclame la division, donnez-lui sa part en espèces...

Sortir de l’argent! Il leur fallut plus d’un mois pour s’y résigner. La Cussette, certaine qu’à la fin ils céderaient sur tout, plutôt que de lâcher un pouce de cette terre précieuse, élevait des prétentions révoltantes. Le soir, avec son mari, elle ne sortait plus, se barricadait chez elle, Théophile était violent, surtout quand il avait bu un coup, et il buvait de plus en plus depuis la mort du père. Il proférait contre sa sœur des menaces effrayantes.

Enfin, un jour, tout fut réglé. Les Cusset partirent pour Paris avec une jolie somme: leurs économies et l’argent que venaient de leur compter les deux frères en gémissant. Pourtant Cusset regrettait ce marché avantageux. Il contemplait le pré, les quatre pièces de terre, la vigne, comme si chaque motte en eût caché un louis d’or. Mais sa femme haussait les épaules.

* * * * *

Aussitôt débarrassés d’eux, les papiers signés, l’argent payé, Théophile et Jérôme se mirent à l’ouvrage. Se méfiant l’un de l’autre, ils ne se quittaient d’un pas. Si l’un fouillait le pré, l’autre piochait derrière lui. Mais l’autre se disait «Je ne le vois plus! S’il allait trouver quelque chose pendant que j’ai le dos tourné!» Alors ils se plaçaient tous deux de front, en se regardant. La Louise suivait. Jérôme n’aimait point la perdre de vue. Si par hasard elle allait se mettre à creuser ailleurs, et trouver? Il avait peur même quand elle s’éloignait pour faire la soupe ou nourrir les bêtes. Est-ce que c’était vrai? Est-ce qu’elle était dans la maison, non pas dans la vigne? Et même dans la maison!... Si le trésor était dans la maison? Le père n’avait rien dit là-dessus: le trésor se trouvait «sur l’héritage» c’était tout ce qu’on savait.

Le savait-on? Ce soupçon, qui ne les abandonnait point, que leur père s’était moqué d’eux, les affolait. Et cependant, à mesure qu’ils creusaient, piochaient, ravageaient le bien, déracinaient les pommiers, jusqu’aux vieux noyers qui bornaient la vigne, leur doute était combattu par une sorte de conviction mystique, et qui grandissait: il fallait qu’il y eût un trésor! Sans quoi c’eût été trop bête, et trop injuste, d’avoir payé tant d’argent à ces Cusset!

Sur ces entrefaites, alors qu’ils recommençaient à désespérer, juste au-dessus de la vigne, toujours au vieux plateau de Gergovie, voilà qu’encore une fois un paysan trouva «un pot». Alors ils crurent, ils se reprirent à croire, avec ferveur, avec fanatisme. Au début, ils n’avaient fait que gratter le sol, maintenant ils y traçaient des fossés profonds, qui se croisaient, et jusqu’à des puits. A trois mètres de profondeur, ils mirent à jour une vieille citerne, ou plutôt un puisard oublié. Ils en descellèrent les moellons, un a un: rien! Ce n’était pas encore là. Mais puisqu’ils avaient déjà mis la main sur «une cachette» il pouvait y en avoir une autre. Ils persévérèrent dans leurs explorations, leurs dévastations.

Jérôme pensait toujours à la maison, aux caves et même à la toiture de la maison et des celliers. Quand il savait que la femme à Théophile y était seule, il perdait la tête. Depuis des mois il ne fréquentait plus les assemblées, il n’allait plus à la ville...

Il n’y eut pas de récoltes. Les quatre pièces de terre arable étaient bouleversées, retournées jusqu’au tuf, et plus profondément que le tuf. Ils avaient éparpillé à leur surface, ou bien amoncelé, la poussière et les cailloux blancs que leurs pics et leurs pioches en avaient arrachés. Du vignoble, il restait à peine quelques ceps, épars, non taillés, redevenus des lianes folles, qui rampaient sur le sol, ou s’accrochaient, s’emmêlaient entre elles. Bientôt le pré ne fut pas en meilleur état. A force de le fouiller dans tous les sens, ils avaient détruit ses drains. L’herbe pourrit, disparut; à sa place ils virent croître des aulx sauvages, de petits joncs, qui faisaient répugnance au bétail. Les deux bœufs et les quatre vaches dépérirent.

Cela donna beaucoup à réfléchir à Théophile. Pour la première fois il vit ce qu’il avait sous les yeux: un désert, de la boue, des tas de pierre. Il y avait cinq mois qu’ils cherchaient, et qu’ils n’avaient rien trouvé; sans doute il n’y avait rien, et le bien était perdu pour cette année, et pour l’année à venir! Le lendemain Jérôme l’aperçut qui travaillait avec sa femme comme à l’ordinaire. Non! pas comme à l’ordinaire. Ils ne creusaient pas, ils ne fouillaient plus: ils essayaient de réparer les drains, de remettre la prairie en état.

D’abord il les traita de feignants. Théophile haussa les épaules. C’était lui, Jérôme, le feignant! Ou bien c’est qu’il était fou, ce qui revient au même. Il n’y avait pas de trésor et on avait manqué à gagner plus de dix mille francs, sans compter la dégradation de la terre, et l’argent qu’il faudrait y mettre; sans compter le mal pour réparer ça!

* * * * *

Jérôme avait plus d’imagination et moins de sens. Peut-être parce qu’il était plus jeune, qu’il avait été plus gai et davantage porté à s’amuser, il persistait à croire au trésor; il savait, la nuit, ce qu’il en ferait. D’un coup, le soupçon lui vint, puis se changea en certitude. Si Théophile et la Louise ne cherchaient plus le trésor, c’est qu’ils l’avaient trouvé, et le cachaient. Il garda son idée pour lui, sur le moment, mais il n’y avait pas de doute, pas de doute. Il lisait ça sur leurs figures.

Théophile, paisiblement, expliqua que la première chose à faire, c’était d’aller vendre les bêtes au marché d’Issoire avant qu’elles n’eussent trop maigri. Il proposa de s’en charger.

--Tu dis ça, éclata Jérôme, tu dis ça, parce que tu en profiteras pour aller déposer le trésor dans une banque, à ton nom, ou le cacher quelque part. Gros malin, va, canaille, voleur!

--Le trésor? lui dit Théophile, honnêtement stupéfait, le trésor?... Tu crois donc que je l’ai trouvé?

--Pas toi, la Louise! Dans la maison, pendant que nous étions ici. Qu’est-ce qu’elle était toujours à farfouiller dans la maison? Ah, je vous connais, maintenant, je vous comprends!

La déception, la fureur, aliénaient son esprit. Il courut à la ferme, en jurant. Fou, absolument fou. La chambre de Théophile et de Louise était au rez-de-chaussée. Il ouvrit le lit, arracha les draps, mit le matelas à nu, et, du couteau qu’il gardait toujours dans sa poche, éventra le matelas. Le fer sonna contre un gros sac, un sac plein d’écus: les économies du ménage. Ils ne les avaient pas ramassées d’un coup, dans la terre, ils les avaient grattées, sou par sou, franc par franc.

--Le trésor! cria Jérôme. Le trésor! Je savais bien!

Théophile et la Louise l’avaient suivi. Ils se jetèrent sur lui. Théophile avait son pic à la main. Il n’eut pas le temps de s’en servir. Ce fut très bref. Jérôme lui jeta, à la volée, son couteau dans la gorge. Et comme il sentait sur la sienne les mains griffues de la Louise, il se retourna, lui planta son couteau dans le ventre, et puis piétina, piétina ces deux corps étendus, de ses gros sabots...