Quand le rideau s'est baissé

Part 7

Chapter 73,758 wordsPublic domain

Plus tard, aux assises de Clermont-Ferrand, il se défendit très mal. Il paraissait étourdi, égaré, disant seulement que son frère et sa belle-sœur l’avaient voulu frustrer d’un trésor qu’ils avaient découvert, et dont la moitié lui appartenait. Il semblait persuadé que tout le monde, à sa place, eût agi comme il avait fait. Pourtant il fut déclaré sain d’esprit, et le jury ne voulut admettre aucune circonstance atténuante. C’était un jury paysan, qui considéra qu’il avait tué pour voler, rien de plus. Mais il bénéficia de la grâce présidentielle, et, sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité, on l’embarqua pour Cayenne.

* * * * *

Cela se passait avant la guerre, et les Cusset, qui héritaient de Théophile, mirent le bien en vente. Ils faisaient à Paris de bonnes petites affaires, et ne se sentaient plus goût à la culture. Mais la terre ne se vendait plus, à cette époque où les paysans l’abandonnaient pour courir aux usines de Clermont-Ferrand, et d’ailleurs personne en vérité n’eût voulu, même en des temps plus favorables, de ces champs bouleversés, désormais impraticables à la charrue, même à la bêche.

C’est à ce moment que nous voyons apparaître, dans cette véridique histoire, M. Jules Lescombier, de son officielle profession sous-chef de bureau au sous-secrétariat des Beaux-Arts, fonctionnaire sans ardeur ni conviction, mais géologue amateur passionné, membre de la Société de géologie de France, correspondant de plusieurs sociétés de géologie étrangères, et qui passe à travers champs, à travers monts, le marteau à la main, ses deux mois de vacances. Le reste de l’année est consacré par lui, dans son bureau, à la composition méditée des notes qu’il rédige pour les différents bulletins des corps savants qui lui ont fait l’honneur de l’admettre dans leur sein rocailleux.

M. Jules Lescombier, sous-chef de bureau au sous-secrétariat des Beaux-Arts--bureau des théâtres--n’est allé en dix ans qu’une seule fois au spectacle pour entendre une pièce de M. Henry Bataille. Il a trouvé ça complètement idiot, et s’en est allé coucher après le second acte. Mais un feu dévorant le brûle à la pensée que la carte de l’extension des phénomènes glaciaires, en Auvergne, présente encore de notables lacunes.

Voilà pourquoi, certain mois d’août, à pied selon sa coutume, le marteau à la main et une gibecière au dos, parti de Vichy l’avant-veille, il remontait tout doucement le cours de l’Allier.

Les géologues--surtout quand ils appartiennent à la classe des minéralogistes,--éprouvent à l’égard de toute végétation des sentiments d’horreur singulière. Ils n’aiment de la terre que ses blessures: tranchées où passe un chemin de fer, une route: carrières, gorges creusées dans le roc par l’impétuosité des torrents. Les fossés, les ravins, les tas de décombres qui constituaient ce qui jadis avait été le prospère faire-valoir du vieux Huchenot devaient donc inévitablement retenir l’œil exercé de M. Lescombier: c’était cela qu’il cherchait. Le voici donc à genoux parmi les pierrailles du vignoble déshonoré. Il descend dans un trou, en égratigne les parois. La luxuriance de la végétation sauvage qui les envahit le surprend. Il tire sa loupe, scrute avec attention un fragment du roc friable qu’il vient d’attaquer. Il finit par mettre la main sur un fossile minuscule et fait entendre un léger sifflement. Il a l’air de dire: «Tiens!... Tiens!... Non, ce n’est pas possible!» Il passe dans les champs en contre-bas, plonge encore dans tous les ravinements où le roc est à nu; il est frappé par le même développement, inusité, des plantes folles, il recueille d’autres fossiles, d’autres petits cailloux, qu’il met sur le bout de sa langue: certains géologues ont la prétention de distinguer la nature et l’espèce des minéraux à leur saveur particulière, ou à la sensation qu’ils laissent aux papilles buccales... Et puis voilà M. Lescombier qui sifflote encore drôlement et qui s’en va, ses échantillons dans sa gibecière...

Sûrement il a quelque chose dans l’esprit, car il abrège son excursion, lui, ce géologue passionné. Il prend le train pour Paris, où il semble qu’il n’ait rien à faire, puisqu’il est en vacances. Il consacre quelques jours à des démarches sur lesquelles il garde le plus profond silence. Et puis il invite son ami, M. Ercole Torricelli, à déjeuner au cabaret. M. Ercole Torricelli, financier important, membre du conseil d’administration de plusieurs affaires très sérieuses, est un juif originaire d’Italie, ce qui lui procure l’avantage de posséder un nom dont les sonorités ne sont pas trop hébreuses. C’est le camarade de collège de M. Lescombier, ils ne se sont jamais perdus de vue. C’est aussi un fort honnête homme, et bien subtil.

--Qu’est-ce que tu dirais, fait M. Lescombier dès les hors-d’œuvre, si je te disais que j’ai découvert un gisement de phosphate?

--En Tunisie, en Algérie, au Maroc? demande M. Torricelli.

--Dans le Puy-de-Dôme, le long de l’Allier. L’Allier n’est pas navigable, mais la voie ferrée passe à un kilomètre. J’ai fait expertiser les échantillons à l’École des mines. Teneur en phosphate: quatre-vingts pour cent. Gisement relevé sur vingt hectares environ, dans une propriété abandonnée. Elle appartiendrait, d’après ce qui m’a été dit dans le pays, à un ménage Cusset établi à Paris dans les vins et charbons. Relevé leur adresse dans le Bottin: la voici. Profondeur de la couche de phosphate, inconnue. Il faudrait des sondages. Cette couche doit s’étendre beaucoup plus loin, sous l’Allier, mais inclinaison assez légère. Tu vois que je ne te cache rien. J’ai confiance en toi. Voilà le résultat de la dernière excursion d’un géologue amateur, sous-chef au sous-secrétariat des Beaux Arts. Qu’est-ce que tu penses de ça?

M. Ercole Torricelli répondit sagement:

--On peut voir!

--Je te demande si tu veux faire l’affaire... si ta maison veut faire l’affaire, j’entends.

--Ma banque? non. Elle est du consortium des grandes banques. Nous ne faisons jamais d’affaires minières ou industrielles. L’escompte, seulement, et les emprunts d’État... mais nous avons des filiales; mon cher, et des sociétés d’études; enfin, des machines faites pour ça...

La Société parisienne d’études industrielles et minières fit l’affaire. Les experts envoyés discrètement sur les lieux annonçaient des espoirs magnifiques, et qui se réalisèrent plus tard. Mais, avant de constituer la compagnie d’exploitation des phosphates de l’Allier, il fallait acquérir la propriété des Cusset, héritiers de l’infortuné couple Théophile. On leur dépêcha un agent d’affaires, qui de but en blanc leur proposa le gros prix: le double, le triple de ce qu’avait valu le bien en pleine production agricole. Cusset voulait accepter tout de suite. La Cussette interrogea nettement:

--Pourquoi c’est faire que vous voulez nous acheter ça? Vous, un Parisien!

--Pour une carrière, répondit l’agent, vaguement... la pierre est bonne...

La Cussette l’envoya promener. Elle dit à Cusset:

--Celui-là, vois-tu, c’est un homme de paille. C’est les vrais acheteurs qui doivent venir nous causer... Jusque-là, rien de fait!

Et les vrais acheteurs vinrent causer. Ils offrirent deux cent mille francs des vingt hectares. La Cussette répondit exactement comme M. Ercole Torricelli avait répondu à M. Lescombier:

--On peut voir... Mais puisque vous serez une compagnie, je veux aussi des actions, un intérêt quoi!

Elle eut des parts de fondateur, comme M. Lescombier, et ni lui ni les Cusset n’eurent à le regretter. Parfois, Cusset rêvait, attendri:

--Le père ne s’était pas trompé, en disant qu’il nous léguait un trésor!

* * * * *

Ce fut par une lettre anonyme, qu’accompagnait une coupure de journal relatant la découverte d’une mine de phosphate en Auvergne, et les singuliers événements qui l’avaient mise à jour, que Jérôme Huchenot, à la Guyane, apprit l’étrange fortune de sa sœur et de Cusset; la jalousie de leurs anciens voisins du village s’empressait d’en avertir le condamné, lui suggérant de réclamer sa part. Et en effet, Jérôme calcula rapidement. «Ma part, c’est la moitié puisque Théophile est mort!» Il ne lui vint point à l’idée que s’il était mort, c’était que lui, Jérôme, l’avait tué. Pourtant les années en avaient fait un forçat honnête et craignant Dieu. S’il ne se reprocha point à ce moment d’avoir assassiné son frère, et même sa belle-sœur, c’est que, sincèrement, il l’avait oublié, n’arrivant plus, à cette heure, à concevoir les motifs de son acte. Confusément, car il n’y réfléchissait jamais, il avait l’impression que ce n’était pas lui, mais quelqu’un d’autre avec lequel il n’avait aucun rapport, qui avait commis ces meurtres incompréhensibles; car de dures obligations, l’aspect de visages inconnus jusque-là, sous un ciel étranger, sur une terre qui n’avait rien de commun avec sa terre natale, en avaient fait un homme nouveau.

Il était si bien noté qu’on avait fini par lui donner une petite concession, sur la rive ombragée d’un arroyo, non loin de Sinnamarie. Il s’y était bâti une case, cultivait sagement la terre, faisait croître les légumes de France, et aussi des piments, des bananes, un peu de poivre. Une métisse de négresse et d’Indien Urucuyenne partageait son existence et il en avait une fille, étrangement belle, couleur d’acajou rouge. Pour lui constituer une dot, il faisait un peu, comme il se doit, la contrebande de l’or avec les nègres marrons qui vont laver, en fraude, les placers abandonnés. Enfin, il était raisonnablement heureux. Toutefois, l’annonce de cette grande richesse, à laquelle on lui annonçait qu’il avait droit, le plongea dans une longue rêverie. Il songeait à sa fille, et qu’elle allait pouvoir sans doute épouser un blanc, peut-être un fonctionnaire de la colonie. Il sollicita une permission--car les forçats, même dans la situation privilégiée dont sa bonne conduite le faisait jouir n’ont pas le droit de se déplacer sans autorisation,--pour aller voir le directeur du pénitencier.

--Monsieur le Directeur, lui dit-il, me voilà riche, très riche. Je ne puis pas quitter la Guyane, puisque je suis un condamné à mort, gracié: mais je viens vous demander de me faire venir cet argent-là.

--Vous êtes devenu riche? interrogea le directeur, avec un sourire.

--Oui, M. le directeur. Voilà les nouvelles, lisez. C’est une chose certaine: mon beau-frère Cusset me doit la moitié de ce qu’il a touché pour la vente du bien.

--C’est une excellente affaire, reconnut M. le directeur paisiblement.

--N’est-ce pas, Monsieur le directeur, n’est-ce pas? Cent mille francs pour moi, plus la moitié des actions données aux Cusset, et qui montent tous les jours, il paraît...

--C’est une excellente affaire pour le gouvernement, poursuivit le fonctionnaire.

--Vous dites?... Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans le gouvernement?

--Vous devez toujours les frais de votre procès. Jusqu’à ce jour vous étiez insolvable; maintenant, l’État va les recouvrer sur vous. Il y en a bien pour une trentaine de mille francs, je suppose...

Le coup parut dur à Jérôme. Il se voyait déjà en possession de toute cette fortune. Il lui paraissait pénible d’avoir à en sacrifier la moindre part.

--Enfin... accorda-t-il. Puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement!... Mais vous allez me faire envoyer le reste.

--Les règlements, déclara le directeur du pénitencier, s’y opposent. Il ne saurait y avoir de forçats millionnaires: cela serait d’un détestable exemple, favoriserait la paresse et les évasions. Non... L’administration est curatrice de vos biens, exactement comme si vous étiez atteint de démence, de fureur, ou d’imbécillité, et interdit.

--Mais je pourrai au moins toucher mes revenus?

--Pas davantage. La loi est formelle: pendant la durée de la peine, il ne pourra vous être remis aucune somme, aucune provision, aucune portion de vos revenus... En réalité, il y a des adoucissements à cette règle...

--Ah! fit Jérôme.

--Oui... si vous êtes malade, ou bien si votre conduite est bonne, à l’occasion de certaines fêtes, nous pouvons vous remettre quelques francs, pour améliorer votre ordinaire.

--C’est tout?

--C’est tout.

--Mais puisque j’ai été gracié! protesta le malheureux Jérôme.

--Cela n’y fait absolument rien. Combien de fois faudra-t-il vous le dire? Vous ne voulez donc pas comprendre?

--Je comprends, Monsieur le Directeur, je comprends très bien, je vous assure... Seulement, c’est une injustice! C’est très bien expliqué, sur ce journal qu’on m’a envoyé. Si ce malheureux Théophile et moi n’avions pas ramené à la surface de la propriété ce qu’il y avait dessous, jamais ce savant monsieur dont on dit le nom n’aurait découvert le phosphate...

--Mais c’est vous qui l’avez tué, Théophile!

--Tiens, c’est vrai, reconnut naïvement Jérôme... Ça s’est fait par accident... Et ça fait que c’est moi qui devrais avoir tout ce phosphate, maintenant, et les actions, et les deux cent mille francs... Au lieu que c’est à eux tout seuls, ces Cusset qui ne croyaient pas au trésor, et qui n’en ont pas fichu une datte!...

--Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse? C’est comme ça, c’est la loi... Ah! à propos, la mort civile étant supprimée, vous pouvez vous marier!

--Ça, Monsieur le Directeur, fit Jérôme, sauf votre respect, je m’en fiche.

Il ajouta, dégoûté:

--Tout de même, tout de même, le père nous a fait une sale blague!

* * * * *

On a vu que ce n’était point l’opinion des Cusset...

APRÈS LA MORT DES PRÉTENDANTS

Télémaque ne se pouvait consoler d’avoir quitté Calypso. Pour Ulysse, il ne savait plus: il y avait eu, dans son existence aventureuse, trop d’événements, et de femmes. Cette même Calypso, il l’eût assez volontiers abandonnée à son fils: «Car je suis trop vieux, songeait-il parfois, pour vivre dans une grotte, même avec une déesse, et qui de vous veut faire un immortel; à mon âge un peu plus de confortable est nécessaire, et Pénélope, que je viens de retrouver, tient admirablement ma maison: je lui dois rendre cette justice. Mais Nausicaa n’eût-elle pas montré les mêmes qualités? Depuis l’unique jour que je la rencontrai, sur les bords de la rivière au beau cours, dans l’île des Phéaciens, je n’eus plus jamais le bonheur de jouir de sa présence. C’était une vierge; elle rentra dans le gynécée. Je ne vis alors que le roi Alcinoüs et sa prudente épouse; et encore celle-ci seulement à table, devant les mets nombreux qu’elle servait debout, sans en prendre sa part, et les cratères pleins d’un vin noir, épais, qu’elle mêlait d’eau dans la mesure qui convient, avant de les présenter aux convives. Chaste épouse de son maître, muette, active, décente, en tous points semblable à ma Pénélope; et j’en versai, par souvenir, des larmes que je dissimulai: je suis un héros! Pourtant, c’est vers Nausicaa que s’égare ma mémoire, et je n’y puis rien. Je la revois toute jeune, si belle que, par un mensonge semblable à la vérité, je la nommai «déesse»; cependant à la manière dont elle lavait son linge, je me persuade que ses mérites ménagers, pour peu que ma vieille Euryclée la conseillât de son expérience, eussent bientôt égalé ceux de Pénélope...»

Même les jours hasardeux qu’il avait coulés près de périlleuse Circé lui suggéraient des sentiments fort troubles. Toujours fier de l’avoir vaincue, il aurait souhaité, à cette heure, recommencer. Enfin il se disait: «J’ai connu Hélène! C’est moi qui la rendis à ce médiocre Pâris. Pourquoi? Je me demande à cette heure pourquoi? Encore que, par la volonté de Zeus sans doute, il ne reste plus un seul cheveu sur ma tête, ma vigueur est intacte, elle est invincible: je pus, il n’y a qu’un instant, tendre l’arc qui me venait, par son fils, d’Euryte, le plus fort des hommes; par lui, je sus immoler les Prétendants. Enfin, il y a ma ruse!... Hélène... celle-là... Si j’avais voulu!

Au moment qu’Ulysse et Télémaque se laissaient aller à ces pernicieuses rêveries, les choses dans Ithaque semblaient toutefois reprendre un cours paisible. Même Eupithe, père de cet insolent et charmant Antinoüs, le premier des Prétendants que les flèches d’Ulysse venaient de précipiter dans le sombre Hadès, se résignait, en apparence, aux cruelles décisions du Destin. A ceux qui venaient lui dire: «Eupithe, fils d’Évandre, vingt-quatre de nos familles sont en deuil. Douze de nos fils, douze de nos filles ont succombé sous les coups de cet homme impitoyable, de son fils, ce jeune loup, et de leurs serviteurs. Douze jeunes gens, la fleur d’Ithaque, tous beaux, aussi bons à la chasse qu’à la guerre; même Léode, qui ne leur avait jamais fait de mal, et les suppliait, embrassant les genoux du farouche Ulysse. Mais lui, à parcourir si longtemps des contrées barbares, est devenu barbare; il lui trancha la tête alors que cet enfant désarmé implorait la lumière. Douze jeunes filles, nos filles, qu’il a fait étrangler, voulant que leur mort fût honteuse, et dont le seul crime était de n’avoir point repoussé l’amour de nos fils. Cela se peut-il supporter?» A ceux-là Eupithe répondait: «Je sais, je sais... Mon cœur aboie dans ma poitrine comme une chienne qui a perdu ses petits... Mais c’est le moment qu’on doit prendre les faucilles pour trancher au-dessus de terre, dans les éteules, la tige du froment. Ensuite viendra la cueillette des olives. L’huile et le blé sont la moelle des hommes; mes amis, ne l’oubliez pas! Plus tard, on verra, on verra...»

Par le soufre et par le feu, des femmes, ses esclaves, avaient purifié la demeure d’Ulysse. On ne sentait plus, dans son _téménos_, cette âcre fumée du sang qu’il avait eu tant de plaisir à respirer, puis, refroidie, lui était montée avec dégoût, du ventre aux lèvres. Ces mêmes femmes, à cette heure, les mains lavées pour éviter le retour sur elles des ombres irritées des victimes, préparaient les nourritures. C’était une odeur saine de grains de girofle, de thym, de sauge, de safran; mêlée à celle de la graisse et des viandes, dans les vastes estomacs de bœufs grillés au-dessus des foyers ardents, elle achevait de chasser l’autre. Et Pénélope apaisée, orgueilleuse, ordonnait ces travaux.

Pourtant elle-même, elle-même, Pénélope ne tarda pas à éprouver dans son cœur une sorte de funeste et détestable ennui. Cela vint d’abord, à ce qu’il lui parut, de ce fait inattendu, et pourtant bien explicable, que désormais les soins de ce commandement domestique lui donnaient moins d’occupation. Durant dix longues années elles avait dû nourrir ces douze Prétendants, et leur suite, et Iros, le mendiant commissionnaire de leurs galanteries, et Phémios, l’aède qui chantait au milieu d’eux dans leurs festins, et Médon, le héraut. Tant de soucis intérieurs, outre le regret cruel de ne connaître point le sort de son époux, et cette toile sans fin qu’elle tissait le jour pour la défaire la nuit, lui faisaient considérer alors qu’elle était la plus malheureuse des femmes. Voici maintenant qu’elle ne savait plus que faire des heures, entre Ulysse et Télémaque, tout seuls! Elle trouvait le _téménos_ bien vide, l’existence trop unie. Elle se le reprochait: «J’eusse commis une mauvaise action, se disait-elle, de m’en aller chez des hommes étrangers, avec mes bœufs, alors que mon époux vivait encore!» Mais elle ne pouvait s’en empêcher. Il lui arrivait, fermant les yeux dans sa rêverie, de revoir tous les Prétendants: ce bel Antinoüs, Ctésippe, Agélaüs, Eurymaque, Léode fils d’Aenops, Melanthios, Amphinome, Amphimédon, Démoptolème, Pisandre, Eurydamas, Polybe. Elle oubliait leur insolence, et même comme, encore qu’ils voulussent la rendre infidèle à Ulysse, et l’emmener dans leurs demeures avec tous ses biens, ils la trahissaient sous ses yeux avec des servantes. Ils étaient bruyants, elle les voyait gais; querelleurs, elle ne voulait plus s’en souvenir que braves et jeunes. Pénélope évoquait leurs chants, leurs jeux, les chasses ardentes où ils l’emmenaient, leurs grands cris joyeux quand le taureau sauvage, pris dans un filet entre deux oliviers, se préparait à lutter, les cornes basses, piétinant de ses sabots la terre sablonneuse. Elle regrettait le noble aède Phémios qui, bien qu’Ulysse lui eût fait grâce, n’osait plus reparaître, craignant un retour de la colère de ce héros subtil et violent, et jusqu’à Iros, le douteux Iros lui-même. Consciente d’avoir fait au devoir un difficile sacrifice, elle en demeurait satisfaite, mais eût souhaité qu’Ulysse en manifestât quelque reconnaissance, alors qu’il prenait l’honnête conduite de son épouse, au cours de ces dix années d’épreuves, comme allant de soi, honorable mais naturelle.

Ulysse, lui, sans jamais se lasser, reprenait les longs récits qu’il avait faits au roi des Phéaciens, Alcinoüs; il y ajoutait, il est vrai, de nouveaux détails. Mais Pénélope, connaissant son époux, se méfiait un peu de son imagination. Et bientôt, du reste, le Cyclope, Circé, les Lestrygons, la descente dans l’Hadès, les Sirènes, Charybde et Scylla, les bœufs d’Hélios, Calypso, les Phéaciens, Nausicaa, malgré ces embellissements apparurent fixés dans leurs traits définitifs: car un conteur, même habile et de génie, ne renouvelle plus sa forme, une fois qu’il la tient, et la croit parfaite... A ce moment une idée importune envahit le cœur de Pénélope et l’assombrit: Circé, Calypso, Nausicaa, tant d’autres encore, sans doute? Elle avait vingt ans au départ d’Ulysse, et quarante à cette heure: dix ans de guerre, et dix ans de voyages, qu’Ulysse semblait avoir bien employés: mais elle! A l’attendre elle avait usé sa vie. Et qu’en retirait-elle? Pas même un grand merci... Et tandis qu’Ulysse, dans un repos qu’il croyait avoir bien gagné, ne pouvait s’abstenir de songer à tant d’aventures agréables, et dont, malgré le plaisir qu’il avait à parler, il gardait secrètes une partie, Pénélope jalousait le mari que pour elle il eût pu être, au cours de ces vingt années d’absence, et qu’il n’avait pas été.

* * * * *

Cependant les navigations qu’il avait accomplies, les connaissances qu’il avait acquises, sous la conduite du sage Mentor, des mœurs et des coutumes des pays étrangers, en des explorations qui l’avaient mené des bords du Nil aux ports de la Sicile, des plages de la Grande Grèce aux rivages phéniciens, avaient inspiré à Télémaque le goût de la politique. Il pensait s’y connaître désormais en cette matière. S’exprimant là-dessus en paroles abondantes, il jugeait Ithaque mal gouvernée.

En fait, elle l’était peu, ou pas du tout. La longue absence d’Ulysse avait laissé prendre, aux sujets de son petit royaume, des habitudes d’indépendance qui choquaient Télémaque. Les uns tiraient à droite, les autres à gauche; tous n’en faisaient qu’à leur tête. Le prudent Ulysse cherchait à ne heurter personne de front: il n’avait jamais été, en somme, que le premier parmi les égaux, un grand et riche laboureur guerrier parmi d’autres laboureurs opulents et guerriers; ses biens, pendant la guerre de Troie et ses courses marines, avaient manqué de la main et de l’œil du maître, souffert des dilapidations, des excès des prétendants: son expérience avisée, sa grande sagesse lui conseillaient de rétablir d’abord sa fortune pour regagner son influence ancienne; se faire de nouveaux clients parmi les pauvres gens; sur les marchés d’Asie et de Crète, en échange de son blé, de son huile, de son vin, se procurer des esclaves et des bœufs en plus grand nombre; enfin entreprendre un commerce avantageux avec ses voisins et les navigateurs venus des îles environnantes, de l’Attique, des nomes populeux d’Égypte, de Crète, de Syrie, de la mer lointaine même qui s’élargit au delà de l’Hellespont; encourager par conséquent la dépense chez tous en maintenant chez soi, avec le faste nécessaire à l’honneur de sa maison, une honnête économie.

Ces vues raisonnables, mais sans grandeur ni générosité, ne pouvaient convenir à Télémaque:

--Mon père, disait-il parfois, nous devrions faire comme à Salente.