Part 5
Ce fut ainsi que je demeurai seul possesseur de Mme Sand. Elle m’aima, durant quelques mois, tendrement, vigoureusement, abondamment. Ses effusions étaient remarquables. Elle invoquait Dieu avec reconnaissance, et à des moments tels qu’en ma qualité d’Italien, resté fort respectueux des choses saintes et sachant fort bien, quoique pécheur, ce qui est permis et ce qui est défendu par les commandements divins, j’avais une abominable peur de voir le ciel s’effondrer sur ma tête. M. de Musset avait tenu à me prévenir de ce petit défaut de son amie, mais j’avais cru qu’il plaisantait: il en avait la mauvaise habitude surtout lorsqu’il était véritablement ému ou froissé. Chaque peuple exprime sa passion d’une manière différente. Les Anglais, lorsqu’ils éprouvent un sentiment fort, deviennent muets. On dirait d’une mer bouleversée subitement prise par la glace. Les Français rient avec l’enfer dans le cœur, ou la haine au ventre. Nous autres Italiens, nous dissimulons mieux que personne quand il s’agit d’argent, de politique ou de vengeance. Alors cela en vaut la peine. Mais en amour? Il faut être une bête pour dissimuler en amour. Car on fait l’amour pour être heureux.
Je ne me fis donc pas scrupule d’avertir Mme Sand qu’il ne fallait pas attirer sur nous l’attention des puissances célestes, dans les moments les plus chaleureux de notre intimité, parce que cela nous porterait malheur, à elle, à moi et à mes malades. Elle m’embrassa du coup, en me disant que cela était délicieusement vénitien. Voilà encore une chose qui me fut difficile à comprendre. Qu’est-ce qu’il y avait de spécialement vénitien à garder un peu de bon sens et à se rappeler son catéchisme? Ce ne fut que plus tard, que je m’aperçus que Mme Sand, si elle est plus savante que moi, n’a jamais du moins appris son catéchisme. Elle voulut me lire un roman qu’elle était en train d’écrire et qui s’appelle _Lélia_: elle y réclamait la liberté de faire tout ce qu’on fait sans que personne vous en ait jamais empêché, et elle y disait des sottises sur le sacrement de mariage, dont elle n’a pas la moindre idée. En somme, c’est une femme qui ne sait pas ce que c’est que le péché. Et comme l’idée du péché est nécessaire au bonheur de l’homme, elle s’invente des péchés qui n’en sont pas. Je finis par découvrir qu’elle est en effet très instruite, mais que pourtant son éducation a été à la fois négligée et faussée dans sa jeunesse. Sur la vérité de la vie, nos belles jeunes filles de la campagne en savent plus long qu’elle.
Je le lui dis: elle ne m’en aima que davantage, étant malgré tout d’une admirable sincérité, d’une sincérité éternellement vierge. C’est cela qu’elle a de beau. Cela, et son visage, et son corps, et la force, la joie, la vie amoureuses qui sont en elle. A la fin, je m’en étais sérieusement épris à cause de tout cela. Ce fut à ce moment que M. de Musset lui écrivit qu’il ne pouvait décidément se passer d’elle, et elle revint à M. de Musset, bien que ne l’aimant plus. Mais elle me dit que cela ne faisait rien, qu’elle se rappelait toujours comme il était triste et disait, dans ses bras, des choses merveilleuses. Cela, je le conçus parfaitement. Je ne jugeais point que M. de Musset sût dire des choses merveilleuses, ou du moins ce n’est pas celles qu’on eût dites dans mon pays. Mais Mme Sand cherchait l’émotion, non l’amour, et elle avait été émue par M. de Musset, non par moi. Moi, je n’étais que la volupté. Je lui dis adieu voluptueusement, et nous nous quittâmes.
... Mais pourquoi, pourquoi, ont-ils fait tant de bruit pour des choses si simples?...
LE JUGEMENT DE SALOMON
En ce temps-là, les Israélites ayant exterminé les Amalécites, les Gabaonites, les Jébuséens et pris Jérusalem, étaient établis en Palestine. Mais aucun temple ne s’élevait encore sur la sainte colline, ils continuaient, ainsi que leurs ancêtres, à sacrifier sur les hauts lieux.
Pourtant Salomon déjà était roi parmi les rois, bien que son cœur fût demeuré simple. Il disait humblement au seigneur: «Voici maintenant, ô Éternel, mon Dieu, que tu fais régner ton esclave à la place de David, mon père, et moi je ne suis qu’un tout jeune homme, je ne sais pas me conduire. Saurais-je alors conduire ce peuple que tu as choisi, ce grand peuple, multitude qui ne se peut compter? Montre-moi la voie qui est la bonne voie. Donne à ton serviteur un cœur intelligent!...»
Et comme cette prière était droite, elle plut à l’Éternel. Et l’Éternel favorisa les entreprises de Salomon et de son peuple. Les hommes de Judas et d’Israël étaient comme les grains de sable au bord de la mer, innombrables. Ils mangeaient, buvaient, se réjouissaient dans la sécurité! Et Salomon dominait sur tous les royaumes, depuis l’Euphrate jusqu’au pays des Philistins et la frontière d’Égypte. Leurs rois lui apportaient des présents, ils lui étaient assujettis. Depuis Dan jusqu’à Bershéba, Juda et Israël habitaient dans la paix, dans la gloire, chacun sous sa vigne et sous son figuier.
Et il fallait chaque jour à Salomon, pour la foule des officiers, des esclaves, des femmes qu’il nourrissait dans son palais, trente cores de fleur de farine et soixante cores de farine, dix bœufs gras et vingt bœufs des pâturages, et cent moutons, sans compter les cerfs, les gazelles, les daims, les volailles engraissées. Il avait quarante mille attelages de chevaux pour ses chars, douze mille cavaliers. Et douze intendants, chacun durant un mois administrant une province, fournissaient de vivres le roi Salomon, et ceux de son palais, et ceux de son armée. Ils ne laissaient rien manquer, faisaient aussi venir l’orge et la paille pour les chevaux de trait et les chevaux de guerre, chacun selon sa charge au lieu où ils étaient: car tout était bien ordonné.
Et par surcroît l’Éternel avait donné à Salomon un esprit aussi vaste que la mer, toute la mer! Un génie d’entre les génies, une sagesse d’entre les sagesses. Il était plus savant que tous les sages d’Orient, que tous les mages d’Égypte et d’Assyrie. Plus sage qu’aucun homme sous le ciel--plus sage qu’Etnan l’Ezrachite, et Calchol, Hénan, Darda, les fils de Machol--et sa réputation s’étendit sur toutes les nations d’alentour.
Or, un jour, deux femmes de mauvaise vie, mais dont l’une était riche des générosités de ses amants, et l’autre bien pauvre, se présentèrent ensemble devant lui. Et l’une de ces femmes dit:
--Ah! mon Seigneur! Mon Seigneur! Nous demeurions dans la même maison, cette femme et moi, et je suis accouchée près d’elle dans cette maison-là. Et, la troisième veille après mes couches, cette femme est accouchée à son tour...
... Car, du temps de Salomon, les prostituées avaient des enfants comme les autres femmes, et s’en faisaient gloire. Elle continua:
--Il n’y avait personne avec nous dans cette maison, nous étions seules. Or, le fils de cette femme est mort pendant la nuit, parce qu’elle l’avait étouffé par mégarde en s’endormant sur lui. Alors elle a pris mon fils, et près de moi elle a mis son fils, qui était mort. Et quand j’ai regardé, le matin, à mon réveil, j’ai dit: «Non, ce n’est pas celui-ci. Ce n’est pas le fils de ma chair, que j’ai enfanté». Mais elle a répondu: «Tu mens! Celui qui est mort est ton fils, celui qui est vivant est mon fils!» O Roi, juge entre nous deux!
Et Salomon les ayant écoutées toutes deux, ordonna:
--Qu’on m’apporte une épée!
Et une épée lui ayant été apportée, il commanda encore:
--Tranchez en deux l’enfant qui vit, et donnez-en une moitié à l’une, une moitié à l’autre.
Mais l’une de ces femmes cria:
--Ah! Mon Seigneur! Non! Donnez plutôt à celle-ci cet enfant, mais, qu’il ne meure point!
Tandis que l’autre accordait:
--C’est bien, qu’on le coupe en deux. De la sorte il ne sera ni à moi, ni à elle.
Alors Salomon décida:
--Donnez l’enfant à celle qui ne veut pas qu’il meure, c’est celle-là qui est la mère.
Et tout Israël connaissant son jugement, considéra qu’il y avait en lui une sagesse divine, et le bruit s’en répandit jusqu’à l’Égypte et la Mésopotamie. Et lui-même s’élargit dans son cœur, il s’épanouit dans sa fierté, songeant: «Je sais tout, en vérité, je vois clair, il n’y a rien de caché pour moi.» Ses grandes richesses aussi lui donnaient de l’assurance. Et c’est après ce jugement que, certain de ne pas se tromper, il prononça trois mille sentences. Puis il se mit à parler de tous les arbres, depuis le cèdre qui est au Liban, jusqu’à l’hysope qui sort de la muraille, et aussi de tous les animaux, des oiseaux, des reptiles et des poissons. Et il en faisait ainsi en raison de la grande confiance qu’il avait acquise en lui-même.
* * * * *
Vingt ans plus tard, un jour qu’il était assis sur son trône d’ivoire, garni d’or fin, avec six marches pour y monter, un dossier bien arrondi, et deux lions d’or qui soutenaient les accoudoirs, il distingua un jeune homme qui se tenait devant lui dans une attitude de reproche et de tristesse. Et Salomon, fils de David, eut l’idée qu’il l’avait déjà vu aux audiences précédentes, ce qui était la vérité: car nul jamais n’osait adresser la parole au roi sans y être autorisé, et il fallait parfois attendre longtemps avant qu’il s’aperçût qu’on était là. Mais enfin, ce jour d’entre les jours, Salomon dit au jeune homme:
--Qui es-tu?
Il répondit:
--Je m’appelle Achinadab. Mais tout le monde me nomme aussi Nabal, c’est-à-dire «Le Fou».
Salomon leva les sourcils avec indifférence car ces noms ne lui rappelaient rien. Le jeune homme poursuivit:
--Je suis celui que tu as feint de faire couper en deux, afin de connaître qui était ma mère, d’entre les deux femmes qui me réclamaient.
Et le cœur de Salomon devint léger de revoir cet enfant qui avait été la cause première de sa réputation parmi les hommes! Il se réjouit, et fut étonné que ce garçon eût l’air soucieux. Il lui dit:
--Tu n’as pas l’air content de ton sort. N’es-tu pas heureux que je t’aie donné à ta mère?
Achinadab, surnommé Le Fou, répliqua:
--En es-tu bien sûr?
--Certes!
--Et si tu t’étais trompé? Moi, je pense que tu t’es trompé, car je n’aime pas celle à qui tu m’as donné, et je crois que je pourrais aimer l’autre. Tu l’as repoussée, celle-là, parce qu’elle t’a dit: «C’est bien, partage-le, coupe-le en morceaux.» Et tu en as conclu qu’elle n’était point ma véritable mère. Mais s’il y a des femmes dont l’amour maternel est jaloux? Des femmes qui sont jalouses de l’amour de leur enfant comme il en est qui sont jalouses de l’homme qu’elles aiment, jusqu’à le tuer? Si celles-là préféraient voir leur fils mort, plutôt qu’appartenir à une autre? Est-ce que ce n’est pas possible? O Salomon, fils de David, tu as cherché la vérité comme on cherche une puce! quelques instants! Il faut se donner plus de mal pour pénétrer l’âme des femmes!
--Qu’en sais-tu, toi qui parles si hardiment? demanda Salomon.
--La femme à qui tu m’as livré était pauvre répondit le jeune homme, et ainsi j’ai appris beaucoup de choses, obligé, pour vivre, de fréquenter toutes sortes de gens, et de faire beaucoup de métiers.
Or Salomon songea que, s’il s’était trompé, alors qu’il se croyait si sûr de la vérité, à bien plus forte raison alors pouvait-il s’être trompé dans ses trois mille autres sentences, ainsi qu’en parlant d’animaux et de plantes qu’il n’avait jamais vus, et ne connaissait que par ouï-dire. Et il s’humilia dans son cœur, et il pensa que peut-être il avait fait tort à Achinadab--puisque l’autre femme était riche--et, pour le consoler, il le nomma son intendant à Mahanaïm, c’est-à-dire l’un des douze intendants qui gouvernaient sur tout Israël. Et, parfois, le faisant venir, il lui demandait:
--Es-tu content?
Mais Achinadab répondait:
--Comment veux-tu que je sois content? On continue de m’appeler le Fou, car l’habitude que j’ai d’un souci unique m’a donné mauvais caractère, et je continue de ne pas savoir plus que toi quelle femme m’a enfanté: c’est ennuyeux.
Salomon, fatigué de ses plaintes, l’envoya avec Joab, chef de l’armée, contre les Iduméens. Et ils marchèrent contre Édom, et ils revinrent ayant mis à mort tous les mâles d’Édom, ainsi qu’il se doit. Le roi d’Édom s’enfuit chez les Égyptiens. Nabal-le-Fou avait acquis une grande renommée, mais peu de richesses, car on brûla tout le butin, comme impur.
Salomon lui demanda:
--Es-tu content?
--Je ne trouve aucun repos dans mon esprit, déplora Nabal-le-Fou. Et même j’en viens à penser: «Peut-être, après tout, le Roi m’a-t-il donné à ma vraie mère. Mais l’autre, alors, pourquoi m’a-t-elle réclamé? Voici, c’est la preuve qu’elle m’eût aimé davantage.»
Il finit par mal parler en public, et même devant les officiers du Palais, et Salomon l’envoya en exil à Millo. C’est de là qu’il monta contre le Roi, avec Jéroboam le révolté. Mais alors le général Joab le tua, ce qui fut heureux pour tout le monde. Il était devenu fort encombrant.
QUAND ILS REVIRENT ANTINÉA
Tel un gros bouchon couché sur le côté, un grand erg roussâtre fermait l’horizon. Il en avait la couleur de liège neuf. L’air était brûlant et sec comme dans un four à porcelaine qu’on vient seulement d’éteindre pour défourner. L’hygromètre n’aurait pas décelé une molécule de vapeur d’eau. Les méharis, sur les pierres de la _hammada_, coupantes, éclatées par l’infernale chaleur des jours, par le froid des nuits, bondissaient comme d’énormes sauterelles, sans un bruit, sur la plante de leurs pieds pantouflés.
Céghéir-ben-Cheikh allait en avant, montrant la route, au trot de sa grande chamelle blanche, tout bleu des bottes au crâne, sous son boubou de cotonnade bleu, sous le voile bleu rituel qui cachait son visage.
L’_erg_ fut escaladé à la même allure. Parvenu au col, Céghéir-ben-Cheikh s’arrêta. C’était pour laisser souffler les bêtes. Mais aussi vers l’horizon de l’Est il tendit le même bras, d’un geste agrandi par l’étoffe azurée qui le couvrait. De hautes montagnes se pressaient, s’entassaient, s’escaladant les unes les autres, telles des chèvres se bousculant pour entrer au pacage.
«Diebel-Hoggar!» fit-il, brièvement, mais avec quelque chose, dans la voix, où sonnait la majesté.
Le lieutenant Ferrières, allait rouler une cigarette. Le rectangle de papier blanc s’échappa de ses doigts, tout de suite recroquevillé par l’atroce incendie de l’air, pompant ce qui lui restait d’humidité.
--Le Hoggar! cria Ferrières. C’est là! Tout près, maintenant, tout près!
--Tout près! confirma Saint-Avit, qui pantelait. L’empire mystérieux, l’Atlantide, défendu par sa sextuple enceinte de lacs salés, circulaires, et de terrestres anneaux, circulaires. Et les jardins, et la ville, et le palais d’Antinéa.
Tous deux répétèrent, haletants:
«Antinéa! Antinéa!»
* * * * *
Car, ainsi que le fait prévoir M. Pierre Benoît, dans son authentique récit, cinq années et une année encore après sa tragique et voluptueuse aventure, le capitaine de Saint-Avit repartait vers le lieu où il avait aimé, tué, et failli mourir--entraînant avec lui le lieutenant Ferrières, aussi acharné que lui à ce pourchas mortel. Ils prononcèrent plus bas, de nouveau:
«Antinéa! Antinéa!»
Et Saint-Avit récita, comme on prie:
«Non, elle n’a rien d’une autre fille des hommes! As-tu vu ses grands yeux sous ses grands sourcils comme des soleils sous des arcs de triomphe? Rappelle-toi: quand elle a paru tous les flambeaux ont pâli. Entre les diamants de son collier, des places sur sa poitrine nue resplendissaient. On sentait derrière elle comme l’odeur d’un temple, et quelque chose s’échappait de tout son être qui était plus suave que le vin, et plus terrible que la mort...»
Ferrières continua:
«... Que faire? J’ai envie de me vendre pour devenir son esclave. Tu l’as été toi! Tu la connais; parle-moi d’elle! Toutes les nuits, n’est-ce pas, elle monte sur la terrasse de son palais? Ah! les pierres doivent frémir sous ses sandales, et les étoiles se pencher pour la voir!»
Tout à coup il s’interrompit:
--Mais ça n’est pas dans l’_Atlantide_, ça! c’est dans _Salammbô_! C’est drôle comme on confond... Écoute, Saint-Avit, ne crois-tu pas qu’il y a beaucoup de littérature dans notre affaire?
--Homme de peu de foi, tu verras! Tu la verras: la descendante des Pharaons, et de l’immarcessible Cléopâtre. Elle aura en tête le _pschent_ des dieux et des rois, énorme et d’or. Elle sera vêtue de la _schenti_ comme d’une gaîne hiératique: une schenti de satin rouge, brodée, en or, de lotus. A ses pieds, un sceptre d’ébène, terminé par un trident. Ses bras nus seront cerclés de deux uraeus. Des oreillettes du pschent ruissellera le collier d’émeraudes, dont le premier rang passe sous son menton impérieux, comme une jugulaire, tandis que les autres descendent en rond sur sa poitrine, et elle te sourira! Tu verras _aussi_ ce sourire!
--... D’ailleurs, poursuivit-il après un instant de réflexion, si c’est de la littérature, la littérature est la seule chose, avec boire sans soif, qui distingue l’homme de la bête: car, pour le reste, sans littérature l’amour ne serait qu’une bien pauvre chose!
--... Elle est belle? interrogea Ferrières, sans se piquer de logique.
--Qui? La littérature? rétorqua Saint-Avit, ironiquement.
--Non... Antinéa?
--Autrement, sans aucun remords apparent et sincère, eussé-je tué Morhange?
--C’est vrai... mais alors, fit Ferrières, en réfléchissant, alors...
--Quoi?
--... Tu me tueras peut-être, moi aussi!
--Rassure-toi. C’est moi qui prends les devants, comme Morhange les prit avant moi: en raison du grade. Je suis capitaine. Tu n’es que lieutenant. Et pour ce motif... c’est plutôt toi qui me tuerais.
--Je ne crois pas, dit sérieusement Ferrières: j’ai de l’affection pour toi.
--J’en avais aussi pour Morhange; et soit dit en passant, il la méritait plus que moi la tienne. Que suis-je? L’ordinaire officier de cavalerie. Tandis que lui... Imagine un Lyautey, qui se serait fait trappiste et philologue; un homme extraordinaire: du génie et de la vertu. Et pourtant...
--Je ne te tuerai pas, capitaine, répéta Ferrières, j’en suis sûr!
Il avait eu un petit rire léger, bon enfant, rectifiant par jeu la position, et faisant le salut hiérarchique à son supérieur.
--Encore une fois, tu ne l’as pas vue!...
--Non, non! Quand tu seras conduit, galvanoplastisé en orichalque par les Touareg noirs, ainsi nommés parce qu’ils sont habillés de blanc, dans le grand hypogée qui sert de tombe commune aux victimes d’Antinéa...
--... Avec le numéro 84 ou 85, selon mes calculs, précisa Saint-Avit; et cette plaque rédigée par les soins de l’excellent M. Le Mesge: _Capitaine de Saint-Avit, né à Saint-Julien-de-Montmaur (France) le 27 avril 1867. Mort au Hoggar, le..._ Ma foi, je ne puis encore déterminer la date exactement, pour le mois et le quantième: mais ce sera bien certainement en 1902, où nous sommes. Selon tous les précédents, il y a peu de chances que je dépasse la présente année. Aucun de nos prédécesseurs n’a duré plus de quatre ou cinq mois; et, en général, à peine quelques jours.
--... Quand tu seras galvanoplastisé en orichalque, reprit Ferrières, qui avait peu d’idées en ce moment, à cause de la chaleur, mais paraissait y tenir, je prendrai mon tour. Voilà tout: et j’irai te voir quelquefois, dans ta niche, en bon camarade de la même promotion de Saint-Cyr.
--Ce sera bien gentil de ta part!
Depuis quelques instants, au cours de cette conversation, les méharis avaient repris leur trot. Parfois, sans s’arrêter, ils arrachaient au passage une branche d’acacia épineux, la mâchant entre leurs mandibules lippues et leur langue cornée, insoucieux des terribles dards blancs qui la hérissaient.
--Ce M. Le Mesge... dit Ferrières. Penses-tu qu’il vit encore?
--Pourquoi pas? Et aussi Bielowsky, hetman de Jitomir et le révérend Spardek. Ils n’étaient pas tout jeunes, tout jeunes... c’est pourquoi ils ont pu continuer à vivre. Mais il n’y a que six ans depuis que j’eus l’honneur de faire leur connaissance. Ils ont le droit d’être encore de ce monde.
Le soir, les montagnes semblaient si près qu’ils pensaient toucher au but. Mais Céghéir-ben-Cheikh «baraqua» les chameaux auprès d’une grotte où il fit entrer les deux officiers. Ferrières, curieux, y chercha vainement des inscriptions, en caractères _tifinar_, susceptibles d’évoquer le nom d’Antinéa.
--Ce n’est pas la même, dit, haussant les épaules, Céghéir, en réponse à son interrogation muette.
--En effet, fit Saint-Avit, je ne la reconnais pas. Ce n’était point celle-là... Vas-tu du moins nous endormir en brûlant du kêf, ce kêf qui inspire des rêves si fabuleux, comme tu fis la première fois pour Morhange et pour moi?
--Cette mise en scène est maintenant inutile, répondit Céghéir en un français singulièrement pur, puisqu’elle a déjà servi!
--Ah!... alors?
--Alors, demain, je me contenterai de vous bander les yeux. Ce n’est pas non plus indispensable... mais ça permet de supprimer quelques épisodes.
--Que veux-tu dire?
Céghéir avait repris un air impérieux, théâtral, auguste; et il garda le silence.
... Combien de temps avait pu durer son itinéraire tant d’années auparavant, à travers les six enceintes? Endormi par les fumées illusoires du chanvre, Saint-Avit n’en pouvait garder, bien entendu, nulle notion. Il lui parut seulement que, cette fois, le voyage était singulièrement court. En deux heures, ils furent arrivés, portés chacun par huit hommes qui se relayaient, quatre par quatre, dans une espèce de palanquin.
--Ça me rappelle plutôt la façon de faire la route, de Tamatave à Tananarive, à Madagascar, avant la création du chemin de fer: la _filanzane_ et les _bourjanes_ porteurs, risqua Ferrières un peu déçu.
Saint-Avit lui jeta un regard à la fois dédaigneux et choqué. Il se souvenait, lui! C’était ici le lieu du miracle, de tous les miracles, et tout lui paraissait, de nouveau, devoir être miraculeux.
Un targui noir leur enleva leurs bandeaux.
--Regarde! cria Saint-Avit, orgueilleusement.
... Car ils étaient sur le même balcon où avait commencé la première et sanglante aventure! le balcon surplombant le vide, taillé au flanc même de la montagne. Au-dessus d’eux, l’azur. Au-dessous, dans la ceinture large des pics inviolables un paradis terrestre, un beau jardin de rêve. Les palmiers, qui berçaient leurs palmes. Tout le fouillis des petits arbres qu’ils protègent dans les oasis: amandiers, orangers, citronniers, d’autres, beaucoup d’autres encore, que les Occidentaux ne savent nommer. Un ruisseau bleu, tombant d’une cascade, aboutissait à un lac élégant. Vu de haut, il semblait d’une merveilleuse transparence. De grands oiseaux, des pigeons, des tourterelles, tournoyaient en cercle sur ce puits de verdure, et sur le lac, la tache rose d’un flamant rose!
--As-tu vu cela, autre part? interrogea Saint-Avit, fier et frémissant. Pensais-tu que cela pût exister nulle part?
--Non, avoua Ferrières, non!... Et alors tout le reste, tout le reste est vrai, sûrement vrai!
--Parbleu, ricana Saint-Avit. Tu en doutais donc encore?... Tout, tout n’est-il pas ainsi que je l’avais dit? Mes vieux compagnons, même, ces grotesques... Comme il me tarde de les retrouver, en attendant... _elle_!
Il demanda au Targui noir, toujours debout à ses côtés:
--M. Le Mesge?
--Li Mesge? fit le Targui, en mauvais français-arabe d’Alger: fini-morto!
--Quoi, tu dis?...
Au même instant, pénétraient dans la vaste salle l’hetman de Jitomir et le révérend Spardek. Saint-Avit se jeta dans leurs bras, les pressa sur son cœur. Ils lui rendirent ses effusions avec usure.
--Et M. Le Mesge? renouvela-t-il. Pourquoi n’est-il pas avec vous?
--Hélas, il n’est plus! dit l’hetman, qui avait gardé son habit vert-bouteille, à revers jaune, éclaboussé d’un gigantesque crachat, argent et émail bleu.
--Le Seigneur l’a rappelé, développa, ou voulut développer, le révérend Spardek: car l’homme marche dans une ombre vaine, il entasse les richesses, et ne peut dire qu’il les récoltera...
--Pauvre, pauvre M. Le Mesge, coupa Saint-Avit. Et lui n’a pas été...