Quand le rideau s'est baissé

Part 4

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--Cela te semble, Dédale... En fait, il n’y eut là pour moi que cinq ou six matinées de chasse agréables, délassement dépourvu de tout péril. Je croyais avoir tout lieu de penser, par surcroît, qu’en détruisant ces animaux préhistoriques, je m’étais rendu bienfaisant à l’humanité... Je recherchai aussi leurs œufs, j’anéantis l’espoir de leur postérité. Enfin, je fis ce qu’il fallait faire...

--Eh bien?...

--Depuis que ces oiseaux ne sont plus, le lac Stymphale est envahi de moustiques. Cela ne te paraît que de médiocre importance, mais, je ne sais pourquoi avec les moustiques sont apparues des fièvres fort malignes. Les oiseaux ne mangeaient un homme que de temps en temps; encore n’était-ce, presque toujours, qu’un cadavre qu’ils déterraient; ces fièvres font chaque année, des milliers de victimes. Depuis mon exploit, le Péloponnèse est devenu pratiquement inhabitable.

--Évidemment, observa Dédale, c’est ennuyeux...

--Si tu crois qu’il n’y a que ça!... Mais voilà les écuries d’Augias. Depuis des siècles, elles étaient devenues un foyer d’infection. Tout le pays s’en plaignait. Il n’y avait pas seulement l’odeur; les mouches qui naissaient de ce fumier étaient un fléau. Ici, je pensais obéir aux plus élémentaires principes de l’hygiène. Donc je barre le fleuve Alphée, à la sueur de mon front et au gros effort de mes épaules. J’envoie un vigoureux courant de chasse à travers ces étables pestilentielles, et je les nettoie...

--Quoi de mieux?...

--C’était mon avis. Quoi de mieux? D’abord Augias a été très content... mais après le passage de l’eau, il paraît que ces étables demeurèrent humides. Les vaches se sont mises à tousser, elles sont devenues pneumoniques. Et tous les hommes et toutes les femmes, et tous les enfants qui ont bu de leur lait, ou mangé du beurre tiré de ce lait, ont été pris d’une maladie de langueur, bien pernicieuse, qui les faisait mourir au bout d’un an ou deux, réduits à l’état de squelettes... Augias me chassa, disant que j’étais un esprit malicieux, qui l’avait fait exprès.

--Certes, avoua Dédale, tu n’as pas eu de chance!

--Si tu crois que c’est tout... Je vais en Crète, je prends cette brute de Minotaure par les cornes, je lui fais plier les genoux, lui mets un anneau dans le nez, et le livre, parfaitement dompté, à Eurysthée. Cet imbécile d’Eurysthée le laisse échapper, je ne sais trop comment, le Minotaure se remet à courir après les petites filles dans les plaines d’Argos, et tout est à recommencer! Est-ce ma faute?

--Sûrement non, Hercule!

--On a dit que c’était ma faute!... Le roi Diomède offrait un bon dîner à ses hôtes, puis il les égorgeait pendant leur sommeil, dépeçait leur corps et le donnait à manger à ses chevaux. L’opinion publique estime sa conduite immorale et répréhensible. Je vais chez Diomède, lui dis ce qu’on en pense, l’assomme d’un coup de massue, le coupe en quatre, et l’offre en repas du soir à son élevage...

--Juste retour des choses d’ici-bas.

--C’était mon idée... Mais la même opinion publique a jugé que ce n’était pas un moyen de rendre ces bêtes végétariennes, et que j’eusse mieux fait de leur offrir de l’avoine! Il n’est pas jusqu’au percement des Colonnes qui portent mon nom, là-bas vers l’ouest, à l’entrée de la mer Méditerranéenne qui ne m’ait été reproché.

--Par qui donc?

--La Pythie elle-même. Dans un oracle presque moins obscur que de coutume, elle a déclaré que l’ouverture de cet isthme produirait dans l’avenir les plus graves désordres dans l’économie et la politique du monde, et les plus grands malheurs pour la Grèce, en particulier, qui en perdrait son indépendance.

--Comment cela?

--A cause d’un peuple qui habite une île, aux extrémités septentrionales de la terre, non loin de Thulé. La Pythie annonça que ce peuple de navigateurs, après s’être installé sur une des colonnes, et y avoir mis bonne garde, s’emparerait de quelques autres îles de notre mer, et puis du Bosphore, et enfin, sous une forme dissimulée, de l’Hellénie même, de façon à pouvoir, de toutes parts, surveiller les eaux. De sorte que je ne suis, en somme, qu’un malfaiteur public.

--C’est ridicule!

--Empêche donc les gens de parler. Surtout la Pythie... J’étais exaspéré contre elle. J’en étais malade. Une vilaine maladie de peau; j’y suis assez sujet.

--Tu manges trop, Hercule.

--Pas assez. J’ai toujours faim... J’ignore si c’est à cause de cette maladie de peau que Iole, fille d’Eurytos d’Achalie, refusa mes hommages. Son frère Iphitos en fit grossièrement des gorges chaudes. Cela m’agaça. Sans y penser, je le tuai... On dirait que cela ne t’étonne pas trop?

* * * * *

--Non, Hercule, non, cela ne m’étonne pas. On ne sait jamais ce qui peut vous passer par la tête. Moi-même...

--Tu me conteras cela tout à l’heure... Après cette petite mésaventure, je fais comme tout le monde, je vais à Delphes, chez la Pythie. Je lui dis: «Je suis malade; guéris-moi. J’ai tué ce pauvre Iphitos: il n’était pas intéressant et sa sœur a bien mauvais goût. Il n’importe! Apprends-moi comment je puis m’acquitter de ce meurtre. J’ai l’habitude des gros travaux, pour inutiles qu’ils soient.»

«La Pythie ne me répond rien! Une femme qui parle tout le temps... Je t’ai dit que j’étais déjà vexé, à bon droit, de ses critiques et de ses prédictions sur les résultats de mon percement de la Méditerranée. Maintenant elle me faisait injure! J’ai crié: «Ah! c’est comme ça! Eh bien, tu vas voir!...» Et je lui ai pris son trépied.

--Tu lui as puis son trépied?

--Son trépied en or. Il pesait lourd, mais ce n’était pas là pour moi une considération. Mon idée était d’aller quelque part en Thrace, avec cet objet, fonder une nouvelle religion qui ferait concurrence à celle de cette insupportable Pythie. Apollon m’a poursuivi. Nous nous sommes un peu battus.

--Un dieu!... Il a été vainqueur?...

Hercule frappa de ses poings sa vaste poitrine:

«Est-ce qu’on peut me vaincre?... Mais des amis nous séparèrent. Ils me dirent: «Tu es fou, Hercule! Sans doute, c’est ta maladie. Tu viens de tuer un homme, tu dévalises les temples, tu rosses les dieux...» Je répondis: «Il est certain que je ne me comprends plus moi-même. Je suis un homme excédé. Mais si, pour expier le meurtre d’Iphitos, vous voulez m’imposer de nouveaux travaux, décidément, en vérité, j’aime mieux me faire brigand et massacrer les douze grands dieux. Oui, jusqu’à Zeus, mon père céleste. J’ai trop mal réussi la première fois avec Eurysthée, je ne recommencerai plus... qu’on fasse plutôt de moi un esclave, je le préfère: un esclave n’encourt plus, pour ses actes, aucune responsabilité; c’est sur son maître qu’elle retombe.»

«... Alors ces amis me tracèrent sur le front la marque des hommes condamnés à être vendus pour dettes ou pour crimes; ils me mirent aux pieds des entraves, et me conduisirent, ici, au marché. C’est Omphale, la reine, qui m’acheta.

--Esclave, soit. Après tout, Hercule, tu l’as mérité. Mais pourquoi ce costume avilissant?

--C’est une idée d’Omphale. Elle est reine depuis la mort de son époux Tmolos, et, depuis qu’elle est reine, toute-puissante. Elle en a conclu que la force virile est parfaitement inutile, non seulement pour diriger les États, mais encore pour quoi que ce soit; que cette force brute est stupide, funeste, ridicule. Je me trouve tellement dégoûté de moi, et de ce que j’ai fait, que je suis de son avis. C’est donc de mon plein gré, quoiqu’elle ait voulu m’humilier, que je m’habille en femme et tiens cette quenouille. De la sorte du moins, je suis inoffensif--et puis, ajouta-t-il en bâillant, cela est fort reposant!

--Tu es donc heureux?

--Je le serais, sans la fatalité qui me poursuit depuis ma naissance. Mes amours ont rarement une fin agréable. J’ai tué mon épouse Mégare, et les enfants que j’avais d’elle; aujourd’hui je ne me rappelle même plus pourquoi. J’ai tué, comme je te le disais tout à l’heure, le frère d’Iole, sans plus de raisons. Enfin, en cela comme en toutes choses, je fus toujours malchanceux; mais un irrésistible instinct me pousse... A cette heure, et sous ces vêtements de déshonneur, je suis amoureux d’Omphale.

--Mais elle?

--Omphale ne fait qu’en rire. Comme j’ai tenté de te le faire concevoir, c’est une femme qui méprise la force. Hercule ne lui semble qu’un bouffon gigantesque.

Le soupir qu’il poussa parut comme l’écho d’un tonnerre lointain. Le fil de sa quenouille cassa...

--Cela m’arrive vingt fois par jour, observa-t-il tristement. Je suis mauvaise filandière...

Dédale le contemplait avec pitié. Il regardait aussi, avec un peu de dédain, cette quenouille légère qui, pour si peu de laine filée, exigeait, des mains puissantes qui avaient étranglé le lion de Némée, tant d’attention dérisoire.

--Mais toi, Dédale, demanda Hercule, qui était bon, et d’ailleurs se voyait stupéfait d’avoir si longtemps parlé de lui, toi l’inventeur, le constructeur de machines, dont le génie rend les dieux jaloux; toi qui fis cet alérion qui faillit enlever jusqu’au soleil Icare, le pauvre Icare, ton fils et mon ami...

--Tu l’aimais, je le sais, interrompit douloureusement Dédale... C’est toi qui osas l’ensevelir malgré la fureur des dieux... Je n’ai jamais oublié cela, Hercule!

--... Toi, Dédale, comment se fait-il que je te retrouve ci, vêtu comme un mendiant, fuyant ta patrie, sûrement exilé, sans foyer?

--Il est vrai, reconnut Dédale, qui pourtant semblait rêver à autre chose, il est vrai... Je dois aller chercher asile chez les barbares, je suis hors la loi... Il m’est arrivé la même aventure qu’à toi: j’ai tué un homme!

--Toi si paisible! Qui donc?

--Mon pauvre neveu, Italos. Il m’accusait de lui avoir dérobé une invention. C’est lui qui me l’avait volée...

--Hum! fit Hercule... C’est une chose étrange que nous, les Grecs, qui passons pour un peuple si sage, nous nous conduisions souvent de façon si déconcertante, même répréhensible.

--C’est que la tête sert à tout, même à déraisonner... La mienne déjà ne songe plus à ces mésaventures: je vis en avant... Hercule, veux-tu que je te tire d’affaire?

Du doigt, Dédale traçait sur la poussière des esquisses minces et bizarres.

--Vois cette roue! C’est un dévidoir. Avec ce dévidoir, et en plaçant ici deux autres petites roues animées d’un mouvement inverse, on accomplirait, sans même regarder, le travail de deux cents quenouilles. Et ce n’est pas tout!... Ces métiers! Ces métiers furent conçus par des sauvages sans cervelle. Ce n’est pas là du tissage, c’est de la tapisserie. Tiens, compare avec celui-ci! Il ferait l’ouvrage, en une heure, de cent esclaves en une journée. Il ne me faut pour cela que quelques planches de cèdre et de cœur d’olivier, mes outils et mon ingéniosité. Viens avec moi jusqu’au fleuve. Tu m’aideras, et je te montrerai.

--Mais à quoi cela me servira-t-il?

--Pauvre homme! s’écria Dédale en haussant les épaules. Tu comprendras plus tard.

Dédale construisit pour Hercule le premier dévidoir et le premier véritable métier à tisser. Hercule ne fit rien que manier la hache et raboter les ais. Pour l’instant, il ne se souciait que de montrer sa force. Au reste, comme le disait Dédale, il n’y comprenait absolument rien.

Quand les appareils furent montés, Dédale les essaya. Il lui fallut encore une mise au point; à la fin, ils marchèrent à sa convenance.

--Il se peut, confia-t-il à Hercule, que bientôt tu aies besoin d’en faire d’autres: je prévois pour ceux-ci un succès sans précédent. Tu es plus fort des épaules et des membres que de jugement, mais tu n’aurais qu’à copier. Je te laisse...

--Où vas-tu?

--Je ne sais... En Sicile d’abord, et puis où les Volontés m’enverront. Mais je suis rassuré sur ton sort.

--Pas moi! Que dois-je faire?

--File, Hercule. File et tisse! Et puis attends les événements.

En quelques heures, au moyen du dévidoir, Hercule eut filé non seulement sa provision de laine, mais toute celle des femmes qui l’environnaient, et bientôt l’entière provision que la reine Omphale gardait dans ses chambres hautes. Puis il tissa le fil. L’ouvrage allait si vite qu’il en riait d’un rire à secouer le Parnasse et l’Olympe. Avec le petit bénéfice que lui laissait la reine, il acheta d’abord un peu de laine, et puis beaucoup; toutes les laines d’Asie-Mineure! Il acheta aussi des esclaves: cet esclave posséda des centaines, des milliers d’esclaves. Il devint riche formidablement! Plus riche que la reine, plus riche que le roi Crésus. Il embaucha des dessinateurs égyptiens et crétois qui tracèrent de nouveaux modèles d’ornements pour embellir les étoffes, des teinturiers de Phénicie qui inventèrent de nouvelles nuances. Il eut des navires pour transporter ses marchandises. La firme Héraklès de Lydie s’étendit sur le monde alors connu.

--Et je ne remue plus le petit doigt, songeait-il émerveillé... Ceci vaut mieux que de tuer des lions et nettoyer des étables.

Il se fit construire un palais magnifique avec un gynécée qui contenait cinq cents femmes, et ne parut plus se soucier d’Omphale. Ses richesses et son influence en Lydie dépassaient, à cette heure, infiniment celles de la reine. Il était maître du pays, mais les Cercopes d’Éphèse et les Itoniens devinrent envieux de l’opulence de la Lydie. Ils lui déclarèrent la guerre, dans l’espoir d’un beau pillage. Omphale envoya contre eux des troupes qui furent battues. Ses ministres lui dirent: «Ah! si Hercule voulait prendre le commandement!»

Elle fit mander le héros, qui ne se dérangea pas, faisant répondre qu’il était en ce moment trop occupé par son inventaire. Alors, humiliée dans son cœur, Omphale décida de l’aller voir elle-même.

Hercule la reçut à l’entrée d’une usine plus vaste que Thèbes, la ville aux Cent Portes. Il était toujours vêtu en femme, et mangeait des figues confites dans du miel, qu’un bel enfant lui présentait dans un drageoir d’or, incrusté de gemmes précieuses.

--Mais je ne suis pas général, dit-il; rien qu’un modeste industriel. Les questions militaires ne me regardent pas. D’ailleurs selon tes royales volontés, je ne suis plus un homme, mais une femme. Et, comme tu le vois, encombré d’affaires.

Il lui montra des étoffes merveilleuses, ses dernières créations.

--Hercule, dit Omphale, cessons cette comédie!

--Ce n’est pas une comédie...

--Soit. Je m’étais méprise sur son compte. Tu n’es pas seulement un vulgaire tueur de monstres, un chasseur, un guerrier. Tu dépasses même Thésée en intelligence. Cela doit être, puisque tu es plus riche que lui. Partage le royaume avec moi.

--Ce serait, observa froidement Hercule, un mauvais marché. Je l’ai tout entier, et sans aucune responsabilité... Toutefois, précisons: qu’entends-tu par ces paroles?

--Ce que je t’offre, répondit Omphale en baissant les yeux, c’est mon royaume... et ma personne!

Intérieurement elle pensait:

«Je serai la femme la mieux habillée de la terre!»

Les noces furent célébrées avec une grande pompe. Hercule avait tenu à conserver ses vêtements féminins, mais il y avait accommodé, par les soins d’une couturière habile, la peau du lion de Némée. Omphale était vêtue en homme. Par galanterie, il lui avait confié sa massue. Mais l’arme était trop lourde, la reine ne put la porter. Hercule, en riant, la jeta sur le devant du char, entre les jambes de l’aurige.

Après quoi, il fit un grand massacre des Itoniens et des Cercopes, et les obligea à signer un traité de commerce profitable à ses intérêts. Les négociations toutefois avaient duré assez longtemps. A son retour Omphale lui présenta leur fils Agéalos, né en son absence.

--C’est, dit-elle orgueilleusement, l’héritier du royaume de Lydie.

--Peut-être, fit-il... et le successeur de la maison Héraklès: c’est plus sûr.

* * * * *

A cet instant, un messager demanda à être introduit. Il apportait une lettre de Jason, qui proposait à Hercule de prendre part à l’expédition des Argonautes en Colchide, pour conquérir la Toison d’Or.

--La Toison d’or, répondit Hercule, je l’ai... Qu’on aille me chercher mes comptes de fin d’année!

EXTRAITS DES MÉMOIRES DE PAGELLO

Nul effort ne m’épouvante lorsqu’il s’agit de satisfaire la juste curiosité du lecteur. La publication récente en Belgique, de la correspondance qu’échangèrent George Sand et Musset, en 1834, a ramené l’attention du public lettré sur les amours de ce couple immortel. Nous savons aujourd’hui ce que pensaient George et Alfred «du bon, du brave, de l’excellent Pagello»; il restait à connaître ce que Pagello pensait d’eux. Déjà quelques pages, publiées par une revue française, avaient là-dessus versé quelque peu de lumière. Mais j’ai soupçonné que cette lumière n’était pas toute la lumière. Je suis parti pour Venise, j’ai rendu successivement visite à tous les parents, à tous les amis de Pagello. Je leur disais brusquement: «Montrez-moi vos pots de confitures!» Et ils me montraient leurs pots de confitures. Ainsi que je m’y attendais, les Mémoires de Pagello, sur sa propre demande, avaient servi à couvrir ces petits vases de terre vernissée pleins de gelées odorantes. Quelques aimables Vénitiens ont poussé l’obligeance jusqu’à me faire don des pots en même temps que de leurs fragiles couvercles. Qu’ils veuillent bien agréer ici l’expression de ma reconnaissance.

»... Moi, Pietro Pagello, il faut que je tienne journal de ce qui m’arrive, à cause que ce qui m’arrive n’est pas ordinaire. Ce sera pour moi un travail pénible, ayant toujours eu horreur d’écrire; et depuis que j’ai vu M. Alfred de Musset et Mme George Sand perdre les trois quarts de leur journée dans cette occupation ridicule, cette horreur n’a pas diminué. Il me paraît impossible qu’on puisse écrire tant que cela sans mentir. Et sûrement ils ont parlé de moi. Mme Sand et M. de Musset me traitaient perpétuellement de «noble et pur jeune homme». La première fois, cet enthousiasme m’a flatté. Maintenant j’en suis horriblement fatigué.

J’ai fait la connaissance de ces deux amants tout à fait par hasard. Ils m’avaient entrevu dans une société où, pétrifié par leur présence, je n’avais pas ouvert la bouche. Je sais parler, et j’aime parler, comme tout homme et tout Vénitien, mais j’ignore l’art de dire des choses par-dessus les maisons: et ces deux personnes passaient leur temps à se battre les flancs pour dire des choses par-dessus les maisons. Je ne comprends pas le plaisir qu’elles y pouvaient trouver. J’avais donc totalement oublié leur existence, quand on vint me chercher, de la part de Mme Sand, pour M. de Musset qui, paraît-il, était bien malade. On sait que je suis médecin.

J’ai tout de suite vu, en arrivant, que M. de Musset avait la fièvre et que sa langue était fort chargée. Mme Sand s’écria que mon diagnostic était juste; que pour la fièvre elle était tierce, et que, pour la langue chargée, c’était que M. de Musset, qui est dans l’habitude de boire énormément de champagne, avait, la veille, dépassé la dose. Alors, je lui ai fait boire une pleine cuve d’eau de gomme arabique. Il a été encore bien plus malade: et, de la sorte, je l’ai guéri.

J’avais toujours cru, comme tout le monde à Venise, que Mme Sand était la maîtresse de M. de Musset. Mais, dès les premiers temps que je la vis, elle protesta qu’elle était surtout sa mère. M. de Musset a répété à son tour que Mme Sand était sa mère, puisqu’il était lui, lui, un enfant et un roseau. Après quoi, ayant changé d’idée, il s’est comparé à un oiseau de montagne, et il a dit qu’il commettait un inceste avec un autre oiseau de montagne, qui est Mme Sand. Alors ils se sont mis à pleurer tous les deux, et j’ai pleuré avec eux de bon cœur! Je ne saisissais pas très bien ce qui les chagrinait tant, mais quand on pleure, je pleure: c’est plus fort que moi. Mes propres larmes ont paru calmer Mme Sand: elle m’a parlé de sa mère, de Dieu et de ma maîtresse. Je lui ai dit que ma maîtresse était l’Arpalice, qu’elle était colère comme un dindon, et qu’elle me trompait toute la journée. J’eus lieu d’être étonné de l’étonnement que leur causa ma franchise: nous autres Italiens, nous disons toujours sincèrement la vérité sur les choses d’amour, parce que l’amour est une chose toute naturelle, qu’on fait tous les jours et à propos de laquelle il est bien inutile de mentir.

Mme Sand m’a beaucoup regardé, et moi j’ai beaucoup regardé Mme Sand. Elle est très belle et elle est bonne. Bonne ardemment et avec élan, à l’italienne. Je suis sûr qu’elle n’a pas de fausse pudeur ni de remords quand elle aime, et je le lui ai dit comme je le pensais: elle m’a prié de revenir.

Je suis revenu parce que M. de Musset est devenu plus malade. Mme Sand l’a veillé pendant dix-huit nuits. Je venais l’assister et visiter le malade. Elle continuait à me regarder beaucoup, et je faisais de même. D’ailleurs, je ne sais pourquoi, toutes les fois que j’ouvrais la bouche, M. de Musset et elle paraissaient pénétrés d’admiration. Pourtant je ne crois pas avoir jamais proféré des choses sublimes. Je pense seulement qu’ils n’étaient pas habitués à nos façons de parler vénitiennes: nous exprimons avec un feu naturel les sentiments simples. Voilà tout. Je crois aussi que ces deux amants étaient abominablement fatigués l’un de l’autre et trouvaient agréable de me sentir entre eux. J’étais le contraire du _terzo incommodo_.

Pendant la maladie de M. de Musset, Mme Sand est tombée dans mes bras. _Per Dio_, qu’elle est belle et aimante! Je crois bien que M. de Musset nous a vus. A sa place et à celle de Mme Sand, je ne me fusse pas troublé pour si peu. C’est une chose bien naturelle pour une femme d’avoir deux amants, surtout quand, en plus, elle a un mari. Mais ils n’ont pas voulu prendre l’événement de cette façon raisonnable. Ils aiment les complications dramatiques. J’aurais compris peut-être que M. de Musset me tuât ou me fît assassiner. C’est aussi une façon de se conduire raisonnable et qui n’est pas incompatible avec nos usages nationaux. Je m’attendais donc à quelque chose de la sorte. Mais je me trompais.

Mme Sand tint à faire à M. de Musset l’aveu précipité de l’irrésistible amour qu’elle éprouvait pour moi. Il m’était impossible de ne pas proclamer, après cela, l’irrésistible amour que j’éprouvais pour elle. Alors, il s’est passé une scène fort touchante, qui nous fit verser une excessive quantité de larmes. M. de Musset, ayant pris nos mains à tous deux, nous déclara solennellement unis. Il ajouta que des âmes héroïques, telles que les trois nôtres, devaient se considérer comme au-dessus des jugements et des communes coutumes de l’humanité; que l’amour est tout par lui-même et que nul ne lui doit résister. Ce fut tout à fait magnifique, et comme je connaissais une scène semblable dans les _Mémoires de Casanova_, que M. de Musset a lus également avec beaucoup de plaisir, parce qu’ils sont remplis de peintures voluptueuses, j’ai cru qu’il voulait imiter Casanova, lequel, à Venise, avait l’habitude de donner à ses amis les femmes dont il commençait de se fatiguer. C’est ainsi que mon compatriote fit le bonheur d’un certain M. Charles. J’étais très disposé à me montrer un parfait M. Charles, et à abonder dans le sens de M. de Musset qui transposait seulement le sensualisme vénitien en romantisme français. Je pris la parole, en conséquence, pour célébrer «la muette correspondance d’affection qui nous lierait toujours de ses nœuds, sublimes pour nous, incompréhensibles pour les autres». En ma qualité de médecin, je crus devoir, de plus, donner quelques bons conseils à M. de Musset, l’invitant à ménager sa santé et à ne plus boire tant de champagne. Je considérais qu’il était de mon devoir de payer, par cette attention délicate, la générosité de ce jeune homme.