Quand le rideau s'est baissé

Part 3

Chapter 33,856 wordsPublic domain

Ce furent de longues étapes, silencieuses. Au delà de Tadmor, après qu’on eut évité, par un grand détour, les régions inhospitalières de l’Arabie déserte, Nazir, chef de la maison royale et conservateur des coffres, ayant fait dresser le soir la tente de son maître, osa lui dire:

--Roi des nations, berger des bergers, adorateur des grands dieux, serviteur de la justice, toi, le juste, le vaillant, le fort, le savant! je te vois, à mesure qu’avancent les roues de ton char, plus sombre et plus découragé. En peut-il être à cette heure une raison? Toute ta vie, tu l’avais consacrée à pénétrer le sens mystérieux des signes que les astres font aux hommes. Et tu disais: «Cette science est-elle vraie? Si les planètes n’étaient point toutes, comme on le pense de nos jours, sur le même plan du ciel, à la même distance de la terre, mais au contraire les unes plus proches et les autres plus éloignées--ainsi qu’il est possible et même probable--leur influence ne s’exercerait pas de la même manière sur les destinées humaines. Celles qui sont proches auraient une action plus puissante, celles qui sont plus haut dans l’invisible éther, perdraient leurs forces. Et ainsi, j’aurais épuisé mes études sur un mensonge?» Or, voici qu’un de tes calculs au moins s’est trouvé juste. Les astres t’ont dit: «Un enfant, dont la vie, et la mort, et la destinée après la mort seront merveilleuses, vient de naître en tel endroit de la terre. Marche, et tu le trouveras». Tu es parti, tu as marché, tu l’as trouvé! Donc ton savoir n’était pas un rêve: les astres sont les véritables dieux, étant les maîtres de la vie; tu as eu possession de la vérité. Ne dois-tu pas te réjouir dans ton cœur?

--Et si c’était pourtant un hasard, Nazir? répondit le roi. Ai-je le droit de croire qu’une seule expérience heureuse efface le doute de tant d’horoscopes qui ne se sont point réalisés?... Pourtant il faut continuer d’observer les astres. Quelque chose me dit que, malgré tout, ils réservent l’explication du mystère universel: S’ils me mentent aujourd’hui, à d’autres ils diront davantage et je ne me soucie point d’ailleurs qu’il y ait jamais de certitude. Même il ne serait point bon qu’il y en eût, car la curiosité des hommes doit rester éternelle, et si cette curiosité était un jour rassasiée ils mourraient d’ennui... Non, il faut que je te l’avoue, Nazir: ma peine a une cause plus basse. Sur le sol étranger j’étais un voyageur pareil à tous les voyageurs; assuré dans les pays sûrs, ne courant pas plus de dangers que vous tous, qui m’accompagnez, dans ceux que parcourent des tribus pillardes. Mais voici que nous avons touché la terre de Nisibis. Et tu sais...

--On a exécuté, avant ton départ, le dix-septième de ceux qui essayèrent de te ravir la lumière, ô sâr de Nisibis. Il faut espérer qu’il n’est plus d’assassins.

--N’y en eût-il plus, ma vie se passera comme s’il y en avait encore! Ce n’est point la crainte de la mort, qui m’importune, ce sont les soins qu’il faut que je prenne pour conserver ma vie. Mon palais a mille et une chambres et je ne couche jamais dans la même. Mon corps est couvert de sueur et je n’ose, ni jour ni nuit, ôter une lourde cotte faite de cuir et de bronze. Si je sors, il faut que les hommes qui se prosternent à mes pieds soient des espions que je paye; sinon, ils seront des meurtriers. On m’appelle pourtant le roi juste, serviteur des grands dieux; et quand j’interroge mon cœur, il me semble en effet que, le sachant, je n’ai fait de mal à personne pour en tirer un bien personnel. J’applique seulement les lois qui existaient avant ma naissance et qui sans doute existeront après moi, car je n’en conçois pas d’autres, et ceux qui m’entourent m’ont toujours affirmé qu’elles sont excellentes.

--Mais, tu es sâr, répliqua Nazir étonné. Ton destin est celui de tous les sârs: il faut qu’un sâr soit gardé, ou assassiné. Ou bien gardé et assassiné. L’un n’empêche pas l’autre.

--Il ne suffit pas que le sort soit inévitable pour qu’il paraisse doux à celui qui le subit, répondit Baalthazar.

Comme il achevait ces paroles, le rideau de cuir de la tente se déchira: il vit la pointe acérée d’un couteau, Nazir saisir son bras, lui faisant signe de garder le silence. Et un homme entra. Dans l’obscurité, il cherchait la couche du roi, qu’il pensait endormi. Nazir le terrassa et deux hastaires kardoukes, accourus au bruit, lui attachèrent les chevilles et les mains avec des lanières de cuir.

--Ma mère aussi était une Kardouke, fit l’homme amèrement.

Puis il se tut, et on le remit d’aplomb, d’une bourrade, sur ses pieds vacillants:

--Tu vois, dit Baalthazar à Nazir: cela recommence!

Mais Nazir trouvait tout naturel que cela recommençât, et même utile, car si les sârs ne couraient point toujours le risque d’être assassinés, l’État n’eût plus été l’État qu’il connaissait, et lui, Nazir, se fût trouvé moins certain d’y avoir sa place. Il conclut donc:

--O sâr, tout est dans l’ordre: il en sera de ce criminel comme des dix-sept autres. Voilà tout.

--Tais-toi! fit Baalthazar, rudement... qu’on le détache!

Débarrassé de ses liens, l’homme s’agenouilla de lui-même et tendit le cou. Puisqu’il était pris! Il savait les usages. Seulement, à mesure que les instants coulèrent, d’attendre indéfiniment le choc de la masse d’airain qui le ferait tomber comme un bœuf, et de ne point le recevoir, une horreur nouvelle hérissa tous les poils de son corps.

--Relève-toi! dit Baalthazar.

L’homme se releva, mais sans se dresser haut sur ses pieds. Il demeura accroupi, posture de suppliant. L’humilité lui venait, dans l’attente éperdue d’un salut possible.

--Comment t’appelles-tu?

--Naouch.

--Naouch, dit Baalthazar, crois-tu que ce soit assez qu’on te fasse mourir ici? Ce ne serait pas juste: j’ai attendu plus longtemps, moi, j’attends encore; va-t-en!

Naouch le regarda et, tout à coup, sentit des gouttelettes de sueur perler sur sa peau misérable. C’était une autre peur qui lui venait, une peur d’homme et non plus de bête qui attend le coup: la peur de ce qu’on ne sait pas.

--Puisque je te dis de t’en aller! répéta Baalthazar, en le poussant de sa sandale.

Naouch leva sur lui deux pauvres yeux dilatés et déjà pleins d’une épouvantable espérance.

--Quoi, dit-il, quoi... Est-ce que... est-ce que tu me fais grâce?

--Et toi, venais-tu pour m’annoncer ma grâce?

--Alors?...

--Alors, va-t-en... Je te ferai ce que tu voulais me faire: je te ferai assassiner! Garde-toi comme je me garde. Et tu verras, oh! tu verras!

Naouch fit un bond hors de la tente et disparut dans la nuit.

--Faut-il le suivre? demanda Nazir.

--Pour quoi faire? fit Baalthazar. Tu n’as donc pas compris?

* * * * *

Naouch courut jusqu’à l’aurore. Il regardait perpétuellement derrière lui. Et bien qu’il bût longuement à tous les ruisseaux, il avait toujours soif; il tournait la langue dans sa bouche, avec un bruit bizarre pour retrouver un peu de salive. Quand il fit jour, il s’aperçut qu’il était seul, et pensa:

--Il n’y a personne, personne, et je vis!

Mais il crut entendre une voix qui demandait:

--Combien de temps vivras-tu? On te cherche, tu sais bien. Tous les hommes sont tes ennemis. Ou plutôt, c’est pire, _tu ne sais pas_ quels hommes sont tes ennemis!

Il rencontra un berger qui, le voyant si défait, lui tendit un morceau de pain. Au moment de se jeter dessus, Naouch prit la fuite. Sans savoir comment, s’étant caché tout le long de la route, il entra dans Nisibis.

--D’où viens-tu? interrogea quelqu’un qu’il connaissait. As-tu vu le roi; il paraît qu’on a voulu l’assassiner?

Naouch l’abattit d’un coup de poing, sortit de la ville et s’enfonça dans la montagne. Il y vécut dans une grotte, si longtemps que ses vêtements pourris quittèrent son corps. Un jour, il crut distinguer des hommes qui montaient vers lui. Il ne les attendit pas, et chercha un autre abri. La nuit, il s’étendait sur des cailloux pointus pour que son sommeil fût plus léger. Mais les battements de son cœur étaient devenus si forts et douloureux qu’il croyait en rêvant, recevoir des coups de poignard. Alors, il s’éveillait en sursaut.

Un jour, il revint à Nisibis et se jeta aux pieds du roi.

--Tue-moi, dit-il. En voilà assez: tue-moi!

--Tu sais maintenant ce que c’est que la vie d’un sâr! répondit le mage.

Et ils se mirent à pleurer tous les deux.

L’AUTHENTIQUE AVENTURE DE PYGMALION

Cette histoire de Pygmalion, me dit Stavropoulo, on l’a toujours mal racontée!... Ça ne s’est pas du tout passé comme ça.

Stavropoulo n’est pas un personnage ordinaire. Tout me persuade qu’il assume illégalement ce nom hellène, et qu’il est Français. Il parle le grec ancien beaucoup mieux que le grec moderne: le grec ancien comme s’il l’avait appris en Sorbonne, à l’École des Hautes-Études; le grec moderne comme s’il l’avait acquis, par l’oreille, dans les ports et les bouges du Levant, de Smyrne à Galata. Il avoue avoir été en prison, mais chez les Turcs, sous-entendant par là que ce fut pour cause patriotique et politique: je me permets de soupçonner qu’il y avait autre chose dans son affaire.

Il a été croupier de cercle à Naples, épicier à Athènes, ruffian un peu partout. Il sait diriger un navire, prendre la hauteur du soleil au sextant, faire le point. Et, pour l’instant, il est chef de chantier sur les fouilles que la mission anglaise a entreprises à Chypre. Bien qu’il soit dans les deux cas aussi réticent sur la manière dont ces sciences lui sont venues, il semble s’y connaître également bien en antiquités et en navigation. Il convient de le surveiller une fois qu’il est tombé sur le gisement intéressant: il montre des propensions inquiétantes à détourner à son profit les pièces mises à jour susceptibles d’obtenir un bon prix sur le marché international. Comme l’abeille à la fleur, le cochon à la truffe, il va droit à la place où il y a quelque chose.

Ces deux comparaisons, dont l’une n’est pas obligeante, ne sont pas de moi, mais de son employeur, M. Rawlinson, qui l’a en horreur, et ne saurait se passer de lui. Il faut à Stavropoulo sa bouteille de raki par jour et, s’il n’était une canaille, ce serait un très grand poète. Son imagination est forte, intarissable, subtile. Mais en place de l’utiliser pour écrire, il préfère s’en servir pour jouer toutes sortes de personnages. Alors, au lieu d’être poète, parfois il est voleur, ou escroc. C’est que ça l’amuse davantage.

* * * * *

--... L’histoire de Pygmalion? répétai-je.

--Oui, Pygmalion, sculpteur dans cette même Chypre où nous sommes. Pygmalion qui, de la nymphe Galatée, amante d’Acis, et morte d’avoir dédaigné, pour cet aimable jeune homme, les baisers plus vigoureux du cyclope géant Polyphème, avait fait une image si belle qu’il en devint amoureux--cette statue à qui Vénus, émue des embrassements dont il voulait échauffer la froideur du marbre, donna la vie...

--... Galatée ressuscitée qui eut, de Pygmalion, un fils nommé Paphos. Je sais!

--Vous ne savez rien. C’est là un conte très tardif de l’époque alexandrine. Le professeur Bergmann, de Heidelberg, l’a surabondamment démontré.

Stavropoulo connaissait aussi Bergmann, il l’avait lu! Mais rien de sa part ne pouvait m’étonner.

--Ce Paphos, poursuivit-il, n’a jamais existé! Ceci pour une raison majeure, bien que ce n’ait pas été la faute de Galatée. Je vais vous dire ce qui est arrivé:

«D’abord, les sculpteurs grecs ne travaillaient pas du tout leurs œuvres directement dans le marbre, au contraire de ce que prétendent certains sculpteurs de nos jours. «La taille directe» est un procédé du Moyen-Age, non de l’antiquité. Ils exécutaient leurs statues en glaise ou en cire; la preuve, c’est qu’il en existe en bronze, dont le modèle original ne pouvait être d’autre matière. Pour les autres, ils pratiquaient le marbre exactement comme on fait aujourd’hui, d’après la maquette de glaise. De plus, ils s’inspiraient, d’ordinaire--les textes là-dessus ne nous laissent aucun doute--de personnes de bonne volonté qui consentaient à poser pour eux, encore exactement comme de nos jours. Mais il leur arrivait aussi de composer des modèles de pure imagination, des maquettes de grandeur nature, qu’ils complétaient seulement plus tard, pour le détail, d’après ces personnes. Par exemple, la Victoire de Samothrace a été _vue_ courant et volant, et modelée de mémoire, la poitrine pleine d’air et de cris: je suis prêt à le jurer.

«C’est ainsi, d’imagination, que Pygmalion modelait sa Galatée. Il y mettait une ardeur extrême. Il était comme transporté, jamais il ne s’était senti plus de talent. A le voir ainsi d’un peu loin--de Paphos, précisément, Paphos qui est une île, et non pas un jeune garçon--Aphrodite s’y trompa. Elle prit pour les gestes d’un désir sensuel ce qui n’était, pour ce Grec ingénieux et ardent, que l’enthousiasme, sensuel aussi--car toute œuvre d’art est sensuelle--du sculpteur pour l’image qui se réalisait peu à peu sous ses doigts. Rien de plus semblable, en apparence, aux caresses d’un amant; rien qui en soit véritablement plus éloigné. Pygmalion ne songeait pas plus à faire l’amour à sa statue que l’acteur qui se jette aux pieds de l’héroïne d’une tragédie, le poète qui compose le plus beau sonnet d’amour. Ce qu’on aime, en cet instant, c’est son jeu ou son sonnet, non pas autre chose. Il y a transmutation de la chair en esprit. Aphrodite avait eu des amants, elle n’avait jamais sculpté. Voilà pourquoi elle commit cette erreur.

«--Comme il l’aime, songea-t-elle, comme il l’aime sa Galatée! En vérité, cela en devient indécent!

«C’est alors que, pensant joindre la charité à ce souci des bonnes mœurs qui est convenable aux dieux, par le seul vouloir de sa puissance divine, elle fit descendre dans la poitrine de cette Galatée de glaise le souffle des mortels, lui prêta des veines, des os souples et durs, des muscles élastiques. Et Galatée marcha!

«On a écrit dans toutes les langues, depuis deux mille ans, plus de mille divagations éloquentes sur les transports de Pygmalion alors qu’il vit sa statue respirer, tendre vers lui les bras. Ce sont autant de mensonges. Pygmalion prononça, d’un air dégoûté:

«--Dites donc, vous, est-ce que vous ne pourriez pas garder la pose?

«Sa méprise était assez naturelle. Comme il ne pensait aucunement à un miracle, il se pénétrait de l’illusion qu’il avait jusqu’à présent travaillé d’après un modèle qui maintenant se dérangeait, au plus beau moment, et dans quelles intentions frivoles! De son côté, Galatée, qui venait de naître et ne connaissait rien du métier de sculpteur, n’ayant que des instincts de femme, ne comprit point.

«--La pose?... interrogea-t-elle.

«Elle ne demandait qu’à prendre toutes celles qu’il voudrait, près de lui, le plus près de lui possible. Mais non pas celle-là: sur un plateau de bois, une main sur sa jeune gorge, et l’autre à demi tendue, ainsi que pour une prière.

«--C’est vrai, réfléchit Pygmalion, je n’avais personne!... C’est ma glaise qui remue... Eh bien, par exemple!...

«--Aphrodite, expliqua Galatée, m’a donné la vie. Je suis à vous.

«--A moi? protesta Pygmalion. C’est ma statue qui était à moi, et de moi. Mais vous? Vous n’êtes pas plus à moi qu’à un autre. Vous êtes une femme... Les dieux ont bien tort, décidément, de se mêler des affaires humaines. Je ne lui demandais rien, à Aphrodite! Et puis...

«--Quoi? fit Galatée, prête à fondre en larmes.

«--... Vous allez me faire rater mon Salon! On ne peut pas vous exposer, vous! Ça n’est pas dans les usages, pour les artistes, d’exposer des statues articulées, et qui parlent. C’est bon pour les exhibitions des Arts et Métiers, au Céramique!

«--Eh bien, proposa Galatée insouciamment, recommencez!

«--Recommencer?

«--Mais oui, d’après moi... Je suis tout à votre disposition, pour tout.

«Pygmalion éclata:

«--D’après vous, cria-t-il, d’après vous? Mais vous n’êtes pas finie, malheureuse: vous n’étiez encore qu’une ébauche, une esquisse. Une esquisse qui partait bien... Oui, oui, vous auriez pu être un beau morceau. Mais telle quelle! Par Zeus, par Apollon, par les douze grands dieux et les quinze cent mille petits, on n’a jamais joué un si sale tour à un artiste!

«Galatée lui jeta des regards infiniment tendres.

«--Etes-vous si sûr que je ne puis vous servir à rien?

«Elle pensait à bien des choses.

«--Je pourrais vous mouler, dit Pygmalion en réfléchissant... oui, vous mouler en creux. Et repartir sur la glaise du creux, vous retrouvant telle que vous étiez avant qu’Aphrodite ait fait cette... cette bêtise!

«--Ce sera, fit Galatée avec résignation, comme vous voudrez.

«Pygmalion se mit à gâcher du plâtre, en grondant. Pendant ce temps-là, Galatée tournait dans l’atelier.

«--Quelle est, demanda-t-elle, cette figure?

«--Bacchus, répondit Pygmalion, brièvement.

«--Il est fort beau.

«--A votre goût?

«--Oui, fit-elle ingénument, tout à fait à mon goût.

«--Allons, tant mieux, tant mieux!... Tenez, à côté c’est Zeus, père des dieux et des mortels.

«--Je n’aime pas, décida Galatée, les hommes qui ont trop de barbe.

«--A votre aise, fit Pygmalion, qui gâchait toujours son plâtre.

«--Et là, plus près de vous? Une des filles de Niobé. Comment la trouvez-vous?

«--Heuh!... déclara Galatée, elle est bien maigre!

«--Et mon Aphrodite?

«--Elle a des cuisses bien fortes. Et quant au visage...

«--Il y a mieux, n’est-ce pas?

«--Il y a mieux.

«--Vous, sans doute?

«--Je ne dis pas cela.

«--Si vous le dites, si! Et c’est vous qui le dites, vous? Vous, sur qui j’en avais encore pour des jours et des jours de travail avant d’en avoir fini! Vous à qui manque un accent, là, là et là!... Tournez-vous, là encore. Petite Galatée, vous me portez sur les nerfs! Allez-vous-en!

«--Hélas, fit Galatée pleurante, où voulez-vous que ce soit?

«--Je n’en sais rien. Mais ça m’est absolument égal!

«Et Pygmalion ouvrit la porte.»

* * * * *

--Vous voyez, conclut Stavropoulo, assez ivre, car il avait terminé sa bouteille de raki, vous voyez qu’il est matériellement impossible que Galatée ait eu un enfant de Pygmalion.

HERCULE ET OMPHALE

A Paul Rodier.

Ce devait être un voyageur pauvre, nul esclave l’accompagnait. Il n’était vêtu que d’une tunique de chanvre, assez vieille et rétrécie, recouverte à demi d’une peau de cerf, rudement tannée, retombant sur ses cuisses à la manière d’un tablier, le poil en dedans. Par des courroies qui se croisaient derrière son dos, il portait deux besaces: dans l’une quelques maigres provisions, du pain fort sec, des olives noires; dans l’autre tintaient des choses en métal. Cet homme avait l’air d’un forgeron; mais l’archer qui venait, selon l’usage, de l’arrêter à l’entrée de la ville, en fouillant cette besace, n’y reconnut point les instruments ordinaires du métier. C’étaient des appareils singuliers, les uns d’une finesse extrême, les autres curieusement robustes malgré l’exiguité de leur taille. «Forgeron pourtant, affirma le voyageur. Ce sont mes outils: je les fais moi-même...»

Il considérait, comme avec un intérêt professionnel, la porte de la ville.

--Une belle porte, n’est-ce pas? dit l’archer.

Elle était en cœur noir de chêne, haute, solide et lourde, renforcée de larges barres en cuivre clair, bien frottées, brillantes, et de clous puissants, martelés aussi dans le bronze. Leurs têtes, à facettes, reflétaient une lumière dispersée, comme les étoiles.

--Oui, dit l’homme négligemment; oui... mais ces deux vantaux, ces barres de fermeture, encastrées dans la muraille... On pourrait faire mieux.

L’archer le dévisagea quelques instants avec méfiance. Enfin, il haussa les épaules et le laissa passer.

--J’ai eu tort, songeait le voyageur. La critique est messéante, devant des citoyens, de ce qui fait leur orgueil, quand ils ne connaissent pas mieux.

Il décida équitablement que la cité des Lydiens était riche et populeuse. Des murs tout éclatants d’airain enfermaient le _téménos_ royal. Les pilastres des portes étaient d’argent, les seuils de bronze argenté; au-dessus les madriers de la corniche, taillés à la doloire, se doublaient de feuilles d’or rouge, très beau.

Il entra silencieusement dans la cour du _téménos_. Nul n’était là pour le lui interdire; ainsi le voulait l’hospitalité.

Des femmes esclaves, nombreuses, pilaient le froment dans des mortiers de pierre; d’autres tissaient des étoffes de lin; une huile claire suintait de la trame toute neuve; d’autres tournaient entre leurs doigts des quenouilles chargées d’une laine floconneuse qui, sur cette tige mince, tremblait comme la feuille sur le tronc élancé d’un peuplier. Une de ces femmes, assise à même le sol, les jambes repliées, lui parut monstrueuse.

De plus de la moitié du torse, elle dépassait les autres. Plus gros que les cuisses d’un homme fort, ses bras dressés, soulevant le voile bleu, d’étoffe commune, qui la vêtait, se bossuaient de muscles énormes. Ses jambes musculeuses s’appuyaient sur des pieds gigantesques. Son corps massif semblait d’un buffle. Sous ses cheveux noirs, longs et lourds cote une crinière, sa face puissante, appesantie, tenait du lion et du taureau. Jeune encore, et de teint rouge, mais clair. Des deux côtés de cette face imberbe, d’étranges bouquets de poils dans les oreilles. Ses deux mains, autour de la grêle quenouille, étaient des massues.

L’étranger s’éloigna. Il gagna les derniers rangs des femmes: de toutes jeunes filles et des enfants qui triaient de rouges grenades.

--Qui est-elle, celle-là? demanda-t-il.

De l’œil et d’un geste de la main, imperceptible, il la désignait.

Ce fut un fou rire.

--Étranger, où es-tu né, et comment as-tu vécu, que tu puisses prendre un homme pour une femme? Et quel homme! Une montagne! C’est le Fou!

--Mais encore?... Qu’est-ce que le Fou?

--... C’est le Fou! le Fou!

Ne pouvant obtenir d’autre réponse, il retourna vers la géante--ou le géant--qui filait toujours sa quenouille. Et le monstre, se sentant regardé, d’un air furieux fronçant l’âpre forêt de ses sourcils, enfin à son tour le regarda... et alors laissa tomber la quenouille.

--Dédale! fit-il, c’est toi!

La voix qui sortait de cette poitrine couverte du voile des femmes retentissait comme le heurt, sous un grand marteau, d’une cuve d’airain immense.

--Oui, c’est moi, Dédale... Et toi... Est-il bien vrai, est-ce possible? Est-ce toi, Hercule, Hercule, mon vieux compagnon, toi qui fus, et par delà même la mort, fidèle à mon fils Icare? L’Hercule des Douze Travaux! L’Hercule vainqueur des brigands et des bêtes? Je te retrouve sous ce costume, dans cette posture servile! Que fais-tu là?...

--Je suis, répondit Hercule, une des femmes esclaves d’Omphale, qui a hérité ce royaume de son mari Tmolos; et je file la laine comme tu vois.

--Es-tu fou, comme on le dit?

--Je ne suis pas fou le moins du monde, mais je l’ai été. Je le fus justement quand j’entrepris ce que tu appelles mes Douze Travaux; d’ailleurs, après, bien davantage. Mais alors j’avais une excuse, j’oserais dire une raison; le légitime état de fureur où m’ont jeté tout naturellement mes déplorables insuccès.

--Héraklès, qu’oses-tu dire? je ne saurais t’entendre, je ne veux pas te croire. Toi, le héros? Plus que héros: fils de Zeus. Toi dont tous connaissent les incroyables et sublimes exploits? Tous! Non pas seulement les Hellènes, mais jusqu’aux Barbares: Héraklès qui porta le ciel sur ses épaules, Héraklès dompteur et tueur, redresseur de torts, maître des justices, tombeur d’Antée, organisateur de la Terre!

--C’est ce qu’on dit! En réalité, tout a mal tourné!

--Que veux-tu dire?

--Tout ou presque tout. Tiens, tu te rappelles les oiseaux du lac Stymphale?

--Ces bêtes féroces faites comme le crocodile, reptiles dont les pieds, terminés par des ailes, étaient des griffes et qui se nourrissaient de la chair des humains?... Tes flèches en ont débarrassé le monde.