Part 5
--Soyez assuré, Nicolas Vladimirovitch, que nous n’éviterons pas le bolchévisme. Vous connaissez l’âme russe; elle est bien éloignée des théories du juste milieu chères à nos amis les Français. Elle a le vertige des extrêmes. Elle s’y sent attirée par une force aussi irrésistible que celle de l’aimant. Elle ne s’effraie de rien. Le communisme est le plus absolu des systèmes. Voilà une chance de succès... Peut-être est-il absurde, irréalisable? Ne croyez pas que ce soit cela qui en détourne un Russe. Bien au contraire, notre Russe aime à montrer que rien ne lui est impossible. Il y a une force prodigieuse en ce peuple: il a foi en lui-même. Il veut tenter ce qui n’a pas été tenté. Et comme il est catholique! Il embrasse le monde. Qui a dit qu’un Russe ne peut pas se sentir heureux s’il ne voit avec lui l’univers entier partager sa joie? Il ne concevra le communisme qu’universel et il organisera des signaux lumineux dans la steppe pour communiquer son bonheur aux planètes de notre système solaire. Alors seulement il respirera à l’aise. Il reconnaît en Lénine un homme de son sang. Lénine ne s’arrête pas à moitié chemin; il va jusqu’au bout de sa pensée. Rien ne peut plaire davantage à l’âme russe... Qu’avez-vous à lui offrir en échange?... Lorsque la révolution a été faite, le paysan a compris deux choses: qu’elle devait lui donner la paix et la terre. Vous ne savez faire ni la paix ni la guerre, et la terre aujourd’hui n’est à personne. Comment voulez-vous que notre Ivan russe vous suive?... Nous, il nous entend au premier mot. Avec lui, nous l’emporterons.
--Mais croyez-vous le communisme perfectionné des social-démocrates possible à cette heure-ci en Russie? intervint Savinski. Il me semble, pour autant que je me souvienne de mes lectures de Marx, que le communisme ne peut s’installer que dans une société hautement développée et industrialisée à son comble. Nous sommes loin d’être arrivés à ce point en Russie. Une énorme majorité de paysans obscurs et pour trente paysans un ouvrier à peine. L’industrie est en enfance chez nous. Nous sommes, en outre, ruinés par la guerre. Où est l’état de surproduction qui doit, suivant votre prophète, amener à la socialisation totale?
--De cela, je ne m’occupe pas, répondit Séméonof. Je regarde la situation du point de vue politique. Le seul parti qui peut triompher aujourd’hui est celui qui a promis la paix et la terre. Pourquoi nous avez-vous laissé cet admirable programme?... Je suis pour ceux qui gagnent, et c’est pour cela que je suis entré dans le parti bolchévique. Si le communisme est impossible, eh bien, nous ne serons plus communistes quand nous serons au pouvoir. Mais nous aurons le pouvoir, le pouvoir en Russie, un monde entier à nous!... Comprenez-vous bien ce que cela signifie? Une fois les maîtres, nous manœuvrerons. Mais si vous voulez conduire un bateau, il faut être dans ce bateau et tenir le gouvernail. C’est à quoi je me prépare. Et nous aurons besoin de toutes les intelligences, et de vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch. Dans quelques mois, il s’agira de choisir: être un émigré, ou travailler avec nous. Un émigré, ce qu’il y a de plus affreux au monde. Un Russe à l’étranger perd toute raison d’être. Le Russe, c’est Antée; il n’a de force que lorsqu’il pose ses grands pieds sur le sol natal. Vous êtes trop Russe pour quitter notre «terre riche et grande». Je vous le dis, Nicolas Vladimirovitch, les choses iront de telle sorte que, lorsque vous aurez à prendre un parti, vous viendrez chez nous plutôt que d’aller à Londres ou à Paris.
Savinski sourit. Lorsque Séméonof l’eut quitté, il s’attarda à penser à la figure de ce bolchévique par ambition. «Celui-là, se dit-il, ne s’arrêtera pas à des scrupules sentimentaux. Une fois au pouvoir, il installera une guillotine sur la place du Palais d’Hiver. Si beaucoup de jeunes gens de sa classe partagent ses idées, peut-être verrons-nous Lénine en tsar rouge de Russie?»
* * * * *
Cependant, les événements précipitaient leur cours tumultueux dans le sens prédit par Séméonof. L’arrestation du général Kornilof avait donné des forces nouvelles au parti bolchévique. Il avait déjà la majorité au Soviet de Pétrograd et ses journaux annonçaient ouvertement le coup d’État prochain.
Au milieu de cette prodigieuse agitation politique, la ville restait calme. Elle vivait comme mécaniquement, chacun ne s’occupant plus que de ses affaires et de ses plaisirs dans l’attente d’on ne savait quoi qui ne tarderait pas à arriver.
Mais cette attente était anxieuse. Le sol allait vous manquer sous les pas. Que serait ce demain redoutable? Et l’au jour le jour même était plein d’imprévu et de terreur. Savinski, si maître qu’il fût de sa pensée, s’apercevait à certains moments qu’il vivait sur ses nerfs et qu’ils étaient soumis à une dure épreuve. C’était une alternative curieuse de moments de lassitude suivis de périodes exaltées. Et ce mélange faisait de son existence quelque chose d’étrangement agité d’où l’ennui tout au moins était exclu.
Les Choupof-Karamine étaient rentrés à Pétrograd. La belle Nathalie brûlait Kerenski qu’elle avait adoré. Selon elle, il n’était que vanité et avait fait la révolution pour coucher au Palais d’Hiver dans le propre lit du tsar. Pour satisfaire cette ambition puérile, il n’avait pas hésité à jeter la Russie dans l’abîme. Toute à l’idée de précipiter le dictateur du trône où il s’était juché, elle appelait à grands cris les bolchéviques. «Lénine punira, comme il convient, ce petit sot», disait-elle. Elle affichait les idées les plus hardies. La Russie ne pouvait sortir de la crise actuelle que par une nouvelle révolution. L’excès du mal lui rendrait la santé. Un mois sous Lénine serait pour elle le salut. Tant que le communisme restait à l’état d’idéal, il attirait le peuple entier. Une fois appliqué, chacun comprendrait qu’il ne peut mener à rien et, de l’expérience manquée du socialisme intégral, on passerait enfin et d’un seul coup à l’ancien état monarchique et autocratique qui avait fait la grandeur de la Russie. Sans doute, les temps bolchéviques seraient terribles à traverser. Mais c’était la transition nécessaire... Beaucoup des amis de Nathalie partageaient sa façon de voir.
Cependant, pour s’assurer une vie possible pendant le régime inévitable et précaire du bolchévisme, elle prenait ses précautions. Elle avait un salon politique. Que n’eût-elle pas donné pour y recevoir Trotski? Mais cet homme farouche, rageur et mal élevé, un Juif, du reste, était inabordable. A son défaut, elle prit ce qu’elle trouvait, et Savinski ne fut qu’à moitié étonné d’y rencontrer un jour Séméonof, dont on commençait à parler beaucoup.
Il était tout à fait à son aise dans l’appartement luxueux des Choupof-Karamine. Il y faisait figure d’homme d’État. Assis dans un grand fauteuil, une jambe croisée sur l’autre, renversé en arrière, le regard froid, mais avec un demi-sourire sur ses lèvres longues, il citait Machiavel, Talleyrand et Robespierre, Hegel et Karl Marx, et assaisonnait de pointes plaisantes les théories extrémistes qu’il offrait à la méditation de ses auditeurs. A l’entendre, il semblait qu’il s’agît de pures spéculations théoriques, et sur ce terrain on le suivait avec intérêt dans une espèce de griserie d’idées qui ne laissait rien apercevoir de la réalité. Un jour, André Spasski--car la belle maîtresse de la maison se l’était aussi attaché--interrompit le cours de ses dissertations par cette simple phrase:
--Votre révolution, dit-il, coûtera beaucoup de sang.
--Sans doute, répondit froidement Séméonof. La première révolution, celle de Kerenski, périra parce qu’elle a aboli la peine de mort. On n’édifie de grandes choses que par la violence, et le sang est le ciment nécessaire de la société nouvelle.
Quoiqu’on fût habitué aux audaces de langage de Séméonof, un frisson secoua les familiers réunis dans le salon Choupof. Nathalie, avec un charmant sourire et un coup d’œil vif jeté au théoricien bolchévique, lui dit:
--Heureusement, Léon Borissovitch, que nous sommes de vos amis. Vous serez notre guide. C’est vous qui trouverez à la pauvre abeille inutile que je suis, une cellule où travailler au bonheur de tous. Avoir la conscience que l’on est une partie active d’un tout immense et bien ordonné, que l’on sert un idéal, c’est une chose magnifique... Mais, qu’est-ce que vous ferez de moi? A quoi puis-je être bonne?... Je ne voudrais pas laver le linge, je le laverais très mal, ni coudre des vêtements...
Elle minaudait, confuse.
--Vous serez ma secrétaire, Nathalie Ivanovna, interrompit Séméonof. Je vous conseille d’apprendre dès demain à écrire à la machine et à sténographier.
Il aurait pu dire cela sur un ton qui l’aurait fait passer, mais il parla sèchement, d’une voix froide et impérieuse.
L’incident laissa une impression désagréable à ceux qui en avaient été les témoins.
* * * * *
Comme Spasski et Savinski sortaient ensemble de chez les Choupof-Karamine, Savinski dit à son compagnon, après un assez long silence et comme en manière de conclusion à une suite de pensées non formulées:
--C’est tout de même un monstre, votre ami Séméonof.
Spasski sourit.
--C’est un ambitieux! Il n’a que cette seule passion. Il est, du reste, fort intelligent. Il n’est pas plus communiste que tsariste, et vous démontrera avec la même logique forcenée que ce sont deux termes antithétiques, mais équivalents, et qu’on peut finalement les égaler l’un à l’autre. Pour l’instant, son attitude n’est qu’un jeu. Mais qu’il trouve dans le bolchévisme de quoi satisfaire le désir qu’il a d’exercer la force qu’il sent en lui, qu’il y voie, je ne sais où, une porte conduisant à quelque chose de grand, il s’y précipitera et poussera de toutes ses forces dans cette direction, sans regarder ni à droite, ni à gauche. Il deviendra redoutable, alors, et nous fera pendre, vous et moi, si cela lui paraît utile... Il est d’autant plus dangereux qu’il est honnête, qu’on ne peut le gagner, ni par l’argent, ni par les femmes, ni par le vin. Il n’a ni maîtresse, ni ami, il mène une vie d’ascète. Je le crois vierge... Méfiez-vous des hommes sans passions, Nicolas Vladimirovitch.
* * * * *
Au milieu d’octobre, Sonia Savinskaia mit au monde un fils qui reçut le nom de Basile. Elle eut, cette fois-ci, des couches difficiles et le médecin en craignit les suites. Nicolas passa une dizaine de jours au chevet de sa femme, attendant la fin de la période critique. Il faisait avec ses enfants de longues promenades dans les bois. L’air était aigre; il gelait déjà la nuit; on sentait l’hiver proche.
Et d’abord, Savinski goûta le calme qu’il trouvait dans la campagne finlandaise. Il semblait qu’on fût à mille lieues de Pétrograd, pourtant toute voisine. Pas un écho de ses agitations tumultueuses ne parvenait au fond de ces tranquilles forêts. Mais bientôt Savinski sentit l’ennui le gagner. «Pourtant, se disait-il, je suis en paix auprès de ma femme et de mes enfants que j’aime...» Sur ce mot, il s’arrêta. «Aimé-je Sonia comme j’aime mes enfants? se demanda-t-il. Voilà un beau sujet à réflexions. Certes, je l’ai aimée. Les femmes que j’ai connues avant elle ne m’étaient qu’un charmant passe-temps, le plus agréable des divertissements. Sonia a été autre chose pour moi; elle a rempli mon cœur. Elle le remplit encore, mais pas de la même façon. Sans doute est-ce l’effet de l’habitude et puis aussi, pourquoi le cacher? de l’âge. Voici que j’ai dépassé quarante-cinq ans. Toute une part de ma vie est finie. Je n’ai pas à me plaindre. J’ai connu l’amour sans en connaître les orages. Il me reste à m’acheminer lentement vers la vieillesse avec une compagne très chère et des enfants qui poussent...» Il n’aimait pas à songer au passé, et, sans qu’il s’en rendît compte, c’était la preuve la plus certaine qu’il était encore en pleine force et santé. Mais, voilà qu’aujourd’hui la pensée qu’il avait vécu la plus belle partie de sa vie soudainement l’attrista. Il regarda les noirs sapins qui l’entouraient. Leurs branches, agitées par le vent froid qui venait du nord, semblaient gémir. Le paysage lui-même évoquait l’idée de la mort; toute vie allait s’éteindre pendant le long hiver septentrional.
«Mais ces forêts renaîtront, s’écria Savinski. Les bouleaux dépouillés se couvriront de feuilles délicates et jeunes. Les herbes folles pousseront sur ce sol stérile; des fleurs se balanceront aux brises tièdes de mai. Le printemps reviendra pour la nature entière, sauf pour moi...»
Et soudain il eut le désir violent de retourner à Pétrograd. La vie y était mauvaise, agitée, elle vous tordait les nerfs; mais c’était la vie tout de même, quelque chose de trouble et de puissant qui vous emportait si vite que parfois on en perdait le souffle. Il frémit à la pensée d’un long exil à l’étranger. Mener une existence luxueuse de grands hôtels internationaux lui parut impossible. Le souvenir de la prédiction de Séméonof lui revint. «Aurait-il raison? se demanda-t-il. Au jour venu de choisir, préférerai-je la Russie, même sous Lénine?»
Il sourit. Ces pensées étaient vaines et romanesques. Non, il partirait à l’étranger si c’était nécessaire. Mais auparavant, il fallait mettre de l’ordre dans ses affaires. Le soir même, il annonça à Sonia qu’il rentrerait le lendemain à Pétrograd. Pour la rassurer, il lui dit qu’il ferait préparer leur appartement et que, si toutes choses continuaient dans le train où elles allaient, elle pourrait revenir chez elle avec ses enfants, une fois sa convalescence finie, vers le milieu de novembre.
VI
A LA VEILLE DE LA CATASTROPHE
De retour à Pétrograd, dans les derniers jours d’octobre, Savinski éprouva un moment de joie assez âpre à sentir battre le pouls fiévreux de la ville. L’automne voyait une situation chaque jour empirée. La lumière diminuait dans le ciel chargé de brumes et l’espoir dans les âmes assombries. Un seul parti montrait une ardeur funeste: le parti bolchévique. Le ton de ses journaux était d’une insolence extrême. On y annonçait un coup d’État prochain. Les gardes rouges du parti s’exerçaient ouvertement et en armes au métier militaire, cependant que le chef du gouvernement, A. F. Kerenski, continuait à prononcer des paroles sonores.
Savinski n’était pas sans entendre parler de complots monarchiques. Les salons en bourdonnaient furieusement. Mais, à ses yeux, il n’y avait là que vent et agitation. Et parfois il pensait qu’on n’échapperait pas à un régime communiste. Du reste, fallait-il souhaiter que les bolchéviques gardassent le rôle avantageux d’opposants? S’ils avaient le pouvoir, y dureraient-ils? Le cours de la révolution s’accélérait sans cesse. Rien n’était stable. Les bolchéviques subiraient le sort commun et ne feraient que passer.
Sur ce point, Savinski rejoignait la thèse de Nathalie Choupof-Karamine. Mais cela n’était pas qu’une matière à discussions idéologiques. Les bolchéviques, s’ils étaient au gouvernement, emploieraient la manière forte. De toutes parts déjà on prononçait le mot redoutable: la Terreur. Et, derrière ce mot, on voyait se lever des images qui remplissaient les âmes d’épouvante. L’annonce d’un coup d’État prochain tenait tous les esprits suspendus; on arrivait à en souhaiter l’exécution et la réussite pour être soulagé de l’anxiété de l’attente.
Savinski n’échappa pas à l’humeur noire qui s’était emparée de la ville et dont la contagion se répandait par les conversations quotidiennement répétées. Malgré l’énervement que causait la rencontre de gens affolés, Savinski maintenant acceptait difficilement de rester seul. Il usait ainsi beaucoup de temps dans des conversations vaines dont il sortait plus irrité contre les autres et contre lui-même. Et souvent il se demandait pourquoi il restait encore à Pétrograd, où, autant qu’il en pouvait juger, rien ne le retenait.
* * * * *
L’automne avançait, l’automne triste du nord; au cours des jours, les averses de neige et de pluie se succédaient, et Nicolas Savinski nourrissait des pensées changeantes comme le temps et grises comme lui. Une fin d’après-midi, comme il sortait de son bureau, fatigué, les nerfs crispés, incapable de supporter la solitude de son appartement, il décida d’aller passer une heure chez Nathalie Choupof-Karamine qu’il n’avait pas vue depuis son retour. Il descendit la Perspective Nevski. Les grands lampadaires, dont un sur deux était allumé, éclairaient d’une lueur blafarde la foule qui coulait continûment sur les trottoirs. Au coin de l’hôtel de l’Europe, des gamins criaient les journaux; les tramways étaient pleins à déborder. Les passants semblaient être de mauvaise humeur; l’atmosphère était aigre et brumeuse. Une neige fondante rendait le pavé glissant. Savinski pensa à la villa finlandaise qui abritait sa femme et ses enfants... Il y avait en Europe des pays loin de la guerre où le soleil était encore chaud. Il revit Grenade sur ses collines arides et parfumées. Et, tout aussitôt, il se dit «J’y mourrais d’ennui!»
Chez Nathalie Ivanovna, il y avait une société nombreuse. Savinski fut d’abord la proie du maître de la maison qui, le tirant à part dans le premier salon, lui demanda une consultation sur des affaires qui le préoccupaient. Un groupe suédois lui faisait des offres pour ses mines de fer dans l’Oural.
--Vendez, lui dit Savinski, mais faites-vous payer à Stockholm. Un jour viendra où vous serez content d’avoir des couronnes suédoises.
Mais Choupof croyait à la hausse du rouble. Pour des raisons très obscures, il ne voulait pas quitter Pétrograd, et surtout le Pétrograd à demi affamé, à demi ruiné de la révolution dans lequel il était assuré de trouver à vil prix et avec une impunité assurée par le désordre général la satisfaction de ses vices. Le fait est qu’on l’avait rencontré à différentes reprises dans les quartiers pauvres, entre chien et loup, vêtu assez misérablement, traînant sur les trottoirs, où jouaient des enfants, son obésité répugnante.
Savinski le quitta et passa dans le salon où régnait Nathalie. Elle était fort entourée ce jour-là et, à peine fut-il entré, Savinski se demanda, comme chaque fois qu’il arrivait chez elle, quelle fâcheuse idée l’avait de nouveau amené chez cette femme pour laquelle il n’avait aucune sympathie. Il la salua et déjà se retirait. Mais Nathalie n’allait pas se priver ainsi de la société d’un homme aussi notable, et, lui indiquant un fauteuil non loin d’elle, le pria de s’asseoir. Puis, elle se tourna vers une jeune fille que Savinski ne vit pas et lui dit:
--Lydia Serguêvna, donnez du thé, je vous prie, à Nicolas Vladimirovitch.
Une minute après, Lydia s’approchait de Savinski, un verre de thé à la main. Il la regarda venir et soudain il la reconnut. Cette grande fille, mince, si jolie, elle s’était abattue à ses pieds devant l’hôtel de l’Europe au premier jour de la révolution. Il n’avait rien oublié d’elle, ni sa grâce, ni sa frayeur, ni ce cœur enfantin qui battait sur son bras tandis qu’il la relevait. Il se leva, prit le verre de la main gauche et de la droite s’empara de la main de la jeune fille. Il s’inclina devant elle et lui dit:
--Nous nous connaissons, Lydia Serguêvna. Il n’y a que votre nom que j’ignorais jusqu’à présent. Vous souvenez-vous de moi? Maintenant que je vous ai retrouvée, je ne vous quitte plus. Venez causer avec moi dans un endroit plus tranquille.
Et, sans lâcher la main de la jeune fille qui ne se défendait pas, il l’entraîna dans un boudoir contigu où il n’y avait personne. Il y régnait une paix que l’agitation des salons voisins rendait plus précieuse encore. La lumière y était douce et, pour la première fois de la journée, Savinski se sentit délassé, l’âme libre, comme s’il était subitement transporté, sur le tapis magique d’un enchanteur, à cent mille lieues de Pétrograd et de la révolution. Il interrogeait Lydia sur ce qu’elle avait fait depuis le jour où elle s’était laissée prendre dans le tourbillon de la foule. L’expérience qu’elle en avait eue l’avait-elle guérie de cet excès de curiosité? Avait-elle compris qu’une jeune fille comme elle ne devait pas se risquer dans les bagarres? Il parlait à moitié sérieux, à moitié plaisant.
--Je ne serai pas toujours là pour vous relever, disait-il. Ou bien attachez-moi à votre personne comme garde du corps et ne sortez qu’avec moi.
--Je veux bien, répondit Lydia. J’ai souvent pensé à vous depuis ce jour et j’ai décidé qu’avec vous je n’aurai jamais peur de rien... Pourtant, je suis horriblement poltronne, ajouta-t-elle en souriant.
Elle le regardait bien en face, la tête un peu renversée en arrière, les yeux larges ouverts. Elle retrouvait près de Savinski le sentiment de sécurité qu’elle avait eu soudainement dans ses bras sur le trottoir de la rue Michel. Il semblait que, par sa seule présence, il mît fin aux inquiétudes et à l’angoisse, et qu’il vécût dans une atmosphère dont, par une générosité qui lui était naturelle, il voulait bien faire partager la sérénité aux rares élus qu’il admettait près de lui. Elle sentait déjà à on ne sait quoi, à la façon dont il la regardait, au ton sur lequel il lui parlait, qu’il serait un ami pour elle, quelqu’un sur qui elle pourrait s’appuyer... Paul était délicieux; elle l’aimait de tout son cœur, mais il était si jeune, si enfant! C’était elle qui le guidait...
Tandis qu’ils causaient à bâtons rompus et qu’elle suivait intérieurement le cours de ses idées, Nicolas Savinski laissait ses yeux se reposer sur le frais visage de son interlocutrice, l’étudiait et réfléchissait à part lui. «C’est une vraie fille de la terre russe, pensait-il, une fleur pure que rien n’a souillée, une Tatiana au village. Heureux le jeune homme qui l’aimera et plus heureux celui qui sera aimé d’elle! Est-il en aucun pays du monde une jeune fille qui vous regarde plus droit dans les yeux qu’une jeune fille russe?»
Cependant, il lui demandait où elle avait passé l’été.
--Chez nous, répondit Lydia, à la campagne, près de Smolensk. Je voulais voir nos paysans pendant la révolution. Ah! Nicolas Vladimirovitch, quelle curieuse expérience j’ai faite là-bas! Je vous le raconterai un jour, si cela vous intéresse. Je les connais bien, nos paysans. Mais...
A cet instant, Nathalie Choupof-Karamine entra dans le boudoir, suivie de Léon Séméonof.
--Où vous cachez-vous? dit-elle. Je vous croyais partis. Voici Léon Borissovitch qui veut faire la connaissance de la petite princesse.
Elle le présenta à Lydia, qui avait eu un mouvement de recul à voir la figure pâle de Séméonof. Elle avait reconnu le regard qui l’avait glacée sur Nevski. Séméonof s’inclina cérémonieusement.
Mais Savinski la tira à part pour prendre congé d’elle.
--Je ne vous tiens pas quitte de ce que vous avez à me dire sur les paysans. Je suis bien mal renseigné sur ce qui se passe au village, et cela a de l’importance. C’est vous seule qui m’instruirez. Quand puis-je vous voir?
--Venez demain chez nous, dit Lydia, avant le dîner. Je vous raconterai mon été.
Savinski sortit, laissant Séméonof avec la jeune fille.
* * * * *
Quand il quitta la banque le lendemain, après une journée difficile, Savinski se rendit chez le prince Volynski. Il le connaissait, mais ne le voyait que rarement. Le prince était souffrant et ne recevait pas. Il avait à cette heure-là son médecin près de lui. On introduisit Nicolas Savinski chez la princesse, qui prenait le thé en compagnie de sa fille et du général Vassilief. La princesse avait souffert de la solitude où elle était restée. Puis on lui avait ramené son mari en mauvais état. En descendant de voiture, il était tombé, ses jambes faibles refusant leur service, et s’était démis ou cassé le fémur. Il était maintenant tout à fait invalide. Il avait fallu le ramener à un chirurgien de Pétrograd. Le voyage de retour avait été un cauchemar. Vingt heures dans un wagon sans pouvoir se lever de sa place; dix personnes dans le compartiment, sa fille au milieu des soldats.