Part 4
Il avait quitté l’hôpital deux jours plus tard, sous l’impression encore d’une angoisse inexplicable. Le souvenir de cette heure pesait lourdement sur lui et, chose incompréhensible, le hantait surtout lorsqu’il était seul avec Lydia. Il ne pouvait se pardonner de n’être pas parfaitement pur comme elle l’était elle-même. Depuis longtemps, il avait résolu de se confesser à sa cousine et de lui demander pardon. Alors seulement, une fois cette souillure lavée, pourrait-il parler librement.
Ils arrivaient sur le quai du Palais, et Paul, qui s’était tu longtemps, soudainement éclata. Il le fit avec une maladresse extraordinaire, décrivant la scène de la façon la plus objective. Il semblait presque s’en vanter; il en était conscient, et plus son trouble était grand, plus il faisait effort pour paraître détaché. Il finit par ces mots:
--Voilà ce que j’avais le devoir de te dire.
Lydia le regarda avec stupeur. Sa figure était devenue sérieuse; elle n’hésita pas un instant, et lui répondit:
--Je trouve ton histoire très vilaine et très sale. En outre, elle n’est pas intéressante. Pourquoi me la raconter? En quoi me touche-t-elle?
Paul ne sut que balbutier des excuses maladroites et, au comble du désespoir, regagna l’école des officiers. Lydia s’arrêta chez elle avant d’aller voir son père. Elle jugeait le récit de son cousin à la fois puéril et déplaisant. «C’est un enfant», pensa-t-elle. Et comme elle prononçait ces mots, elle eut soudain une impression étrange: qu’elle était une enfant, elle aussi, et seule dans un monde où s’étaient déchaînées des forces mystérieuses et redoutables. La révolution lui apparut maintenant comme un monstre malfaisant qui, peu à peu, dévorerait des milliers de victimes. Où trouverait-elle quelqu’un sur qui s’appuyer? Traverserait-elle sans un ami véritable ces temps dangereux? Elle eut le sentiment de sa faiblesse et de sa solitude... Lorsque sa vieille bonne Katia entra dans la chambre, Lydia était en larmes.
* * * * *
Le prince Serge Volynski avait une façon à lui de sentir et de juger les événements. De tout ce qui se passait dans la capitale, rien ne le surprenait. Il avait fait une croix sur Pétrograd, qu’il appelait une «ville maudite». Pétrograd ne pouvait l’étonner dans le mal. C’était une création de l’Antéchrist, ville cosmopolite, pleine de Juifs et d’étrangers, siège d’une bureaucratie immense et pourrie, bâtie du reste sur des marais, malsaine, fiévreuse, dans les ténèbres la moitié de l’année, un foyer de corruption morale qui infectait les éléments purs que la Russie entière y envoyait et faisait en peu de temps d’un homme sain quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue. Aussi goûtait-il un plaisir amer à enregistrer la suite calamiteuse des événements qui s’y déroulaient. Il avait applaudi à la réception enthousiaste que Lénine avait reçue à la gare de Finlande et s’était prodigieusement diverti à le voir s’installer dans le palais de la Kchechinsskaia. Les nouvelles qu’on lui apportait du Soviet et le pullulement des Juifs qui s’y multipliaient le remplissaient d’aise. «Ils poussent comme champignons après l’orage, disait-il, cette pourriture couvrira tout.» A d’autres moments, il appelait le feu du ciel sur la capitale. «Qu’il n’en reste pas pierre sur pierre, sinon la Russie entière est perdue.»
Mais le plus souvent il se refusait ces joies moroses. Au fond, une seule chose l’occupait: quels étaient les contre-coups de la révolution dans sa propriété? Il avait héréditairement un bien considérable dans le gouvernement de Smolensk. Il y était né. Cet homme qui passait tout à sa femme, dont il avait été profondément épris, n’avait montré de la décision avec elle qu’une seule fois dans sa vie. Lorsqu’elle était enceinte de son premier enfant, il avait exigé qu’elle vécût pendant sa grossesse à la campagne et qu’elle y fît ses couches. Il ne pouvait pas accepter l’idée que son héritier naquît à Saint-Pétersbourg. La belle princesse Hélène supporta mal cet exil. Abandonner les enchantements de la capitale était dur. Mais pour une fois le prince fut inflexible. Il fit venir dans son bien quinze jours à l’avance le premier accoucheur de Moscou et Lydia vit le jour, comme disait le prince, «sur la vraie terre russe». Depuis, il y passait les étés, avec les seules exceptions de quelques brefs voyages à l’étranger, où il allait retrouver parfois sa femme, habituée des eaux d’Allemagne et des plages de France. Le prince avait développé la valeur de son bien. Il en tirait des coupes de bois fructueuses, de l’avoine, du froment, mais la grande affaire, sa création personnelle, était la laiterie. Il l’avait mise sous la direction d’un Suisse nommé Schwarz, qui avait fait venir des vaches de son pays et du Danemark pour les mêler aux vaches du domaine qui descendaient des bêtes données à un ancêtre par la grande Catherine elle-même. Schwarz avait un troupeau de quatre cents têtes; la plus grande partie du lait était expédiée à Moscou chaque jour et, avec le reste, il fabriquait des fromages de gruyère renommés en Russie. Lorsqu’ils apprirent le changement de régime, les paysans furent lents à s’émouvoir. Dès longtemps, ils se plaisaient à déclarer que la terre leur appartenait. Mais, entre elle et eux, il y avait mille obstacles à franchir qu’ils ne savaient comment aborder. Les lettres de Schwarz donnaient de curieux et inquiétants détails sur lesquels le prince réfléchissait longuement. «Les paysans faisaient des coupes de bois dans les forêts», «les paysans s’étaient approprié le fourrage». Enfin, un jour, la nouvelle arriva que les paysans avaient pris une douzaine de vaches. Lorsqu’il reçut cette lettre, le prince éclata de colère et les bûches dans la cheminée, bourrées de coups de tisonnier, semblaient crépiter à l’unisson de sa fureur. Le bois, le fourrage, le blé, peu importe, mais toucher à ses vaches, à ces bêtes de prix soigneusement choisies et améliorées par des croisements savants, cela ne pouvait se supporter! «Cet âne de Schwarz, criait le prince, ne sait pas se défendre. Connaît-il seulement nos paysans russes depuis vingt ans qu’il est chez moi? Mes vaches dans leurs sales écuries! Je voudrais voir cela! Il faut que j’y aille.»
Et il n’y eut pas moyen de lui faire entendre raison. Ni l’extrême difficulté de voyager sur des lignes encombrées par l’afflux des déserteurs, ni l’impossibilité de retenir un compartiment, ni son propre état qui empirait, ses jambes refusant leur service, ni la nécessité de se faire rouler en chaise sur les quais de la gare Nicolas, ne purent l’arrêter. Sa femme fit un effort pour le convaincre de passer l’été en Finlande avec Lydia. Elle ne l’y accompagnerait pas, sa santé lui défendant, disait-elle, un déplacement même de quelques heures. Elle était bien décidée à ne rien voir de la révolution; le spectacle d’une gare pleine de soldats, à l’avance, la terrifiait. Elle ne pouvait supporter les temps troublés que l’on traversait que dans le calme familier de sa maison. Pas un bruit du dehors n’y pénétrait et ses nerfs malades y trouvaient la tranquillité à laquelle elle était habituée. Elle ne lisait aucun journal et défendait à son vieil ami Vassilief de lui apporter l’écho des agitations extérieures. Si son mari et sa fille habitaient une villa finlandaise, ils pourraient venir la voir souvent et garder ainsi un contact qui lui était cher. Ils y retrouveraient les Choupof-Karamine qui y étaient déjà, non pas qu’ils désespérassent de l’avenir prochain; car la belle Nathalie continuait à affirmer sa foi dans le développement pacifique de la révolution et en admirait les héros successifs avec une hâte extrême,--pour le moment Kerenski était son Dieu et le prince Lvof n’était bon qu’à jeter aux ordures,--mais simplement pour la plus grande commodité que la Finlande offrait de garder un contact étroit avec Pétrograd.
Le prince n’écouta pas sa femme. Lydia, consultée, accepta avec joie l’idée de passer quelques mois à la campagne. Pétrograd lui était désagréable maintenant. Elle ne s’amusait plus de la révolution; elle avait envie de la fuir; elle s’y sentait mal à son aise et espérait retrouver le repos dans la propriété où elle avait vécu tant d’étés heureux. Vers le 10 mai--il y avait eu, quelques jours auparavant, une émeute sur Nevski où l’on avait vu apparaître les peu rassurantes figures de jeunes bolchéviques armés jusqu’aux dents--le prince et sa fille partirent pour Smolensk. Le général Vassilief avait eu encore le crédit de leur assurer, par d’obscures intrigues, la possession d’un coupé dans lequel les voyageurs firent un excellent voyage.
Vingt-quatre heures plus tard, Paul Volynski se mettait en route pour Czernowitz où il allait rejoindre l’armée du général Kornilof. Il n’avait pas encore été nommé officier, mais sa demande d’être envoyé sur le front avait été acceptée.
V
UN HOMME SEUL
Nicolas Savinski avait installé dans une villa, en Finlande, à une cinquantaine de kilomètres de Pétrograd, sa femme et ses enfants. Il restait seul chez lui, mais, chaque samedi, il allait en automobile les rejoindre. Sonia, dès qu’elle retrouvait son mari, l’interrogeait avec passion et s’efforçait de lire sur son visage les préoccupations qu’il voudrait essayer de lui cacher. Elle s’étonnait de ne jamais le voir troublé. Il lui apportait à chaque fois une sérénité ironique et souriante où beaucoup de scepticisme se révélait. «Est-ce une comédie? se demandait-elle. Veut-il, à cause de mon état, m’éviter toute angoisse et feint-il une tranquillité qu’il ne peut avoir?»
Savinski racontait la chronique de la semaine. Il semblait ne se prendre à rien. Il disait parfois à sa femme:
--Ma chère, j’ai passé l’âge où l’on se passionne. Je suis, dans la Russie d’aujourd’hui, comme un homme sain dans une maison de fous. Je me refuse pour l’instant à prendre mes contemporains au sérieux. Ce sont des malades. S’ils deviennent dangereux, je les quitterai sans regret. Nous vivrons en Angleterre ou ailleurs, à ton choix. J’ai quelques livres sterling. C’est une belle valeur; elle montera encore. Boris fera, très jeune, le tour d’Europe auquel chaque Russe est condamné. Et, quand la crise sera passée, je reviendrai travailler en Russie, si tant est qu’il y ait encore une Russie et que j’aie envie de travailler.
Avec son fils seulement, Sonia remarqua qu’il parlait avec plus de sérieux.
--Mon petit, lui disait-il un jour, nous entrons dans une époque intéressante. Ne crois pas ce que te racontent les gens, ne crois pas qu’il s’agisse d’une crise éphémère et que nous retrouverons la Russie que j’ai connue. Les temps nouveaux arrivent. Il y a une poussée énorme d’en bas vers la lumière. L’âme obscure du peuple russe s’agite confusément. Dans la société qui se prépare, mon enfant, il y aura toujours une aristocratie. Mais ce ne sera plus l’ancienne, qui avait perdu conscience de son rôle et de ses devoirs. La nouvelle classe dirigeante se créera par le talent et l’activité. Elle aura un pouvoir mille fois plus grand que celle qui, incapable, disparaît aujourd’hui. Il ne s’agit plus de savoir, mon chéri, combien d’argent je te laisserai. Peut-être n’auras-tu rien de moi. Cela n’a aucune importance. Ce qui comptera, c’est ce que tu seras, ce que tu sauras, la force que j’aurai mise en toi. Si tu as une valeur, tu occuperas, dans la société de demain, une place plus haute que la mienne dans celle d’hier. Il faut travailler à être un homme, Boris, voilà l’essentiel.
Le petit l’écoutait, tendu, passionné. Ses yeux brillaient de plaisir à s’entendre parler ainsi, à être élevé, en quelque sorte, au-dessus de son âge. Il était fier de son père; il voulait s’efforcer de l’égaler.
--Au pire, continuait Savinski, nous te mettrons dans une école en Angleterre pour deux ans.
Le petit intervint, très rouge.
--Mais je ne veux pas être fouetté, dit-il.
La seule idée qu’il se faisait d’une école anglaise était qu’aux occasions le maître y fouettait ses élèves.
Son père rit.
--De très grands hommes ont été fouettés. Cela nous paraît bizarre, mais les Anglais, qui ont des qualités de caractère, prétendent qu’on n’est pas un homme si on n’a su accepter jeune une bonne correction.
--Jamais, cria Boris, je suis Russe, on ne me touchera pas, je me battrai, je préfère mourir.
--Allons, allons, conclut Nicolas, alors, ce sera un lycée français. On y travaille plus sérieusement que chez les Anglais, et là ta chère peau ne courra pas le risque d’une fustigation doctorale.
* * * * *
A Pétrograd, Nicolas Savinski montrait la même indifférence un peu distante. Il ne se mêlait pas à la chose publique. Plusieurs fois, le gouvernement provisoire lui demanda des conseils et même son appui. Il donnait les conseils, quoiqu’il les sût inutiles, et refusait d’accepter un poste, si haut fût-il. Il voyait le gouvernement comme un bouchon flottant sur des eaux agitées. Les braves gens qui le composaient étaient sans compétence, sans pouvoir et, chose pire, sans volonté, bonne ou mauvaise. Ils travaillaient dans le vide. Qu’attendre de ce néant? Un seul homme le dominait, Alexandre Feodorovitch Kerenski. Mais chez celui-là non plus Savinski ne découvrait rien de positif. L’apparence de la force seulement. Il le comparait à un ingénieux hercule de foire qui jonglerait, aux applaudissements de la foule ébahie, avec des poids truqués et creux. Du reste, Savinski, homme sain, avait horreur des manifestations hystériques qui signalaient partout, sur le front, à l’arrière, et dans la capitale, le passage de ce rhéteur ivre de mots. Savinski attendait une catastrophe, mais il l’attendait avec un sourire désabusé, avec le fatalisme souriant dont aucun Russe ne peut se débarrasser. Il comprenait que des forces immenses, obscures, mal définies, inconscientes, étaient en jeu et jugeait qu’aucun homme ne pouvait alors les maîtriser. Comme tous ses compatriotes, il ne manquait pas de raisonnements ingénieux et subtils pour justifier son point de vue. «Nous faisons une maladie grave, disait-il, dont les causes se perdent dans la nuit des temps. Surveillons le malade, mais il ne dépend pas de nous de hâter le dénouement, bien moins encore de prévoir quel il sera. Attendons et regardons.»
En juillet, il crut que l’abcès allait crever. Les extrémistes descendirent dans la rue et furent maîtres de la ville pendant quarante-huit heures. Puis, d’une façon inexplicable, le gouvernement l’emporta, presque sans lutte, et la vie reprit son cours paisible et anarchique. Savinski, à la suite de ces journées hasardeuses, conçut un grand mépris pour Lénine, qui, ayant la force en mains (mille mitrailleuses!), s’était montré incapable d’établir un plan et de prendre une décision,--et un mépris plus grand encore pour Kerenski, qui, maître de la situation par une victoire inespérée, n’avait pas su en profiter pour abattre ses adversaires, fusiller Lénine et Trotski, ruiner ainsi le parti bolchévique et permettre enfin à la Russie de respirer un peu dans un ordre si aisément rétabli. Il eut beau jeu à la campagne pour montrer à sa femme combien il avait raison de ne pas se passionner et combien il était vraisemblable que l’anarchie actuelle se prolongerait indéfiniment, sans incidents graves.
Mais, au fond de lui-même, Savinski, quoi qu’il dît, et peut-être même sans qu’il voulût se l’avouer, s’intéressait prodigieusement aux événements qui se déroulaient sous ses yeux et tâchait d’en prévoir le cours incertain. Il semblait qu’il y eût deux hommes en lui, le spectateur curieux, contemplant comme de l’anneau de Saturne la révolution qui agitait cet empire immense, et, d’autre part, l’acteur qu’il était, de bon ou de mal gré, dans cette même révolution. Il se rendait compte de la dualité de ces points de vue, les jugeait inconciliables, mais n’en souffrait pas. Jamais il ne travailla autant à sa banque, préparant l’avenir, usant en maître de ses facultés pour profiter des moindres occasions, jouant dans des circonstances difficiles un jeu serré et hardi, se glissant sans bruit à la faveur du désarroi général dans de nouvelles affaires qui, l’ordre rétabli, lui donneraient une force décuple et feraient de lui la première puissance de la Russie financière. Et il y avait dans tout cela un élément inconnu, une part laissée à la Fortune, un quelque chose de hasardeux qui était fort séduisant. Le travail acharné auquel il se livrait, au lieu de le fatiguer, semblait lui donner des forces nouvelles. Il était dispos et, quand il sortait de son cabinet, il marchait dans la ville avec une sorte de joie intime qui lui faisait redresser sa haute taille, bomber sa poitrine forte. Il était resté jeune. Les femmes le regardaient encore et, au passage, il voyait de beaux yeux rieurs ou attendris se tourner vers lui. Il n’y était pas insensible, et, bien qu’il n’en usât pas, il lui était agréable de constater qu’il avait gardé le pouvoir ancien qui lui avait valu jadis tant d’heures agréables et fugitives.
Il supportait ainsi, mieux qu’il ne l’aurait cru, la séparation d’avec sa femme, dont il s’était habitué pourtant, pendant quatorze ans, d’avoir la présence continue près de lui. Il dîna plus souvent au restaurant et chez des amis, revit un peu de monde. La société de Pétrograd s’était dispersée, mais moins qu’à l’ordinaire, et, par la grande difficulté qu’on avait à voyager, beaucoup étaient restés dans la capitale dont les terres étaient éloignées. Quelques-uns, effrayés aux premiers coups de feu, avaient passé la frontière et s’étaient installés en Finlande; d’autres, terrifiés, avaient d’un seul élan gagné la Suède, emportant ce qu’ils pouvaient de titres, d’argent et de bijoux, et vivaient luxueusement à Stockholm, vendant une à une leurs pierres précieuses pour subsister pendant les quelques mois que, selon eux, durerait la crise. Mais il restait dans la capitale un noyau de l’ancienne aristocratie et les gens d’affaires fort préoccupés de sauver dans la tourmente les épaves de leurs biens. Il régnait dans ce monde-là une sorte de fièvre assez joyeuse et pas feinte, un désir d’accepter gaiement, tout au moins en société, les coups du sort qui pleuvaient comme grêle. On apprenait ainsi en dînant et par le propriétaire même, qui en faisait un récit plaisant, que les paysans avaient pillé son château historique de X... et fait un feu de joie des beaux livres du XVIIIe siècle français qui ornaient sa bibliothèque. «Et l’on accuse nos paysans d’obscurantisme, concluait-il, alors qu’ils se chauffent et s’éclairent à la lumière même de Voltaire et de Rousseau!»
Les femmes, dans cette atmosphère si curieuse qui obligeait à regarder toutes choses sous un angle inaccoutumé, s’adaptaient avec la souplesse qui leur est propre aux conditions nouvelles de vie que la révolution leur apportait. Elles avaient toujours été insouciantes et, plus que partout ailleurs, indifférentes à l’ordre d’une société régulièrement constituée et réglée à l’occidentale dans ses moindres détails. Elles étaient habituées à suivre, sans calculer trop, leurs caprices ou leurs passions. Les contraintes auxquelles elles s’assujettissaient ne leur étaient pas lourdes. Du bouleversement général, elles pensaient qu’il sortirait un monde inconnu où elles seraient plus libres. La peur qu’elles avaient éprouvée et qui était encore en elles leur donnait un goût plus ardent à goûter les plaisirs d’une existence qu’elles sentaient menacée et précaire. Elles ne connaissaient plus les heures grises où naguère elles sombraient dans le néant. On jouait aux cartes avec frénésie, on dansait, et même, s’armant de courage, on allait parfois passer la nuit aux Iles chez les Tziganes. Le risque de l’aventure, la rencontre probable de soldats maraudeurs, les coups de fusil possibles, ajoutaient un peu de poivre à l’agrément d’une fête naguère trop banale.
Savinski regardait, écoutait, et se mêlait à ces jeux, sans s’y engager trop. C’était un spectacle dont il ne prenait que les dehors. Il se prêtait et ne se donnait pas. Il échappait par une plaisanterie légère aux attaques trop directes et rentrait chez lui où, pourtant, la solitude de son vaste appartement commençait à lui peser. Il se rendait compte, aux heures de lucidité, qu’il était peut-être plus sage de ne pas rester, pendant ces temps troublés, seul en face de soi-même et que l’époque faisait, même pour un homme de sa trempe, du divertissement, une nécessité.
Il voyait des gens politiques, et son éclectisme désabusé les lui faisait chercher dans tous les partis. Il accordait peu d’importance aux programmes et aux étiquettes. Il croyait aux hommes et s’efforçait d’en trouver autour de lui. Il causait ainsi avec tous et suivait la voie de quelques-uns. Il ne rencontrait le plus souvent, avec des qualités d’intelligence parfois rares, que confusion, incertitude, brouillamini.
C’est ainsi qu’un jour un ami lui amena André Spasski. Il revenait de l’armée, terrifié des progrès qu’y faisait une incomparable propagande bolchévique, laquelle disait simplement aux soldats: «Vous voulez la paix? Ne vous battez pas. Vous voulez la terre? Rentrez au village avec votre fusil et prenez-la.» C’était un miracle qu’il restât encore quelques millions d’hommes sous les drapeaux. Le généralissime Kornilof espérait arriver à reconstituer, si on lui en donnait le pouvoir, une armée moins nombreuse, il est vrai, mais plus solide, et poursuivre la lutte avec les Alliés. Spasski rentrait à Pétrograd pour y soutenir par une vigoureuse campagne les efforts du généralissime et s’occupait de la fondation d’un grand journal, _la Russie nouvelle_, qui combattrait le parti bolchévique et le romantisme social-révolutionnaire de Kerenski. Il plut à Savinski, qui trouva en lui une volonté d’agir qui le portait droit sur l’obstacle. Savinski, en peu de temps, lui réunit les fonds nécessaires pour lancer son journal.
La curiosité passionnée et pourtant dédaigneuse de Savinski l’amena à rencontrer quelques personnalités du Soviet. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de Séméonof, l’officier de la Garde, ancien ami de Spasski, et qui, dès les premiers jours de la révolution, s’était jeté dans le parti bolchévique. Séméonof lui parut une des figures curieuses de ce temps. Il s’étonna de trouver dans cet agitateur des manières parfaites et l’habitude du monde. C’était, en outre, un homme fort instruit et d’une culture livresque étendue. Il surprenait par la froideur glacée de ses raisonnements, par l’enchaînement mathématique de ses thèses, par la souplesse de sa dialectique et l’ingéniosité prodigieuse de ses commentaires, par la multiplicité des points de vue dont il envisageait la situation de la Russie, par l’imprévu des rapprochements qu’il en faisait avec des crises analogues dans l’histoire ancienne ou moderne, par l’absence totale dans ses propos de toute sentimentalité, par le cynisme, enfin, avec lequel il affectait de ne traiter une question humaine que par son côté politique. Avec cela, de l’allant, une fertilité d’esprit jamais en défaut et un certain accent d’ironie qui donnait un étrange ragoût à ses propos.
A Nicolas Savinski, dont il voulait capter la confiance, il disait: