Quand la terre trembla

Part 3

Chapter 33,731 wordsPublic domain

Nevski avait son aspect accoutumé des dimanches et un double flot de promeneurs, pour la plupart portant la cocarde rouge, coulait en sens contraires sur les trottoirs. Il y avait un nombre infini de soldats, oisifs, errants; ils semblaient ne savoir trop que faire de la liberté gagnée, sauf qu’ils en profitaient pour ne plus saluer les officiers rencontrés qui avaient replacé leurs épaulettes sur leurs manteaux. Pourtant, ils ne cachaient pas une certaine joie naïve. Lydia le fit remarquer à son cousin. Celui-ci lui répondit aussitôt:

--Ils sont contents parce qu’ils savent qu’ils ne se battront plus.

--Les pauvres, il faut avouer que c’est bien naturel, jeta ingénument Lydia.

Paul, après un instant de réflexion, sourit et dit avec bonne humeur:

--Tu as raison, chérie, être dans les tranchées n’est pas drôle. Regarde, ajouta-t-il, en désignant un groupe de soldats portant chacun un sac pesamment chargé. Sais-tu où ils vont, ces gaillards? Ils vont à la gare Nicolas prendre le train qui les ramènera à leur village. La guerre est finie pour eux. Et sois bien sûre qu’ils n’ont pas de permission dans leur poche. Sais-tu comment on les appelle déjà? «Les permissionnaires volontaires»... J’aimerais bien, soupira-t-il, être un permissionnaire volontaire; nous irions ensemble à la campagne, chez nous, cet été, au lieu de suivre les cours et de faire l’exercice à l’École militaire. Quand est-ce que tout cela finira?...

Sa charmante figure prit une expression désolée.

A cet instant, ils entendirent derrière eux une fanfare bruyante qui jouait une marche militaire. Quelques compagnies d’un régiment arrivaient sur Nevski, musique en tête. Ils s’arrêtèrent pour le voir défiler et reconnurent l’uniforme du régiment Préobrajenski. Le nouveau de ce spectacle était que les rangs des soldats étaient hérissés de drapeaux rouges et de bannières de même couleur portant de grandes inscriptions blanches, et le surprenant, qu’on lisait sur ces bannières des phrases comme celles-ci: «La guerre jusqu’à la victoire complète», «Patrie et Liberté». Les soldats marchaient de ce pas régulier et lourd qui donnait au défilé d’un régiment russe quelque chose d’unique comme impression de force massive et irrésistible. Sur leur passage, la foule les acclamait. Un élan d’enthousiasme emportait les âmes. Depuis une semaine, qui avait eu le temps de penser à la guerre? Et voilà qu’elle apparaissait à nouveau! Cette fois-ci, le drapeau rouge mènerait la Russie à la victoire sur ses ennemis séculaires. Lydia battait des mains et, sur le visage enflammé de Paul, des larmes de joie coulaient.

Pourquoi faut-il qu’au même moment Lydia entendît derrière elle, dans un groupe, une voix sifflante qui disait:

--Tant qu’il s’agit de parler, nous ne serons jamais en défaut. J’aimerais voir l’accueil que ferait ce même régiment à l’ordre d’envoyer une relève sur le front.

Il sembla à la jeune fille qu’une douche froide tombait sur elle. Elle se retourna vivement pour savoir qui avait lancé cette phrase. Elle vit derrière elle un jeune officier de l’artillerie de la Garde, à la figure sèche et complètement rasée, aux sourcils en circonflexe, à la bouche mince et longue. Il était de taille moyenne et se tenait très droit. Son regard fixe était glacé et perçant. Il lui déplut infiniment.

--Cet homme est affreux, dit-elle, allons-nous-en.

Mais elle n’avait plus envie de se promener et ramena son cousin chez elle. Elle était silencieuse.

* * * * *

Le jeune officier d’artillerie regarda l’heure à l’horloge sur la tour du bâtiment de la Municipalité. Elle marquait quatre heures et demie. Il se mit à marcher précipitamment jusqu’à la rue des Caravanes où il logeait, presque en face du manège qui abritait un détachement d’automobiles blindées. Dans sa chambre, il trouva deux jeunes gens qui l’attendaient. L’un d’eux était en tenue d’officier, l’autre en civil. Entre ces trois personnages commença aussitôt une longue conversation politique dont le lecteur occidental se lasserait de suivre les infinis et capricieux méandres.

Le maître du logis, Léon Borissovitch Séméonof, qui avait reçu une éducation scientifique, affectait de diviser son discours en parties nettement séparées qu’il énumérait, avec un certain pédantisme, sous les divisions «primo», «secundo», «tertio», auxquelles se mêlaient des grand A, grand B, etc. Il avait pourtant un réel talent d’orateur, parlait avec flamme et d’une façon directe. Son collègue, officier de cosaques taillé en athlète, peinait à l’écouter et, à chaque instant, l’interrompait, ou pour demander une explication, ou pour soulever une objection que Léon Borissovitch réduisait d’un ton sec, en trois phrases, à néant. Il avait alors pour contempler son adversaire défait le même regard qui avait glacé l’âme enthousiaste de Lydia, sur Nevski, une heure plus tôt. Le troisième partenaire restait silencieux. Il portait le nom, bien connu dans le parti social-révolutionnaire, d’André Ivanovitch Spasski. Il avait été en Sibérie pendant quelques années, puis en exil. A la déclaration de guerre, alors qu’il avait l’autorisation de résider à Pétrograd, il s’était signalé par son ardeur patriotique, avait prononcé des discours qui firent sensation et écrit des articles dans lesquels il déclarait que, pendant la guerre, un Russe ne pouvait avoir d’ennemi qu’étranger et que la lutte politique intérieure était criminelle. Il avait été couvert d’injures par les chefs des partis révolutionnaires exilés. Il s’était engagé, avait fait campagne, puis avait été réformé pour cause de santé. Spasski était un homme qui parlait peu, qui n’avait pas de brillant, mais on lisait dans les traits de son visage un peu massif une rare énergie, et ses yeux vifs inspiraient la confiance. Il s’exprimait avec douceur; on sentait qu’il avait réfléchi à ce qu’il disait et qu’on ne l’ébranlerait pas aisément.

Séméonof arrivait à la fin de son discours qu’il conclut ainsi avec netteté:

--Je me résume, dit-il. Qu’avons-nous devant nous? Un gouvernement honnête, composé de ce qu’il y a de mieux en Russie, nos chers Cadets, des hommes probes, des théoriciens, des orateurs. D’expérience politique, pas l’ombre, et où en auraient-ils pris, les pauvres? Ce n’est pas dans les zemstvos qu’on apprend à gouverner les hommes. Mais cela n’est rien. Je veux que ce gouvernement ait tous les mérites du monde, mais il est comme la jument de Roland qui avait toutes les qualités, seulement elle était morte. Où est leur autorité? Nulle part... Vous me direz qu’ils représentent les forces morales de l’Empire. Aux heures de crise, je ne crois pas aux forces morales, mais aux baïonnettes. Voyez-vous Lvof faisant élever une guillotine sur la place du Palais-d’Hiver et raccourcissant ses adversaires politiques? Les grands révolutionnaires français ne s’y sont pas trompés. La machine du docteur Guillotin ne chômait pas sur la place de la Concorde. Aussi l’énergie farouche des Jacobins a triomphé et le drapeau tricolore a vaincu l’Europe. En face du gouvernement, le Soviet, un chaos encore, mais dans lequel je discerne toutes les forces obscures qui s’agitent en Russie. Dans ce Soviet, vous trouverez chez les socialistes révolutionnaires ou démocrates autant de talents que chez les Cadets. Sans doute, une égale inexpérience politique, mais un programme plus net, qui va plus droit aux foules que celui de nos libéraux. A inexpérience égale, programme plus séduisant. Mais ce qui emporte tout, c’est que le Soviet a la force matérielle, la baïonnette des soldats qui ont fait la révolution. Contre cela, pas d’argument. Je vais où est la force: je me suis fait désigner par ma compagnie comme son représentant au Soviet. C’est là qu’est l’avenir, c’est là que je travaillerai.

La voix de l’orateur avait lancé ces deux dernières phrases avec une force singulière. Il s’arrêta. Il y eut un silence assez long. Spasski suivait des yeux Séméonof qui se promenait avec agitation dans la pièce, car c’était une décision de principe grave qui menait un ancien officier de la Garde siéger au Soviet socialiste de Pétrograd.

Après quelques minutes, Spasski rompit le silence par trois mots qui emplirent la chambre et prirent soudain comme un volume palpable:

--Et la guerre?

Il ne dit rien de plus. Séméonof s’arrêta net. Il avait pâli. Il hésita un instant, puis, prenant un parti, il répondit:

--La guerre est finie. Ce pays n’en veut plus. La révolution ouvre des questions nouvelles et plus graves. Quand elles seront résolues, alors seulement nous ferons une autre guerre, à notre heure, à notre choix. L’avenir est aux gens qui voient clair.

Il y avait du défi dans la façon dont il prononça ces mots, comme si, n’étant peut-être pas tout à fait sûr de sa pensée, il cherchait par une affirmation hardie à se l’imposer à lui-même.

De nouveau, il y eut un silence, plus pesant que le précédent, et dont l’officier de cosaques lui-même sentit la gêne jusqu’à un point insupportable. Il se leva à son tour, s’approcha de la fenêtre. Il faisait nuit déjà. Sur la place, on voyait à la lueur des réverbères un groupe de soldats devant le manège d’automobiles. Une auto blindée manœuvrait pour rentrer dans le garage. Dans la chambre, il y eut encore quelques minutes de conversation sur des sujets anecdotiques, sans importance. Puis, Spasski et l’officier de cosaques prirent congé de leur hôte. Dans la rue, au moment de se quitter, l’officier demanda:

--Et vous, André Ivanovitch, qu’allez-vous faire?

--Je suis encore à Pétrograd pour une dizaine de jours, dit-il. Mais l’avouerai-je? J’ai désiré toute ma vie la révolution, et voilà qu’au jour où elle m’est donnée, elle me fait peur, car elle arrive en pleine guerre et la Russie ne pourra supporter ce double fardeau. Selon moi il faut régler notre compte avec l’ennemi extérieur d’abord. Je vais partir à l’armée. Nous aurons des millions de déserteurs. Comment retenir les soldats sur le front? Comment leur faire comprendre qu’ils doivent défendre à la fois la Russie et la révolution?... Peut-être est-ce impossible? En tout cas, je vais essayer.

IV

UNE JEUNE FILLE

A certaines heures, Lydia se félicitait que la révolution eût éclaté alors que, jeune fille déjà, elle pouvait assister au développement quotidien de ce drame historique. «J’aurais pu naître dans une époque calme et plate, disait-elle, où rien n’arrive, comme maman, par exemple, qui n’avait à songer qu’à ses plaisirs et à ses toilettes. Comme cela devait être ennuyeux!» Et la jeune file sentait une certaine fierté à l’idée qu’elle «vivait la révolution» et que plus tard, quand elle serait une vieille dame, on viendrait lui demander de raconter ses souvenirs de la grande époque. Personne ne le demandait, ni à son père, ni à sa mère.

Mais lorsqu’elle essayait de se former une idée claire de cette révolution qui serait fameuse, elle s’avouait incapable d’y parvenir. Elle lisait les journaux, ils n’étaient que lamentations. A les en croire, les dix plaies d’Égypte s’étaient abattues, toutes ensemble, sur l’infortunée Russie. Une expression revenait à chaque page: «La Russie est sur le bord de l’abîme!» Qu’est-ce que cela signifiait? Il était fort difficile de le comprendre. Souvent, le soir, jusque dans son lit, elle restait à y penser, les yeux fermés. «On peut imaginer, se disait-elle, qu’une personne, ou une maison, ou même un petit village, au bord d’un précipice, glissent un jour dans l’abîme. Mais un pays immense comme la Russie, des terres qui couvrent des milliers de lieues, qui sont habitées par cent cinquante millions d’habitants, comment concevoir l’abîme qui les engloutirait? Arrive ce qui arrive, les terres seront toujours là et on ne tuera pas cent cinquante millions de personnes. Non, je ne comprends pas. Est-ce peut-être parce que, malgré tout, je suis encore une petite fille, trop jeune pour tirer des faits de chaque jour les conséquences prodigieuses et lointaines que les gens y lisent si facilement?»

Les semaines se déroulaient, apportant chaque jour une riche récolte d’événements divers et surprenants; les conversations devenaient plus attristées, le ton des journaux plus lamentable, et Lydia se déclarait de plus en plus incapable de démêler l’enchevêtrement inextricable des faits qu’ils présentaient à leurs lecteurs. De leur lecture, un ennui mortel se dégageait. Recommencer chaque matin les mêmes articles lugubres, écouter les mêmes propos pessimistes, ces redites incessantes et, du reste, contradictoires, il y avait de quoi lasser l’esprit le plus désireux de comprendre. Elle se ferma à tout ce qui était raisonnement, explication, commentaire. Elle accepta la révolution comme un spectacle, sans chercher à savoir quel en serait le dénouement. Pris de ce biais-là, c’étaient des jours à vivre.

Avec ses amies, avec son cousin Paul, elle courait Pétrograd et regardait pousser les feuilles aux arbres des jardins et les drapeaux rouges fleurir les murs vénérables des palais impériaux. Dans la rue, déjà, tout formalisme ancien était aboli, et les lois non écrites qui règlent les droits et les devoirs des promeneurs dans les villes modernes s’étaient évanouies avec l’ancien régime. Une fraternité de surface régnait entre tous, quels que fussent les sentiments que gardaient au fond d’eux-mêmes des êtres venus des couches sociales les plus différentes. Rien de plus amusant que de courir Nevski, d’aller de groupe en groupe, d’écouter les orateurs improvisés, de causer avec les soldats et avec les passants. Les soldats étaient pour Lydia l’objet d’un étonnement qui ne cessait pas. Ils gardaient la même bonhomie, la même simplicité d’âme, la bienveillance naturelle, l’ouverture de cœur qu’elle avait toujours senties jusqu’alors dans ses rapports avec les paysans et avec les ouvriers. Abandonnés à eux-mêmes, nombre d’entre eux avaient regagné leurs villages lointains, mais beaucoup préféraient jouir à loisir d’une villégiature urbaine qu’ils prolongeaient. Ils faisaient d’interminables promenades en tramway dont le gouvernement, pour récompenser les héros des journées de Mars, leur avait offert l’accès gratuit. Pour remplir d’une façon lucrative leurs heures vides, ils avaient imaginé de devenir marchands en plein air. Ils faisaient preuve, dans ces métiers nouveaux, d’une ingéniosité remarquable. Postés au coin des rues ou dans les portes cochères, ils proposaient aux passants des cigarettes, de la farine, du sucre, du gruau, pris, sans doute, dans les dépôts régimentaires, et des galoches, de la charcuterie, des bonbons et des poules provenant de sources plus obscures.

A l’un d’eux, Lydia acheta une paire de petits souliers de bal pour la somme de soixante-dix roubles, et, le soir, dansant chez des amis, elle disait: «La révolution m’a donné un cordonnier excellent et très modéré dans ses prix. C’est le soldat Vassili, du Préobrajenski. Il est installé au coin de la Morskaia.»

Elle se moquait de son cousin Paul, qui ne goûtait pas le même plaisir qu’elle au spectacle qu’offrait la rue.

--Ce n’est pas un divertissement, Lydia, disait-il parfois.

Et sa figure enfantine prenait une expression grave qui faisait pouffer de rire son irrévérencieuse cousine. Un instant, il essayait de garder son sérieux, mais, comme il était jeune et amoureux, il ne résistait pas longtemps et se mettait à rire de bon cœur avec Lydia.

* * * * *

Ils se rendirent un jour au palais de la Kchechinsskaia, de l’autre côté de l’eau, au bout du pont Troïtski. Lénine, avec un sens merveilleux de la mise en scène, s’était emparé, dès son arrivée en Russie, de la demeure de la danseuse, célèbre par un impérial amant. Il en avait fait la Mecque du communisme, et le gouvernement ne trouvait pas une poignée de soldats pour l’en expulser. De son balcon, il haranguait les foules et leur promettait à brève échéance le renversement de la société bourgeoise, l’avènement du prolétariat et le paradis sur terre. Il était de mode à Pétrograd d’aller entendre le chef redouté du bolchévisme, et Lydia était trop curieuse pour se refuser un spectacle si nouveau.

C’était une charmante journée de fin d’avril. Un beau ciel bleu infini s’étendait sur la ville et se mirait dans les eaux gonflées de la Néva, dont les deux jeunes gens suivaient les quais. Paul se redressait dans son uniforme de junker au grand manteau couleur poil de lièvre. Il ne s’intéressait pas à Lénine, mais à Lydia. Il l’aurait suivie jusqu’au bout de la terre, une fois la guerre finie. C’était un petit garçon très simple et, pour l’instant, très malheureux. Tant qu’il y avait la guerre, il ne fallait songer qu’à elle. Il s’en faisait une idée mystique, elle était le premier et unique devoir. Mais, depuis que la révolution avait éclaté, qui s’occupait de l’armée? Elle fondait comme glace au soleil. A l’école des aspirants officiers, la foi qui soutenait les âmes avait disparu et chacun, dans le bouleversement général, attendait la paix inévitable que la révolution signerait. Alors que les officiers eux-mêmes quittaient le front, le junker Paul Volynski rêvait encore d’aller se battre contre l’ennemi. Il savait que, dans le sud-ouest, le général Broussilof préparait une offensive, et il avait fait une demande pour être envoyé dans un des régiments qui y prendraient part. Mais trouverait-on encore des soldats qui voulussent suivre leurs officiers? Et Paul, qui avait de l’imagination, se voyait, marchant seul sur des terres nues, vers les tranchées ennemies dont sortait un ouragan de mitraille... Il fallait quitter Lydia. La retrouverait-il à Pétrograd? L’attendrait-elle? Sans elle, à quoi bon vivre? Il était résolu à lui poser la question dont dépendait son existence. Mais, de jour en jour, il remettait, tant elle lui semblait à la fois proche et distante, amie très chère, mais si loin des sentiments qui enflammaient son cœur. Du reste, avant de parler, il avait une confession à lui faire, et il s’était promis que le jour ne s’achèverait pas sans qu’il se fût débarrassé de son fardeau.

Cependant, ils avaient traversé le pont Troïtski et approchaient de l’hôtel de la Kchechinsskaia. Devant la façade donnant sur les jardins qui s’étendent jusqu’à la Perspective Kamenno-Ostrof, une foule était assemblée. On y voyait des bourgeois et des ouvriers, des gens du monde et des soldats, des fidèles de Lénine et des curieux. Un drapeau rouge flottait au-dessus du toit; deux autres décoraient le balcon où le prophète apparaîtrait à son peuple.

Lydia, qui ne voulait rien perdre du spectacle, se glissa peu à peu jusqu’aux premiers rangs des auditeurs. Elle avait une façon à elle de gagner du terrain et de sourire aux gens qu’elle dérangeait, de telle façon qu’ils la laissaient passer sans maugréer. Et Paul suivait.

Un Juif crépu se montra d’abord sur le balcon et se mit à haranguer la foule. Quelqu’un près de Lydia le nomma: Zinovief. C’était le disciple préféré. Avec le maître et sous la protection des autorités impériales, il avait traversé l’Allemagne, une quinzaine de jours auparavant. Il avait une grosse tête ronde qui paraissait posée directement sur les épaules. Il parla avec une rapidité vertigineuse, comme s’il était obligé de dire en dix minutes ce qui aurait dû, en d’autres circonstances, lui prendre une heure. Lydia en restait bouche bée et, lorsqu’il eut fini, se tourna stupéfaite vers son cousin. Elle n’avait prêté aucune attention à ce qu’il disait, tout occupée qu’elle était à suivre le cours rapide des mots qui s’enchaînaient les uns aux autres et semblaient débités d’une seule haleine. Des applaudissements éclatèrent dans la foule émerveillée d’un tel tour de force. Ils redoublèrent soudain. Lénine venait d’apparaître.

L’homme qui était là sur le petit balcon dont il tenait la rampe de ses deux mains blanches étonna la jeune fille. Elle s’attendait à voir un tribun puissant, à la figure bouleversée, un monstre dans le genre de Danton, dont elle avait regardé des portraits dans des livres d’histoire. Et voilà qu’elle avait devant elle un petit bourgeois, placide, bénin, souriant, onctueux. Il était vêtu correctement, son linge était blanc, sa cravate bien nouée. Il avait le teint blafard, les yeux petits, un peu bridés, la moustache et la barbiche blondes bien brossées et ses rares cheveux étaient disposés avec soin sur son crâne chauve. Et la façon dont il parlait ressemblait à l’homme même. Une mimique modérée, pas d’éclats de voix, pas de ces images éblouissantes chères aux orateurs de réunions populaires, que la foule attend et qu’elle acclame. Non, il débita d’un ton posé une suite de raisonnements abstraits, sans couleur, sans force extérieure, qu’il appuyait de petits gestes courts ou qu’il soulignait en se tapotant les mains. Il fut très bref, mais ses partisans l’applaudirent longuement.

Comme ils traversaient le pont pour rentrer chez eux, Lydia ne cacha pas sa déception à son cousin.

--Ce n’est que cela, Lénine? dit-elle. Te paraît-il bien redoutable? Il semble un rat de bibliothèque. J’imagine que Danton et Robespierre avaient une autre allure. Il ne me fait pas peur...

Mais Paul, tout à ses pensées, n’avait pas envie de parler de politique. Il ne songeait qu’à ce qu’il avait résolu de dire à Lydia, à la confession qu’il devait lui faire. Il avait dans sa vie ce qu’il appelait une tache, dont il fallait se laver. Il était parti à l’armée très jeune et, alors déjà, il ne songeait qu’à la guerre. A l’arrière du front, il n’avait pas suivi ses camarades dans les soirées où cette jeunesse turbulente se détendait les nerfs, buvant force vin en compagnie de femmes aimables et faciles. Puis il avait été blessé et envoyé à l’hôpital. Là, comme il était en convalescence, il partageait la chambre de quelques officiers. Deux sœurs de charité les soignaient, toutes deux appartenant au monde bourgeois et qui s’étaient engagées dans la Croix-Rouge. L’une d’elles s’appelait Anna Pavlovna. Elle était élégante sous l’uniforme, et la coiffe blanche qui recouvrait ses cheveux noirs encadrait un visage pâle, maigre, qu’illuminaient deux beaux yeux bruns. Paul avait remarqué que ces yeux cherchaient les siens et s’arrêtaient longtemps sur lui. Ses compagnons l’avaient noté aussi et le plaisantaient souvent. Ces plaisanteries ne lui étaient pas agréables; il n’y répondait jamais. Avec la sœur, il se sentait un peu troublé, plus gêné encore, et restait de glace. Quand elle pansait son bras, presque guéri, elle y mettait une douceur infinie, prolongeait le pansement, découvrait son torse de jeune adolescent plus qu’il n’était nécessaire, et finalement on ne savait si, penchée sur lui, c’étaient des caresses qu’elle lui prodiguait ou des soins. Elle se relevait plus pâle encore. Un jour, c’était en une après-midi d’été très chaude, il était resté seul avec un de ses camarades qui, fiévreux, dormait à moitié sur son lit. Anna Pavlovna était entrée, bien que ce ne fût pas son heure. Glissant sans bruit sur le parquet, elle était venue s’asseoir à côté de Paul qui s’assoupissait en écoutant le bourdonnement d’une grosse mouche qui se heurtait à la fenêtre. La sœur parlait, mais sans suite, et, soudain, elle s’était courbée vers lui, passant un bras derrière la tête du jeune officier qu’elle attirait à elle, tandis que son autre main se glissait sous le drap, et il avait senti sur ses lèvres deux lèvres qui le pressaient passionnément et une langue fine qui s’introduisait entre ses dents. Cela avait duré, lui avait-il paru, un siècle. Puis, à un mouvement du second officier malade qui se retournait en gémissant, elle s’était détachée de Paul brusquement, en lui disant à mi-voix: «Comme je t’aime!» et avait disparu.