Quand la terre trembla

Part 6

Chapter 63,856 wordsPublic domain

Lydia souriait au discours véhément de sa mère. Sa saine jeunesse ne s’était pas alarmée de ces aventures et avait supporté allégrement ces fatigues. Une fois le thé pris, elle emmena Savinski dans un coin du salon et lui raconta ses expériences de l’été. C’était une joie pour elle de parler; la vie qui l’emplissait colorait étrangement ses récits.

--J’étais contente, dit-elle, de retourner dans notre bien. Vous savez, chez nous, c’est la vraie campagne, des bois et des plaines à perte de vue. Nous sommes à deux heures, en voiture, d’une petite station près de Smolensk. Il y a là notre maison qui est très vaste, toute en bois, et ancienne, car elle a été bâtie à la fin du règne de Catherine la Grande. A quelques centaines de pas, la demeure de l’intendant, puis quelques bâtiments où papa garde ses plus belles vaches. Les autres sont dans des fermes voisines. Nous avons un village à dix minutes de la maison, un petit village de trois cents feux qui ressemble à tous les villages russes. C’est sale et misérable, bien que les paysans chez nous soient à leur aise et souvent riches. Papa a fait construire une école et entretient un docteur qui est une femme. C’est une Juive d’Odessa, aux cheveux courts et à lunettes, une drôle de personne qui s’habille à moitié comme un homme. Elle se dispute souvent avec papa, mais pas avec moi, car nous nous entendons bien toutes les deux. Malgré sa brusquerie, elle est bonne et se donne beaucoup de mal pour nos paysans. Ce n’est pas facile. Vous ne savez pas à quel point ils sont obscurs et méfiants. Quand on leur prescrit un remède, leur première idée est qu’on veut les empoisonner. Mais Rachel Pappe, c’est ainsi qu’elle s’appelle, les gronde durement et ils finissent par lui obéir. C’est elle qui mène les affaires de chacun. Déjà pendant la guerre, le village a beaucoup changé, en 1916 surtout. Tous les jeunes gens et les hommes jusqu’à quarante ans étaient partis. Il y en avait deux dont on savait qu’ils avaient été tués et dix qui étaient prisonniers en Allemagne. Mais on nous avait donné quelques prisonniers autrichiens. C’étaient de très bonnes gens; ils vivaient tout à fait libres chez nous et nos babas les aimaient beaucoup. Elles prétendaient qu’ils étaient bien meilleurs que leurs maris. Il est vrai qu’ils travaillaient mieux, ne se grisaient jamais et ne les battaient pas. Leur chef s’appelait Fritz. Il venait de la Carinthie. C’était un bel homme qui était arrivé très maigre et qui s’était vite engraissé chez nous. Imaginez-vous, Nicolas Vladimirovitch, qu’il portait un amour de petit manchon en peau de taupe! Il causait en allemand avec Rachel Pappe, mais en un rien de temps il sut assez de russe pour se faire comprendre des babas. Il était berger; il gardait et soignait les bêtes dans la perfection. Bientôt, il eut toutes les bêtes du village. Il n’en a pas perdu une seule en dix-huit mois. Jamais on n’avait vu cela. Enfin, le village, malgré tant d’hommes partis, vivait très tranquille et très prospère pendant la guerre. Cette année, j’ai trouvé des changements. D’abord, une vingtaine de soldats étaient rentrés; ils avaient simplement quitté le front et étaient revenus chez eux avec leurs fusils. Ils parlaient beaucoup et racontaient des histoires du matin au soir et jusque tard dans la nuit; ils ne travaillaient guère. Il y avait toujours autour d’eux un groupe de paysans pour les écouter. Il va sans dire que tout le village savait qu’il allait avoir nos terres. La révolution, pour eux, c’étaient les terres de papa. Mais comment ils les prendraient, comment ils se les partageraient, comment ils les cultiveraient, cela était bien compliqué à résoudre et c’était sur ce point délicat que les conversations recommençaient chaque jour. Avec nous, très respectueux, très gentils. Il faut dire que papa a toujours été bon pour eux. Malgré cela, ils en ont peur. Alors, toujours de grands saluts et des inclinaisons de tout le corps. Leur indépendance, ils la manifestaient d’une façon bien curieuse... Comment vous expliquer?... C’est très difficile...

Lydia fronça un peu son front et se prit à réfléchir. Puis tout à coup elle reprit:

--Savez-vous comment on chasse le vautour dans les Pyrénées? demanda-t-elle.

Savinski se mit à rire.

--Mais non, répondit-il. Du reste, quel rapport entre la chasse au vautour et les paysans qui veulent la terre?

--Attendez, attendez, dit Lydia. Vous allez voir. L’année avant la guerre, nous étions en été dans les Pyrénées avec un oncle à moi, grand chasseur. On lui proposa une chasse au vautour dans la montagne. L’homme qui voulait l’emmener donna des détails si passionnants que je suppliai mon oncle de me prendre avec lui. Naturellement, comme vous pensez, il ne put me refuser.

--Je comprends très bien qu’on ne vous refuse rien, Lydia Serguêvna, intervint Savinski.

--Enfin, voilà, nous partîmes vers minuit et, avant le jour, nous arrivions à une cabane dans un endroit désert. A deux cents pas à peu près de la cabane, notre guide jeta un petit agneau mort sur un roc bien en vue. Et nous attendîmes, cachés dans la cabane. Le jour vint; j’avais grande envie de dormir, mais maintenant il s’agissait de regarder. A peine le soleil levé, on vit très haut dans le ciel un point noir qui décrivait de longues courbes lentes. C’était un vautour qui avait aperçu l’agneau mort. Et, quelques minutes après, un second vautour se joignit à lui et se mit à tourner dans les airs. Puis d’autres encore. Il y en eut bientôt une dizaine. Et, peu à peu, leurs grands cercles se rétrécissaient, s’abaissaient, et enfin les vautours s’abattirent sur un roc, à trois cents pas du cadavre de l’agneau. Alors, cela devint tout à fait intéressant. Deux ou trois vautours venaient, sautillant, se dandinant, dans la direction de l’agneau. Ils le regardaient de loin, semblaient conférer ensemble, puis, pour je ne sais quelle raison, retournaient d’où ils étaient venus. Et, quelques minutes après, la même scène recommençait. Je pense que cela dura bien une heure avant qu’ils arrivassent tout près du cadavre. Quelle patience! quelle lenteur! Et enfin, après un temps qui me parut interminable, un grand vautour se risqua à donner un coup de bec dans le ventre de l’agneau. De ma place, je vis le petit corps tressaillir. Le vautour de nouveau s’envola, mais, quelques minutes plus tard, tous les vautours étaient là et s’acharnaient après le cadavre. C’est alors que mon oncle et le guide tirèrent dans le tas. Avec un grand fracas d’ailes, les vautours s’envolèrent à perte de vue. Mais trois d’entre eux restaient morts sur le terrain. Eh bien, comprenez-vous, Nicolas Vladimirovitch, à la campagne, cet été, nos paysans m’ont fait penser à ces vautours. Comme eux, ils s’approchaient peu à peu des fermes et de notre maison. On les voyait par groupes de trois ou quatre autour des bâtiments: ils regardaient avec attention et causaient entre eux. Si on les abordait, ils étaient très polis, comme autrefois. Si on leur demandait ce qu’ils faisaient là, ils répondaient: «Nous nous promenons, barine, nous nous promenons seulement.» Mais ils revenaient, regardaient encore, discutaient à voix basse et, chaque jour, de plus en plus près de la maison. Cela finissait par créer une impression d’angoisse dont on ne pouvait se défaire. Une fois, mon père en rencontra un dans le vestibule même. Il l’interpella et lui dit: «Que veux-tu, Foma Fomitch?» Le paysan s’inclina jusqu’à terre. «Je regarde, barine, je regarde», dit-il du ton le plus soumis. Mon père entra dans une grande colère (cela lui arrive, vous savez): «Sauve-toi, malheureux, cria-t-il, ou je te fais périr sous les coups.» Le paysan s’en alla, très tranquillement, à demi souriant. Et, le lendemain, on le revoyait à quelques pas devant les fenêtres du salon, causant à voix basse avec d’autres paysans. Cela devenait intolérable; cela me rappelait à chaque fois les vautours qui tournent autour de l’agneau mort, attendant de le manger. Alors, nous sommes partis. Papa a fait transporter à Smolensk les plus beaux livres et quelques tableaux anciens. Et maintenant que nous ne sommes plus là, les paysans sont entrés dans la maison. Ils ne l’habitent pas, mais ils ont pris tous les meubles et les ont emportés chez eux. J’aimerais bien savoir qui couche dans mon lit, conclut-elle avec un sourire.

Savinski passa une heure charmante avec la jeune fille.

--Je ne sais comment vous vous y prenez, lui dit-il. Vous me racontez des histoires très tristes, mais, quand elles passent sur vos lèvres, elles ne m’attristent pas. Je pense que vous êtes une petite fée qui transforme toutes choses avec sa baguette magique. Je ne verrai plus nos paysans que comme ces méfiants vautours des Pyrénées.

Il y eut un silence. Puis Lydia parla:

--Devinez-vous ce que Séméonof m’a proposé hier? Il veut me prendre comme secrétaire quand les bolchéviques seront au pouvoir. Il jouera un grand rôle, il l’affirme. Il hésite entre les Affaires étrangères et la Guerre. Aux Affaires étrangères, il déclare ne pouvoir se passer de moi, car je sais l’allemand, l’anglais et le français. Il veut que j’apprenne à écrire à la machine. Je ne l’aime pas, ce Séméonof; il me glace, je ne travaillerai pas avec lui. Mais j’apprendrai tout de même à écrire à la machine. J’ai commencé mes leçons dès ce matin, tout près de votre banque, au coin de Litiéiny et de Nevski.

--Si vous voulez une place quand tout le monde sera obligé de travailler, dit Savinski, c’est moi qui vous l’offrirai tant que les banques seront ouvertes. Mais, croyez-moi, ajouta-t-il, suivant la tournure que prendront les événements, il vous faudra émigrer. La Russie ne sera pas habitable pour une jeune fille comme vous. Nous nous en irons ensemble en Europe. D’ici là, si cela ne vous ennuie pas, si vous ne craignez pas la compagnie d’un homme qui pourrait être votre père, voyons-nous souvent.

Comme il quittait Lydia, Paul Volynski arriva. Il était de nouveau en uniforme de junker. Il avait fait une décevante expérience à l’armée. Le régiment auquel il avait été attaché n’avait pas pris part à l’offensive; les soldats désertaient en si grand nombre que le colonel l’avait renvoyé à Pétrograd. Là, ne sachant où se rendre utile et possédé par l’idée de servir, il était rentré à l’École des junkers pour avoir un grade régulier au jour où l’ordre se rétablirait en Russie. Il venait dîner chez sa cousine, revenue depuis peu de Smolensk. Lydia, ce soir-là comme d’habitude, avait mille choses à lui dire.

--Où se passe-t-il donc, commença-t-elle, des choses aussi extraordinaires que chez nous? Comme la vie doit être ennuyeuse partout ailleurs! Il paraît que bientôt nous allons tous être obligés de travailler. Ce sera très amusant. J’apprends déjà à écrire à la machine. Je gagnerai ma vie, Paul; j’aurai un poste important aux Affaires étrangères. C’est arrangé.

Paul regarda sa cousine et lui dit avec un sérieux incroyable qui la fit pouffer de rire:

--Tu es une enfant, Lydia, tu joues avec tout. Mais Dieu sait ce que l’avenir nous réserve.

--Eh bien, moi, je n’ai pas peur, lança Lydia, dès qu’elle eut recouvré son sang-froid. On aura un tel besoin de «capacités», comme ils disent, que nous sommes sûrs, toi et moi, de nous tirer d’affaire. Regarde: j’ai déjà deux situations offertes, l’une plus brillante que l’autre. Et, si tu ne trouves rien, je te prendrai à mon service. Tu seras le secrétaire de la secrétaire.

Cette perspective rasséréna le jeune Paul. Sa figure reprit l’expression, qui lui était naturelle, de bonne humeur et d’insouciance et, pendant toute la soirée, Lydia et lui jouèrent au bolchévisme, en épuisèrent à l’avance les félicités et le vidèrent de ses terreurs.

--Tout est bien, pourvu que je ne te quitte jamais, dit Paul en partant.

Et Lydia lui répondit, en l’embrassant sur les deux joues:

--Mais oui, on ne sépare pas un frère de sa sœur.

Paul n’aima pas cette réponse.

SECONDE PARTIE

I

LA GRANDE SECOUSSE

Ce soir-là, 6 novembre, Nicolas Savinski rentrait chez lui avant minuit. Il avait passé quelques heures chez Nathalie Choupof-Karamine. La nervosité y était grande. Plusieurs fois dans la soirée, on avait téléphoné des nouvelles inquiétantes: les bolchéviques faisaient un coup de force; leurs troupes étaient mobilisées; déjà, ils s’étaient emparés du télégraphe central; Lénine était arrivé à Pétrograd; on n’avait trouvé pour défendre le Palais d’Hiver qu’un bataillon de femmes!...

Ces bruits, qu’on ne pouvait vérifier, affolaient les gens, et Savinski ne s’attarda pas chez les Choupof. Il se reprochait d’y être venu. Le fait est qu’il ne pouvait plus rester seul le soir. La solitude de son appartement l’effrayait. La lecture ne suffisait pas à l’absorber; ses pensées s’échappaient du livre et revenaient sans cesse tourner dans le même cycle monotone et triste. La situation de la Russie formait le thème principal de ses méditations moroses. Il ne la contemplait pas objectivement. «Que fais-je ici? se demandait-il sans cesse. Pourquoi rester? L’atmosphère de la révolution est vraiment irrespirable. Il faut prendre un parti et quitter la Russie.» Et, en même temps, il sentait au fond de lui qu’il ne pouvait s’en aller. Qu’est-ce qui le retenait donc encore dans cette ville funeste? Ses affaires? Elles étaient arrangées au mieux des circonstances déplorables. «J’aurai de quoi vivre à l’étranger, se disait-il. Et, au besoin, comme j’emporterai ma tête avec moi, je pourrai encore gagner de l’argent, puisque je ne suis plus bon qu’à cela. Voilà la raison, voilà la sagesse! Et pourtant je reste. Est-ce la curiosité qui m’attache ici où finalement je risque ma vie? C’est payer bien cher le désir de voir de mes yeux les folies que font mes compatriotes!» De guerre lasse, Savinski renonçait à se poser des questions. Lorsqu’il réfléchissait, tous les arguments étaient en faveur du départ. Mais quelles que fussent les raisons qu’il accumulât, il sentait au fond de lui que des causes très obscures, très secrètes, l’enchaînaient à cette vie misérable de Pétrograd. Après de longs débats, il avait décidé de faire rentrer sa femme et ses enfants. Les lettres de Sonia montraient une tristesse profonde qui l’avait touché. Il lui avait écrit de revenir entre le dix et le quinze de ce mois. «C’est une folie, sans doute, se dit-il, mais quoi? A la moindre alerte nous traverserons la frontière. Et peut-être la présence de ma femme et de mes enfants contribuera-t-elle à rétablir l’équilibre détruit de mes nerfs? Ce vaste appartement où je suis seul m’est insupportable.»

Savinski passait la soirée au cercle ou chez des amis. Le plus souvent, il était chez Nathalie Choupof-Karamine. Il y rencontrait des hommes politiques, des gens d’affaires et les femmes les plus élégantes de Pétrograd. Le cercle se rétrécissait peu à peu. Chaque jour, on apprenait qu’un tel était parti soudainement et en secret pour l’étranger. Pourtant, la veille il était là, parmi eux, plaisantant avec bonne humeur sur toutes choses. Qui aurait pu supposer qu’il était à bout de nerfs et incapable de supporter ces angoisses un jour de plus? Alors ceux qui restaient, tout en souriant et l’air détaché, se regardaient les uns les autres, chacun se demandant à part soi: «Qui fera défaut demain?»

Ainsi, les rapports des êtres dans la société étaient tous volontairement faux. Chez Nathalie, Savinski voyait chaque soir sa petite amie Lydia; elle lui paraissait la seule personne sincère de l’assistance. Il s’était lié avec elle d’une singulière amitié où se mêlait beaucoup de tendresse. C’était un sentiment nouveau pour lui et plein d’un charme inexplicable. Il sentait que pour Lydia il représentait un homme très fort, maître de soi, qui échappait à l’irrésolution dans laquelle se complaisaient les autres personnes qu’elle connaissait. Elle se faisait de lui l’idée de quelqu’un de fier et de sûr qui serait toujours supérieur aux événements. «Cela est faux aussi, comme tout le reste, mais il est bien agréable, pensait-il, qu’une si jolie tête abrite une image aussi favorable de moi. Mais si cette enfant charmante voyait les doutes qui m’assiègent, et ma faiblesse véritable, et l’incapacité où je suis de rester seul, peut-être changerait-elle vite d’idée... Elle croit que je suis inaccessible à la peur. Quelle erreur! En fait, j’ai peur de tout dans l’avenir, j’ai l’imagination poltronne. Si je me tiens assez bien dans le présent, c’est que j’ai une bonne santé et aussi que je ne vois pas le danger, sans doute par une infirmité de ma vue... Tiens, il faudra que je lui explique cela, la prochaine fois que je la verrai. Elle est si intelligente et fine qu’elle me comprendra certainement. Qu’est-ce qu’elle va devenir, cette fille ravissante? Elle se mariera. Elle épousera un imbécile, c’est inévitable, et, dans quelques années, elle mènera la seule vie que peut avoir une jeune femme très belle, très séduisante, et qui méprise son mari... Qui choisira-t-elle? Son cousin Paul? C’est un enfant. Spasski, qui lui fait la cour? Ce serait un mariage tout à fait nouvelle Russie. Le vieux prince ne le supporterait pas. Ou un de ces jeunes secrétaires d’ambassade, si corrects, si élégants, et qui ont perdu au contact de l’étranger toute originalité? Elle sera très riche, si tout ne sombre pas dans la tempête où nous sommes.» Ainsi soliloquait Nicolas Savinski en traversant le pont Troïtski. Il entendit dans le lointain quelques coups de feu. Depuis longtemps, il y avait ainsi des coups de fusil la nuit dans Pétrograd. Les rues n’étaient rien moins que sûres et les attaques nocturnes se multipliaient. On n’y accordait à la longue aucune attention. Cependant, il avait, dans sa poche, la main droite appuyée sur un revolver.

«Nous voici revenus aux temps, chers à Stendhal, des républiques italiennes de la Renaissance, où chacun, lorsqu’il sortait le soir, risquait sa vie et s’armait jusqu’aux dents. Stendhal prétend que c’est la présence continue du danger qui a contribué à créer de fortes personnalités dans l’Italie de cette époque. Peut-être sera-ce une école utile pour mes contemporains? Mais je ne vois pas qu’ils en aient tiré, jusqu’à présent, grand avantage. Ils me semblent être plus effrayés et plus neurasthéniques que jamais.»

A ce moment, Savinski aperçut sur la chaussée, à distance, une troupe d’hommes qui avançait. Lorsqu’elle fut plus près, il reconnut un peloton d’une soixantaine de soldats. Ils marchaient bien alignés, sans parler entre eux. Le spectacle était nouveau. Cinq minutes plus tard, Savinski croisa un second peloton, plus nombreux, qui allait silencieusement dans la nuit vers le centre de Pétrograd. Les soldats défilaient en bon ordre et leurs pas cadencés faisaient un bruit régulier dans le silence de la nuit. Depuis la révolution, Savinski n’avait jamais vu une troupe d’un aspect aussi militaire. «Qu’est cela? se demanda-t-il. Le gouvernement a-t-il fait venir en secret des troupes sûres du front et va-t-il coffrer les bolchéviques cette nuit? Cela ressemblerait bien peu à notre cher Alexandre Feodorovitch Kerenski! Est-ce le coup d’État de Lénine?»

Cependant Savinski était rentré chez lui, l’esprit amusé par cette énigme, et, sans en chercher davantage la solution, il se coucha et s’endormit. La dernière image qui passa devant ses yeux avant de plonger dans le sommeil fut celle de Lydia, assise dans le salon Choupof, ayant à ses côtés Spasski, qui parlait avec un extrême sérieux, et le maître de la maison, qui disait des bouffonneries. La présence de Choupof-Karamine près de la jeune fille lui était fort désagréable.

Le lendemain matin, se rendant à son bureau, il rencontra encore des détachements de soldats et de marins, l’arme sur l’épaule, qui défilaient avec une allure tout à fait martiale. Mais sitôt arrivé à la banque, il y apprit la surprenante nouvelle que les bolchéviques, dans la nuit, s’étaient emparés du télégraphe central sans que la moindre résistance leur eût été opposée, que le gouvernement était cerné dans le Palais d’Hiver et que Kerenski, plus habile que ses collègues, avait réussi à s’enfuir. En fait, la ville appartenait aux bolchéviques.

Le téléphone ne cessa de carillonner dans le cabinet de Savinski toute la matinée et il n’eut pas une minute à lui. Les nouvelles étaient surprenantes. Les bolchéviques s’étaient emparés de Pétrograd sans tirer un coup de feu. Le néant de gouvernement n’avait pas esquissé un geste de résistance. Les régiments et les marins avaient passé aux bolchéviques. Seuls, les soldats du Préobrajenski et du Siméonovski boudaient et ne sortaient pas de leurs casernes. On ajoutait qu’ils n’étaient pas agités et passaient leur temps à jouer aux cartes. Lénine, rentré en secret à Pétrograd depuis plusieurs jours, allait présider le soir même avec Trotski le deuxième congrès panrusse des Soviets et y proclamer le changement de régime. L’Institut Smolny, fondation de la grande Catherine qui y faisait élever des filles nobles, était le siège du nouveau gouvernement. Vers midi, on annonçait déjà--comment le savait-on?--que Kerenski avait rejoint les troupes cosaques du général Krasnof et marchait à leur tête sur la capitale. Savinski eut dix visites. Tous les gens qui vinrent le voir étaient terrifiés. Cette fois-ci, il ne s’agissait plus de plaisanter. Chacun pensait que le règne de Lénine, si court fût-il, serait horriblement sanglant. Choupof-Karamine accourut chercher de l’argent; la peur avait marqué son visage blême de taches noires. Il semblait que la circulation du sang s’arrêtât dans ce gros corps pourri.

--Vous savez, dit-il, que la frontière finlandaise est fermée. Nous sommes pris comme dans une souricière. Il ne nous reste qu’à aller nous incliner respectueusement à Smolny. Je vais tâcher de conclure mon affaire avec le groupe suédois et, à la première accalmie, je file sur Stockholm.

Il partit à pied, évitant Nevski, et, passant par les petites rues, courut de toute la vitesse de ses petites jambes s’enfermer au fond de son appartement.

Le spectacle de tant de gens apeurés eut pour effet d’un réactif sur Savinski. Au lieu de se laisser gagner par la panique générale, il prit une vue plus calme de la situation. «C’était inévitable, se dit-il; maintenant, il ne faut plus songer qu’à vivre, jusqu’au jour où l’on pourra avoir un passeport pour l’étranger. Il serait bien étonnant, que l’on entrât tout de suite dans une ère de vertu. La force du rouble parlera toujours dans les bureaux.» Il pensa à sa femme, avec un soulagement infini à l’idée qu’elle était en sûreté en Finlande. Mais quelles seraient son inquiétude et son angoisse lorsqu’elle apprendrait le coup d’État à Pétrograd? Il fallait absolument lui faire passer des nouvelles... Et tout à coup il eut un sursaut. Que faisait sa petite amie Lydia? Sans doute était-elle dans la ville à se promener. Il se précipita au téléphone et la demanda. Il apprit qu’elle était sortie. A peine raccrochait-il le récepteur, qu’un garçon de bureau lui annonça qu’une jeune femme le demandait. Elle s’appelait Lydia Serguêvna Volynskaia. Savinski courut à la porte.

Hésitante un peu, enveloppée de fourrures, le visage rosé par le froid et par la confusion, Lydia entra. Ses grands yeux bleus si purs ne disaient pas la crainte, mais la perplexité, et pourtant il parut à Savinski que la lèvre inférieure de la jeune fille, lèvre délicatement fendue par son milieu, tremblait un peu. Emporté par un mouvement qu’il ne songea pas à réprimer, il passa son bras gauche autour de la taille de Lydia et l’attira à lui. Il la grondait doucement comme un père gronde son enfant chérie.

--Petite fille, dit-il, que faites-vous dans la ville aujourd’hui? Quel démon de curiosité vous pousse? Vous allez vite rentrer chez vous et vous n’en ressortirez pas avant que je vous en donne la permission.