Quand la terre trembla

Part 19

Chapter 193,806 wordsPublic domain

Cependant la crise de politique extérieure se calmait. La paix avait été signée. Les Allemands qui avaient pensé un jour à intervenir dans les affaires intérieures de la Russie, ainsi que le manifeste de Léopold de Bavière l’avait fait entrevoir, avaient renoncé à leur projet. Lénine allait pouvoir développer à plein son programme communiste et faire de la guerre civile une sanglante réalité. Partout on poursuivait les hommes en vue de l’ancien régime ou de la première phase de la révolution; on les emprisonnait; on commençait à en fusiller sans jugement un grand nombre. A Pétrograd, Mark Salomonovitch Ouritski, chef du service des recherches pour la contre-révolution, avait reçu des pouvoirs absolus et déployait une grande activité. Il ne se passait pas de jour qu’on n’apprît l’arrestation de quelques gens notoires.

Le salon de Nathalie Choupof-Karamine avait passé d’un excès de joie à l’idée que les Allemands allaient rétablir l’ordre en Russie, à un extrême de désespoir en voyant qu’ils s’immobilisaient à deux cents verstes de la capitale. Il retentissait des gémissements que les quelques fidèles qui lui restaient poussaient en chœurs alternés. La maîtresse de la maison avait fait une double perte qui lui avait été sensible. Le lord Douglas était parti pour l’Angleterre avec son ambassadeur et Séméonof avait quitté Pétrograd pour Moscou.

Elle était privée ainsi de la présence chez elle d’un membre du corps diplomatique qui la préserverait, croyait-elle, des perquisitions bolchéviques. Il est vrai que, depuis l’incarcération de M. Diamandi, ministre de Roumanie, les dictateurs terroristes avaient montré qu’ils ne faisaient pas grand cas de l’immunité diplomatique. D’autre part, l’absence de Séméonof lui enlevait un allié secret, mais puissant. Pourtant Ivan Choupof-Karamine et sa femme supportaient mieux que leurs amis la misère des temps. Le gros homme, toujours blême, restait gouailleur et Savinski se demandait quelle était la cause cachée de leur assurance. Il les voyait peu maintenant. Le rôle des Choupof-Karamine avait quelque chose d’inexplicable et de louche. Il jugeait prudent de faire attention aux propos qu’il tenait devant eux. A des occasions rares, le soir, il s’y rencontrait avec Lydia, lorsqu’il ne pouvait la voir autrement.

Il était plus souvent chez le prince Serge, qui le faisait appeler constamment et semblait ne pouvoir se passer de lui; une étrange intimité était née entre eux. Lydia était le lien secret qui les unissait et parfois Savinski se demandait avec étonnement si Lydia n’avait pas raison lorsqu’elle pensait que son père voyait beaucoup plus loin en elle qu’on ne l’imaginait. En fait, il ne lui parlait guère que de sa fille. Elle était le thème constant de leurs conversations. Il n’avait jamais un mot de regret sur le mariage manqué avec lord Douglas. Au contraire, il paraissait heureux que Lydia eût refusé le jeune Anglais.

--Je savais bien, disait-il avec une joie qui perçait dans ses propos, qu’elle n’accepterait pas ce garçon, si beau qu’il fût. C’est ma fille, je la connais... Elle ne fera jamais rien de médiocre.

Et il regardait son interlocuteur bien en face, comme pour chercher son approbation.

Un autre jour, il fut plus explicite.

--Je pense que vous comprenez bien ce que je veux dire... Je garde ma fille près de moi, j’en suis fier; je la garde jusqu’à la fin qui viendra quand Dieu voudra... Ne croyez pas que c’est l’égoïsme qui me fait parler ainsi. Je ne m’occupe pas de moi, mais d’elle seule... Je sens, et je ne me trompe pas, qu’aujourd’hui Lydia est heureuse... Comment est-ce que je le sais? C’est difficile à dire. Peut-être les gens malades comme moi et qui vivent en face d’eux-mêmes voient-ils des choses qui restent cachées pour les autres?... Et puis, Nicolas Vladimirovitch, il y a plus encore... Il me semble que beaucoup de questions s’éclairent aujourd’hui à mes yeux... Oui, lorsqu’on est près de sa fin et qu’on assiste, comme nous, depuis un an, à la chute d’un monde, la vie se montre peu à peu différente de ce qu’elle nous apparaissait, plus simple en fait... Je crois que, pour nous, à l’heure actuelle, beaucoup de problèmes qui paraissaient insolubles n’existent pas en réalité, et que les hommes ont élevé des barrières factices entre eux et leur bonheur... Il faut ces jours d’épreuve et le voisinage avec la mort pour le comprendre...

Il avait débité cette longue tirade avec lenteur, d’une voix basse, s’arrêtant parfois comme s’il faisait un grand effort pour chercher sa pensée.

Il se tut et il y eut un silence où Savinski croyait voir passer entre eux ce flot de pensées caressantes et muettes auxquelles Lydia, une fois, avait fait allusion. Il était ému à ne pouvoir parler.

Lorsqu’il le quitta, une demi-heure plus tard, le prince l’attira à lui doucement.

--Voulez-vous m’embrasser, Nicolas Vladimirovitch? dit-il. Je vous aime beaucoup...

Savinski se pencha vers lui. La bouche maigre et la barbe hérissée du prince se posèrent sur sa figure et il sentit en même temps que le baiser du vieillard une grosse larme couler sur sa joue.

* * * * *

Cependant les jours passaient et le mois de mai déjà mettait des feuilles tendres aux branches noires des arbres. Savinski et Lydia, profitant des après-midi prolongées et des claires soirées, se promenaient dans la ville. Ils allaient le long des quais de la Néva, dont les murs de granit avaient peine à contenir les eaux gonflées où filaient lentement à la dérive, comme de grands nénuphars flottants, quelques blocs de glace attardés venant du lac Ladoga. Au delà des flots bleus du large fleuve, les palais élevaient leurs architectures diverses dans la limpidité ambrée des crépuscules. C’étaient les briques rouges du Corps des pages, la colonnade antique de la Bourse, le noble bâtiment de l’Académie des sciences. L’air était d’une transparence lumineuse qu’on ne connaît que dans ces printemps septentrionaux. Parfois ils s’asseyaient sur le parapet du quai et restaient à rêver, laissant leurs regards errer sur les lourdes barques amarrées près des rives. La beauté des heures silencieuses emplissait leurs âmes. Ils se taisaient. Où étaient-ils? Loin du monde, de la révolution, de ses terreurs, de sa famine. Ils habitaient les terres lointaines et mystérieuses où ont vécu Lorenzo et Jessica, Troïlus et Cressida, Héro et Léandre, tous ceux que la passion a séparés du cercle des vivants.

Il fallait rentrer enfin. Ils ne se décidaient pas à se quitter:

--Restons jusqu’à la nuit, disait Lydia.

Et la nuit se faisant sa complice, le jour traînait dans le ciel des clartés qui ne voulaient pas mourir; les étoiles déjà apparaissaient sans que le crépuscule eût disparu. Il était près de onze heures. Lentement, ils regagnaient l’hôtel Volynski, et souvent, sans se soucier de ce qu’en penseraient les domestiques, Savinski entrait un instant prendre une tasse de thé chez Lydia.

Tard, il regagnait son appartement.

Ils eurent les nuits blanches où l’on ne peut dormir et où les caresses plus énervantes se prolongent autant que le jour; ils traversèrent l’été chaud, orageux, humide de Pétrograd où, dans les appartements clos, l’air étouffant rend insupportable le poids des vêtements.

Autour d’eux, la ville s’enfiévrait. L’assassinat des deux commissaires, Volodarski et Ouritski, avait déchaîné la terreur. Les victimes des représailles bolchéviques se comptaient par centaines. Le cercle de leurs relations se rétrécissait. Les uns fuyaient, les autres étaient arrêtés.

Lydia et Savinski passaient sans entendre les cris d’angoisse qui montaient de toutes parts.

II

UNE VISITE

Savinski eut des nouvelles de Spasski. Il vivait secrètement à Moscou, à quelques pas du Kremlin, organisant une association d’officiers contre-révolutionnaires. Il envoya un message à Savinski. Il serait pour quelques jours à la fin d’août à Pétrograd, où il devait absolument le rencontrer.

Savinski ne le cacha pas à Lydia. Il pensait tout haut devant elle et l’idée ne lui serait pas venue de lui dissimuler quoi que ce fût. Mais lorsqu’elle sut que son amant verrait Spasski, elle déclara qu’elle irait avec lui. S’il y avait un danger dans cette visite, elle le devait partager. Du reste, Spasski lui était fort sympathique et elle serait contente de le retrouver. Elle n’ajoutait pas que le sentiment véritable qui la poussait à faire cette visite était simplement le désir de se montrer en compagnie de son amant à un ami de naguère et d’afficher devant lui son bonheur.

Savinski attendait Lydia. Il devait se rendre avec elle dans un appartement éloigné, de l’autre côté de la Néva, où Spasski était descendu. Comme il regardait par la fenêtre pour voir si la jeune fille arrivait, il aperçut un fiacre à sa porte. Le cocher était un vieil homme à barbe blanche, au nez tout petit. Il sembla à Savinski qu’il le connaissait. Il fit un effort de mémoire. Où l’avait-il vu?--Ah! à sa porte même, il y avait deux ou trois jours. «C’est un izvostchik de l’Okhrana, pensa-t-il soudain. Ils ne sont pas malins, vraiment. Ils pourraient le changer et ne pas envoyer deux fois de suite le même, surtout dans une rue aussi déserte que la mienne.»--Mais, en même temps, l’idée qu’il était de nouveau suivi lui était fort désagréable. Quel danger encore les menaçait, Lydia et lui? Il faudrait y penser, prendre des précautions. Ce brusque rappel aux réalités du temps le glaça pendant quelques minutes.

La venue de Lydia fit rentrer la paix dans son cœur. Ils sortirent ensemble. Savinski s’adressa au vieil izvostchik:

--Combien veux-tu pour aller à Zabalkanski?

--A quel numéro, barine?

--Je ne sais pas le numéro, mais je connais la maison, dit Savinski. C’est à peu près au milieu de la Perspective.

--Vingt-cinq roubles pour vous, fit le cocher. Ce n’est pas cher.

--C’est encore trop cher pour un bourgeois comme moi aujourd’hui, répondit Savinski de bonne humeur. Je prendrai le tramway.

Le fiacre ne répondit pas. Savinski gagna avec Lydia la Millionnaia. Et cependant que l’izvostchik, au petit trot de son cheval, partait pour le sud de Pétrograd, Savinski et Lydia, en voiture, se dirigeaient vers la banlieue nord.

Arrivés près de la rue où ils se rendaient, ils mirent pied à terre pour gagner la maison convenue. La vue d’un soldat assis à une table dans le vestibule inquiéta Savinski. La présence de Lydia l’avait jusque-là empêché de réfléchir à l’imprudence qu’il commettait en mêlant gratuitement la jeune fille à une aventure qui pouvait être périlleuse. Mais le soldat ne les regarda même pas et ils montèrent à l’appartement dont ils avaient le numéro.

Une gracieuse jeune femme leur ouvrit la porte. La présence de Lydia parut la surprendre. Elle interrogea des yeux Savinski avec embarras. Il sourit.

--Ne vous inquiétez pas, dit-il, madame est avec moi.

«Madame» plut à Lydia.

Sans répondre un mot, la jeune femme les introduisit dans un salon où elle les laissa seuls.

C’était une vaste pièce, nue et froide. Dans un angle, une petite table non desservie montrait que deux personnes avaient déjeuné là.

--Chez qui sommes-nous? demanda Lydia à voix basse.

--Chez de braves gens, pour sûr, répondit Savinski, mais je ne sais comment ils s’appellent. Notre ami a ainsi plusieurs logements où on le cache, mais même à moi il n’a jamais dit le nom de ses hôtes... Il a raison; il joue un jeu dangereux pour lui et pour ceux qui le reçoivent.

A cet instant une porte s’ouvrit et André Ivanovitch Spasski apparut devant eux. Sa figure énergique s’éclaira d’un sourire joyeux lorsqu’il vit Lydia. C’est à elle qu’il courut.

--Lydia Serguêvna, dit-il, quel plaisir vous me faites! Vous ne savez pas combien j’ai pensé à vous. Mais je n’aurais jamais osé vous demander de venir ici.

En un rien de temps, ils étaient tous trois dans une intimité charmante. Au début, Savinski disait «vous» à Lydia, mais celle-ci ayant répondu par le tutoiement, il s’y était rangé aussi et maintenant ils causaient tous trois comme de vrais amis. Spasski leur expliquait ses projets. Il avait une organisation de combat sérieuse qui, déjà, avait failli remporter la victoire dans le soulèvement de Iaroslaf. Perm était entre leurs mains. Koltchak et les Tchéco-Slovaques les y avaient rejoints. Toute la Sibérie était libre du joug des Soviets. Il partait retrouver Koltchak, qui paraissait mal entouré.

--Je voulais vous proposer de venir avec moi, Nicolas Vladimirovitch. Pétrograd n’offre plus d’intérêt. Il n’y a rien à faire ici. Les Alliés sont à Arkhangel. Nous nous réunirons à eux. Au printemps prochain, nous marcherons tous ensemble sur Moscou.

Savinski le retrouvait tel qu’il l’avait laissé, inaccessible à la peur, avec le même enthousiasme, la même volonté de réussir qu’aucun échec ne pouvait abattre. Ils parlèrent assez longuement de la situation actuelle. Spasski insistait pour que son ami acceptât sa proposition.

--Et moi? dit tout à coup Lydia.

--Vous, Lydia Serguêvna, mais vous viendrez travailler avec nous, cela va sans dire. Un voyage un peu fatigant jusqu’à l’Oural ne vous effraie pas et les troisièmes classes ne seront pas trop dures pour vous, ni peut-être une centaine de verstes en télègue. J’ai déjà un passeport pour Nicolas Vladimirovitch. Il va changer son nom trop connu contre celui plus obscur de Petrof.

--Je serai Mme Petrova, dit Lydia enchantée.

--Nous mettrons donc que le camarade Petrof voyage avec sa femme.

Ils se quittèrent en prenant rendez-vous à une autre adresse pour le surlendemain.

* * * * *

Mais le lendemain, comme Savinski déjeunait seul, un soldat vint le retrouver avec un billet de Spasski,--très laconique: «On sait ici que je suis arrivé. Je ne puis rester et pars tout à l’heure. Voici votre passeport. Je vous attends à Perm.--S.»

Le passeport était au nom d’Ivan Iliitch Petrof, courtier en lin, de Vladimir. Mme Petrova accompagnait son mari. Ce même jour, Savinski alla remettre le passeport à la domestique de son appartement sur la Fontanka, qui le donna au chef-gardien et Savinski se trouva avoir ainsi une double personnalité légale à Pétrograd.

--Il ne me reste qu’à laisser pousser ma barbe, dit-il à Lydia.

--Crois-tu que ce soit nécessaire? fit celle-ci avec inquiétude.

--Hélas! il y a trop de gens qui me connaissent, répondit-il, mais, pour l’instant, Nicolas Vladimirovitch Savinski peut encore habiter cette ville.

III

NUAGES A L’HORIZON

L’automne vint, et les pluies. Bientôt les premières neiges apparurent.

--Nous aurons froid, mon enfant, dit Savinski à Lydia.

--Dans tes bras, je n’aurai jamais froid, répondit-elle en riant.

Dans l’appartement de l’Aptiékarski Péréoulok, Savinski fut obligé de fermer la salle à manger pour économiser sa provision de bois qu’il renouvelait avec peine. On ne chauffa plus que le cabinet de travail et la chambre à coucher. A la Fontanka, il restait du bois pour deux ou trois mois seulement. On avait de grandes difficultés à se nourrir, quelque argent que l’on dépensât. Dans l’hôtel du prince Serge, seules les pièces sur le quai étaient habitables. Chez les Choupof-Karamine, la situation était moins tendue, car Nathalie avait reçu--on ne savait d’où--une vingtaine de sagènes du plus beau bouleau. Des camions militaires les avaient apportées un jour. Son cercle s’était restreint encore. Elle n’avait plus qu’une dizaine d’amis russes et quelques ministres des légations neutres auxquels elle prodiguait ses amabilités.

Séméonof avait refait son apparition à Pétrograd. Sous Trotski, ministre de la Guerre, il était rentré en faveur et avait reçu le commandement militaire de la ville. Savinski avait appris son retour sans plaisir. Pourtant, il le voyait quelquefois. Il semblait qu’avec le succès Séméonof fût devenu un peu plus humain. Le triomphe du bolchévisme, sur lequel il avait spéculé, le comblait d’aise. Il était tout à la tâche d’organiser l’armée rouge, qui était la grande pensée du règne de Trotski.

--Nous allons rétablir l’empire dans ses frontières naturelles, dit-il un jour à Savinski, et peut-être même lui donner une étendue qu’il n’a jamais eue. La tâche nous est facile maintenant. La guerre a épuisé l’Europe. Le mécontentement est partout. Les sacrifices ont été trop grands. Et puis, tous les peuples aujourd’hui se haïssent. Il n’y a plus d’Europe, mais une confusion prodigieuse de passions et d’intérêts antagonistes. Nous seuls avons une doctrine et une foi en face d’adversaires divisés. Nous ferons de grandes choses, je vous l’avais prédit... Jusqu’à quand continuerez-vous à nous bouder? Voyez quelles positions nous pouvons offrir à ceux qui se rallient sincèrement à nous! Vous avez lu le mot de Lénine disant qu’il donnerait un demi-milliard au financier qui pourrait mettre sur pied les finances de l’État.

Savinski haussa les épaules avec lassitude. Il ne se sentait pas la force de discuter. Il se borna à dire:

--Vous avez peut-être raison, Léon Borissovitch. Hélas! je ne me sens pas de taille à entreprendre cette tâche-là.

--Réfléchissez encore, Nicolas Vladimirovitch, mais les temps sont tels qu’il faut être avec nous ou contre nous. Dans la période où nous sommes, les dilettantes seront écrasés. Souvenez-vous de ce que je vous dis. Je ne vous prends pas en traître.

C’était le Séméonof de naguère qui parlait encore et Savinski le quitta l’âme glacée.

Se rallier au bolchevisme était hors de question. Se faire le complice des atrocités qui ensanglantaient la Russie et abattaient autour de lui tous ses anciens amis, il ne fallait pas y songer. Et, du reste, quelle action y exercerait-il? Comment arrêter la catastrophe économique, la chute à l’abîme où roulait la Russie?

Mais alors, combien de temps pourrait-il continuer à y vivre? Chaque jour ajoutait aux difficultés et aux dangers. Où aller? Perm et Koltchak? L’Ukraine? Comment emmener Lydia, dont il ne pouvait se passer? Le vieux prince impotent. La princesse, de volonté malade, incapable de quitter son petit salon. Gagner la Finlande avec eux tous, s’il les pouvait décider? Mais y retrouverait-il les facilités qu’il avait à Pétrograd de voir Lydia librement cinq ou six heures par jour? Sa femme et ses enfants étaient en Angleterre. Sonia ne voudrait-elle pas revenir alors auprès de lui? Comment pourrait-il ne pas la recevoir? Et la même réponse se faisait entendre sans cesse: il ne renoncerait pas à Lydia.

L’angoisse parfois lui serrait le cœur. Il ne retrouvait la paix qu’auprès de sa maîtresse. Il ne se lassait pas d’elle; elle ne se fatiguait pas de lui. Chaque jour, au contraire, rendait plus étroits et plus forts les liens qui les liaient. Avait-il vécu avant de la connaître? Pourrait-il continuer d’être sans elle? Il causait librement avec Lydia; il ne lui cachait aucune de ses préoccupations; il n’y avait entre eux pas l’ombre d’un secret. Devant elle, il «pensait à haute voix», comme il disait, et rien n’était plus précieux, dans l’étouffement que la terreur faisait planer sur la ville, que cette entière ouverture d’âme à deux.

La première fois qu’il parla à cœur ouvert de la situation telle qu’il la voyait, il n’aborda qu’avec crainte l’hypothèse d’un retour possible de sa femme en Finlande.

Lydia l’arrêta aussitôt qu’elle comprit où il voulait en venir. Elle se jeta dans ses bras en pleurant.

--Est-ce que je ne te suffis donc pas? dit-elle au milieu de ses sanglots. Es-tu las de moi?... Ne m’aimes-tu déjà plus?...

Elle étouffait de douleur; elle ne pouvait parler. En vain, Savinski essayait-il de la raisonner, de lui montrer l’absurdité de ses craintes. Elle n’écoutait rien. Lorsque cette crise eut épuisé sa violence, elle sembla tout à coup transformée. Elle avait repris son sang-froid. Elle discutait avec un calme apparent.

--Je comprends bien, dit-elle à Savinski stupéfait, que tu cours de grands risques ici et que tu ne les supportes qu’à cause de moi. Tu peux être jeté en prison; il peut t’arriver pire encore. Si tu as peur, comment t’en vouloir?... A ta place, je sentirais comme toi... Alors, pourquoi discuter? Il n’y a rien à dire... Prépare ton départ. Je t’aiderai en toutes choses. Mais moi, je ne quitterai pas la Russie... J’aime mieux mourir ici que vivre ailleurs...

Mais elle ne put soutenir plus longtemps cet effort. Elle tomba sur le divan, la tête enfouie dans les coussins, toute frissonnante de mouvements nerveux. Et comme Savinski se penchait vers elle, elle prit la tête de son amant entre ses deux mains.

--Pardonne-moi, balbutia-t-elle, pardonne-moi... Je suis une méchante fille... Mais j’ai trop de chagrin... Ne me quitte pas, toi qui es à moi... Je te suivrai où tu voudras... Tu es le maître; je serai ta servante...

Elle le couvrait de baisers passionnés. La serrant contre lui, sa joue mouillée des larmes de sa maîtresse, Savinski ne pouvait que répéter:

--Lydotchka, je te l’ai dit il y a longtemps déjà, je ne te quitterai jamais.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain de cette scène qui avait brisé les nerfs des deux amants, lorsque Lydia arriva, vers les trois heures, chez Savinski, elle trouva Annouchka dans la consternation. A dix heures, ce même matin, un commissaire et un soldat étaient venus chercher son maître en automobile pour l’emmener à la Gorokhovaia. On ne lui avait pas laissé le temps d’écrire, mais il faisait dire à Lydia Serguêvna qu’il ne s’agissait vraisemblablement que d’un interrogatoire et qu’il serait relâché dans l’après-midi. Sinon, elle recevrait le lendemain un billet qu’il lui ferait passer par un des prisonniers qu’on libérait quotidiennement. Lydia pâlit et s’appuya sur la vieille Annouchka, qui la soutint. Savinski en prison!... Sans elle!... A cause d’elle, sans doute... Un remords affreux lui déchirait l’âme au souvenir des paroles dites la veille. Comment attendre? Comment perdre un instant? Il fallait courir chez Séméonof... La nécessité d’agir lui rendit des forces. Elle se dirigea à pas rapides vers l’état-major, sur la place du Palais, et demanda à voir le général.

Le hasard voulut qu’il fût à son bureau. Lorsque le nom de Lydia Serguêvna lui fut passé, il la fit entrer aussitôt. Il y avait plus d’un an qu’ils ne s’étaient vus, et l’insensible Séméonof resta stupéfait du changement qu’un temps si bref avait apporté dans l’expression de la jeune fille. Il l’avait quittée, elle était presque une enfant. Il avait devant lui une femme dont les traits bouleversés ne pouvaient altérer la beauté. Et ce visage tout vibrant d’émotion faisait comprendre même à Séméonof la profondeur d’une vie passionnelle qu’il n’avait jusqu’alors pas soupçonnée. Pour la première fois, il sentit un cœur d’homme battre dans sa poitrine, et, comme Lydia lui disait: «Nicolas Vladimirovitch est en prison», il la rassura et, en même temps, un curieux sentiment, jamais éprouvé, et qui ressemblait singulièrement à de la jalousie, monta en lui.

--Ne vous inquiétez pas, dit-il, je vais m’occuper de lui tout de suite.

Il saisit le téléphone. Mais Lydia lui prit la main.

--Il est à côté d’ici, fit-elle d’une voix altérée, à deux pas, à la Gorokhovaia. Allons-y ensemble.

Séméonof la regarda, étonné. Comme elle l’aimait! Mais il ne résista pas et suivit la jeune fille. Arrivé au bas de l’escalier, avant de sortir sur la place du Palais, il lui dit:

--Restez ici, Lydia Serguêvna. Je ne puis vous emmener à la Gorokhovaia. Je reviens dans un instant.

Mais Lydia refusa...

--Je vous attendrai dans la rue, dit-elle, chaque instant compte...

Sur la place et dans les quelques minutes du trajet, Séméonof dit à Lydia:

--Puisque je vous vois enfin et puisque vous avez de l’influence sur Nicolas Vladimirovitch, laissez-moi vous faire comprendre que vous pouvez lui rendre un grand service. Il est menacé, c’est vrai... Je pourrai peut-être encore le tirer d’affaire, mais, Lydia Serguêvna, il faut qu’il se rallie à nous, qu’il travaille avec nous. Nous avons besoin de lui. Persuadez-le... Sinon, je ne serai pas toujours assez puissant pour le sauver...