Part 18
Il la reconduisit chez elle à l’heure du dîner. La Millionnaia était déserte. Au coin d’Aptiékarski Péréoulok qui était plongé dans l’obscurité, un petit groupe de soldats attendait, silencieux, dans la nuit glacée. Un seul réverbère brûlait et éclaira un instant la figure souriante de la jeune fille. Les soldats la regardèrent et laissèrent passer le couple, sans mot dire. Savinski et Lydia, tout occupés qu’ils étaient l’un de l’autre, ne les virent même pas. Ayant mis Lydia chez elle, Savinski hésita un instant, puis se décida à aller dîner au club voisin au lieu de rentrer chez lui. Savinski ne se douta pas qu’il avait échappé ainsi à une nouvelle expérience de la vie révolutionnaire et, qu’eût-il repassé seul devant les soldats, il aurait laissé entre leurs mains son portefeuille, sa fourrure, ses habits et peut-être jusqu’à ses souliers.
* * * * *
Il s’endormit tard dans les draps où il croyait retrouver le parfum de Lydia. C’était une odeur légère, presque insaisissable, qui venait et disparaissait, laissant après elle quelque chose de frais et de brûlant à la fois, quelque chose de presque palpable qui prenait une forme, puis s’évanouissait...
Au matin, Annouchka, en lui servant son déjeuner, posa les journaux sur son lit, et, en manchette, au sommet des colonnes des _Isvestia_, il lut ces mots: _La Révolution en Finlande. Le Gouvernement bourgeois chassé. Les Soviets au pouvoir._
D’une main tremblante, il déploya le journal. Les bolchéviques finlandais, soutenus par les marins et les soldats russes, avaient fait un coup d’État. Ils étaient maîtres d’Helsingfors et de tout le sud de la Finlande. Le gouvernement bourgeois avait pu gagner le nord du pays.
Les matins tristes d’hiver à Pétrograd, comment y sentir sa force? Les plus solides se réveillent affaiblis, sans audace. Ce sont des heures où la vie reste incertaine au cœur des hommes, sans flamme, comme la lumière indécise au-dessus de la ville dans un ciel pâle qui se souvient d’une trop longue nuit et lutte péniblement pour triompher de l’obscurité. Savinski était atterré.
Sonia, ses enfants dans la tourmente! Sans lui!... Son imagination ne lui présentait que les images les plus sombres... Des soldats envahissaient la villa... Ils l’occupaient en maîtres; un désordre affreux; les pleurs des enfants. Et Sonia jeune et belle, au milieu de ces forcenés!... Ah! si seulement il s’était hâté davantage! Que n’eût-il pas donné en ce moment pour la savoir dans la paisible Suède? Et que faire?... Y aller? C’était son devoir... Mais Lydia?... A prononcer ce mot, il y eut une révolte en lui. Il ne pouvait abandonner la jeune fille et même pour un jour la laisser seule sans la prévenir... Elle avait maintenant des droits sur lui et il sentait qu’il était impossible de lui annoncer par téléphone qu’il partait pour la Finlande retrouver les siens à l’heure du danger...
Il s’habilla lentement, en proie aux plus tristes préoccupations. Vers onze heures, comme machinalement, il se rendit à l’état-major de la place, car il fallait à présent un nouveau visa pour chaque voyage en Finlande. Au bureau des passeports, un commis déclara qu’on ne donnait pas de visa aujourd’hui et qu’on ne pouvait aller en Finlande que pour affaire de service. Qu’il repassât le lendemain... L’obligation de différer son voyage soulagea Savinski. Il se heurtait à une impossibilité matérielle qui lui permettait au moins de vivre en paix avec sa conscience.
Tôt dans l’après-midi, Lydia était chez lui. Elle était de la plus souriante et de la plus tendre humeur. Savinski se laissa emporter dans le monde féerique que ses caresses lui ouvraient. Quand Lydia était là, il ne pensait qu’à elle. Un instant, comme elle allait partir, il fut sur le point de lui parler de la révolution en Finlande. «Il sera temps demain, dit-il, si l’on me donne un visa.» Et il serra sa maîtresse dans ses bras.
Ils se revirent le soir chez Natacha. C’était la première fois qu’ils se retrouvaient en public. Savinski désirait et redoutait cette épreuve. Saurait-il modérer le feu de ses yeux en regardant la jeune fille? Elle-même aurait-elle la force de jouer l’indifférence? Il entra. La première personne qu’il vit dans le cercle fut Lydia. Elle avait choisi de porter la robe noire qu’elle avait eue sur elle en prison, la robe même que Savinski, deux jours auparavant, avait défaite de ses mains fiévreuses lorsque Lydia s’était donnée... Un flot de souvenirs monta en lui; il s’arrêta. La voix de Nathalie Choupof-Karamine le ramena à lui-même et la phrase qu’elle lui jeta à travers le salon le fit sursauter.
--Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, dit-elle, venez nous raconter vos impressions de prison.
Savinski avait jugé plus sage de ne pas dire qu’il avait été arrêté et le hasard propice avait voulu qu’il ne rencontrât à la Gorokhovaia personne qu’il connût. Qui donc avait renseigné Nathalie? Un nom immédiatement lui vint à l’esprit: Séméonof. Depuis longtemps il soupçonnait une intrigue secrète entre la belle Nathalie et le commissaire bolchévique... Mais que lui avait-il raconté? Avait-il parlé de Lydia?... Quelque maître qu’il fût de soi, il se sentit rougir. Instinctivement il regarda la jeune fille qui, comme tous les invités, avait entendu la phrase fatale. Elle rayonnait de bonheur. Sans doute l’évocation, surgie en plein salon, de la nuit à la Gorokhovaia avait-elle pour elle un charme secret... A la voir, il semblait que, emportée par le désir de confesser une vérité dont elle était fière, elle fût sur le point de dire: «J’y étais aussi.» Savinski l’en aima davantage, mais il la prévint, et, ayant repris son sang-froid, il s’avança vers Nathalie et, sur un ton indifférent, jeta:
--En vérité, cela est si peu de chose que je n’avais pas jugé intéressant d’en parler. Qui n’a été et qui n’ira passer quelques heures ou quelques jours à la Gorokhovaia?
Mais Nathalie et ses hôtes voulaient des détails. Il fut obligé d’en donner. Il fallut tout raconter. Seule Lydia ne posa pas de questions. Elle écoutait, les yeux fixés sur Savinski, approuvait de la tête comme pour confirmer l’exactitude de son récit. Au début, Savinski n’osait la regarder; peu à peu, il s’enhardit; et, levant les yeux sur la jeune fille, il l’évoquait quelques heures plus tôt dans ses bras. Elle était là devant lui, vêtue d’une robe qui la couvrait toute et ne laissait voir que ses bras encore un peu maigres et la naissance de sa poitrine. Mais, pour Savinski, la robe tombait: Lydia n’était plus vêtue que de linge fin qui cachait à peine ses seins purs... Il hésitait maintenant sur le choix des mots, revenait sur des choses déjà dites et, finalement, s’arrêta court.
Nathalie manifestait une vive curiosité.
--Vous êtes le premier de notre cercle qui ait été arrêté, dit-elle. C’est un grand honneur.
--Je l’aurais laissé volontiers à d’autres, répondit Savinski d’une façon assez bourrue. Je pense que ceux qui voudront éviter pareille aventure feront bien de passer la frontière.
Nathalie se moqua de lui. Pourquoi était-il si noir? La situation présente avait déjà duré au delà de tout ce qu’on aurait pu prévoir. Qui aurait imaginé les bolchéviques conservant le pouvoir trois mois? Ils avaient pu réussir leur coup en trompant des simples d’esprit. Mais, aujourd’hui, l’ouvrier d’usine et le dernier des moujiks avaient compris qu’ils n’avaient apporté que la ruine; ils s’effondreraient subitement comme était tombé Kerenski...
--A moins que les Allemands ne viennent régler leurs comptes, interrompit Ivan Choupof-Karamine. C’est la solution la plus probable.
Savinski n’écoutait plus. Il manœuvrait pour se rapprocher de Lydia. Il ne fut seul avec elle que pendant quelques secondes.
--Si tu savais, murmura-t-il, ce que je donnerais pour t’emmener chez moi!...
* * * * *
Le lendemain matin, comme il se trouvait une fois de plus en proie aux idées grises et que les préoccupations qui l’avaient bouleversé la veille redevenaient vivantes en lui, il eut la surprise de recevoir, vers dix heures, une lettre de sa femme apportée par un chef de train de la gare de Finlande. Sonia lui écrivait que la révolution n’avait amené aucun trouble chez eux; les petites villes de villégiature, entre Wiborg et la frontière, n’avaient pas été touchées. Les administrations bolchéviques finlandaises semblaient ne pas vouloir inquiéter la population bourgeoise. Les trains circulaient comme à l’ordinaire. En somme, pour l’instant, il ne devait se faire aucun souci. Elle espérait qu’un jour prochain, ses affaires étant réglées, ils passeraient tous ensemble en Suède. La lettre était écrite sur le ton calme que Sonia apportait en toutes choses; elle était affectueuse, ouverte, franche et droite ainsi qu’à l’ordinaire.
Savinski, en la lisant, sentait l’émotion grandir en lui. Quelle femme admirable était la sienne! Il semblait qu’elle eût été créée pour lui éviter toutes difficultés et toutes peines. Maintenant il respirait à l’aise. Grâce à Dieu, les siens n’étaient pas en danger. Il pouvait donc, sans se condamner lui-même, rester à Pétrograd... Un post-scriptum attira son attention. «Tu peux me faire passer une réponse par le porteur de cette lettre. C’est un homme sûr. Sa femme et ses enfants habitent à côté de chez nous et je m’occupe d’eux.»
Savinski fit entrer le chef de train qui attendait dans la salle à manger.
--Vous pouvez prendre une lettre pour ma femme? demanda-t-il.
--Certainement, Votre Honneur, répondit l’homme. Je repars ce soir, à 11 heures. Si Votre Honneur veut préparer une lettre, je passerai la chercher vers 8 heures.
--Je vous attendrai, dit Savinski. Venez sans faute.
Resté seul, Savinski se mit à marcher de long en large dans son cabinet de travail. Longtemps, il ne fit qu’aller et venir, fumant des cigarettes. Lorsqu’il s’arrêta, sa résolution était prise et il se mit à son bureau. Il écrivit une lettre à sa femme. Il lui envoyait les passeports pour elle, ses enfants et la femme de chambre, visés pour la Suède et l’Angleterre. Il la suppliait de profiter des quelques jours de calme qui restaient encore devant elle (l’exemple du début pacifique de la révolution russe était là) pour gagner Abo et, par le service des traîneaux sur la glace, le port des îles Aland où l’on s’embarquait pour Stockholm. Voyage facile avec brèves étapes. En trois jours, sans fatigues et sans risques, ils seraient en sûreté. Il lui remettait une double lettre pour les directeurs des banques où il avait ses fonds en Suède et à Londres. Elle serait ainsi à l’abri du besoin. Lui-même la rejoindrait à la première occasion. Pour l’instant, la frontière était fermée, mais cela n’était que temporaire. Grâce à ses relations au commissariat des Affaires étrangères, il obtiendrait dans peu de temps un visa pour l’étranger. (Emporté par le mouvement de sa pensée, Savinski écrivit cette phrase sans faire de retour sur lui-même.) Elle pourrait lui donner de ses nouvelles par la valise suédoise. Il se servirait de la même voie pour lui faire tenir des siennes. Les temps étaient tels qu’il ne pouvait engager une discussion sur un projet mûrement pensé et il comptait sur elle pour l’exécuter sans délai. Sa lettre était affectueuse et tendre, mais impérative. Il fut occupé ensuite à régler les questions matérielles, pour assurer à sa femme la libre disposition de sa fortune. Tout cela le mena jusque bien après le déjeuner.
Lorsque tout fut terminé, il resta à réfléchir, enfoui dans un fauteuil. Il se sentait plus léger. C’était comme s’il respirait maintenant l’air plus pur, plus subtil d’une autre planète. Tout s’arrangeait d’une façon inespérée. Sa femme et ses enfants seraient à l’abri des coups du sort. Pas un instant il ne songea aux dangers qu’il courait à Pétrograd. Pétrograd était, en ce moment, la seule ville du monde qui pouvait lui donner le bonheur. Il y restait maître de sa vie, dont un dieu favorable venait de tourner une page...
Un coup de sonnette retentit. Lydia arrivait.
TROISIÈME PARTIE
I
LES PLUS BEAUX DE NOS JOURS
L’hiver passa. La ville fut agitée. De grands mouvements--craintes, espérances--la secouèrent. A la fin de février, les Allemands approchaient. Déjà ils étaient à Pskof, à quelques heures par chemin de fer de Pétrograd. Viendraient-ils sauver les malheureux qui mouraient de peur, de froid, de faim? Au camp des bolchéviques, la panique régnait. Les chefs s’étaient enfuis à Moscou et suppliaient, à coups de télégrammes, les Empires centraux de signer la paix, n’importe quelle paix. Trotski avait démissionné. Séméonof l’avait suivi dans sa retraite. Il était à Moscou, lui aussi, intriguant dans les cercles des Soviets, plus passionné encore de pouvoir depuis qu’il l’avait perdu.
Savinski l’avait vu partir sans regret. Il ne pouvait plus supporter la tyrannie occulte qu’il avait senti peser sur lui.
Lydia et Savinski bénéficièrent du trouble de la cité. La police bolchévique, prise par le déménagement de ses dossiers à Moscou, ne mettait plus la même ardeur à traquer les particuliers. Il y eut ainsi comme une trêve où ils vécurent l’un pour l’autre dans un isolement presque complet. Ils se voyaient chaque jour, déjeunaient et dînaient plusieurs fois la semaine à deux, et parfois Lydia s’arrangeait pour passer la nuit chez son amant. Il avait maintenant un second appartement à sa disposition par le départ précipité d’un de ses amis, locataire d’un logement agréable sur la Fontanka. C’était là, le plus souvent, qu’il recevait la jeune fille, par l’extrême commodité d’une solitude que personne ne viendrait rompre, par le charme d’une précaire sécurité. Les fenêtres donnaient sur le canal de la Fontanka, en face du jardin qui borde la rive droite, au-dessus de l’ancien palais de Paul Ier. Le dégel était venu tôt cette année-là. Les rues, mal entretenues et peu balayées pendant l’hiver sous l’administration bolchévique, étaient transformées en lacs boueux. Lydia sautait de pavé en pavé comme une bergeronnette et riait de voir patauger son amant plus lourd. Lorsqu’il y avait du soleil, il emplissait la chambre où se tenaient l’après-midi Lydia et Savinski. Il se couchait dans leurs fenêtres au ras des arbres non encore feuillés sur l’autre rive. Il venait alors caresser de ses derniers rayons le lit où ils étaient étendus et faisait resplendir l’or des cheveux dont la tête de la jeune fille était nimbée. Savinski la regardait. La chair blonde de son corps prenait la transparence d’un marbre antique pétri de lumière.
--Reste immobile, disait-il. Il semble que Vénus adolescente, avant qu’elle ait tenté le désir des dieux et des hommes, soit venue partager ma couche. Ne bouge pas, je t’en supplie. Laisse-moi te contempler.
Lydia n’aimait pas cette immobilité ordonnée et ne la gardait que pour plaire à son amant. Mais celui-ci était le premier à s’en lasser.
--Petite déesse, disait-il, êtes-vous endormie? Ne m’aimeriez-vous plus, par hasard? Voulez-vous me dire par quel ordre des Immortels vous êtes venue dans cette froide Scythie au moment où les hommes y sont en proie à une crise de folie triste et furieuse!
--Uniquement pour vous satisfaire, répondait Lydia, se relevant et lui faisant un beau salut. Uniquement pour que vous puissiez prendre votre plaisir avec moi, mon maître, jusqu’au jour où vous en aurez assez de ma personne et me renverrez d’où je suis venue.
Et d’autres jours elle disait, couvrant son amant de caresses:
--Je ne comprends pas encore comment tu peux m’aimer. Je ne suis qu’une petite fille, après tout, ignorante et maladroite. Je suis sûre que tu te moques de moi quand je t’embrasse... Que sais-je? En vérité, rien. Comme je dois te paraître insipide... J’enrage quand j’y pense. Dépêche-toi de m’apprendre tout pour que je ne rougisse pas devant toi.
Et, d’autres fois, elle chantait les louanges de son amant:
--Tu es comme un rocher, disait-elle. C’est la première impression que j’ai eue de toi... te souviens-tu? devant l’hôtel de l’Europe au jour où l’on a tiré sur Nevski. Autour de toi les gens fuyaient en trombe. Mais tu étais immobile, comme fixé au sol. Je suis venue tomber à tes pieds et j’y suis restée. C’est ma véritable position devant toi. Je tremblais de peur, mais, dès que tu m’as relevée, la peur a disparu. Je sentais que tu avais été créé pour me protéger... Et tu es beau!... (Savinski se prit à rire.) Oui tu es beau, ce n’est pas parce que je t’aime que je parle ainsi. Je l’ai vu tout de suite et, maintenant encore, sois sûr que je puis aussi te regarder objectivement... Tu as la beauté qu’un homme doit avoir. Lord Douglas est ravissant; mais c’est un enfant. Peut-on se donner à un enfant quand on est une petite fille soi-même? Tu es arrivé, juste pour moi, à ton heure de perfection...
--Avec beaucoup de rides, interrompit Savinski.
--Des rides! dit Lydia en colère, qui oserait dire que tu as des rides! Ce sont les traits qui accentuent ta beauté et lui donnent le caractère que j’aime en toi.
--Ne me parle pas ainsi, dit Savinski en la pressant dans ses bras. Mon bonheur est trop grand. C’est un défi aux dieux.
* * * * *
Une après-midi, comme ils prenaient le thé dans l’appartement de la Fontanka et que leur conversation passionnée revenait sur les débuts de leur liaison, ils évoquèrent les premiers jours de la révolution bolchévique. Savinski, qui avait souvent pensé à la fin tragique du cousin de Lydia et à la longue retraite de la jeune fille, éprouva une irrésistible envie de savoir ce qu’il y avait eu entre les deux jeunes gens. Lydia l’avait-elle aimé?... Mais il craignait de réveiller une douleur endormie dans le cœur de la jeune fille et, tournant autour du sujet, n’osait l’aborder directement. Le nom de Paul ayant été prononcé, Savinski s’informa auprès de Lydia du caractère de son cousin. Et longtemps la jeune fille ne répondit que par des phrases brèves. Peu à peu, cependant, le voile se levait. La figure de Paul se dessinait plus nette et, finalement, Lydia, reprise par l’émotion ancienne, raconta à Savinski ce qu’avait été pour elle la mort de son cousin.
--Paul, dit-elle, était un enfant encore, il avait gardé une âme merveilleusement pure et droite. Il était incapable d’une lâcheté, même d’une faiblesse... Il m’aimait; je l’aimais aussi, mais d’une autre manière, comme un frère. Il en avait beaucoup de chagrin... Je ne sais pourquoi, mais je n’étais pas toujours très bonne avec lui. Je connaissais mon pouvoir et quelquefois j’en abusais. Je voulais que Paul m’obéît en tout; je ne supportais pas de trouver en lui une résistance... Et puis, vois-tu, à ce moment-là, j’étais encore une très petite fille; je ne me rendais compte de rien, sauf de l’envie constante que j’avais de te voir, toi... J’étais sotte pour toutes choses; je traversais les jours de la révolution sans les comprendre. Tu te souviens, du reste, tout cela me paraissait un spectacle que je regardais du dehors, mais où rien de moi n’était mêlé... Et voilà qu’éclata soudain ce coup de tonnerre: l’assaut du Palais d’Hiver où Paul était enfermé. Je te l’ai dit alors, je crois. L’idée que Paul pouvait être tué, si près de moi, me bouleversa. Ce n’est qu’à ce moment-là que je sentis le prix de la vie humaine, de la sienne qui était en jeu à cette minute, de la tienne, de la mienne qui pouvaient être menacées le lendemain... J’ai vécu en quelques heures des années, et ce que j’ai pensé alors a eu une grande influence sur ce qui nous est arrivé, à toi et à moi, depuis... Tout cela, je crois que tu l’as deviné il y a longtemps, toi qui sais tout ce qui est en moi... Mais la fin même de mon cousin est arrivée dans des circonstances intolérables. J’avais décidé de le faire évader; tout était arrangé. Il pouvait sans peine quitter l’école. Je lui en avais fourni les moyens... Mais ce que tu ne sais pas, c’est que Paul a refusé de partir. Il m’a écrit une longue lettre--que je n’ai plus, hélas! je l’ai brûlée dans un premier mouvement de colère--pour m’expliquer qu’il devait partager le sort de ses camarades... Je me suis fâchée, j’étais irritée contre lui, je lui ai répondu que, s’il ne m’aimait pas assez pour faire sans discuter ce que je lui demandais, je ne tenais plus à le voir... C’est la dernière lettre qu’il a eue de moi, le pauvre petit... Je suis sûre qu’au moment où on l’a tué, c’est à moi qu’il a pensé. Il est mort comme un courageux garçon, mais le cœur déchiré à l’idée que je ne l’aimais plus... Et cela m’a fait tellement de peine que je ne me le pardonnai pas... J’ai cru que je ne pourrais pas vivre. J’étais seule au monde... Tu étais parti pour la Finlande, naturellement... Comme je détestais déjà tes voyages en Finlande!... Puis, j’ai réfléchi beaucoup. Toutes les pensées que j’avais eues, rapides comme des éclairs, le soir de la prise du Palais d’Hiver, se sont développées, ont éclairé des parties de moi restées obscures... Je voyais la vie comme une chose tout à fait nouvelle. C’est très difficile à t’expliquer... Et, un jour, j’ai éprouvé le besoin de sortir de mon isolement et de te revoir. Je n’étais plus la même. J’avais été malade et, tout à coup, la maladie s’est épuisée, j’avais envie d’être heureuse, passionnément; j’avais tout oublié; je sentais que je n’avais plus de temps devant moi, qu’il fallait se hâter, que mes jours seraient brefs... et voilà, je suis venue chez toi.
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Ils vécurent ainsi quelques mois dans un comble de félicité. Tout conspirait à entretenir l’enchantement de l’heure présente. S’ils pensaient aux dangers courus, ils se souvenaient qu’ils les avaient partagés, et l’évocation des jours périlleux traversés ensemble leur rendait plus chère la tranquillité dont ils jouissaient. Ils ne songeaient pas à l’avenir. L’avenir, pour eux, était leur prochain rendez-vous. Leur ivresse était si profonde qu’ils ne faisaient aucun projet. Qu’arriverait-il d’eux? Ils ne se le demandaient pas. Libre à ceux qui se meuvent dans des sociétés régulières, ordonnées, faites pour durer, de se projeter dans le futur et de calculer ce que sera leur existence dans six mois ou dans un an. Pendant le tremblement de terre qui secouait la vieille Russie, qui aurait été assez fou pour se soucier de ce que serait demain? C’était aujourd’hui qu’il fallait vivre. Le sentiment de l’au jour le jour de leur bonheur lui donnait quelque chose de plus précieux. Les tares inévitables d’un amour qui se développe dans la sécurité leur étaient épargnées. Ils ne connaissaient ni les querelles que l’oisiveté fait naître, ni les tracas d’une liaison mêlée au monde et qu’il faut lui cacher, ni l’ennui qui accompagne la satiété, ni ces heures mortes qui naissent parfois dans la certitude d’une possession que rien ne menace. Chaque minute avait son prix car ils sentaient obscurément qu’elle pouvait être la dernière et qu’il fallait épuiser en elle un infini de passion. La nature âpre de Pétrograd leur souriait. Le printemps était en avance, cette année-là. Les jours grandissaient; la lumière peu à peu s’emparait du ciel plus intense et plus clair, et des souffles d’une incroyable douceur passaient sur les branches encore mortes des arbres, réveillaient la sève endormie dans leurs troncs et apportaient de confuses espérances au cœur des hommes.
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