Part 17
C’était une grande pièce carrée, basse de plafond, à peine éclairée par une lampe électrique pendant au bout d’un fil au centre de la chambre. Par l’unique fenêtre qui regardait sur la cour, pénétrait une pâle lueur qui annonçait la prochaine et tardive arrivée de l’aube. Une odeur âcre, tiède, suffocante, faite de la respiration des hôtes de la prison, de leur sueur, du cuir de leurs bottes, de la paille de leurs matelas, des planches à moitié pourries du parquet, de la fumée rance des cigarettes, arrêta Lydia et Savinski à leur premier pas et les cloua sur place. L’épreuve était plus dure encore que ne l’avait imaginée ce dernier. Il sentit la pression du bras de Lydia sur le sien, mais elle ne dit rien. Cependant leurs yeux s’habituaient à la demi-clarté qui régnait dans la salle et le spectacle qu’elle offrait leur serra le cœur. Des lits de camp, pressés les uns contre les autres, l’emplissaient toute, laissant à peine un étroit passage libre au centre et deux allées qui conduisaient à des portes ouvertes dans la cloison, à leur gauche; sur une table, un homme était couché, enveloppé d’un manteau militaire qui lui couvrait la tête; on ne voyait de lui que l’extrémité de ses bottes en porte-à-faux. Sur les lits de camp, et parfois à même le plancher, des hommes étaient étendus dans un affreux désordre, souvent trois d’entre eux occupant deux lits. La plus grande partie de ces prisonniers dormaient d’un sommeil agité, parfois coupé de gémissements; des mouvements nerveux les secouaient, les faisaient se retourner sur leur couche dure et étroite; des bras étaient brandis en l’air; des mains fiévreuses grattaient des nuques piquées par la vermine. D’autres, allongés sur le dos, la bouche ouverte, ronflaient. Dans un angle, la petite pointe rouge d’une cigarette brillait comme un ver luisant égaré dans un jardin infernal. Un petit bossu, hagard, la figure frénétique, surgit soudain de sa couche, courut sous la lampe, tira un calepin de sa poche et, fébrilement, y inscrivit quelques mots... Puis, jetant un regard méfiant sur les nouveaux arrivés, il regagna sa place.
Savinski aperçut enfin, près de la table, un banc sur lequel il y avait une place libre. Il y conduisit Lydia, s’assit et la prit sur ses genoux. Elle se serra contre lui, l’embrassa doucement sans parler. De nouveau, une fatigue insurmontable l’accablait. Elle s’endormit aussitôt. Lorsqu’elle se réveilla une heure plus tard, c’était déjà le jour, le jour gris, triste, des matinées d’hiver de Pétrograd, un jour si pâle qu’il fait regretter la nuit. Elle ouvrit les yeux et vit qu’elle était dans les bras de Savinski. Que lui étaient la prison et ses terreurs? Elle sourit tendrement à son amant dont la figure grave et fatiguée s’éclaira. Il caressait avec douceur la main de la jeune fille appuyée sur sa poitrine.
Déjà la grande salle s’animait. Des prisonniers se levaient; ils semblaient harassés et se détendaient en soupirant. Beaucoup allumaient tout de suite une cigarette.
Une heure de sommeil avait rendu à Lydia sa fraîcheur. Elle avait repris une entière tranquillité d’esprit et acceptait avec bonne humeur ce qu’elle appelait une aventure.
--Cette fois-ci, dit-elle en plaisantant à Savinski, je sais au moins quelque chose de la révolution, c’est que cela sent très mauvais.
Des gens venaient à eux, des conversations s’engageaient. La présence de Lydia faisait sensation. Elle avait gardé sa fourrure, mais, à cause de la chaleur de la pièce, l’avait entr’ouverte par le haut. Son cou frais et la poitrine légèrement décolletée apparaissaient. C’était comme si l’on eût apporté des fleurs dans l’air empoisonné d’une chambre de malade. Savinski demandait des détails sur la vie de la prison. La seule chose qui le préoccupait pour l’instant était de savoir à quelle heure on les interrogerait, car il était essentiel que Lydia pût rentrer chez elle pour le déjeuner. Ainsi personne ne saurait où elle avait passé la nuit. Les renseignements furent mauvais. Une douzaine de prisonniers affirmèrent aussitôt qu’ils étaient là depuis trois, quatre ou cinq jours, sans avoir été appelés par Ouritski, sans connaître le motif de leur arrestation. Un officier causait avec Lydia. C’était un homme jeune, il riait et plaisantait. Il avait l’air de s’adapter sans peine à l’existence de la prison. Elle remarqua avec étonnement que ses mains tremblaient tandis qu’il lui parlait. «Comme il a peur!» pensa-t-elle. Cette impression lui fut désagréable, mais ne fit que l’effleurer. Il y avait en elle une source de bonheur si abondante que rien ne pouvait la tarir. Elle ne songeait même pas à la possibilité d’une longue détention pour Savinski. Tant d’autres avaient déjà été arrêtés ainsi, puis relâchés au bout de quelques jours! Les prisons de Pétrograd, pourtant immenses, ne pouvaient suffire à loger la moitié de la population... Pour l’instant, elle était entourée de gens aimables qui s’empressaient pour lui plaire; elle avait son amant à côté d’elle; elle ne voulait pas voir plus loin.
Il y avait dans cette salle le mélange le plus étonnant qu’on pût imaginer. Des contre-révolutionnaires, c’est-à-dire des officiers de tous grades, quelques bourgeois notables, puis des spéculateurs, un groupe de quatre personnes qui avaient fait un coup hardi en accaparant du platine, puis des prisonniers de droit commun, des escrocs, de simples voleurs arrêtés dans la rue. L’aristocratie de ce groupe-là était composée par une petite bande de faux monnayeurs qui avaient adroitement mis en circulation quelques milliers de faux billets «Kerenski». Ils avaient l’air satisfaits d’eux-mêmes et portaient haut la tête. Un tiers au moins des prisonniers étaient des bolchéviques arrêtés pour concussion. Un homme fort occupé à préparer du thé sur une table à l’aide d’une lampe à esprit de vin, en apporta un verre à Lydia, qui l’accepta avec grand plaisir. Et comme elle allait boire, il lui dit: «Attendez, attendez», tira triomphalement de sa poche assez sale un morceau de sucre et prononça:
--C’est le seul qui me reste!
Lydia n’osa pas le refuser. Elle apprit d’un de ses voisins que l’homme au sucre était un commissaire qui, envoyé en Sibérie porter de l’argent aux troupes, avait prétendu avoir été volé en route.
Cependant, le chef de la chambrée vint présenter ses respects à Savinski et à Lydia. C’était lui qui réglait les rapports des prisonniers entre eux, fixait le tour des corvées, l’ordre dans lequel ils descendaient aux lavabos, organisait les équipes pour le partage des bidons de soupe, dressait la liste des objets à faire acheter au dehors par un garde rouge. Ce personnage important était un homme d’à peine trente ans, à la figure énergique et plaisante, aux cheveux roux, à l’allure décidée. Il avait eu un emploi élevé à l’état-major de l’armée rouge. Un jour, quatre cent mille roubles avaient disparu de son bureau et il avait été arrêté. Il mena Savinski et Lydia faire le tour du domaine sur lequel il régnait maintenant, et, comme des prisonniers balayaient la salle, il fit passer ses nouveaux hôtes dans une petite pièce voisine où une douzaine de lits de camp se touchaient. Une femme était couchée sur l’un d’eux et tenait entre ses bras une fillette de six ans environ, qui dormait encore. Sur la figure fatiguée de la mère, on lisait qu’elle n’avait d’autre préoccupation que cette petite, qui était pâle, chétive, comme tant d’enfants poussés sur la terre humide de Pétrograd. Lydia, à demi-voix, causa avec elle. Elle avait été prise comme otage avec sa fille, car son mari, accusé de contre-révolution, avait pu s’enfuir. Tant qu’il ne se rendrait pas, elle resterait là avec son enfant. Elle avait l’air à moitié folle de douleur.
--S’il revient, dit-elle, ils le fusilleront... S’il ne revient pas, qu’arrivera-t-il à ma petite?... Elle ne pourra supporter longtemps cet emprisonnement. Regardez comme elle est maigre!
Elle souleva une couverture. Lydia vit des jambes minces comme des flûtes où les genoux et les chevilles faisaient de grosses bosses osseuses.
Le chef de la chambrée dit à Savinski:
--Vous logerez ici ce soir, c’est le quartier bourgeois.
Savinski s’assit sur un lit. Il était accablé. Depuis deux heures que les prisonniers étaient réveillés, il n’avait pu échanger un mot avec Lydia. La matinée avançait. Il allait être onze heures. Il fallait qu’il causât seul à seule avec elle. Il craignait maintenant le pire, une longue séparation. Les bolchéviques le garderaient. Il y avait eu, sans doute, une imprudence commise du côté de Spasski. Voilà où l’avait mené sa sympathie pour ce contre-révolutionnaire à la réussite de qui il n’avait jamais cru. Il maudit cette facilité avec laquelle il se laissait entraîner par ses sentiments dans des aventures qui pouvaient devenir tragiques. Il était impardonnable, car il était un homme habitué aux affaires et au plus matériel côté de la vie. A Lydia, il ne pouvait rien dire de ses préoccupations. Il voulait l’amener à comprendre qu’elle le quitterait dans quelques heures. La chose n’était pas facile. La jeune fille refusa nettement.
--Où tu seras, dit-elle, je serai... Je n’ai que toi au monde et, sache-le, dès maintenant tu n’as plus que moi.
Il fallut une longue insistance pour que Savinski arrivât à lui démontrer qu’elle lui serait mille fois plus utile en liberté qu’auprès de lui. Qui lui ferait parvenir de la nourriture chaque matin, qui ferait des démarches pour obtenir sa liberté? Il la convainquit enfin. Mais la jeune fille avait les yeux pleins de larmes.
--Que tu me fais de la peine! dit-elle. Mais, hélas! je vois bien que tu as raison...
Comme elle parlait ainsi, son nom fut appelé à haute voix à la porte de la salle. Un employé agitait un papier. Elle se leva.
--Suivez-moi, dit-il. Vous êtes attendue à l’interrogatoire.
Il y eut un brouhaha dans la chambre. On entendait des voix qui se mêlaient et disaient: «Jamais on n’a été interrogé aussi vite. C’est un miracle!»--«Nous le savions bien, vous partez déjà!»--«Hélas!» murmurait un autre.
Il fallut se quitter. Lydia se jeta au cou de Savinski et, oublieuse des prisonniers qui, tous, la regardaient, l’embrassa passionnément. Elle ne pouvait se détacher de lui. Il semblait que ce fût la dernière minute de sa vie qu’elle passât dans ses bras. L’employé, à la porte, était gagné par la sympathie générale qui allait à la jeune fille. C’était d’une voix molle et presque machinalement qu’il répétait: «Il faut se hâter, il faut se hâter!»
Soudain, Lydia eut une idée nouvelle.
--Je veux te revoir, dit-elle, même si on me libère.
Elle enleva rapidement sa fourrure qu’elle avait gardée sur elle et la laissa dans les bras de son amant. Et, maintenant, en toilette de bal, décolletée, éclatante de fraîcheur et de beauté, droite et la tête en arrière à sa façon, elle marcha vers la porte qui se referma sur elle, laissant les spectateurs de cette scène éblouis et retenant leur souffle à cette fugitive vision.
Un quart d’heure s’écoula. Savinski était sans pensées. Assis sur un banc, la tête entre ses mains, il restait comme endormi. Il n’avait conscience ni du temps, ni du bruit de la chambrée. Soudain il y eut un brouhaha. Lydia reparaissait. Elle courut à son amant.
--Je suis libre, dit-elle... J’ai eu affaire à un homme très poli. Il s’est excusé fort aimablement de la déplorable erreur par suite de laquelle j’ai été arrêtée... Il va t’interroger tout de suite. Tu vas descendre avec moi. Mais je suis sûre, dit-elle avec frénésie, sûre, tu m’entends, qu’il va te libérer aussi.
La joie rayonnait d’elle, et, comme l’employé appelait: «Nicolas Vladimirovitch Savinski», il suivit la jeune fille qui lui montrait le chemin.
Ils furent introduits à nouveau dans le salon où ils étaient entrés six heures auparavant. Là, Lydia eut une grande déception. Elle n’eut pas la permission d’accompagner Savinski chez le commissaire chargé de l’interrogatoire. Elle devait quitter la prison sur-le-champ. Mais la certitude de le revoir dans peu d’instants l’emplissait encore et elle le laissa sans angoisse.
Quelques secondes plus tard, Savinski était en face du redoutable Ouritski, dont la renommée remplissait déjà la ville. Ouritski, qui était assis devant une grande table sur laquelle il consultait un dossier, se leva à l’entrée de l’inculpé et vint lui serrer la main. C’était un homme de taille moyenne, très maigre, à la figure intelligente, rasé, de mouvements vifs et nerveux, au type sémite assez élégant, mais très accentué. Il avait l’air exténué de fatigue. Il offrit une chaise à Savinski et retourna à son dossier qu’il feuilleta quelques instants. Ces minutes parurent un siècle à Savinski. Il ne pouvait supporter l’anxiété du doute. Qu’avait-on contre lui? Tout était préférable à l’attente... Et, cependant, il faisait un effort extrême pour garder son sang-froid... Cette lutte contre soi-même était harassante.
Enfin, Ouritski prit une liasse de papiers, leur passa un caoutchouc et les tendit à Savinski.
--Voici vos papiers, dit-il d’une voix blanche. Je vous les rends... Je vais vous mettre en liberté. (Savinski baissa les yeux pour que la joie de son regard ne le trahît pas.) Mais, si vous le voulez bien, je vous poserai d’abord, pour le procès-verbal, quelques questions que vous aurez l’obligeance d’écrire vous-même avec votre réponse...
Une sonnerie de téléphone l’interrompit. Le commissaire, d’un geste las, décrocha un récepteur à un des quatre appareils fixés au mur derrière lui, écouta un instant, donna un ordre bref et reprit:
--Vous connaissez Spasski? demanda-t-il.
--Oui, répondit Savinski.
--Veuillez l’écrire.
--Avez-vous eu des relations avec lui depuis le 7 novembre 1917, par lettre, par personne interposée, ou directement?
--Non, répondit Savinski.
--Veuillez l’écrire.
--Avez-vous son adresse actuelle?
--Non.
--Veuillez l’écrire.
Les mêmes questions furent posées au sujet des généraux commandant l’état-major du Don. Les réponses de Savinski furent négatives. Soudain Ouritski, qui marchait fébrilement dans la pièce, s’arrêta devant Savinski et lui demanda à brûle-pourpoint:
--Connaissez-vous l’ingénieur Mouchine?
Savinski hésita un instant, puis se reprit et d’une voix nette dit:
--Non.
Ouritski prit alors le procès-verbal, le lut à haute voix.
--Veuillez signer, dit-il. Vous êtes libre.
Il se leva et le salua. Savinski se dirigea vers la porte. Comme il allait l’ouvrir, la voix blanche d’Ouritski l’arrêta.
--Il serait très peu sage de votre part, Nicolas Vladimirovitch, de revoir Spasski, ni d’avoir quelques relations que ce soit avec lui, et non plus avec l’ingénieur Mouchine. C’est un conseil que je vous donne... Au revoir.
Savinski sortit, mais, pendant qu’on accomplissait les formalités de levée d’écrou, les dernières paroles du commissaire retentissaient encore en lui et le glaçaient. «Quelle insolence à me parler ainsi! pensa-t-il. Pouvait-il me faire plus explicitement comprendre qu’il n’ajoutait aucune foi à mes déclarations?... Cet homme joue avec moi. Cette histoire n’est pas finie...» Toute sa joie avait disparu.
Sur le trottoir seulement de la préfecture, il échappa à l’angoisse qui, de nouveau, l’étreignait. Il était midi. C’était une claire journée d’hiver. La neige des jardins de l’Amirauté étincelait sous le soleil. Au sortir de la geôle puante, il respira librement l’air sec et glacé. Il semblait pour la première fois de sa vie être capable de goûter la joie d’un jour lumineux et froid. «Que c’est bon! Que c’est beau!», répétait-il immobile devant la porte du bâtiment.
A cet instant, d’une embrasure de magasin sur le trottoir d’en face, une jeune femme sortit et vint à lui. C’était Lydia.
Il la serra contre son cœur.
--Je suis heureux! dit-il, je t’aime!
* * * * *
Ils rentrèrent à pied par le quai du Palais. Ils croyaient avoir vécu un rêve troublé. La seule réalité était l’aube éblouissante de leur amour. Quelques minutes plus tard, ils se quittèrent devant l’hôtel du prince Serge Volynski. Ils se retrouveraient à la fin de la journée... Où? Ils ne savaient encore. L’appartement de Savinski était-il toujours occupé par les soldats?... Et même, libre, était-il prudent de s’y rencontrer?... Cela se réglerait par téléphone dans l’après-midi. Ils se reverraient... Qu’importait le reste!
XVI
UN PONT EST COUPÉ
La vieille Annouchka fit à son maître un accueil touchant. La joie qu’elle montra à le revoir témoignait de la crainte qu’elle avait ressentie à le croire perdu. Les soldats, rappelés par un ordre téléphonique, venaient de quitter l’appartement. Il ne restait d’eux que l’odeur tenace du cuir de leurs bottes. Pendant que le cuisinier préparait le déjeuner, elle fit chauffer un bain, déchaussa elle-même Savinski, lui apporta une robe de chambre.
--Grâce à Dieu, dit-elle, vous voilà en sûreté, barine. Et cette belle demoiselle aussi, je pense.
--Oui, fit Savinski, grâce à Dieu, elle est sauvée.
Les larmes lui montaient aux yeux.
Après avoir mangé, une fatigue invincible le jeta sur son divan. Il dormit longtemps, d’un sommeil lourd coupé de rêves affreux. Il revoyait les jambes maigres, aux genoux osseux, d’une petite fille dans les bras de sa mère, et la petite fille sanglotait, sanglotait sans fin... Puis ce fut un homme au nez busqué, trépidant, qui sautillait autour de lui, exécutant une danse satanique... Et soudain, il s’arrêtait, le regardait dans les yeux et, d’une voix blanche, demandait: «Voulez-vous me donner l’adresse de Spasski?» Et, tandis qu’il parlait, les sonneries de quatre téléphones derrière lui retentissaient sans interruption. Le vacarme dont elles remplissaient la salle ne cessait pas, faisait bourdonner les oreilles de Savinski qui était comme cloué sur son divan par les yeux fixes de cet homme... Tout à coup, il se réveilla, la sonnerie du téléphone appelait, appelait continûment. Il courut à l’appareil. Un message de Séméonof le priait de passer vers quatre heures au commissariat des Affaires étrangères... Il frissonna, se secoua pour chasser les lambeaux du cauchemar qui restaient accrochés à lui... Il regarda au dehors. Déjà la nuit venait. Il tira sa montre. Il était quatre heures moins le quart. Il n’avait que le temps d’aller au rendez-vous. Mais auparavant il demanda le numéro de Lydia. Où voulait-elle le voir?... Il ne pouvait être chez lui avant cinq heures. Et peut-être serait-il en retard. Mais elle l’attendrait et Annouchka lui donnerait du thé... La voix claire de Lydia au bout du fil acquiesça.
* * * * *
Vingt minutes plus tard, il était en face de Séméonof dans le grand cabinet Empire jaune et rouge où, plus d’une fois, il s’était entretenu avec M. Sazonof. Il y arrivait plein de ressentiment à la fois et de crainte. L’impudence de ce Séméonof dépassait les bornes. Le faire arrêter ainsi au milieu de la nuit, cela ne pouvait se tolérer. Mais le sentiment que Séméonof appartenait à un parti tout-puissant et sans scrupules l’obligeait à se contraindre. Il fallait patienter encore.
Séméonof se précipita au-devant de lui. Il paraissait avoir perdu cette réserve glacée dans laquelle il était toujours enfermé. Il manifesta une colère véritable à l’idée que son ami Savinski avait pu être arrêté ainsi et mené en prison. Il y avait là l’imbécillité d’une commission indépendante qui agissait à l’aveugle et voulait faire du zèle. Informé par Annouchka dès neuf heures, le matin même, il n’avait pas perdu une minute, avait appelé au téléphone Ouritski qui dormait encore après une nuit de travail, et lui avait enjoint, sous sa propre responsabilité, de relâcher Savinski sans perdre un instant.
--J’ai répondu de vous, Nicolas Vladimirovitch, comme de moi-même, ajouta-t-il avec un pâle sourire... Vous savez toutes mes pensées. Je ne vous ai rien caché. Vous nous êtes indispensable. Vous travaillerez un jour avec nous.
La scène fut brève et, lorsque Savinski le quitta, il pouvait avoir l’impression que son interlocuteur avait joué franc jeu et que sa position était, dès maintenant, plus sûre. Mais, tandis qu’il regagnait son appartement, des doutes lui vinrent. «Est-ce encore une comédie? se dit-il. Savait-il tout à l’avance? N’a-t-il pas machiné lui-même mon arrestation?... Ne veut-il pas ainsi exercer une pression sur moi et me faire sentir que je suis dans ses mains?... Et Lydia? Sait-il que Lydia était chez moi? Il est impossible qu’il l’ignore... Va-t-il se servir de cette arme-là aussi?» Il remarqua enfin que Séméonof n’avait pas fait la moindre allusion à ce qui avait motivé l’ordre de perquisition et d’arrêt. Pas un mot de Spasski! Cela était étrange et donnait à penser. Ce ne pouvait être par hasard qu’il avait passé sous silence un sujet d’une telle importance. A ce moment, en pleins pourparlers de paix avec les empires centraux, la question du Don préoccupait vivement les commissaires du peuple. Le front de Savinski se plissait. Il allait à pas rapides, la tête baissée. Il releva les yeux: il était en face de chez lui. Les fenêtres de son cabinet de travail étaient éclairées. Lydia était là... Tout fut oublié.
Quelques minutes après, elle était dans ses bras. Les lèvres sur la nuque de la jeune fille, il respirait le parfum enivrant de la jeunesse. Une minute comme celle-là ne valait-elle pas d’être payée par les angoisses de la nuit, par l’odeur âcre de la prison? Il écoutait Lydia parler. La musique seule de sa voix était un dictame à tous les maux. Elle racontait son retour chez elle, la joie de retrouver sa chambre, ses meubles, l’atmosphère pure qui y régnait, et puis le déjeuner en famille, le grand appétit qu’elle avait.
--Mon père, dit-elle en riant, m’a assuré que je n’avais jamais eu si bonne mine. Il m’a emmenée chez lui un moment. Ah! si tu savais comme j’avais envie de lui dire que je suis à toi... Peut-être l’avait-il deviné... Non, non, ce n’est pas impossible; à la façon dont il me regarde parfois, j’imagine qu’il voit très loin en moi et des choses qui doivent rester secrètes... Au fond, il n’a, je crois, qu’un désir: il veut que je sois heureuse... Comment? Peu lui importe. Il n’a qu’une peur véritable, c’est que les temps où nous vivons me privent du bonheur qui m’est dû. Mais tu comprends qu’il ne peut pas dire ce qu’il sent... Alors, cela va de lui à moi dans des silences où il semble que nous parlions sans prononcer un mot... Rien que des pensées qui volent, tièdes, caressantes, muettes... Je n’ai pas osé parler non plus et je l’ai laissé se reposer... Et puis j’ai dormi longtemps jusqu’à ce que tu me réveilles... Et me voilà enfin près de toi, dans tes bras, à ma place. Je t’aime... Je t’ai toujours aimé, ne le sais-tu pas? Te souviens-tu, la première fois, quand je suis tombée à tes pieds... Tu m’as relevée; j’étais comme étourdie et tu me soutenais avec tant de fermeté et de douceur... J’ai vite repris mes sens,--mais faut-il te le dire? que penseras-tu de moi?--j’ai fait semblant d’être encore sans connaissance pour rester un moment de plus serrée contre toi... Et puis je ne t’ai pas vu pendant longtemps! Où avais-tu disparu, méchant?... Tu étais enfermé chez toi, près des tiens... Ah! je te battrai, je crois, dit-elle d’une voix changée. Six mois, tu t’es caché; six mois tu m’as abandonnée... Tu étais heureux, sans doute... Dis, je t’en supplie, dis que tu n’étais pas heureux sans moi!... (Une douleur véritable faisait vibrer ses paroles...) Mais enfin, tu pouvais vivre; tu ne me cherchais pas. Il a fallu que le hasard nous réunît chez Nathalie... Moi j’avais appris qui tu étais, naturellement... Mais toi, savais-tu même mon nom?... C’est encore bien beau que tu m’aies reconnue. Tu ne m’avais pas oubliée, dis?
--Je sentais toujours ton corps souple et charmant dans mes bras, répondit Savinski.
* * * * *