Part 20
--Oui, oui, disait Lydia, qui paraissait ne pas entendre. Je vous le promets... Mais hâtons-nous... Je vous reverrai plus tard. Vous m’expliquerez alors ce que je dois faire.
Ils étaient à la porte de la préfecture. Séméonof entra seul. Dix minutes plus tard, il retrouva Lydia, immobile et pâle, sur le trottoir.
--La chose est arrangée, dit-il. Notre ami sera libéré, mais il y a des formalités à remplir. J’ai dit qu’on l’amène à l’état-major. Si vous voulez l’attendre, venez chez moi vous chauffer. Je ne veux pas vous laisser sur ce trottoir glacé.
Lydia le suivit sans protester. Elle avait froid; elle était fatiguée. Depuis qu’elle appartenait à Savinski, elle n’avait pas connu une heure où elle se sentît aussi misérable.
Séméonof reprit le thème qu’il avait abordé en se rendant à la prison. Savinski risquait gros maintenant; aujourd’hui déjà, sa libération n’avait pas été accordée sans difficulté. Et, comme il savait Lydia ardente patriote, il développa avec ingéniosité le thème de la réunion des terres russes sous le drapeau rouge et l’anéantissement de l’œuvre impie de dislocation menée par la première révolution. Sur ce terrain, il était à son mieux.
Il y fut brillant. Il évoqua les grands souvenirs de la Révolution française, et si Lydia ne voulut pas comprendre ce que pouvait avoir d’ingénieux l’allusion au jeune Bonaparte inconnu, cherchant sa voie dans la suite de Robespierre, c’est qu’elle n’y mit pas de bonne volonté. Mais, en vérité, Lydia écoutait à peine. Savinski tardait, à quoi pouvait-elle penser d’autre? Tant qu’il ne serait pas là, elle n’aurait pas la paix du cœur. Et, du reste, ce cœur était profondément troublé. C’était à nouveau la question du départ qui se posait, la Finlande, le retour de Sonia... Lydia était comme morte. Pourtant, il lui fallut répondre à une question directe de Séméonof qui lui expliquait la nécessité pour elle aussi d’accepter une place dans les bureaux du gouvernement. Personne ne vivrait sans travailler pour les Soviets. Il pourrait la prendre à l’état-major comme secrétaire et lui donnerait une besogne intéressante à faire.
Elle sourit faiblement.
--Je vous remercie, Léon Borissovitch, vous êtes très aimable...
Et soudain, elle bondit sur la porte. Savinski entrait.
--Te voilà, dit-elle, je te revois!
Elle avait oublié jusqu’à la présence de Séméonof qui la regardait sans parler. Quelques minutes plus tard, elle emmenait son amant, lui laissant à peine le temps de remercier Léon Borissovitch.
* * * * *
Quelques semaines passèrent. Une fois de plus, les fêtes de Noël et du jour de l’an furent célébrées dans la tristesse et la misère générales. Les espérances de salut reculaient chaque jour. Il faudrait attendre maintenant l’été pour voir l’amiral Koltchak et le général Denikine reprendre l’offensive en Sibérie et dans le Sud. Réussiraient-ils? Rien n’était moins certain, et cependant il fallait traverser les mois glacés de l’hiver avec une nourriture et un chauffage insuffisants. Lydia était souvent soucieuse et s’en voulait de sa tristesse. Elle aurait voulu ne donner avec sa jeunesse que de la gaieté et de la joie à son amant. Elle se disait qu’elle devait aujourd’hui lui tenir lieu de tout. N’était-il pas à Pétrograd pour elle seule, séparé des siens?... Et pourtant, comment se résigner à partir? Et si elle en avait la force, comment déciderait-elle sa mère murée chez elle, son père incapable de subir les fatigues d’un voyage difficile? Et puis, auraient-ils un visa? Ces obstacles lui paraissaient insurmontables, et, le plus grand, c’était en elle qu’elle le trouvait.
C’est alors qu’un événement imprévu vint, une fois de plus, modifier la situation et lui donner un aspect nouveau.
Elle arriva une après-midi de janvier chez Savinski, à peine avait-il fini de déjeuner solitaire sur une petite table collée au poêle de son cabinet de travail. Le visage de la jeune fille était animé et, dès les premiers mots, elle apprit à Savinski ce qui s’était passé.
--Imagine-toi, lui dit-elle, que nous avons eu, nous aussi, une perquisition cette nuit. Mais, grâce à Dieu, personne de nous n’a été arrêté. On venait voir si nous avions des armes cachées et des documents compromettants... Et puis, cela s’est fait à une heure convenable, au moins. Il n’était pas minuit et personne n’était couché... Le plus drôle, chéri, était que le commissaire militaire était ce même Ivanof qui est venu ici, tu te souviens... Il m’a reconnue, cela va sans dire, mais il n’a pas eu un mot devant ma mère... Seulement, quand nous étions seuls un instant, il m’a souri et m’a dit que j’étais toujours aussi belle, imagine-toi... Mon pauvre papa a été très bien. Aucune frayeur, pas même un étonnement. Il semblait qu’il escomptât leur arrivée et qu’il ne fût surpris que de leur venue si tardive. Ivanof s’est excusé auprès de lui et ils sont à peine restés dix minutes dans son appartement... Quant à maman, ç’a été bien autre chose. Il a fallu attendre à sa porte longtemps... Elle était enfermée avec sa femme de chambre et, quand elle a ouvert--le croirais-tu?--elle s’était mise en grande toilette de bal avec tous les bijoux qui lui restent. Elle tremblait comme la feuille, ma pauvre maman, mais elle était pleine de dignité et dit aux commissaires: «Messieurs, je suis prête à vous suivre, excusez-moi de vous avoir fait attendre.» Elle ne voulait pas écouter un mot de ce qu’ils lui disaient. En vain Ivanof essayait de la rassurer... Elle répétait à chaque instant: «Je vous montrerai, messieurs, comment une vraie Russe sait mourir.» Et, d’abord, j’avais envie de rire, tu comprends, et puis j’ai eu tellement pitié d’elle que les larmes me sont montées aux yeux... Par moment, elle me prenait dans ses bras et disait: «Je pense que la mère vous suffira, messieurs, permettez que j’embrasse ma fille.» C’était une scène déchirante. Ils sont sortis, enfin, la laissant à moitié évanouie avec Katia... Et moi j’ai été obligée de les accompagner dans le reste de l’hôtel où on grelottait de froid... Ils sont partis à une heure et demie, n’ayant rien trouvé, ni papiers, ni armes, sauf un vieux sabre de papa qu’ils ont laissé... Les soldats, cette fois-ci, ont volé quelques objets...
Lydia s’arrêta brusquement, comme si elle avait quelque chose à dire encore devant lequel elle s’arrêtait. Savinski, qui ne la quittait pas des yeux, la vit devenir songeuse; son front s’était plissé; ses regards fuyaient ceux de son amant. Elle se rapprocha de lui, mit sa tête sur l’épaule de Savinski et resta longtemps silencieuse.
--Comment vont tes parents, aujourd’hui? demanda-t-il enfin.
Lydia eut un mouvement brusque.
--Je te dirai tout, dit-elle... Papa est bien; c’est même surprenant. Il y a longtemps qu’il n’a pas été en aussi bonne santé. Ce matin, il a fait quelques pas tout seul dans sa chambre avec ses deux cannes, et il chantonnait une vieille chanson qu’il aime et que je n’avais pas entendue depuis la révolution... Mais ma pauvre maman est tout à fait bouleversée... C’est un drame véritable... Pense un peu qu’elle ne s’est pas couchée. Non, elle n’a plus qu’une idée: quitter la Russie. Pendant la nuit même, elle a commencé à faire ses malles; elle y a travaillé avec Katia toute la matinée. Elle répète sans cesse: «Je ne resterai pas un jour de plus dans un pays où les femmes sont traitées ainsi...» Je ne sais pas, mais je crois qu’elle a un peu perdu la tête... Ce matin, elle a voulu absolument envoyer le général Vassilief prendre des places à la gare de Finlande pour Stockholm. Elle croyait qu’on avait encore des billets pour l’étranger comme jadis... Il a fallu que le pauvre général y allât et, lorsqu’il est revenu les mains vides, elle lui a fait une scène, lui a dit que c’était de sa faute, qu’il n’était bon à rien et, finalement, a déclaré qu’elle voulait te voir, que seul tu saurais lui arranger toutes choses. C’est elle qui m’a envoyé chez toi. Elle t’attend...
De nouveau, il y eut un long silence. Lydia restait serrée contre Savinski, comme si elle n’osait le regarder. Il entendait les battements pressés de son cœur. Il n’était pas besoin de la questionner; il savait quelle passion elle souffrait à cette heure. Il la caressait doucement et à basse voix il lui dit:
--Où que nous soyons, nous vivrons ensemble, ma petite âme... Console-toi, je t’en prie.
--Je sens que je vais te perdre, disait Lydia en sanglotant.
Et elle s’accrochait désespérément à son amant.
IV
LE DÉPART
Il fallut préparer le départ et obtenir des visas du gouvernement. Lydia avait déclaré qu’elle ne quitterait la Russie qu’au jour où Savinski aurait son passeport en règle pour l’étranger. Il était impossible de le demander sous son nom. Heureusement avait-il le passeport d’Ivan Iliitch Petrof, courtier en lin, que lui avait remis Spasski. Devait-il essayer de gagner sous ce nom l’Esthonie voisine? Il y avait à Reval, en ce moment, des acheteurs de lin pour l’Europe et peut-être le prétexte serait-il suffisant. Vaudrait-il mieux, au contraire, s’enfuir clandestinement par la Finlande? Des agences de contrebandiers se chargeaient de vous faire passer la frontière moyennant une vingtaine de mille roubles. Lydia était très opposée à ce projet qui lui paraissait dangereux, alors qu’à Savinski il semblait facile. Elle ne voulait l’adopter que comme dernière ressource si le visa pour Reval était refusé. Savinski s’en occupa sans perdre de temps.
Cependant Lydia ne désespérait pas d’obtenir par Séméonof, pour elle et les siens, un laissez-passer qui leur permettrait de gagner en quelques heures la Finlande. Le vieux prince, bien que l’amélioration de sa santé persistât, ne pourrait supporter un trajet plus long. La princesse vivait dans une grande agitation. Ses malles étaient prêtes et fermées dès le lendemain du jour où la perquisition avait eu lieu. Elle ne quittait pas son costume de voyage. Ses relations avec son vieil ami Vassilief avaient subi un étrange changement. Elle le traitait maintenant comme un homme sans valeur, comme un être inutile qu’on tolère auprès de soi, mais dont on n’attend rien. Elle ne lui pardonnait pas de n’avoir su lui procurer à la gare de Finlande les billets qu’elle l’avait envoyé chercher. Elle affectait de se désintéresser de lui et lorsque le pauvre général, qui se sentait oublié dans la fièvre qui tenait tous les hôtes de la maison, se risquait à demander: «Et que ferai-je, moi?», elle se bornait à répondre: «Vous n’êtes pas un enfant, que je sache. Si vous voulez nous suivre, arrangez-vous.» Quant au prince Serge, il s’entraînait chaque jour à faire quelques pas dans son cabinet tout en sifflotant une marche guerrière. Il se préoccupait du sort de Savinski. Lydia, sans lui donner de détails, le rassura. Savinski serait à Helsingfors deux ou trois jours après eux.
Les bureaux refusant les visas pour l’étranger, il fallut aller voir Séméonof. Lydia s’y rendit seule.
Séméonof l’écouta avec une bienveillante politesse et ne fit aucune difficulté pour le visa du prince et de la princesse qu’il tâcherait d’obtenir du commissaire des Affaires étrangères. La détestable santé du prince justifiait une cure à l’étranger. Un médecin l’irait voir et donnerait son opinion. Mais la chose pouvait être regardée comme acquise.
Lydia éprouvait une étrange sensation à se trouver en face de Séméonof. Elle avait peine à imaginer, en le voyant, qu’il était un des chefs de ce terrible parti bolchévique qui répandait la terreur en Russie et pour qui la vie des gens ne comptait guère. Il était d’une courtoisie parfaite avec elle, plus encore qu’aux jours de naguère où elle le rencontrait chez Nathalie Choupof-Karamine. Il était élégant, soigné. Se pouvait-il que cette main blanche eût signé tant de condamnations à mort?... Il avait sauvé Savinski... Mais n’était-ce pas lui qui l’avait fait emprisonner?... Comme il était énigmatique, impénétrable!
Cependant il se montrait fort aimable et il traitait sa visiteuse avec beaucoup d’égards. Manifestement il voulait lui plaire.
--Je comprends, dit-il, que votre père et votre mère veuillent quitter Pétrograd et je ferai ce qui dépend de moi pour faciliter leur départ. Mais vous, Lydia Serguêvna, pourquoi partir?... Si vous étiez une jeune fille ordinaire, je trouverais naturel que vous ayez peur d’habiter une ville où l’ordre n’est pas encore parfait, tant s’en faut, où l’on est mal chauffé et où l’on mange médiocrement. Mais vous êtes bien au-dessus de ces craintes vulgaires... Vous êtes courageuse, je le sais. On ne vous effraie pas facilement... Est-ce que vous ne sentez pas le prodigieux intérêt qu’il y a à vivre en Russie aujourd’hui? Jamais notre pays n’a été le champ d’une expérience humaine plus passionnante que celle que nous y tentons. Le monde entier a les yeux sur nous. Notre fièvre a passé les frontières, gagné l’Europe et franchi les mers. De cette maladie, une humanité nouvelle va naître. C’est ici qu’elle verra le jour... C’est la Russie qui en fera cadeau au monde. Jamais la Russie n’a vécu une heure plus noble et plus émouvante... Pensez à nos grands hommes, à nos panslavistes, à Dostoievski que vous aimez tant. Ils ont tous senti qu’il était réservé à la Russie de dire la parole nouvelle que l’univers attend. Eh bien! cette parole, c’est nous qui l’apportons, Lydia Serguêvna, et c’est au moment où la Russie est en enfantement que vous voulez aller vivre une existence facile d’oisifs, à l’étranger, et cela pour éviter l’inconfort de Pétrograd d’aujourd’hui?... Lydia Serguêvna, permettez-moi de vous le dire, cela n’est pas digne de vous.
Il tenait à Lydia le langage même qu’elle attendait. Il n’était pas de jour où elle ne se désolât d’être obligée de quitter la Russie et les arguments nouveaux que lui apportait Séméonof trouvaient audience en elle. Aussi suivit-elle ce dernier sur le terrain où il l’appelait et une vive conversation s’engagea entre eux, à laquelle l’officier prit le plus vif plaisir.
Mais Lydia revint à son point de départ.
--Mon père est à la fin de ses jours, dit-elle. Il n’aime que moi au monde; je ne puis le quitter, mais croyez bien, Léon Borissovitch, que je serai désolée de vivre à Helsingfors. D’abord, je déteste les Finlandais...
--Bravo! cria Séméonof enchanté, j’entends une vraie Russe... Vous verrez, Lydia Serguêvna, ce que nous allons faire avec notre armée. Mais si vous partez...
Il s’arrêta, hésita, regarda Lydia bien en face et ajouta:
--Est-ce que vous aurez vraiment le courage de nous laisser?...
Et, sans lui laisser le temps de répondre, il continua:
--Eh bien, si vous vous en allez, je suis certain que vous reviendrez, à moins que ce soit nous qui allions vous chercher en Finlande.
Et, tout à coup, il dit:
--A propos, que pense de tout cela notre ami Nicolas Vladimirovitch? Vous savez que nous ne le laissons pas partir.
Lydia, surprise par cette attaque inattendue, ne put s’empêcher de rougir. Ce Séméonof était décidément un homme dangereux, elle l’avait bien jugé dès le premier jour. Comme elle aurait voulu crier la vérité à Séméonof, qui s’imaginait pouvoir lui plaire! Elle se mordit les lèvres et se borna à répondre:
--Vous le lui demanderez vous-même, Léon Borissovitch.
Une dizaine de jours plus tard, la famille Volynski avait ses passeports en règle, Katia elle-même y était portée.
Savinski, cependant, travaillait à obtenir un visa pour Ivan Iliitch Petrof. L’argent joua un rôle efficace dans les bureaux du commissariat et, un soir, comme Lydia venait dîner avec lui, il lui montra le papier officiel qui permettait au courtier en lin de se rendre à Reval. Une fois là, Savinski n’aurait aucune difficulté à gagner Helsingfors. Par crainte d’une perquisition, il laissa le passeport dans son appartement de la Fontanka.
Les Volynski partiraient un matin pour la Finlande. Le même soir, Savinski prendrait le train pour Reval. Depuis une quinzaine de jours, il laissait pousser sa barbe, et il avait acheté un pince-nez un peu teinté, de façon à n’être pas reconnu, s’il rencontrait quelqu’un de connaissance à la gare ou dans le train.
La veille du départ, au matin, Lydia fut surprise d’être appelée au téléphone par Séméonof. Le commandant en chef de l’armée du nord souhaitait un bon voyage et un prompt retour à la jeune fille. Des ordres étaient donnés à la frontière pour que les formalités leur fussent facilitées. Séméonof, enfin, pour épargner au vieux prince la fatigue d’un trajet en traîneau, se permettrait de lui envoyer son automobile pour le conduire à la gare. Il termina sur cette phrase:
--Je fais en sorte d’être assuré de vous revoir, Lydia Serguêvna.
Que voulaient dire ces mots énigmatiques? Ils inquiétèrent la jeune fille. Séméonof lui apparaissait comme un être doué d’un pouvoir diabolique. Jusqu’où pouvaient s’étendre ses machinations ténébreuses?... Mais dans l’affairement de la matinée, elle n’eut guère le loisir d’y songer. La princesse accepta comme chose naturelle et due l’offre de l’automobile. Séméonof n’avait-il pas appartenu jadis à un des régiments de la Garde? C’était, en somme, un homme de son monde. La bonne éducation était en dehors et au-dessus des questions politiques.
Lydia passa l’après-midi chez Savinski. Elle ne lui communiqua pas les dernières paroles de Séméonof. A quoi bon l’inquiéter? Du reste, elle ne songeait qu’à ce départ du lendemain matin qui, pour trois ou quatre jours au moins, allait la séparer de son amant. Elle ne pouvait se faire à l’idée de le laisser seul même quelques heures à Pétrograd. Elle lui fit promettre de ne pas se montrer de la journée dans les rues; il devait passer l’après-midi à la Fontanka et, à la nuit, gagner la gare Baltique. Il ne devait parler à personne dans le wagon et, dès qu’il serait à Reval, il lui télégraphierait à l’hôtel Kemp à Helsingfors. Ces détails précis, qu’elle répéta plusieurs fois, n’arrivaient pas à dissiper son inquiétude. Elle essayait de la cacher à son ami; elle n’y parvenait pas. Et Savinski, lui-même, voyant devant lui sa belle et jeune maîtresse, avait le cœur serré à l’idée qu’il la contemplait pour la dernière fois. Les plus sombres pressentiments les agitaient ainsi. L’atmosphère, dans le petit appartement, était devenue si chargée qu’ils le quittèrent presque soulagés lorsque l’heure vint pour Lydia de rentrer chez elle. Savinski l’accompagna jusque dans sa chambre. C’est là qu’ils se firent leurs adieux.
Comme il retournait à Aptiékarski Péréoulok, il lui sembla que deux hommes en civil le suivaient. Il s’arrêta au coin de la Millionnaia pour allumer une cigarette. Les deux hommes le devancèrent et continuèrent leur chemin sans paraître prendre garde à lui. Mais, alors qu’il pénétrait sous sa porte cochère, il crut les apercevoir sur le trottoir opposé, un peu derrière lui, dans sa rue même.
Le lendemain, il ne sortit de chez lui que vers deux heures. Il eut la précaution de passer par l’escalier de service et de traverser la maison qui donnait sur le Champ-de-Mars. Il y avait plusieurs passants sur la route qui longe le canal, mais il ne remarqua rien de suspect et arriva sans être inquiété à la Fontanka.
Dans l’appartement, il se précipita à la fenêtre et, de derrière les rideaux, il regarda le quai. Appuyés contre le parapet, devant des barques chargées de bois, il vit quelques bateliers qui attendaient des clients. Le ciel d’hiver était pur, et le soleil déjà bas. La sérénité du paysage qu’il avait sous les yeux le calma un peu. Depuis qu’il avait quitté Lydia, il avait une peur constante d’être arrêté, une peur irraisonnée qui ne le lâchait pas, qui le faisait trembler malgré lui. A chaque instant, il regardait sa montre. «Encore quinze heures, encore douze heures, encore dix heures avant d’être à la frontière.» Et, à chaque minute qui coulait, le temps qui lui restait à vivre en Russie semblait s’allonger démesurément; il ne pensait à rien; son cerveau vide n’était occupé qu’à compter les secondes. Vers cinq heures, il prit du thé et mangea quelque chose. A six heures, par une nuit sombre, il descendit sur la Fontanka. L’air froid lui fit du bien; ses nerfs se calmèrent. Il marcha d’un bon pas jusqu’à Nevski et là prit un traîneau et se fit mener à quelque distance de la gare Baltique. Il ne portait avec lui qu’une légère valise.
Il franchit à pied les quelques centaines de pas qui le séparaient de la gare. Une foule de gens se pressaient le long de barrières de bois dont deux soldats gardaient l’entrée. Il fallait montrer un laissez-passer pour pénétrer à l’intérieur. Savinski tira le permis dont il s’était muni et entra sans difficulté. Dans la gare, l’affluence était moins grande. Le train pour Reval était déjà formé. Il se dirigea vers un wagon de seconde classe.
Comme il mettait le pied sur les marches, une voix derrière lui dit:
--Nicolas Vladimirovitch...
Instinctivement, il se retourna.
Un homme de taille moyenne, en civil, à la courte barbe blonde, le regardait.
--Veuillez m’accompagner jusqu’au commissariat de la gare, Nicolas Vladimirovitch.
Savinski, sans élever une protestation, le suivit.
Après les heures d’angoisse qu’il venait de vivre, il éprouvait une étrange impression de calme, de détente. Le destin avait parlé.
Une heure plus tard, il était enfermé à la Gorokhovaia. Sa fiche d’écrou portait: «A soutenu de Pétrograd tous les mouvements d’insurrection contre la République des Soviets, était en liaison avec Spasski, arrêté le 1er mars 1919 à la gare Baltique au moment où il essayait de franchir la frontière, porteur d’un faux passeport.»
V
PSKOF
Une journée grise d’octobre dans la vieille ville de Pskof. Un ciel brumeux et léger que, par places, le soleil semblait vouloir percer, s’étendait au-dessus des remparts datant du moyen-âge et de l’antique église aux cinq coupoles d’or qui domine le Kremlin. Une grande agitation avait régné les jours précédents dans les rues étroites de Pskof. Des partis de soldats débandés, appartenant au corps de l’armée blanche de Youdenitch opérant dans le sud, la traversaient en désordre, tandis que l’armée principale, qui avait été jusqu’aux portes de Pétrograd, battait en retraite, le long du golfe de Finlande, dans la direction de Narva. La ville endormie de Pskof avait été remplie du bruit des charrettes qui roulaient sur les pavés pointus. Trop chargées de vivres et de fuyards, elles gémissaient le long des trottoirs de la Sergievskaia. Les maigres petits chevaux qui les tiraient étaient couverts de boue, car les pluies d’automne avaient changé le pays en marécages.
Et maintenant, c’était le silence. Seuls quelques rares soldats attardés passaient encore sans armes et remontaient vers le nord.