Part 15
Vous constaterez que j’insiste sur la «correction». C’est que ce mot représente, avec la plus grande exactitude, la règle de vie qui m’avait été inculquée, que j’avais acceptée sans peine et qui régissait toutes mes manières d’être: ne se faire remarquer en rien.
Ainsi, au lycée, je ne me rangeais ni parmi les premiers ni parmi les cancres; je restais dans la moyenne. Mes bulletins mensuels se résumaient par la note: _assez bien_. Aux distributions de prix, je recueillais deux ou trois accessits: latin, histoire, composition française. Je passai mon baccalauréat à dix-huit ans, toujours avec la note: _assez bien_.
Cette formalité accomplie, mon oncle me demanda pour quelle carrière je me sentais du goût. Cette question m’embarrassa car je n’y avais jamais réfléchi.
--Je ne sais pas, répondis-je.
Mon oncle me traita, en riant, de «jeune mollusque». Puis comme je gardais le silence--non parce que je me trouvais offensé mais parce que l’expression me paraissait, en somme, assez exacte,--il ajouta:--Bah! tu as le temps de te décider; ta fortune est suffisante pour que tu ne sois pas obligé de courir tout de suite après quelque emploi. Attendons que tu fasses ton service militaire. Si le métier te plaît, tu pourras rester dans l’armée, gagner, en passant par Saumur ou Saint-Maixent, ton galon de sous-lieutenant et suivre ensuite la filière. Un officier muni de quelques rentes ne s’ennuie pas et peut se marier--correctement. D’ailleurs, nous avons un parent général, qui commande une division je ne sais plus trop où, dans le Midi. Il a su se mettre bien avec les fripouilles du gouvernement. Je te recommanderai à lui et il te pistonnera... Cela te va-t-il?
--Cela m’est égal, répliquai-je.
La période de temps qui s’écoula jusqu’à mon départ pour le service ne présenta rien de saillant. J’ai beau essayer d’y relever quelque incident notable, je la vois comme une plaine grise sous un ciel un peu couvert.
Je n’avais point d’amis--tout au plus des camarades avec qui je me tenais en des termes d’indifférence polie. Je n’étais pas un anachorète, mais la «noce» outrancière et persévérante m’ennuyait. Je faisais des visites dans nos relations très étendues; j’étais invité à des bals et à des dîners; j’allais assez souvent aux courses et au théâtre. Je menais une existence vide et--correcte, dont ma passivité s’accommodait: j’étais le bon jeune homme dont on ne dit rien.
Ma sœur, je la connaissais à peine. J’allais quelquefois la voir à son couvent; je lui portais des pralines ou des marrons glacés; je lui posais quelques questions sur sa santé puis je m’en allais.
Elle était beaucoup plus vivante que moi. Je me rappelle maintenant qu’elle avait parfois des élans de tendresse qui m’étonnaient. Déconcertée par ma froideur, elle les réprimait, de sorte que nul lien ne se noua entre nous. J’ajoute qu’elle passait toutes ses vacances à la campagne chez une vieille cousine dont je ne savais rien, sinon qu’elle était fort pieuse.
Au régiment, je fus--correct. Je m’y ennuyais passablement mais je me pliai sans effort à la discipline et j’appris d’une façon suffisante le maniement d’arme et la théorie. Mon temps près de finir, mon tuteur me demanda si je voulais persister. Or je ne me sentais nullement la vocation militaire: j’étais monté au grade de sergent, cela contentait mon ambition. Je partis donc avec ma classe.
J’ajoute qu’au régiment, je perdis l’habitude d’aller à la messe et de communier à Pâques--non par incrédulité réelle, mais par nonchalance. J’avais loué une chambre en ville et j’y passais les dimanches à dormir, à feuilleter des illustrés ou à bâiller en fumant beaucoup de cigarettes.
Rentré dans la vie civile, la question se posa de nouveau du choix d’une carrière. Mon oncle s’enquit de mes projets. Or j’avais passablement réfléchi là-dessus et je m’étais reconnu tout à fait inapte à un labeur régulier. D’autre part, je n’avais aucune ambition et je n’éprouvais nul besoin de primer mes semblables en quoi que ce soit. Le seul penchant un peu accusé que je me découvrisse allait vers la littérature. Mais après avoir noirci pas mal de papier, je m’aperçus que je ne possédais point la marque personnelle qui dénote les écrivains supérieurs. J’aurais pu, comme tant d’autres, réussir des pastiches de mes auteurs favoris mais cette facilité dans l’imitation ne me parut pas valoir la peine de fournir du travail aux imprimeurs. Pour mon plaisir particulier, je me mis à étudier l’histoire: je pris des notes sur mes lectures; je formulai des jugements. Et j’acquis, du moins, dans cette occupation, une philosophie désenchantée qui se basa sur cette remarque qu’à toute époque, l’homme n’a cessé d’être un fort méchant animal.
Donc quand mon oncle m’interrogea, je lui répondis que je poursuivais des recherches historiques et que je désirais m’y adonner à l’exclusion de tout autre travail.
--Mais, m’objecta-t-il, c’est comme si tu ne faisais rien... Il faut faire quelque chose dans l’existence.
J’aurais pu lui répliquer que lui-même menait l’existence la plus vide du monde. Je ne voulus pas le désobliger et je me tus.
Il n’insista pas. C’était un de ces égoïstes affables qui, pourvu qu’on ne trouble pas leurs habitudes, s’abstiennent de tracasser leur entourage. Comme je ne lui causais point d’ennuis--pécuniaires ou autres--il ne jugea pas à propos de me presser davantage et me laissa vivre à ma guise.
Ne travaillant pas d’une façon suivie, je rentrai dans la routine des visites, des papotages salonniers, des courses, des bals, du cercle et du théâtre. Cette équipe de nigauds agités qu’on appelle le Tout-Paris--je ne sais pourquoi car on y rencontre surtout des rastaquouères--me connut. Je ne devins pas un arbitre des élégances comme ce Cazal dont M. Paul Bourget dénombra les cinquante-deux paires de bottines. Mais enfin mon nom fut cité, dans les feuilles chères au _snobisme_, entre ceux de la baronne Jéroboam et du prince Dédéagatch.
Du reste, je ne me donnais pas tout entier à ce milieu; j’observais et je ne m’engageais pas. Et, par exemple, je me gardais de ces liaisons si fréquentes, sous une apparence de décorum, chez les gens qui s’intitulent eux-mêmes «la bonne société». Je n’y avais guère de mérite car le fleuretage préalable avec les minaudières à la mode m’assommait. Et puis les mésaventures arrivées à quelques-uns de ceux qui ramaient, comme moi, sur la galère du «grand monde» justifiaient mon abstention. Les confidences lamentables de certains d’entre eux m’apprirent aussi à éviter les toiles tendues par les araignées scintillantes du demi-monde.
Vraiment quand on considère les roueries de toutes ces coquettes et de toutes ces aventurières, on ne peut presque s’empêcher d’admettre qu’il y a du bon dans la boutade de Schopenhauer: «Les femmes sont de petits êtres charmants mais dangereux qu’il faudrait bien nourrir, battre et enfermer.»
Les mâles sont équivalents: sortez-les du bridge, des écuries de courses et du récit de leurs soi-disant prouesses amoureuses, vous ne trouverez rien dans ces pauvres cervelles...
J’eus encore à esquiver plusieurs pièges matrimoniaux. Quelques maîtresses de maison voulurent jouer les Macettes, pour le bon motif, en ma faveur. Je les décourageai sans retard. Mais alors des dames mûres et inquisitoriales, affligées de deux ou trois filles, se mirent à tourner autour de moi, flairant le gendre possible et me dardant des regards de commissaire-priseur. On s’arrangea pour me faire bostonner souvent avec de jeunes oies maniériées dont le babil faussement ingénu m’agaçait au delà de toute expression. Pour mettre fin à ces entreprises contre mon indépendance, j’eus recours à un subterfuge: un de mes amis, stylé par moi, consentit à faire courir, à la sourdine, le bruit que j’avais dévoré à peu près toute ma fortune en de secrètes extravagances. Comme la plupart des gens du monde sont toujours très disposés à mal penser du prochain, cette bienfaisante calomnie fut acceptée sans contrôle. Les dames mûres et leurs jacassantes demoiselles s’écartèrent avec empressement de ma personne: j’eus la paix... Vous demanderez pourquoi, jugeant de la sorte le monde des salons, j’ai continué de le fréquenter.
Sincèrement, je n’en sais trop rien. Vous vous rappelez ce personnage des _Joyeuses épouses de Windsor_ dans la bouche duquel Shakespeare met cette définition: «Le monde est une huître». Il faut croire que j’avais des affinités avec ce bivalve puisque je ne le fuyais point. En outre, je pense qu’il y avait beaucoup de désœuvrement dans mon cas...
Du désœuvrement et aussi, par crises, une affreuse sensation de vide qui me faisait redouter la solitude. Je connaissais des jours d’ennui morne où je me sentais si abandonné, si incapable de me suffire à moi-même! Mon enfance sans affection, ma jeunesse sans amour gémissaient au fond de mon cœur. Je me raisonnais; je me disais qu’il ne tenait qu’à moi de me créer un foyer, que le Tout-Paris n’était pas l’univers et qu’en dehors de ce Guignol luxueux, je trouverais certainement, si je voulais m’en donner la peine, une compagne intelligente et tendre qui m’aiderait à supporter la vie. Et j’éprouvais des velléités de me mettre à la recherche de cet oiseau rare.
Mais alors--et ceci est déjà passablement étrange--je fus arrêté net par je ne sais quel pressentiment que là n’était point ma voie et qu’un événement surgirait bientôt qui m’orienterait dans un sens dont je n’avais aucune idée. De sorte que je renonçai à toute démarche et que je demeurai dans un état d’attente assez anxieux.
J’étais dans cette disposition, depuis trois mois environ, quand se produisit l’incident dont je vous parle au commencement de ma lettre.
Une «belle madame» quelconque donna un bal costumé, le soir du mardi gras. Déguisé en Pierrot, je me tenais accoté à la tapisserie et je regardais les couples multicolores tourbillonner devant moi au son d’un orchestre épileptique. Plus assombri que de coutume, j’avais énergiquement refusé d’entrer dans la sarabande. Je roulais des pensées moroses où revenait ce refrain:--Je m’ennuie à périr... C’est bien de ma faute car qu’est-ce qui me forçait de venir ici?... Mais alors, je n’ai qu’à m’en aller... Ma foi, non, je n’ai pas sommeil et ailleurs, je m’ennuierais tout autant... N’importe, il est idiot de rester...
Néanmoins je restais, étouffant mes bâillements, errant parfois d’une salle à l’autre pour revenir ronchonner dans mon coin. Personne ne s’occupait de moi car je me suis établi une solide réputation d’ours insociable.
La nuit passa sans que je réussisse à me distraire en observant les gambades des pantins qui se trémoussaient sous mes yeux. Enfin, après un _tango_ plus obscène, si possible, que les danses précédentes, on annonça le souper. On mangeait par petites tables de deux ou quatre. Je m’attendais bien à n’être d’aucune, quand une jeune femme--nous l’appellerons Aline--mariée depuis deux ans et que son imbécile de mari s’était empressé de lancer dans la fête perpétuelle dès le voyage de noce terminé, vint à moi et me dit en me prenant le bras:--Nous soupons ensemble.
Ébahi de cette invitation à brûle-pourpoint, je lui demandai:--Quelle mouche vous pique? Ils sont au moins quarante qui ambitionnent la faveur que vous me faites et qui la méritent mieux que moi, car je suis ennuyeux et ennuyé.
--Ennuyé, reprit-elle, cela se voit. Ennuyeux, non. Allons, venez...
J’obéis. Tout en la conduisant, je me souvins qu’ayant été plusieurs fois à son jour, j’avais eu l’occasion de remarquer qu’elle était moins superficielle et moins artificielle que la plupart de ses émules en frétillements mondains. On lui prêtait des aventures. Je ne sais si l’on avait raison, mais toujours est-il qu’à deux ou trois reprises, la trouvant seule, nous causâmes d’une façon intelligente, sans ombre de coquetterie de sa part. Encouragé par cette si rare ouverture d’esprit, je laissai voir quelques idées qu’elle apprécia. Il y eut dès lors, entre nous, une sorte d’entente tacite dont je ne profitai point pour lui faire la cour. Il me parut qu’elle m’en savait gré. Mais ce soir, la voyant aussi enragée que les autres à la danse, je m’étais abstenu de lui parler et je crois même de la saluer. Quand nous fûmes attablés, je lui fis compliment sur son costume: c’était celui de la Finette, le délicieux Watteau de la salle Lacaze au Louvre.
--Et vous, dit-elle, au lieu de vous affubler de ce pierrot fantômal, vous auriez dû prendre le costume du pendant de la Finette, vous savez: l’Indifférent au pourpoint bleu ciel.
--Cela ne m’eût pas convenu, répliquai-je, car l’Indifférent se moque gaîment de toutes choses tandis que moi, je suis funèbre comme un maître des cérémonies présidant aux obsèques de ses propres illusions.
--En vérité? dit Aline. Mais alors je ne comprends pas ce que vous faites ici.
--Il est certain que je ne m’y amuse pas autant que vous.
--Et qui vous dit que je m’amuse?
Elle prononça cette phrase très vivement et je vis une expression de lassitude désenchantée passer sur son fin profil dont des mois de surmenage mondain n’avaient pas encore réussi à friper la délicate beauté.
Je répondis:--Dame, comme vous avez dansé toute la nuit, on peut en conclure que vous y preniez beaucoup de plaisir.
--C’est ce qui vous trompe... Je m’ennuie peut-être plus que vous.
--J’ai de la peine à l’admettre: vous êtes si jeune, si adulée, si gâtée par l’existence!... Et moi, je suis pareil à un vieux Pharaon momifié de _spleen_ dans le sable d’un désert sans oasis.
Cette image baroque la fit sourire:--Quelles comparaisons sépulcrales, s’écria-t-elle. A vous entendre, il semblerait que vous soyez un vieillard édenté qui se dépite de ne plus pouvoir cueillir de noisettes.
--La cueillette me laisse froid; mais ne parlons pas de moi. Dites-moi plutôt pourquoi vous avez l’air de protester quand je suppose que ce bal vous amuse.
--Il ne m’amuse pas du tout, je vous l’affirme. Je danse pour m’étourdir, pour ne pas penser à l’existence absurde que je mène... Tout cela est si vide!
Je gardai le silence une minute. Cet aveu faisait vibrer en moi une corde tellement sympathique! Quoi donc, elle aussi souffrait du vide atroce qui me tenait l’âme en détresse?...
Enfin je repris:--Et dire que nous continuerons à la mener cette existence jusqu’à ce que nous nous en allions en poussière dans notre cercueil!
--Eh bien, vous l’êtes macabre, s’exclama-t-elle, avec un rire qui sonnait faux, moi qui espérais que vous me tireriez de l’ennui où me plongèrent les madrigaux fadasses de mes danseurs.
--Si je vous ennuie comme eux, je me tairai.
--Non, ne vous taisez pas... Mais vous conviendrez que nous avons une singulière conversation pour un souper de carnaval... Il est vrai que, ce matin, c’est le mercredi des Cendres et qu’il est à propos d’évoquer la poussière que nous serons.
--Comment, dis-je, le mercredi des Cendres! Vous êtes sûre?
--Très sûre, impie que vous êtes!
Et tirant de la trousse en or qu’elle portait à la ceinture une boîte à poudre et une houpette, elle secoua sur nous un petit nuage parfumé. Puis elle ajouta d’un ton qui voulait être plaisant:--Souviens-toi que tu es poussière!...
_Memento quia pulvis es_, traduisis-je machinalement.
Et soudain, je me sentis tout contrarié, fâché contre Aline et contre moi-même. D’une façon très nette j’avais l’impression que nous venions de profaner, par légèreté, une chose grave et religieuse. Naguère j’aurais sans doute ri de cette médiocre facétie. Pourquoi, en ce moment, me déplaisait-elle si fort?
Je crois bien qu’Aline éprouvait un sentiment analogue, car elle remit la boîte en place avec un geste maussade, baissa la tête et se mordit la lèvre en fronçant le sourcil.
Il y eut un silence pénible entre nous. Pour faire diversion, je lui offris du champagne et je me mis à railler la sottise prétentieuse de la plupart des déguisements choisis par les autres invités. Aline me donna la réplique, mais sans verve. Nous étions tous deux comme gênés par un remords. Ce fut avec soulagement que, le souper terminé, je vis un freluquet, qui avait jugé spirituel de se travestir et de se grimer en gorille, s’approcher d’Aline pour lui rappeler qu’elle lui avait promis le cotillon. Elle se leva vivement et, se composant une mine insouciante, elle me tendit la main:--Au revoir, croque-mort, me dit-elle.
Tandis qu’elle s’éloignait au bras de ce singe, je demeurai pensif.
Accroissant mon malaise, le _Memento_ funèbre se répétait en moi, comme proféré par une voix secrète dont l’insistance me troublait d’une façon plus qu’étrange. En même temps, il me semblait qu’un mur de ténèbres se fendillait par places pour me laisser entrevoir je ne sais quelle lueur très lointaine. Je tâche de vous faire saisir, par approximation, l’état d’âme si insolite où je me trouvais, mais ce n’est pas facile car je ne savais où me référer, n’ayant jamais rien éprouvé de semblable... Enfin, comme vous avez l’expérience de ces sortes de choses, j’espère que vous me comprendrez.
L’idée me fut ensuite imposée que le caprice qui m’avait fait choisir, comme vis-à-vis de table, par cette jeune femme, d’apparence si évaporée et, au fond, si mélancolique, n’était point l’effet d’un hasard non plus que le caractère, si peu en accord avec les circonstances, des propos échangés entre nous.
N’étant pas superstitieux, je m’efforçai d’abord de ne point admettre qu’il y eût en ce fait quoi que ce soit d’anormal. Mais j’avais beau me raidir, la conviction grandissait en moi que j’avais été mené par une force étrangère à ma personne et qui continuait de m’influencer.
Mené? Mais comment et pourquoi?
Je crus à ce moment que je divaguais et je me demandai si le champagne me portait à la tête. A la réflexion, je dus me répondre négativement car j’en avais avalé à peine une demi-coupe au dessert et pendant le reste du repas, je n’avais bu que de l’eau.
Je restai assez longtemps dans ces pensées, les yeux à terre. Quand je relevai la tête, ce que je vis me fis frissonner. Le bal avait pris un aspect terrible: il me sembla que la lumière électrique s’était affaiblie et ne répandait plus qu’un éclat livide sur les danseurs. Les faces de ceux-ci, verdâtres, blafardes ou terreuses, offraient une poignante expression d’égarement et de désespoir qui me fit peur. Et cependant, ils tournoyaient enlacés sans pouvoir s’arrêter ni se déprendre. On aurait dit qu’un aiguillon inexorable les forçait de tressauter douloureusement--pour l’éternité... Si l’on danse en enfer, ce doit être ainsi.
Je fus saisi de panique:--Oh! me dis-je, ce n’est pas possible, je suis malade; il faut aller prendre l’air...
Je gagnai la sortie. Dans l’antichambre, j’enfilai ma fourrure, je coiffai mon chapeau. Un moment après, je fus dehors.
Pensant que la marche me ferait du bien, je renvoyai ma voiture et, quittant l’avenue où se donnait le bal, je débouchai dans les Champs-Élysées que je descendis d’un pas rapide. L’horloge d’un kiosque de contrôle, à une station de fiacres, m’indiqua qu’il était six heures du matin. Arrivé à la Concorde, au lieu de prendre le pont pour rentrer chez moi--j’habite derrière la Chambre--je continuai par la rue de Rivoli, puis je tournai à gauche et je me trouvai presque tout de suite dans la rue Saint-Honoré.
J’avais suivi ce chemin d’une façon toute machinale, occupé que j’étais à écarter la vision macabre que je venais de subir et aussi à entendre le _Memento quia pulvis es_ résonner de nouveau en moi, mais alors avec une si triste douceur que les larmes m’en montaient aux yeux.
Un commencement de petit jour faisait une tache pâle à l’orient. Une brume jaunâtre mais pas trop épaisse couvrait la ville; j’y distinguai, çà et là, des silhouettes de balayeurs et d’agents de police, déambulant, deux par deux, le long des maisons endormies. Parfois une carriole de laitier passait au grand trot, avec un tapage de ferraille remuée.
Qu’elles sont lugubres ces aubes d’hiver sur Paris, quand on s’en retourne, las et morne, après une nuit de creuse agitation! Jamais je n’en avais ressenti l’affreuse désolation comme ce mercredi des Cendres.
Tout à coup je m’arrêtai: j’étais devant l’église Saint-Roch et je voyais des ombres de femmes gravir les marches et se glisser à l’intérieur. Par une impulsion à laquelle j’obéis sans hésiter, je les suivis... Qu’il y avait longtemps que je n’étais entré dans une église, sauf pour un mariage ou un enterrement mondains!
Je fis, par réflexe, un geste pourtant bien oublié: je pris de l’eau bénite et je me signai. Ensuite je m’avançai vers le maître-autel où un prêtre disait les oraisons préparatoires à l’imposition des Cendres. Je m’appuyai à une colonne et je tâchai de démêler ce qui se passait en moi.
Il y avait peu de lumières de sorte que, dans la demi-obscurité, je voyais les fidèles agenouillés près de moi comme une masse confuse. Cette pénombre, le recueillement de tous, la paix tiède du sanctuaire me pénétraient et dissipaient mon désarroi. Une sensation de plénitude comblait le vide intérieur dont j’avais tant souffert. Je ne songeais pas à formuler de prière, mais il me semblait que mon cœur si sec, et si contracté depuis des mois, se dilatait et tendait vers le tabernacle. Cela se fit sans que ma volonté intervînt. Je me sentis alors comme dédoublé; une partie de mon âme s’humiliait devant le mystère de la Présence Réelle et y goûtait un plaisir sans violence. L’autre partie essayait brutalement d’échapper à cette impression car elle en souffrait comme d’une brûlure.
Cependant les assistants quittaient leur place et se rendaient à la barre de communion pour recevoir les Cendres. J’étais sur le point de les imiter quand une grande honte vint m’en empêcher: ma vie lâche, fainéante, souillée, se dressa devant moi pour m’interdire de me mêler à ces âmes pieuses, que je n’étais pas digne d’effleurer.
Je restai donc immobile et je me contentai de m’appliquer mentalement le _Memento_... Ah! certes oui, je sentais à quel point j’étais une vile poussière.
La cérémonie terminée, la messe commença. Je ne pus la suivre: une rêverie douloureuse tenait mon esprit fixé sur mes misères. La sensation de bien-être éprouvée tout à l’heure s’était évanouie. Je me sentais comme accablé sous un fardeau que, par moments, je voulais rejeter car il me paraissait intolérable. Mais une minute après, je sentais une allégresse mystérieuse à en supporter le poids énorme.
Cependant j’avais quitté ma place, sans m’en apercevoir, et je me trouvai dans le bas-côté, près de l’Épître. Ainsi, tout proche de l’Officiant, je l’entendis articuler ces paroles en offrant l’hostie:--_Suscipe, sancte Pater, omnipotens æterne Deus, hanc immaculatam hostiam quam ego, indignus famulus tuus, offero tibi Deo meo vivo et vero, pro innumerabilibus peccatis et offensionibus et negligentiis meis..._[31]
[31] C’est l’admirable première oraison de l’Offertoire: «Reçois, ô Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, cette victime sans tache que moi, ton serviteur indigne, je t’offre, ô Dieu vivant et véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences qui sont sans nombre.» (N. de l’A.)
Ces mots si simples et si humbles me bouleversèrent. Un flot de larmes me jaillit des yeux et, avec un grand soupir, je les répétai presque à voix haute. J’étais si transporté que je craignis d’éclater en sanglots et de troubler l’office...
Je sortis précipitamment et j’arpentai, comme en rêve, les rues jusqu’à mon domicile. Je ne puis me rappeler à quoi je pensais durant cette course...
Rentré, je me mis au lit. J’étais brisé de fatigue et je dormis dix heures, d’une seule traite.
Voici maintenant douze jours passés depuis que tout cela m’arriva et je ne sais à quoi me résoudre. Parfois, il me semble que j’ai reçu de Dieu un avertissement d’avoir à changer de vie et je suis sur le point d’aller me confesser.