Quand l'esprit souffle

Part 14

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Les persécutions effroyables subies par les Juifs n’eurent point pour cause leur religion, comme le prétendent, sans preuve, les rationalistes, mais bien le fait que partout où ils prenaient pied, ils se rendaient insupportables par leur usure et par leur insolence. Renan, qui n’est pas suspect d’animosité contre Israël, puisque il se montra toujours fort respectueux à l’égard des plus riches de ce peuple, a dit, avec raison, dans son livre l’_Antechrist_: «Quand toutes les nations et tous les siècles vous ont persécuté, il faut bien qu’il y ait à cela quelque motif. Le Juif, jusqu’à notre temps, s’insinuait partout en réclamant le droit commun. Mais en réalité le Juif n’était pas dans le droit commun: il gardait son statut particulier. Il voulait avoir les garanties de tous et, par-dessus le marché, ses exceptions, ses lois à lui. Il voulait les avantages d’une nation sans participer aux charges des nations.» Oui, _sans participer aux charges des nations_ mais au contraire en parasites qui sucent leur substance. C’est ce qui les fit chasser de Rome, maintes fois, sous les empereurs et notamment sous Claude. C’est plus tard ce qui déchaîna si souvent les peuples contre eux. Et alors qui les protégea?--L’Église, les Papes qui les prenaient sous leur sauvegarde, comme mille textes le prouvent à tout homme de bonne foi.

Il faut donc le répéter: _l’antisémitisme n’est pas un fait d’ordre religieux; c’est un fait d’ordre social._ Un catholique sera antisémite parce qu’il est patriote mais non parce qu’il va à la messe.

PAUL CLAUDEL

--Elle est retrouvée!...

--Qui?

--L’Éternité!

Arthur Rimbaud

Le chapitre précédent était presque terminé quand me tomba sous les yeux le récit que l’auteur de _l’Annonce faite à Marie_ et de tant d’autres belles œuvres publia, de sa conversion, dans _la Revue de la Jeunesse._--Claudel ayant eu la gracieuseté de m’autoriser à le reproduire, je le donne ici car il montre, avec une admirable clarté, le travail de la Grâce sur une âme loyale. Et il vient à l’appui de ma thèse que nulles circonstances d’ordre purement naturel ne suffisent à expliquer le miracle de la conversion.

Je n’y ajouterai aucun commentaire. Je ferai seulement remarquer combien il est impressionnant que Claudel ait retrouvé le sens du surnaturel par les écrits de cet Arthur Rimbaud dont je parle dans le chapitre sur Verlaine. Quelle étrange destinée que celle de cet aventurier qui, de quatorze à dix-sept ans, manifesta, en des poèmes et des proses d’une étourdissante beauté, un génie échappant à toute classification et qui, ensuite, laissa de côté la littérature pour se faire trafiquant en Abyssinie!

--C’est le cas de s’écrier: l’Esprit souffle où il veut!...

RELATION DE CLAUDEL

Je suis né le 6 août 1868. Ma conversion s’est produite le 25 décembre 1886. J’avais donc dix-huit ans. Mais le développement de mon caractère était déjà à ce moment très avancé.

Bien que rattachée des deux côtés à des lignées de croyants qui ont donné plusieurs prêtres à l’Église, ma famille était indifférente, et, après notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère aux choses de la foi. Auparavant, j’avais fait une bonne première Communion, qui, comme pour la plupart des jeunes garçons, fut à la fois le couronnement et le terme de mes pratiques religieuses.

J’ai été élevé, ou plutôt instruit, d’abord par un professeur libre, puis dans des collèges (laïques) de province, puis enfin au lycée Louis-le-Grand. Dès mon entrée dans cet établissement j’avais perdu la foi, qui me semblait inconciliable avec la pluralité des mondes (!!!). La lecture de la _Vie de Jésus_ de Renan fournit de nouveaux prétextes à ce changement de convictions que tout, d’ailleurs, autour de moi, facilitait ou encourageait.

Que l’on se rappelle ces tristes années quatre-vingts, l’époque du plein épanouissement de la littérature naturaliste. Jamais le joug de la matière ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom dans l’art, dans la science et dans la littérature était irréligieux. Tous les (soi-disants) grands hommes de ce siècle finissant s’étaient surtout distingués par leur hostilité à l’Église. Renan régnait. Il présida la dernière distribution de prix du lycée Louis-le-Grand à laquelle j’assistai et il me semble que je fus couronné de ses mains. Victor Hugo venait de disparaître dans une apothéose.

A dix-huit ans, je croyais donc ce que croyaient la plupart des gens dits cultivés de ce temps. La forte idée de l’individuel et du concret était obscurcie en moi. J’acceptais l’hypothèse moniste et mécaniste dans toute sa rigueur, je croyais que tout était soumis aux «lois», et que ce monde était un enchaînement dur d’effets et de causes que la science allait arriver après-demain à débrouiller parfaitement. Tout cela me semblait d’ailleurs fort triste et fort ennuyeux. Quant à l’idée du devoir kantien, que nous présentait mon professeur de philosophie, M. Burdeau, jamais il ne me fut possible de la digérer.

Je vivais d’ailleurs dans l’immoralité et peu à peu je tombai dans un état de désespoir. La mort de mon grand-père que j’avais vu de longs mois rongé par un cancer à l’estomac m’avait inspiré une profonde terreur et la pensée de la mort ne me quittait pas. J’avais complètement oublié la religion et j’étais à son égard dans une ignorance de sauvage.

La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante: Arthur Rimbaud. La lecture des _Illuminations_, puis, quelques mois après, d’_Une saison en enfer_, fut pour moi un événement capital. Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste et me donnaient l’impression vivante et presque physique du surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le même.

Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et les élèves du Petit Séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le _Magnificat_. J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur, à droite du côté de la sacristie.

Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant, mon cœur fut touché et _je crus_. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, de l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. En essayant, comme je l’ai fait souvent, de reconstituer les minutes qui suivirent cet instant extraordinaire, je retrouve les éléments suivants qui cependant ne formaient qu’un seul éclair, une seule arme dont la Providence divine se servait pour atteindre et s’ouvrir enfin le cœur d’un pauvre enfant désespéré: «Que les gens qui croient sont heureux!--Si c’était vrai, pourtant?--_C’est vrai!_--Dieu existe, il est là. C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi!--Il m’aime, il m’appelle.» Les larmes et les sanglots étaient venus et le chant si tendre de l’_Adeste_ ajoutait encore à mon émotion.

Émotion bien douce où se mêlait cependant un sentiment d’épouvante et presque d’horreur! Car mes convictions philosophiques étaient entières, Dieu les avait laissées dédaigneusement où elles étaient; je ne voyais rien à y changer, la religion catholique me semblait toujours le même trésor d’anecdotes absurdes, ses prêtres et les fidèles m’inspiraient la même aversion qui allait jusqu’à la haine et jusqu’au dégoût. L’édifice de mes opinions et de mes connaissances restait debout et je n’y voyais aucun défaut. Il était seulement arrivé que j’en étais sorti. Un être nouveau et formidable, avec de terribles exigences pour le jeune homme et l’artiste que j’étais, s’était révélé que je ne savais comment concilier avec rien de ce qui m’entourait. L’état d’un homme qu’on arracherait d’un seul coup de sa peau pour le planter dans un corps étranger au milieu d’un monde inconnu est la seule comparaison que je puisse trouver pour exprimer cet état de désarroi complet. Ce qui était le plus répugnant à mes opinions et à mes goûts, c’est cela pourtant qui était vrai, c’est cela dont il fallait, bon gré mal gré, que je m’accommodasse. Ah! ce ne serait pas du moins sans avoir essayé tout ce qu’il m’était possible pour résister.

Cette résistance a duré quatre ans. J’ose dire que je fis une belle défense et que la lutte fut loyale et complète. Rien ne fut omis. J’usai de tous les moyens de résistance et je dus abandonner l’une après l’autre des armes qui ne me servaient à rien. Ce fut la grande crise de mon existence, cette agonie de la pensée dont Arthur Rimbaud a écrit: «Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. Dure nuit! le sang séché fume sur ma face!» Les jeunes gens qui abandonnent si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer et de quelles tortures elle devient le prix. La pensée de l’enfer, la pensée aussi de toutes les beautés et de toutes les joies dont, à ce qu’il me paraissait, mon retour à la vérité devait m’imposer le sacrifice, étaient surtout ce qui me retirait en arrière. Mais enfin, dès le soir même de ce mémorable jour à Notre-Dame, après que je fus rentré chez moi par ces rues pluvieuses qui me semblaient maintenant si étranges, j’avais pris une bible protestante qu’une amie allemande avait donnée autrefois à ma sœur Camille, et pour la première fois j’avais entendu l’accent de cette voix si douce et si inflexible qui n’a cessé de retentir dans mon cœur. Je ne connaissais que par Renan l’histoire de Jésus, et, sur la foi de cet imposteur, j’ignorais même qu’il se fût jamais dit le Fils de Dieu. Chaque mot, chaque ligne démentait, avec une simplicité majestueuse, les impudentes affirmations de l’apostat et me dessillait les yeux. C’était vrai, je l’avouais avec le Centurion, oui, Jésus était le Fils de Dieu. C’est à moi, Paul, entre tous, qu’il s’adressait, et il me promettait son amour. Mais en même temps, si je ne le suivais pas, il ne me laissait d’autre alternative que la damnation. Ah! je n’avais pas besoin qu’on m’expliquât ce qu’était l’enfer: j’y avais fait ma «saison». Ces quelques heures m’avaient suffi pour me montrer que l’enfer est partout où n’est pas Jésus-Christ. Et que m’importait le reste du monde auprès de cet être nouveau et prodigieux qui venait de m’être révélé?

C’était l’homme nouveau en moi qui parlait ainsi, mais l’ancien résistait de toutes ses forces et ne voulait rien abandonner de cette vie qui s’ouvrait à lui. L’avouerai-je? Au fond, le sentiment le plus fort qui m’empêchait de déclarer mes convictions était le respect humain. La pensée d’annoncer à tous ma conversion, de dire à mes parents que je voulais faire maigre le vendredi, de me proclamer moi-même un de ces catholiques tant raillés, me donnait des sueurs froides, et par moments la violence qui m’était faite me causait une véritable indignation. Mais je sentais sur moi une main ferme.

Je ne connaissais pas un prêtre. Je n’avais pas un ami catholique.

L’étude de la religion était devenue mon intérêt dominant. Chose curieuse! l’éveil de l’âme et celui des facultés poétiques se faisait chez moi en même temps, démentant mes préjugés et mes terreurs enfantines. C’est à ce moment que j’écrivis les premières versions de mes drames _Tête d’or_ et _la Ville_. Quoique étranger encore aux sacrements, déjà je participais à la vie de l’Église, je respirais enfin et la vie pénétrait en moi par tous les pores. Les livres qui m’ont le plus aidé à cette époque sont d’abord les _Pensées_ de Pascal, ouvrage inestimable pour ceux qui cherchent la foi, bien que son influence ait souvent été funeste; les _Élévations sur les mystères_ et les _Méditations sur les Évangiles_ de Bossuet, et ses autres traités philosophiques; le poème de Dante et les admirables récits de la Sœur Emmerich. La _Métaphysique_ d’Aristote m’avait nettoyé l’esprit et m’introduisait dans les domaines de la véritable raison. L’_Imitation_ appartenait à une sphère trop élevée pour moi et ses deux premiers livres m’avaient paru d’une dureté terrible.

Mais le grand livre qui m’était ouvert et où je fis mes classes, c’était l’Église! Louée soit à jamais cette grande Mère majestueuse aux genoux de qui j’ai tout appris! Je passais tous mes dimanches à Notre-Dame et j’y allais le plus souvent possible en semaine. J’étais alors aussi ignorant de ma religion qu’on peut l’être du bouddhisme, et voilà que le drame sacré se déployait devant moi avec une magnificence qui surpassait toutes mes imaginations. Ah! ce n’était plus le pauvre langage des livres de dévotion! C’était la plus profonde et la plus grandiose poésie, les gestes les plus augustes qui aient jamais été confiés à des êtres humains. Je ne pouvais me rassasier du spectacle de la messe et chaque mouvement du prêtre s’inscrivait profondément dans mon esprit et dans mon cœur. La lecture de l’Office des morts, de celui de Noël, le spectacle des jours de la Semaine Sainte, le sublime chant de l’_Exultet_, auprès duquel les accents les plus enivrés de Sophocle et de Pindare me paraissaient fades, tout cela m’écrasait de respect, de joie, de reconnaissance, de repentir et d’adoration. Peu à peu, lentement et péniblement, se faisait jour dans mon cœur cette idée que l’art et la poésie sont aussi des choses divines, et que les plaisirs de la chair, loin de leur être indispensables, leur sont au contraire un détriment. Combien j’enviais les heureux chrétiens que je voyais communier! Quant à moi, j’osais à peine me glisser parmi ceux qui, à chaque vendredi de Carême, venaient baiser la couronne d’épines.

Cependant les années passaient et ma situation devenait intolérable. Je priais Dieu avec larmes, en secret et cependant je n’osais ouvrir la bouche. Pourtant, chaque jour, mes objections devenaient plus faibles et l’exigence de Dieu plus dure. Ah! que je le connaissais bien à ce moment et que ses touches sur mon âme étaient fortes! Comment ai-je trouvé le courage d’y résister? La troisième année je lus les _Écrits posthumes_, de Baudelaire, et je vis qu’un poète, que je préférais à tous les poètes français avait retrouvé la foi dans les dernières années de sa vie et s’était débattu dans les mêmes angoisses et les mêmes remords que moi. Je réunis mon courage et j’entrai un après-midi dans un confessionnal de Saint-Médard, ma paroisse. Les minutes où j’attendis le prêtre sont les plus amères de ma vie. Je trouvai un vieil homme qui parut fort peu ému d’une histoire qui à moi semblait si intéressante; il me parla des «souvenirs de ma première Communion» (à ma profonde vexation), et m’ordonna avant toute absolution de déclarer ma conversion à ma famille: en quoi aujourd’hui je ne puis lui donner tort. Je sortis de la boîte, humilié et courroucé, et n’y revins que l’année suivante, lorsque je fus décidément forcé, réduit et poussé à bout. Là, dans cette même église Saint-Médard, je trouvai un jeune prêtre miséricordieux et fraternel, M. l’abbé Ménard, qui me réconcilia, et plus tard le saint et vénérable ecclésiastique, l’abbé Villaume, qui fut mon directeur et mon père bien-aimé, et dont, du ciel où il est maintenant, je ne cesse de sentir sur moi la protection. Je fis ma seconde communion en ce même jour de Noël, le 25 décembre 1890, à Notre-Dame.

Note

Je n’ai qu’une remarque à faire touchant cette relation si précise et si émouvante. Claudel dit que, tandis que la Grâce opérait aux profondeurs de son âme, _à la surface_, il croyait se conformer encore à ses habitudes d’esprit antérieures. La lutte dura quatre ans!--Je relève, une fois de plus, ce que j’ai déjà noté plus haut: quand la Grâce a touché un homme à fond, il suit parfois encore quelque temps sa route coutumière, en vertu de la vitesse acquise, mais les mobiles qui le poussaient n’ont plus de consistance. Et il se transforme peu, à peu, à travers de grandes souffrances. Or quel est l’homme qui, pouvant se dérober à ces épreuves, s’y soumettrait néanmoins si une force supérieure et indéfinissable ne l’y obligeait?

Cette fois encore, ma thèse me semble confirmée à savoir que: des causes purement naturelles ne suffisent pas à expliquer le miracle d’une conversion.

C’est pourquoi j’ai tenu à ajouter à ce livre le récit de Claudel.

UN MERCREDI DES CENDRES IL ARRIVA QUE...

Seigneur, tu nous as faits pour toi, et notre cœur est dans l’inquiétude jusqu’à ce qu’il repose en toi.

Saint Augustin: _Confessions_ I.

Dans les chapitres précédents j’ai analysé des conversions dont le récit a été publié. Dans celui-ci et dans le suivant, j’expose le cas de deux convertis qui, parce que je leur ai représenté qu’une relation de leur marche vers Dieu pouvait inciter quelques âmes en peine à suivre leur exemple, m’autorisent à parler d’eux. Mais, comme ils sont très humbles l’un et l’autre, ils ont stipulé que je cacherais leur personnalité sous un pseudonyme et que je ne donnerais aucune indication de nature à mettre sur leur trace. Il va de soi que je me suis conformé à leur désir.

Nous appellerons donc simplement Robert--prénom qui n’est pas le sien--celui dont on va lire la confession.

Ainsi qu’il est arrivé plusieurs fois, Dieu a daigné se servir du très pauvre instrument que je suis pour aider Robert à se reconnaître dans ses crises de conscience. Dès qu’il fut à point pour le Sacrement de Pénitence, un bon prêtre prit la direction de son âme. Je n’eus plus à intervenir que pour l’encourager dans la voie étroite et surtout pour demander à des âmes ferventes de former autour de lui un brasier de prières.

Quand je reçus sa première lettre, j’étais en voyage pour le service de l’Église et je me déplaçais presque chaque jour. La missive me rejoignit dans une ville où je ne me trouvais que pour vingt-quatre heures. Elle était insuffisamment affranchie, surchargée d’adresses successives, la dernière à peu près illisible. Il y avait donc bien des chances pour qu’elle s’égarât ou fût mise au rebut par la poste. Je vis une circonstance providentielle dans le fait qu’elle me fût parvenue et je répondis aussitôt[30].

[30] En d’autres occasions des lettres importantes pour le bien d’une ou de plusieurs âmes atteignirent de même fort à l’imprévu «le trimardeur de la Sainte Vierge». Il fallait vraiment que le Bon Dieu n’eût personne sous la main pour requérir de la sorte une aussi mince balayure du monde!...

Une correspondance active s’ensuivit.--On trouvera ci-dessous les lettres de Robert. Je n’en ai supprimé que les phrases qui me concernent et quelques confidences n’ayant point rapport aux opérations de la Grâce sur cette âme, ou d’un ordre trop spécial pour prendre place dans un livre qui désire aller dans toutes les mains. Au surplus ces omissions--peu nombreuses--n’enlèvent rien à la clarté du récit. Enfin, j’ai fait le rebouteux pour quelques phrases bancales et j’ai indiqué brièvement le sens de mes réponses. Là s’arrête mon intervention. Tout le reste est de Robert.

PREMIÈRE LETTRE

Je me décide à vous écrire parce que je viens de lire deux de vos livres: _Du diable à Dieu_ et _Sous l’Étoile du Matin_. Je les aperçus, l’autre jour, à l’étalage d’une librairie religieuse. Je ne sais pourquoi, ces titres m’intriguèrent: je ne vous connaissais pas du tout et je n’avais aucune idée de ce que pouvaient contenir ces volumes. J’entrai dans la boutique; je les achetai et je les lus d’un seul trait...

_Suivent deux phrases à moi personnelles que je supprime. Puis Rohert reprend:_

Je ne suis pas bien sûr d’être en voie de me convertir; l’état de mon âme me reste obscur. Mais comme vous avez remué en moi des sentiments dont je me rends mal compte, j’ose espérer que vous consentirez à me donner votre avis...

_Suivent des excuses superflues sur son importunité, puis il continue:_

Pour vous faire saisir où j’en suis, il faut que je vous explique mon passé et que je vous raconte un fait récent qui m’a troublé au delà de toute mesure. Je ne puis m’empêcher d’y attacher tant d’importance que si je ne me sentais, d’autre part, totalement lucide, je me croirais en proie à une obsession maladive.

J’ai trente-deux ans, une fortune qui, sans être très considérable, me dispense du souci de me créer des ressources. Mon père et ma mère moururent à quelques jours de distance, d’une grippe infectieuse, lorsque j’avais quatre ans: c’est vous dire que je ne les ai guère connus. Il m’est resté une sœur de deux ans plus jeune que moi, qui est entrée au Carmel à vingt et un ans.

Nous eûmes pour tuteur un oncle du côté maternel, veuf, sans enfants, très mondain et qui ne s’occupait pas beaucoup de nous. Ma sœur fut mise en pension dans un couvent. Pour moi, je logeais chez mon oncle et je suivais les cours d’un lycée parisien. Mon éducation religieuse fut très sommaire. Une vieille bonne m’apprit mes prières. Je les répétais machinalement, matin et soir, sans y attacher beaucoup de signification: on m’avait dit que Dieu existait et qu’il était convenable de le prier. J’avais admis la chose sans discussion, car j’étais un enfant docile et j’obéissais à cette «convenance» de la même façon que je prenais soin de manger proprement et de montrer de la déférence aux personnes âgées.

A onze ans, je suivis le catéchisme à ma paroisse. Je ne sais si le vicaire qui nous instruisait manquait d’éloquence ou de zèle, mais le fait est que je ne ressentis aucune ferveur: je récitais correctement le chapitre prescrit, je répondais correctement aux interrogations, tout comme au lycée j’apprenais correctement la leçon du jour et j’assistais à la classe sans trop de dissipation.

La veille de ma première communion, ainsi qu’il m’avait été recommandé, je priai mon tuteur de me pardonner les peines que je lui avais causées. C’était le soir, après dîner; il allait partir pour son cercle et parut assez étonné de me voir m’agenouiller devant lui. Quand j’eus formulé ma requête en des termes appris par cœur, il se rappela la cérémonie du lendemain et que même il avait promis d’y assister. Il ne me laissa pas finir; me tapotant la joue il me dit:--Oui, oui, c’est entendu... Tu es un bon garçon, sage comme une petite fille; je n’ai rien à te reprocher...

Puis s’adressant au valet de chambre qui lui tendait son chapeau et sa canne:--Demain matin, vous me ferez souvenir qu’il faut que j’aille à la première communion du petit.

Un point, c’est tout.

La nuit suivante, je dormis paisiblement, sans être troublé par l’approche de cet acte dont personne ne m’avait fait concevoir la portée. Le lendemain, en communiant, je n’éprouvai aucune émotion particulière: j’étais seulement préoccupé de me tenir convenablement. J’avais conscience de remplir un devoir et de le remplir avec correction--rien de plus. Retourné à ma place, je récitai mentalement mon action de grâces telle qu’on me l’avait fait apprendre. Puis je n’y pensai plus.

Par la suite, je renouvelai, je reçus la confirmation toujours dans les mêmes dispositions d’obéissance paisible. J’allais le dimanche à la grand’messe de ma paroisse, je faisais mes Pâques--bref j’étais, au point de vue religieux, un petit automate remonté une fois pour toutes et dont les rouages fonctionnaient correctement.